Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmené à l'Escal-Vigor,
son seul domestique, le même qui l'accompagnait lors de l'accident
de voiture.
Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, était un
courtaud trapu et solide, assez bien tourné. Ayant passé longtemps
par la caserne, il en gardait le type et les façons du
«fricoteur», du «casseur d'assiettes et de coeurs», comme il
disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait
l'oeil brun, émerillonné aux moiteurs lubriques, un petit nez
carlin et frétillant de grosses lèvres de ce rouge de minium,
signe, à la fois, de cruauté et de sensibilité; un pinceau de
moustache, la virgule; les joues allumées par une menace de
couperose; de petites oreilles ourlées et poilues de satyre, les
cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les
hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas étage, il
cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongarçonnier,
une âme rapace et trigaude.
Ses façons scurriles, ses sorties peuple et pimentées avaient
cependant le don d'amuser et de dérider le pensif et toujours
préoccupé, toujours tendu châtelain d'Escal-Vigor, à la façon dont
les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient
autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard
vicieux ayant traîné dans les sentines de la débauche, palefrenier
des pieds à la tête, le moral aussi imprégné de fumier que sa
souquenille et ses bottes, ce garçon suintait l'esprit d'une fleur
de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait à jouer le
bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des
poches de la culotte, le brûle-gueule dans un coin de la bouche ou
la chique promenée d'une joue à l'autre; et s'entourant d'âcres
jets de salive ou de bouffées suffocantes dont semblait se
pimenter et se colorer son vocabulaire.
Aucun bienfait ne l'eût touché ou attendri. À l'égard de son
maître qui l'avait cependant ramassé dans la boue, en dépit d'une
cartouche jaune et de déplorables références, il entretenait
l'envie, le mauvais gré, la rancune du gueux contre le riche et du
bélître contre l'homme bien né, une hargne féroce dissimulée sous
une luronnerie de gavroche. Ses allures désintéressées masquaient
un effréné désir de jouissances triviales, car du luxe et de la
fortune, les tempéraments de cette trempe convoitent exclusivement
les sensations toutes physiques que peuvent se payer les
détenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que goûtait
Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries.
Le comte accordait une grande tolérance à ce drôle. Il souriait à
lui entendre dégoiser ses équipées de batteur de bouges et de
coureur de mansardes. Où Landrillon se montrait particulièrement
impayable, c'était dans des charges de misogyne, dans des tirades
paradoxales et ravalantes contre un sexe, qui, à l'en croire, ne
lui avait cependant point ménagé ses complaisances.
Tant qu'ils avaient vécu à la ville, Landrillon ne logeait pas
chez la douairière, mais au-dessus des écuries reléguées à quelque
distance de la villa; Mme de Kehlmark n'ayant jamais pu s'habituer
aux grimaces de ce singe.
Maintenant le gaillard était bel et bien dans la place et, comme
on dit à la chambrée, s'il cachait son jeu, il avait du moins tiré
son plan. Pas souvent qu'il se contenterait toute sa vie de ces
grappillages et de ces carottes de domestique infidèle. Autrement
sérieux, les projets du groom! Si la rude Claudie ambitionnait de
devenir comtesse de Kehlmark, Landrillon, lui, s'était promis
d'épouser la gouvernante du château. Il va sans dire qu'il avait
deviné d'emblée la liaison entre Henry et Blandine; mais, pas
dégoûté du tout, il se contenterait parfaitement des restes du
maître. La majordome de l'Escal-Vigor représentait une gaupe assez
friande aux yeux de cet amateur, mais il l'épouserait surtout pour
l'amour de la «belle galette» qu'elle avait su soutirer à la
vieille. De son côté, notre bourreau des coeurs n'avait pas amené
non plus un mauvais numéro à la loterie des agréments naturels, et
de plus il possédait quelques économies rondelettes.
Toutefois, la décente Blandine ne laissait pas d'en imposer
quelque peu à cet épateur de souillons. C'est qu'elle ressemblait
à une vraie dame, la donzelle! Pour sûr qu'elle lui ferait
honneur, se prélassant derrière le zinc d'un bar fashionable et
sportif où se donneraient rendez-vous les bookmakers et les petits
jobards de la haute!
