Après cet accord, Guidon vint chaque jour au château. Kehlmark
s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune
paysan mit à s'instruire et à s'initier un zèle et une ardeur de
néophyte, dignes aussi de ceux d'un _creato_ ou apprenti des
maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable
pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le
modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient
fatigués d'écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son
bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des
airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs
de Klaarvatsch.
Kehlmark ne parvenait plus à se passer de son élève et le faisait
appeler s'il tardait à venir. On ne les voyait jamais l'un sans
l'autre. Ils étaient devenus inséparables. Guidon dînait
généralement à l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait guère aux
Pèlerins que pour se coucher. À mesure que Guidon se
perfectionnait, s'épanouissait en dons exceptionnels, l'affection
intense de Kehlmark pour son élève devenait exclusive, même
ombrageuse et presque égoïste. Henry s'était réservé le privilège
d'être seul à former ce caractère, à jouir de cette admirable
nature qui serait sa plus belle oeuvre, à respirer cette âme
délicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs
effrénés qui eussent tué l'indiscret ou le concurrent assez
téméraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une
intimité suave. Ils se suffisaient l'un à l'autre. Guidon,
émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La
gloire, le souci d'être applaudi, n'intervenait en rien dans leur
activité d'artistes absolus.
Puis Kehlmark avait vu d'assez près la vie sociale et de surface
des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la
prostitution de la gloire, l'iniquité du succès, les immondices de
la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus
abominables que celles des sordides boutiquiers.
Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce
commensal du château. Heureuse de la félicité que le jeune
Govaertz procurait à Henry, elle lui faisait bon visage sans
parvenir toutefois à lui témoigner beaucoup d'expansion. Au fond,
sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle
dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus,
et, malgré son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'âme, elle
eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce
intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente
parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu'à jalouser le
talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui
le rapprochaient plus de l'âme de Kehlmark que tout son amour à
elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne créature ne
montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa
raison reprochait à son instinct.
Quant à Claudie, au début et même longtemps, elle ne fut
aucunement offusquée de cette grande faveur témoignée par le
Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une façon pour le comte de
faire indirectement la cour à la soeur, en mettant le frère dans
ses intérêts. Sans doute Kehlmark ferait du petit pâtre le
confident de son amour pour la jeune fermière. «Il est trop timide
pour se déclarer directement à moi, se disait-elle; il s'en
ouvrira d'abord au petit, et il tâchera d'être édifié par lui sur
la nature de mes sentiments. Il a pris un assez piètre
intermédiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette
sollicitude que le comte témoigne à ce méchant polisson va plutôt
à moi!» Et, très infatuée, la rude fille se réjouissait de ce
commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps
répudié, presque renié par les siens. Elle en arrivait même à se
départir de sa brusquerie et de sa hargne à l'égard de son puîné.
À présent elle le choyait, l'entourait d'égards, s'occupait de ses
vêtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait
pas été habitué. Pour expliquer ce revirement, la mâtine avait mis
Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le
bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit à ces hautes visées et
ne douta pas un instant de la réussite. À l'exemple de son enfant
préférée, il cessa de rudoyer et il ménagea son garçon.
Lorsque après quelques mois de soi-disant épreuve, le Dykgrave
déclara au bourgmestre qu'il se chargeait définitivement du
prétendu propre à rien, Claudie détermina Michel Govaertz à
accepter cette proposition.
Le bourgmestre, très vaniteux, avait un peu hésité parce que,
d'après ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au château,
serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de
Landrillon, mais d'un valet tout de même.
Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait ravalé son
garçon en le reléguant au plus bas de son équipe de manouvriers et
qu'il lui avait confié les soins les plus vils de la ferme, sa
vanité paternelle eût souffert de le voir dépendre d'une autre
autorité que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark
leur avait soumis des dessins déjà très poussés du jeune apprenti,
mais pas plus que la fille, le père n'était capable d'apprécier
les promesses contenues dans ces premiers essais.
-- Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie,
rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent
débarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne
s'empêtre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous être
agréable, pour me témoigner sa sollicitude. Nous le
désobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes
intentions à l'égard du petit. C'est une façon de m'ouvrir les
portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun
cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagère-t-il ses faibles
mérites...
Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du château,
elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journée, sur ce qui se
passait à l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du
Dykgrave. «Le comte s'est-il informé de moi? Que t'a-t-il raconté?
Il nous porte bien de l'intérêt, dis? Voyons, parle, ne me cache
rien. Pour sûr, il a dû t'avouer certain faible pour ta soeur?»
Guidon répondait évasivement, mais de manière à ne pas se
compromettre. En effet, le comte s'était informé d'elle comme de
son père et même des gens, voire des bêtes de la ferme. Mais sans
insister. À la vérité, Claudie défrayait fort peu les causeries du
maître et du disciple, tout entiers à leurs études et à leurs
travaux.
Guidon devint de plus en plus discret. Depuis leur première
conjonction, il avait voué à son protecteur une fidélité aussi
totale et aussi intense que celle de Blandine. À son affection
fanatique se joignait ce quelque chose d'aigu et de lumineux que
l'intelligence et la culture cérébrale ajoutent au sentiment.
Guidon, ce soi-disant fou, ce simple, ce mauvais rustre,
représentait une valeur morale dans un corps, un moule admirable
qui fortifiait et embellissait chaque jour.
Avec le tact, la seconde vue, cet instinct des natures aimantes,
il se douta de l'assotement de sa soeur pour le Dykgrave, mais il
pressentait aussi que jamais le comte ne la paierait de retour.
Guidon ne connaissait que trop sa soeur Claudie et il savait mieux
que pas un les abîmes de vulgarité et les incompatibilités totales
existant entre elle et Kehlmark.
L'élève en était même arrivé à se savoir préféré par son maître à
«madame l'intendante», à cette noble Blandine. Toujours est-il que
le comte semblait se préoccuper beaucoup plus de lui que de son
amante. Guidon s'enorgueillissait intérieurement de cette
prédilection dont il était l'objet, et, par ses prévenances pour
la jeune femme, on aurait dit qu'il voulait se faire pardonner la
part prépondérante qu'il prenait dans la vie de son maître.
Guidon devinait, sentait juste: Henry ne se révélait, ne se
livrait à fond qu'à son disciple. Avec les autres il se tenait sur
la réserve et ses paroles bienveillantes ne contractaient point la
caresse, l'onction et le velouté de ses épanchements auprès de son
protégé.
Jamais Blandine ne l'avait vu si enjoué, si radieux que depuis
qu'il s'était chargé de l'éducation et du sort de ce jeune va-nu-
pieds. Quelque déférent et empressé que celui-ci se montrât à
l'égard de la dame, il ne parvenait pas à dissimuler sa joie
d'être devenu le principal et constant souci du maître de l'Escal-
Vigor. Il n'y mettait point malice, non, il exultait naïvement,
s'attendrissait même sur la femme un peu délaissée, et, dans son
égoïsme d'enfant gâté, de néophyte, d'élu, il ne s'apercevait pas
du mutisme et de la réserve de Blandine, lorsque le comte le
retenait à dîner, ou des regards singuliers qu'elle leur lançait à
l'un et à l'autre quand ils conversaient en s'échauffant et en
s'exaltant, accouplés dans un même lyrisme, sans prendre garde à
la présence de ce témoin.
Les villageois de Zoudbertinge ne virent pas de mauvais oeil la
faveur particulière accordée par le Dykgrave au fils de Govaertz.
Aussi peu que le bourgmestre et sa fille ils croyaient au talent
et à la vocation du petit.
«C'est une bonne oeuvre et une charité, se disaient-ils. Le père
n'aurait rien su faire de bon de ce petit musard, farouche et
intraitable, ayant méprisé le travail autant que les distractions
des apprentis de son âge.»
Les patauds s'émerveillaient même que le comte fût parvenu à
retirer un semblant de service de ce gars qui n'avait jamais su
apprendre jusque-là qu'à jouer assez proprement du bugle.
D'ailleurs plus le maître et le disciple se chérissaient, plus
Kehlmark se montrait accueillant, généreux, même prodigue, faisant
largesse aux confréries d'agrément, multipliant les occasions de
cocagnes et de tournois gymnastiques.
