Leur saison charnelle ne dura point. Quand leurs liens physiques
se furent relâchés, puis dissous, Blandine ne s'en affligea guère
et en fut à peine surprise. Pourtant elle l'aimait plus
passionnément que jamais, et elle lui gardait une idolâtre
reconnaissance de l'hommage qu'il lui avait rendu, s'estimant
heureuse et fière de son attachement.
La douairière avait soupçonné leur bonne entente, mais elle ignora
toujours jusqu'à quel point ils s'étaient aimés. Elle souriait à
cette affection, car elle s'habituait de plus en plus à considérer
Blandine comme sa petite-fille, comme la soeur, sinon la femme de
son Henry.
Mme de Kehlmark admirait, elle aussi, son petit-fils, mais lucide,
avertie par sa sollicitude même, elle le devinait exceptionnel
jusqu'à l'anomalie; quelque chose lui disait, à elle aussi, que le
jeune comte serait malheureux s'il ne l'était déjà. Elle
s'alarmait de cette promptitude, ou plutôt de cette inquiétude de
son génie. Il travaillait par boutades, s'enfermait dans sa
chambre, demeurait des semaines sans voir la rue, lisant, rimant,
composant des partitions, se saturant l'âme de Beethoven, Schumann
et Wagner, barbouillant des toiles, rangeant ses paperasses; puis,
à ces claustrations excessives, succédaient des périodes où il
éprouvait un besoin féroce de s'étourdir, où il se complaisait à
battre les quartiers interlopes, à courir les bouges à matelots et
à chaloupiers, se livrant à un noctambulisme effréné,
disparaissant durant plusieurs jours, passant des carnavals
entiers sans voir son lit, et lorsqu'il venait s'y abattre, à la
façon d'une épave échouée sur la grève ou d'un fauve pourchassé et
blessé qui a pu se traîner jusqu'à sa tanière, à bout, démoli,
c'était pour ne plus en sortir non plus de plusieurs jours et
dormir, dormir, et dormir encore!
On juge des transes par lesquelles passèrent les deux femmes. Le
plus souvent, elles ne savaient ce qu'il était devenu. En partant
pour ces caravanes, il se gardait de dire où il se rendait, tout
comme à son retour il se taisait sur l'emploi de son temps et la
nature de ses hantises. Comment concilier ces déportements avec la
ferveur filiale qu'il entretenait pour son aïeule! Au retour de
ces équipées, il pleurait comme un enfant, demandait pardon à la
bonne dame, mais, disait-il, c'était plus fort que lui; il lui
avait fallu ce changement, cette diversion tumultueuse; il avait
besoin de s'étourdir, de se griser de mouvement et de tapage pour
chasser le diable sait quelle préoccupation; car, sur celle-ci, il
refusait de s'expliquer. Ou bien il prétextait des maux de tête,
des névralgies, reste de sa grave maladie d'autrefois à la
pension.
Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de
conduire Blandine au bal le plus folâtre de la saison. Vers
l'aube, il l'entraîna, à la faveur du domino, dans des bastringues
de moindre étage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui
fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui
l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer
la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua à la ville
qu'il ne frayait guère avec les gens de sa caste et qu'il
recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrés
besoigneux ou même de parasites infimes. Réfractaire à l'étiquette
et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon.
Ses goûts et ses penchants offraient de bizarres contradictions.
Ainsi, le même dilettante acquéreur de rares estampes et amateur
de reliures de prix, collectionnait des défroques et des outils de
pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entrées de
bals faubouriens.
Après s'être montré d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se
rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie même était
désordonnée et une rauque intonation de voix en révélait parfois
la sombre arrière-pensée, au point que Blandine douta longtemps
qu'il eût connu un jour de véritable sérénité. Son plaisir
grimaçait, son rire grinçait. Il avait l'air de porter au dedans
de lui cette aigre fumée dont parle le Dante: _portando dentro
accidioso fummo._ Il semblait vouloir étouffer un mal secret,
imposer silence à l'on ne savait quel remords! Dans ses grands
yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de
l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses
yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y
avait surprise et qui l'avait conjurée pour la vie, cette navrance
comparable aux affres d'une bête acculée, d'un supplicié montant à
l'échafaud, ou mieux encore au regard à la fois sinistre et
sublime d'un Prométhée ravisseur du feu défendu.
Généreux jusqu'à la prodigalité, passionné pour les causes justes,
révolté par les vilenies de la multitude, sensible à l'excès, il
en arrivait à ne plus admettre la contradiction et à s'emporter
contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que
Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens
venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'était
pris de tendresse, il s'oublia jusqu'à poursuivre son amie un
poignard à la main et jusqu'à la blesser à l'épaule... Une détente
se produisit aussitôt et, fou de désespoir, il se faisait horreur,
menaçant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirigée contre
Blandine.
Justement alarmée à la suite de cette alerte, la douairière lui
ménagea, à son insu, pour ne pas l'impressionner fâcheusement, une
entrevue avec un praticien célèbre, qui se rendit à la villa sous
prétexte de demander à Kehlmark un renseignement bibliophilique.
Le médecin étudia longuement le jeune homme, à la faveur d'une
causerie sur la littérature à base scientifique.
Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilité
nerveuse dont ils s'ingénièrent vainement à découvrir la cause. À
tout hasard, il prescrivit un régime hydrothérapique, la natation,
l'escrime, le patinage, le cheval, et déclara, au surplus, n'avoir
découvert chez le sujet, aucune lésion organique, aucune tare
morbide. Au contraire, il prétendit n'avoir jamais rencontré plus
souple intelligence, jugement aussi sain, pareille élévation de
vues dans une nature plus vibrante; et il finit par féliciter
l'aïeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle:
«Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalté
fera honneur à votre nom. Il a du génie, votre petit-fils; il est
de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les
conquérants ou les apôtres!» -- «Que n'est-il plutôt de la trempe
des élus du bonheur!» soupira la douairière, peu ambitieuse, mais
sensible pourtant à ces prédictions de gloire.