Mais il fallait commencer, mon garçon, par te faire bien venir de
la particulière. Jusque-là, partageant l'aversion de feu la
comtesse, elle ne lui avait témoigné qu'une sympathie bien
relative, mais Thibaut Croque-les-Coeurs n'était pas homme à se
laisser rebuter. D'ailleurs, rien ne pressait, il avait le temps.
Peut-être se leurrait-elle encore de quelque illusion matrimoniale
à l'endroit de Kehlmark? Thibaut fut assez étonné de la voir,
devenue rentière, accompagner Kehlmark à Smaragdis. C'est même ce
qui le décida à les y suivre.
«Malheur! se disait-il, si elle reste auprès du bourgeois, c'est
qu'elle se flatte de l'engluer. Fichu calcul pourtant. Le petit
semble en avoir pris tout son saoul! Des nèfles, qu'il
t'épousera!» -- «Mais, j'y suis, ruminait-il, un autre jour en se
tirant le nez ce qui, chez lui, était un signe de satisfaction, la
mâtine songe à arrondir sa pelote en prenant la direction du
ménage! Bon appétit! Nous ne nous en entendrons que mieux!»
Le drôle mesurait toute conscience à l'aune de la sienne. Ces
malins manquent totalement de flair lorsqu'il s'agit de découvrir
de nobles mobiles.
À l'Escal-Vigor, il résolut de pousser sa pointe sans plus
d'hésitation. L'ennui aidant, négligée par le Dykgrave,
Mme l'Intendante ouvrirait peut-être l'oreille avec un peu plus de
complaisance aux déclarations du galant cocher. Si la mijaurée
continuait à se retrancher derrière ses grands airs et à se draper
dans sa vertu, le gaillard se flattait d'arriver à ses fins par
d'autres arguments. À bout de patience et d'action persuasive, il
était bien décidé à la prendre par surprise et par la force. Où
serait le mal? Diantre, elle aurait pu rencontrer un mâle plus
refroidi. En fait d'avantages, le cocher se croyait au moins
l'égal de son maître. La belle ne perdrait point au change.
Kehlmark continuait donc à s'accommoder du ton et des façons de ce
loustic égrillard, sur le caractère et le fond duquel il s'était
totalement mépris. Le comte était même tenté de croire cette
licence et ce cynisme dictés par un excès de franchise, une
largesse de vue presque philosophique et analogue à ses propres
conceptions.
Henry avait été touché aussi par l'empressement avec lequel le
domestique avait consenti à quitter la capitale pour le suivre à
Smaragdis:
-- Eh bien, toi aussi, tu viendras te retirer avec moi sur ce
perchoir à mouettes, mon pauvre Thibaut! C'est gentil, ça!
Il était loin de se douter des ressorts de ce ruffian, et il
poussait même l'aveuglement jusqu'à assimiler sa fidélité et son
dévouement à ceux de la noble Blandine. Pour tout dire, il se
serait peut-être privé plus difficilement de la présence pétulante
et tortillée de ce pitre, que de la caresse et de la ferveur que
la jeune femme entretenait dans ses ambiances.
Par la suite on comprendra mieux pourquoi la gouaillerie, le
sarcasme perpétuel et les blasphèmes de ce larbin flattaient l'âme
amertumée du Dykgrave. On s'expliquera comment cette nature
aimante, subtile et passionnée toléra si longtemps le voisinage de
ce simple pourceau incapable de comprendre n'importe quel amour et
n'ayant eu, semblait-il, de rapprochements génésiques que dans une
atmosphère de lupanars et de triperies.
DEUXIÈME PARTIE
LES SACRIFICES DE BLANDINE
I
Le surlendemain de la crémaillère, le Dykgrave se rendit à la
ferme des Pèlerins. Il y arriva à cheval, précédé de trois beaux
setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait
une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bêche, et n'eut que le
temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge;
mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches
sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux
accoururent, essoufflés, à la rencontre du visiteur considérable
et, après les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de
lui faire les honneurs de la ferme.
Michel Govaertz ne s'était point vanté. Tout l'établissement,
depuis le corps de logis jusqu'à la moindre dépendance, les
écuries, les étables, les celliers, la grange, la basse-cour,
trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort.
