En attendant que se vérifiassent ces brillants pronostics,
Kehlmark se remit donc à ces exercices gymniques dans lesquels il
avait excellé à la pension. Malheureusement, il apportait à ces
sports la fièvre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses
actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa à
traverser à la nage de trop larges rivières, à naviguer à la voile
par des temps houleux, à dresser des chevaux rétifs et vicieux. Un
jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferrée,
galopait à la tête d'un train express, de front avec la
locomotive, jusqu'au moment où elle s'abattait, entraînant son
cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une
autre fois, le même cheval, écouteux à l'extrême, attelé à un dog-
car prenait ombrage d'une brouette de maçon abandonnée au milieu
de la rue, et, après un écart effrayant, se livrait à une course
frénétique sur le square planté d'arbres, jusqu'à ce qu'il allât
se jeter, avec la voiture, contre un réverbère. Kehlmark et son
groom furent culbutés croupe par-dessus tête, mais se remirent
aussitôt sur leurs pieds sans une égratignure. Le cheval sortait
indemne de la collision. Quant à la voiture, défoncée et tordue,
un badaud, appâté par une gratification, se chargea de la rouler
jusque chez le carrossier. Un commerçant du quartier s'empressa de
mettre son cheval et sa voiture à la disposition de
M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairière attendait
Henry pour le dîner, et il était loin du logis. Le groom attira
l'attention de son maître sur l'extrême excitation du cheval, qui
pointait des oreilles et s'ébrouait encore tout frémissant, et lui
conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne
consentit à emprunter que la voiture. La trop ardente bête fut
attelée à la voiture du notable. Kehlmark reprit les rênes, le
groom monta sur le siège non sans rechigner. Contre leur attente,
le cheval semblait calmé et prit une allure normale.
Mais en débouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils
avisèrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameuté
devant un train de pétrole qui flambait en projetant des flammes
hautes comme des maisons.
-- Attention, monsieur le comte, ça va lui reprendre! À votre
place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique.
Et il fit mine de vouloir descendre.
Mais Henry l'en empêcha en fouettant le cheval et en rendant les
rênes, de sorte que la bête effarée s'engagea au trot à travers la
cohue.
-- À la grâce de Dieu! avait dit le comte avec un sourire
dédaigneux.
Déjouant les prévisions alarmantes du valet, cet animal qu'un bout
de papier, qu'une feuille morte suffisait à apeurer traversa la
foule, trotta sans manifester la moindre panique au milieu du
crépitement des flammes, du sifflement de l'eau des pompes à
vapeur, des cris et du tumulte des spectateurs.
-- C'est égal, monsieur, nous l'avons échappé belle! dit
Landrillon lorsqu'ils eurent dépassé la zone critique.
Et il bougonnait, rancunier, entre ses dents:
«À des jeux pareils, il finira par laisser sa peau! C'est son
affaire, mais de quel droit risque-t-il la mienne, de peau?»
On aurait dit, en effet, que le comte cherchait des occasions de
se faire un malheur. De quelle peine pouvait-il bien être affligé
pour mépriser ainsi la vie que deux femmes aimantes s'efforçaient
de lui faire si radieuse et si douillette?
À présent, la comtesse et Blandine passaient par des angoisses
encore plus mortelles qu'autrefois. La pauvre aïeule espérait lui
concilier l'existence en satisfaisant ses fantaisies les plus
dispendieuses, mais du train qu'il menait, il finirait par se
ruiner de biens et de corps. «Que deviendra-t-il quand je n'y
serai plus? se demandait la digne femme. Il aura bien besoin d'une
compagne aimante et sage, d'une femme d'ordre, d'un ange gardien
au dévouement profond et absolu!»
Par un reste de préjugé, Mme de Kehlmark n'alla point jusqu'à
recommander le mariage à ceux qu'elle appelait ses deux enfants,
mais elle ne le leur aurait point déconseillé. Quand elle était
seule avec Blandine, elle lui exprimait ses appréhensions pour
l'avenir du jeune comte: «Il faudrait, disait-elle, une véritable
sainte, une égide à ce grand enfant illusionné pour le conduire
dans la vie, quelqu'un qui, sans l'arracher brutalement à ses
chimères, le mènerait tout doucement par la main dans les sentiers
de la réalité!»
Blandine promit du fond de l'âme à sa bienfaitrice de toujours
veiller sur le jeune comte et de ne se séparer de lui que s'il la
chassait. La douairière eût voulu rendre leur union indissoluble,
mais elle n'osa aborder ce sujet délicat avec Henry et lui faire
part de son voeu le plus cher. À force de se ronger le coeur, sa
robuste santé finit par s'altérer et son état s'aggrava de jour en
jour. Elle voyait approcher la mort avec cette fière résignation
puisée dans les écrits de ses philosophes préférés; elle l'aurait
même accueillie avec la joie que le travailleur, vaincu par la
fatigue d'une rude semaine, manifeste à l'idée du repos dominical,
si le sort de son cher garçon ne l'avait bourrelée d'angoisses.
Henry et Blandine se tenaient à son chevet, trompés par le calme
de la moribonde, et ne pouvant croire à l'imminence de la fin.
Il paraît que le voisinage de la mort prête aux agonisants le don
de seconde vue et de prophétie. La douairière de Kehlmark
entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle
de demander à Blandine d'associer irrévocablement sa destinée à
celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son désir
suprême. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se
borna à presser sacramentellement leurs mains réunies, et elle
passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants.