Il institua des régates à la voile autour de l'île, où, monté avec
Guidon dans un yacht pavoisé à ses couleurs, il faillit l'emporter
sur les meilleurs matelots du pays. Il renouvela de ses deniers
les instruments de la ghilde Sainte-Cécile; assista assidûment aux
répétitions, aux sorties et aux repas de corps de cette confrérie
de jeunes gars; et il lui arriva même plus d'une fois, les belles
nuits d'été où le crépuscule et l'aube semblent se confondre,
après une veillée prolongée à grands renforts d'intermèdes
athlétiques et de pantalonnades d'entraîner toute la bande dans un
exode à travers l'île et de ne rendre les turlupins à leurs foyers
conjugaux ou paternels que le lendemain soir, après une
pittoresque caravane illustrée de saltations, de beuveries, de
ventrées et de prouesses galantes sous les chaumes et dans les
foins.
Kehlmark dépensait sans compter. On aurait dit qu'il voulait
s'acheter par des libéralités souvent excessives et des bonnes
oeuvres inconsidérées son droit à un mystérieux et exigeant
bonheur; qu'il voulût en quelque sorte payer la rançon d'une
jalouse et fragile félicité.
Ces folles largesses contribuaient sans doute au souci de
Blandine; toutefois elle ne risquait aucune remontrance, et
avisait au moyen de faire face à ces dépenses intempestives.
Naturellement, il entrait dans la popularité du Dykgrave une
grande part de courtisanerie, de lucre et de cupidité; mais, si la
plupart des rustres l'aimaient grossièrement, du moins l'aimaient-
ils à leur façon. Les pauvres diables de Klaarvatsch, notamment se
seraient fait hacher pour leur jeune seigneur.
En fait d'ennemi déclaré, le comte ne se connaissait que le dominé
Balthus Bomberg et quelques pudibondes bigotes. Chaque dimanche,
le ministre tonnait contre l'impiété et le dévergondage du
Dykgrave et menaçait de l'enfer les ouailles qui s'attachaient à
ce libertin, à ce loup ravisseur; il se lamentait surtout sur les
visiteurs téméraires qui hantaient l'Escal-Vigor, ce château
diabolique peuplé de scandaleuses nudités...
Quoique brouillé à mort avec le bourgmestre, dans son zèle
fanatique, ce petit homme bilieux, rageur, étroitement sectaire,
se décida à se rendre aux Pèlerins pour signaler au père le risque
qu'il courait en confiant l'éducation du jeune Guidon à ce mauvais
riche scandalisant la communauté par son concubinage et son
impiété. Comme tous les calvinistes invétérés, Balthus se doublait
d'un iconoclaste. S'il n'avait redouté la furie des paysans, assez
attachés à cette vieille relique qui leur rappelait
l'intransigeance de leurs ancêtres, il eût même fait gratter la
fresque du _Martyre de saint Olfgar._
Kehlmark lui était doublement odieux, et comme païen, et comme
artiste. Pour intimider le bourgmestre, Balthus le somma
d'arracher son fils au corrupteur, sous peine de faire déshériter
aussi Claudie et Guidon par leurs deux vénérables tantes. Michel
et Claudie, de plus en plus entichés de leur Dykgrave, renvoyèrent
le fâcheux à son église avec force sarcasmes et moqueries. Guidon,
qu'il aborda un jour aux environs du parc de l'Escal-Vigor, ne
voulut même pas l'entendre et lui tourna le dos en haussant les
épaules, en esquissant même un geste plus libre encore.
Cependant les affaires de Claudie ne semblaient point avancer
sensiblement. «Voyons, tu ne me racontes rien, dormeur, disait-
elle à celui qu'elle s'imaginait être le trait d'union entre elle
et Kehlmark. Le comte, ne t'a-t-il point chargé d'une commission,
d'un mot spécial pour moi?» Guidon inventait quelque bourde, mais
souvent, pris au dépourvu, il se coupait ou demeurait le bec clos.