Henry se montra de nouveau très empressé auprès de Claudie,
s'intéressant à l'économie de la ferme, se faisant donner des
explications par la fermière, s'arrêtant avec complaisance et sans
montrer le moindre ennui devant des réserves de pommes de terre,
de betteraves, de fèveroles ou de céréales qu'on lui montrait dans
des greniers torrides ou des réduits humides et noirs. Il tomba
plus d'une fois en arrêt devant certains travaux des gens de la
ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garçons de
charrue; l'un debout sur une charretée de trèfle, l'autre campé à
l'entrée de la grange et recevant sur sa fourche les bottes à
fleurs de sang que lui lançait son camarade. Le teint rissolé, des
yeux bleu de faïence, le sourire puéril de leurs grosses lèvres
démasquant de saines dentures, ils peinaient crânement et Claudie
les ayant hélés d'une voix gutturale et gaillarde, ils
redoublèrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les
stimulait à peu près comme elle eût flatté de vaillantes bêtes de
somme.
Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton détaché et comme
par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait être là-
bas, quelque part du côté de Klaarvatsch. Claudie désigna
l'horizon à l'autre bout de l'île d'un geste ennuyé, en haussant
les épaules, et s'empressa de détourner la conversation.
Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention
que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il
caressa, encouragé par son exemple, la croupe luisante des vaches;
il lui fallut goûter au lait fumant dont des trayeuses hommasses
remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pièce voisine,
d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement
saurette écoeurait Henry, et il préféra respirer les senteurs
âcres de l'écurie où son cheval était en train de mastiquer du
trèfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au
jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de giroflées
qu'elle-même lui planta, non sans le palper, dans l'échancrure de
son gilet. «Il faudra revenir à la saison des fraises!» disait-
elle en se baissant sous prétexte de lui montrer les baies
mûrissantes, mais à la vérité pour le provoquer par les flexions
et les contours irritants de sa charnure.
-- Déjà midi! s'écria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure
sonnait au clocher de Zoudbertinge.
Le fermier l'invita en riant à partager leur soupe rustique, mais
sans oser espérer qu'il accepterait.
-- Volontiers, dit-il, mais à condition de manger à la table des
gens et même de piquer au plat comme eux!
-- Quelle idée! se récria Claudie, pourtant flattée par ce sans-
façon. Cette condescendance lui paraissait même de nature à
rapprocher la distance du très urbain gentilhomme à une simple
fille de la glèbe.
-- Tout ce monde crève de santé! constata Kehlmark en embrassant
la tablée dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce
qu'ils dévorent, et leur mine ragoûtante ajoute au fumet de la
platée.
Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes
et ne mangeaient qu'après ceux-ci. Elles apportèrent une sorte de
garbure au lard et aux légumes, dans laquelle Henry trempa, le
premier, sa cuillère d'étain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui
avaient rentré les trèfles, l'imitèrent allégrement.
-- Et votre fils ne rentre-t-il pas dîner? demanda Kehlmark au
bourgmestre.
-- Oh, celui-là, il emporte chaque matin son pain et sa viande!
fut la réponse de Claudie.
Après le dîner, Henry s'éternisa. Claudie, persuadée qu'elle le
captivait à ce point, le promena encore sur les terres des
Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs
champs allaient jusque là-bas, plus loin que le moulin à vent.
«Tenez, à l'endroit où vous voyez ce bouleau blanc!» Elle donna à
entendre au Dykgrave qu'ils étaient fort riches déjà, sans les
espérances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes,
quoique brouillées avec le bourgmestre, avaient cependant promis
de laisser leurs biens à ses enfants.
Kehlmark traîna tellement que le soir tombait quand il songea à
faire seller son cheval. Le comte espérait revoir le petit joueur
de bugle et au moment de se résigner à partir, il s'informa de
nouveau de lui: «Souvent il ne rentre qu'à la nuit, disait Claudie
en se renfrognant à la seule mention du gamin rebuté. Il lui
arrive même de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous
inquiètent plus, père et moi. Nous n'en sommes pas autrement
surpris!»
Avec un serrement de coeur, le comte se représentait le petit gars
anuité dans la lande suspecte.
-- À propos, bourgmestre, dit-il au moment où le fermier lui
amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphéon.
-- Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre président, notre
protecteur.
-- C'est dit. J'accepte.
En songeant à Guidon, le comte s'était rappelé la sérénade de
l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre
souvent cet air mélancolique et candide que jouait si bien le
petit pâtre.