Par testament, elle laissait à Blandine une somme assez forte pour
assurer son indépendance et lui permettre de s'établir. Mais ne
l'eût-elle point promis à la morte tant vénérée, que la jeune
femme serait demeurée pour la vie avec Henry de Kehlmark.
Quand, quelques mois après la mort de l'aïeule, le comte, de plus
en plus dégoûté du monde banal et conforme, annonça à Blandine son
projet de s'installer à l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans
une île luxuriante et barbare, elle lui dit simplement:
-- Cela me convient parfaitement, monsieur Henry.
Malgré leur intimité, il était rare qu'elle ne fît précéder le nom
du jeune homme de cette appellation respectueuse.
Kehlmark, n'ayant sondé encore l'affection absolue qu'elle lui
vouait, s'était imaginé qu'elle profiterait des libéralités de la
défunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre
en quête d'un épouseur sortable.
-- Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimidé par l'air de
douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme.
-- Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout
où vous jugerez bon de vous fixer, à moins que ma présence ne vous
soit devenue importune...
Et des larmes de reproche tremblaient à ses cils, quoiqu'elle fît
un effort pour lui sourire comme toujours.
-- Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit... Vous savez
bien que nulle compagnie, nulle présence ne pourrait m'être plus
précieuse que la vôtre... Mais encore ne veux-je abuser de votre
abnégation... Après avoir sacrifié quelques-unes des plus belles
années de votre jeunesse à soigner ma vénérable aïeule, je ne puis
consentir à ce que vous vous enterriez là-bas, dans un désert,
avec moi; dans une situation fausse, exposée aux médisances de
rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que
vous êtes libre, la chère défunte ayant essayé de reconnaître vos
dévoués services en vous assurant de quoi ne dépendre de
personne... Vous pourrez donc vous établir avantageusement...
Il allait ajouter «et trouver un mari», mais les yeux de plus en
plus éplorés de sa maîtresse lui firent sentir que cette parole
eût été abominable.
-- Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant
de ces yeux énigmatiques dans lesquels il y avait à la fois du
malaise et de l'exaltation, vous méritez d'être heureuse, très
heureuse, ma bonne Blandine!... Car vous fûtes si affectueuse,
même meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien
aimée... Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, -- vous en
savez quelque chose, vous sa confidente, -- je la navrai bien
malgré moi, mais cruellement tout de même... Et peut-être par mon
caractère inégal et mes nombreuses frasques, ai-je hâté sa fin...
Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'était pas de ma faute: non,
non, jamais je ne le faisais exprès... Il y avait autre chose, des
choses que personne, pas même toi, ne pourrait comprendre et
s'imaginer; la fatalité, l'inexplicable s'en mêlait...
Ici, son regard se fit plus nébuleux encore et, d'un revers de la
main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de
ne pouvoir en même temps se débarrasser d'une image obsédante.
-- Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez été
que baume, sourire et caresse... Ah, laissez-moi, ma pauvre
enfant, c'est le moment de la séparation... Cela vaudra mieux pour
vous sinon pour moi...
Il se détournait tout bouleversé, lui-même prêt à pleurer, et
s'éloignait en faisant le geste de la repousser, mais elle
s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir:
-- Vous ne le voudrez pas, Henry! s'écria-t-elle avec un accent de
supplication qui alla au coeur du jeune comte. Où m'en irais-je?
Après votre sainte aïeule, il ne me reste que vous à chérir. Vous
êtes ma raison d'être. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice.
Les années que j'eus le bonheur de passer auprès de
Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu être plus belles!... Je dois
tout à votre grand'mère, monsieur le comte!... Ô laissez-moi bien
humblement reporter sur vous la dette que j'ai contractée envers
elle... Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour
s'occuper de vos affaires, gérer votre fortune, diriger votre
maison... Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles idées
pour vous tracasser à tous ces détails prosaïques et matériels.
Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie... Je
ne connais même que ça! Allons, monsieur l'artiste, (elle se
faisait adorablement câline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas
cette fois-ci; consentez à me maintenir dans l'emploi que je
remplissais chez la comtesse... Si elle était ici, elle-même
intercéderait pour moi... À moins que vous ne songiez à vous
marier?
-- Me marier! se récria-t-il. Moi, me marier!
Impossible de se méprendre à l'intonation de ces paroles. Le comte
de Kehlmark devait être en effet réfractaire à tout pacte
conjugal.
Blandine parvint à peine à dissimuler sa joie; du rire traversait
ses larmes.
-- Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra
votre grand château là-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il
quelqu'un qui connaisse vos goûts mieux que moi et qui mette
autant de sollicitude à les flatter? Non, Henry, la séparation est
impossible... Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je
pourrais me proscrire de votre présence... Tenez, même si vous
vous étiez marié, j'aurais voulu vivre à votre foyer dans l'ombre,
obscure, soumise, rien que votre humble servante... Oui, si vous
le désirez, je ne serai plus que votre fidèle factotum... Ah!
monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai
guère encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je
m'effacerai autant que vous l'exigerez... D'ailleurs, je puis bien
vous le dire, Henry, c'était le voeu de votre grand'mère, gardez-
moi au moins, par égard pour la chère en allée...
Et, profondément remuée, Blandine éclata de nouveau en sanglots;
Kehlmark aussi se sentit ébranlé jusqu'au fond de l'âme.
Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa
fraternellement sur le front.
-- Eh bien, qu'il soit fait selon ton désir! murmura-t-il, mais
puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce
fatal consentement!
En prononçant ces dernières paroles, sa voix tremblait et
s'assourdissait comme sous la menace d'une inéluctable
catastrophe.