À la suite de ces scènes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui-
même. «Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme» se
disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur première
intimité chez l'aïeule. Toujours il avait été son oracle, son
dieu. Elle le servait auprès de la douairière, palliait ses
fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. Où
rencontrer fidélité et dévouement pareils? N'allait-elle point à
présent jusqu'à tolérer sa passion pour le jeune Govaertz?
Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un
revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard,
sur ce qu'il croyait lire de sévère et de scandalisé dans la
physionomie de Blandine, il se reprenait à douter d'elle, même à
la détester, ne voyant dans son dévouement qu'une curiosité
inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de
mépris. Elle s'ingéniait, s'imaginait-il, à le confondre, à
l'accabler par son abnégation. Cet ange ne lui représentait qu'une
tortionnaire subtile.
Et à la première occasion, le malheureux se répandait contre elle
en invectives de plus en plus atroces.
À cette période, la beauté de Blandine reflétait l'évangélisme
surhumain de ses sentiments; cette beauté confinait même à la
majesté de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement
absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur.
Harcelée par Landrillon, elle avait fini par se donner à lui. Elle
avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'âme de
celui qu'elle croyait sacrilège et criminel; chrétienne, sans
doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher à la damnation,
s'éleva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment même où
elle s'immolait entre les bras de l'odieux «chanteur».
Le sacrifice se renouvela après chaque exigence du drôle. Blandine
respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la réputation
du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait
de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte.
Des semaines s'écoulèrent. «Voilà longtemps que nous prenons du
plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement
de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires sérieuses. Et
pour commencer, nous allons nous marier.
-- Bah! Est-ce bien nécessaire? fit-elle avec un rire forcé.
-- Cette question! Si c'est nécessaire? Te voilà ma maîtresse et
tu refuserais d'être ma femme!
-- À quoi bon, puisque tu m'as eue...
-- Comment, à quoi bon? Je tiens à devenir ton époux. Ah çà,
qu'espères-tu encore en restant ici?
-- Rien!
-- Alors, quoi! décampons. Assez de grappillages. C'est le moment
de réunir nos petites économies en passant devant le notaire, puis
devant le curé. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark.
-- Jamais! fit-elle avec une énergie farouche, songeant aux deux
autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur.
-- Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Et notre pacte, qu'en fais-tu?
Je te veux pour légitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou
préfères-tu que je dévoile à Balthus Bomberg et à Claudie Govaertz
les chastes mystères de l'Escal-Vigor?
-- Tu n'en feras rien, Landrillon.
-- C'est ce que nous verrons!
-- Une proposition, dit-elle, je te donnerai l'argent; je te
donnerai tout ce que je possède, mais laisse-moi vivre ici et
cherche une autre femme.
-- L'aimerais-tu donc encore, ton bougre? s'exclama le drôle. Tant
pis. Il faut te résoudre à le quitter et à devenir madame
Landrillon. Pas de bêtises. Tu as deux mois pour réfléchir et
marcher...
Abandonner l'Escal-Vigor! Ne plus voir Kehlmark!
La fatalité voulut qu'au comble de l'angoisse, la malheureuse
rencontrât Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqué par son
visage bouleversé, la prît de nouveau à partie:
-- Bon, encore ta figure macabre! C'est entendu. Je suis le plus
monstrueux des hommes! Mais alors, Blandine, n'es-tu pas toi-même
un monstre de t'attacher à un être tel que moi!
Et qui sait, ricana le malheureux avec un sardonisme de supplicié,
si ce n'est pas mon exception, ma prétendue anomalie qui flatte
tes imaginations! Qui me garantira que dans ton dévouement n'entre
pas un peu de perversion génésique, comme disent les savantasses;
un peu de cette volupté de souffrance qu'ils ont appelée de ce
joli nom: masochisme! Dans ce cas, ta belle abnégation ne
représenterait que folie et maladie pour les uns, que crime et
turpitude pour les autres! Ô la vertu! Ô la santé! Où êtes-vous?
Jamais encore il ne l'avait entreprise avec un pareil acharnement.
-- Hélas! songeait-elle, dire que c'est moi qui le désespère
ainsi! Moi qui ne sais plus quoi donner pour lui; moi qui ai
consenti, pour acheter son repos, à vivre, et de quelle vie,
Seigneur!
-- Henry, mon Henry, le supplia-t-elle, tais-toi, mon Dieu, tais-
toi! Dis, que veux-tu que je fasse? Je ne suis que ta servante,
ton esclave. Qu'as-tu encore à me reprocher?
-- Ton mépris, tes grimaces, tes airs de sainte Pars, quitte-moi.
Abandonne ce pestiféré. Je ne veux plus de ton insultante
compassion... Ah, tu es mon remords, mon vivant reproche! Quoi que
tu fasses, tu es un miroir dans lequel je me vois constamment
attaché au pilori, sous le fer rouge du bourreau...
Et il la saisissait par les poignets au risque de les lui
meurtrir; il lui criait dans le visage:
-- Ô femme normale, modèle, irréprochable, je te hais, entends-tu
bien, je te hais!
Va, j'en ai assez. Toute extrémité plutôt que cet enfer. Livre-
moi, madame Judas. Ameute nos vertueux voisins et l'île entière.
Cours chez le dominé. Dis-leur qui je suis! Ah! Eh bien, cela
m'est égal...
Ce perpétuel mensonge, cette dissimulation de tous les instants
m'étouffe et me pèse. Tout est préférable à ce supplice. Si tu ne
parles pas, je parlerai, moi! Je leur dirai tout!... Ah, je te
parais infâme; mais alors toi, Blandine, tu es bien plus infâme
que moi d'avoir vécu aux crochets de celui que tu méprises; de
t'être fait nourrir, entretenir par ce réprouvé, d'avoir toléré si
longtemps ses vices parce qu'il te payait largement!...
-- Henry, mon bien-aimé! Vraiment, tu crois cela. Oh comme tu t'en
voudrais, comme tu te ferais horreur si tu savais la vérité!
Ah oui, qu'il était injuste. L'injustice dont lui-même se croyait
victime, le rendait frénétique et aveugle, cruel comme la
fatalité.
Il assimilait à la foule, à la masse malveillante et conforme,
cette femme admirable, cette amante magnanime, parfois maladroite
ou impuissante, présumant trop de ses forces pourtant héroïques,
poussée, elle aussi, à bout, mais repuisant dans son amour un
nouveau pouvoir d'exalter, de plus en plus, ce dieu qui l'exilait
de son ciel.
-- Oui, je crois cela, vraiment! insista le malheureux égaré. Tu
m'épargnes, tu me ménages parce que tu mènes ici une existence de
châtelaine et parce que tu te crois indispensable à ce prodigue, à
ce gaspilleur qui n'a jamais su compter. Tu te figures que je ne
puis me passer de toi. Tu t'imposes. Va-t'en. Laisse-moi me ruiner
de corps, de bien et d'honneur. Tu es assez riche. Débarrasse-moi
de ta présence!... Je te donnerai même de l'argent! Mais pour
l'amour du ciel, éloigne-toi au plus vite! Quelque chose
d'irréparable s'est passé entre nous. Désormais nous nous ferons
mutuellement horreur.
-- Oh! mon Henry, sanglotait la pauvre femme...
Elle allait parler, mais elle l'aurait confondu, humilié; et elle
se retira pour ne point être tentée de lui dire la vérité.