Un pied dans l'étrier, il se ravisa encore; quelque chose lui
tenait au coeur. S'éloignerait-il avant de s'être ouvert sur le
véritable objet de sa visite?
-- Il est possible, se décida-t-il à dire timidement au fermier,
que votre fils ait de sérieuses dispositions pour la musique et le
dessin. Envoyez-le-moi... Peut-être y aura-t-il moyen d'en faire
quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage.
-- Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais,
franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien
ne vous fera aucun honneur.
-- Au contraire, monsieur le comte, enchérit la soeur du petit, il
ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient à rien et à personne
ou plutôt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant
blanc quand les honnêtes gens pensent noir...
-- N'importe, je veux tenter l'expérience! reprit le comte de
Kehlmark en battant de sa cravache la poussière de ses bottes et
en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous
l'avouerais-je, j'aime assez les tâches difficiles, celles qui
exigent quelque persévérance et même quelque courage. Ainsi j'ai
dompté et dressé pas mal de chevaux rétifs. Je vous confesserai
même, et ceci n'est pas à mon honneur, qu'il a suffi parfois de me
mettre au défi d'assumer une tâche, pour que je me sois engagé
dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai
la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tête, cet
indiscipliné, vous m'obligeriez, vrai... Tenez, ajouta-t-il, il se
peut que j'aille relancer le bonhomme dès demain en me promenant
du côté de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il
jauge...
-- Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous
les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons
même reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si
le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins.
Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyères de
Klaarvatsch. Il eut bientôt avisé le petit gars dans un groupe de
polissons déguenillés, accroupis autour d'un feu de brindilles et
de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. À
l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et, à l'exception
de Guidon, coururent se blottir, effarés, derrière les
broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visière de la
main, regarda bravement le comte de Kehlmark.
-- Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux-
tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes
étriers?...
Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rênes. Tout en
raccourcissant les courroies, opération qui n'était pour Henry
qu'un prétexte, un moyen de se donner une contenance, il
l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la
conversation, tandis que le gamin, de son côté, ne perdait pas un
de ses mouvements, et se sentait bizarrement troublé, appréhendant
et souhaitant à la fois ce qui allait se passer entre eux... Leurs
yeux se rencontrèrent et semblèrent se poser une poignante et
subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le
petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des
prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait
faite la veille aux siens.
-- Tu comprends... Tu viendras tous les jours au château. Je
t'apprendrai moi-même à lire et à écrire, à dessiner, à peindre, à
brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre
soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu
verras! Nous ne nous ennuierons point!
L'enfant l'écoutait sans mot dire, si ébaubi qu'il en avait l'air
hébété, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et fixes, presque
hagard.
Le comte se tut, interloqué, croyant avoir fait fausse route, mais
continuant à le dévisager. Tout à coup Guidon changea de couleur,
son visage se contracta, il éclata d'un rire nerveux. En même
temps, au profond émoi de Kehlmark, il reculait et s'efforçait de
retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait,
qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades très amusés
par cette scène. Le comte, découragé, le lâcha.
Le petit sauvage prit son élan vers les autres vachers, mais il
s'arrêta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses
yeux, et se laissa choir dans l'herbe où il se vautrait, le corps
secoué par des sanglots, mordillant la bruyère, et entrechoquant
ses pieds nus.
Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever:
-- Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point
compris! C'est à tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai
jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton
bien. Je me flattais de mériter ta confiance, de devenir ton grand
ami. Et voilà que tu te mets dans cet état pénible! Mettons que je
n'ai rien dit! Sois tranquille... Je ne veux point t'enlever
malgré toi! Adieu...
Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se
redressa à moitié, se traîna à genoux, lui prit les mains, les
embrassa, les mouilla de larmes et éclata enfin, se soulagea en un
flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqué, il
parvenait à se débonder:
-- Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui
m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'être triste, mais
je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous
écoutant! Si je pleure, c'est que vous êtes trop bon... Et d'abord
je n'ai pas voulu croire... Vous ne vous moquez point, n'est-ce
pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous?
Le Dykgrave, aussi attiré qu'il fût par cet impressionnable petit
paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il
l'habitua doucement à l'idée du bonheur qui allait être le sien,
et finit par le laisser ravi, la face illuminée de joie, après lui
avoir donné rendez-vous le lendemain même à l'Escal-Vigor.