La maritorne s'emportait alors contre la stupidité de leur
intermédiaire et il lui démangeait même de le houspiller et de le
brutaliser comme autrefois.
Par tactique, le Dykgrave continuait à visiter assidûment les
Pèlerins et à faire l'aimable auprès de la jeune fermière. Elle
l'eût souhaité plus entreprenant. Il mettait bien du temps à se
décider et à faire sa demande. C'est à peine s'il se fût risqué à
la lutiner du bout des doigts et jamais il ne lui avait pris un
baiser.
Dès qu'elle entendait le trot du cheval et les jappements de son
escorte de setters, Claudie accourait sur le seuil de la ferme,
prenant presque plaisir à afficher son amour, tant elle était
certaine du succès. Aussi commençait-on à parler beaucoup, aux
veillées, des assiduités du Dykgrave.
Quoiqu'il fût acquis presque exclusivement au petit Guidon, le
Dykgrave s'ingéniait à se faire bien voir de chacun. Il poussait
même la magnanimité jusqu'à la coquetterie. En réponse aux
diatribes et aux anathèmes du virulent pasteur, il répandait les
aumônes, se ruinait en dons de vêtements et de vivres pour les
pauvres soutenus directement par la cure. Le dominé distribuait
l'argent et les autres aumônes, mais ne désarmait point pour cela.
Plus d'une fois les amis d'Henry, les pêcheurs de crevettes et les
coureurs de grèves de Klaarvatsch s'offrirent à mettre le dominé à
la raison; cinq d'entre eux notamment employés en permanence au
château, sorte de gardes du corps de Kehlmark. Petits fils de
naufrageurs, diguiers intermittents, pillards d'épaves, le peintre
les faisait souvent poser, s'amusait de leurs luttes et de leur
escrime au couteau moucheté, ou bien il les confessait et, avec
Guidon, il savourait leur rude langage, le truculent récit de
leurs exploits. Ces gars irréguliers, rôdeurs incorrigibles qui
n'avaient su s'acclimater nulle part et s'étaient fait renvoyer de
partout, ces magnifiques pousses humaines, les premiers maîtres du
petit Guidon, ne juraient plus que par Henry et l'Escal-Vigor.
«Dites un mot, proposait tantôt l'un, tantôt l'autre à Kehlmark,
voulez-vous que nous saccagions le presbytère; que nous pendions
haut et court ce marmotteur de psaumes; ou mieux, faut-il que nous
lui enlevions la peau comme ceux de Smaragdis le firent autrefois
à l'apôtre Olfgar, cet autre trouble-fête?»
Et ils l'eussent fait comme ils disaient, sur un geste, sur un oui
de leur maître, et, avec eux, tous se fussent déchaînés sur
l'importun prêcheur.
Plusieurs fois, en passant devant la cure, les musiciens de la
ghilde Sainte-Cécile poussèrent des huées. Un soir de libations,
on alla même jusqu'à casser les vitres. À la Saint-Sylvestre, on
déposa contre la porte du dominé un affreux mannequin de paille à
tête de pain bis, représentant sa digne compagne et son âme
damnée, et, comme, à la suite de cette injure, il s'était répandu
en de nouveaux anathèmes contre le Dykgrave et Blandine, les
polissons de Klaarvatsch barbouillèrent d'excréments la façade
nouvellement repeinte du presbytère.
Jaune de dépit et de rancune, le pasteur semblait se trouver seul
contre toute la paroisse et même contre toute l'île.
-- Comment, se demandait Balthus Bomberg, réduire cet orgueilleux
Kehlmark? Comment entamer son prestige, détacher de lui ces brutes
égarées et aveuglées, les insurger contre leur idole, leur faire
brûler ce qu'elles adorent!
Loin de l'écouter, on désertait son église. Il finit par ne plus
prêcher que devant des bancs vides. Une douzaine de vieilles
cagotes, dont sa femme et les deux soeurs du bourgmestre, furent
seules à le soutenir.
Dans l'engouement idolâtre que le jeune Dykgrave avait suscité,
entrait un peu du culte exalté du peuple de Rome pour Néron, son
indulgent et prodigue pourvoyeur de pain et de spectacles.