En quittant le pays de la Ligurie, je laisse un pays assez abondant en
oliviers, châtaigniers; ils récoltent aussi une certaine quantité de vin
et de grains; la plus grande occupation des habitants est le commerce.
Ils élèvent quantité de vers à soie nourris par les mûriers qui poussent
dans ce pays.--Me voilà entré dans le Piémont en sortant de Novi; j'ai
logé le 23 à Tortone, ville fortifiée et accompagnée d'un fort assez
considérable, sur une hauteur qui commande la ville; le 24, à Voghera;
le 25, à Castel-San-Giovani, bourg dépendant du roi d'Espagne; le 26, à
Plaisance, belle grande ville au roi d'Espagne, magnifiquement bâtie. Il
y a là une superbe place sur laquelle sont placés deux piédestaux sur
lesquels sont deux chevaux en bronze avec leurs guerriers.
Elle est très bien décorée par de belles maisons; les rues sont très
larges et bien proportionnées. Autrefois, cette ville était fortifiée,
mais il ne reste plus que de vieux remparts qui tombent en ruine.
27.--Logé à Borgo-San-Domino, de même dans les États du roi d'Espagne.
28.--À Parme, appartenant au duché de son nom; la rivière du même nom,
Parma, passe dans ladite ville et la partage en deux parties inégales;
la construction en est assez belle, les rues larges, il y a aussi
d'assez jolies places.
29.--À Reggio, ville grande et bien peuplée, maintenant à la République
cisalpine; il y a une belle place, des rues très larges; elle était
autrefois fortifiée, maintenant il existe encore une vieille citadelle
qui tombe en ruines et qui ne pourrait pas tenir longtemps. J'ai eu
séjour dans cette ville.
1er _germinal_.--À Modène; la ville est plus longue que large: les rues
sont larges, les maisons assez élevées et d'une belle construction; il y
a de belles grandes places. Cette ville est encore actuellement un peu
fortifiée.
3.--À Buondeno, village dans les environs de Ferrare.
4.--À Finale, bourg sur le canal de la ville de Modène.
5.--À la Mirandole, petite ville assez bien faite où il y a une belle
place.
6.--À Saint-Benedetto, village à cinq lieues de Mantoue.
7.--À Mantoue, belle grande ville très peuplée; elle est environnée de
grandes pièces d'eau qui défendent son approche d'une demi-lieue; du
côté où l'eau n'est pas d'une aussi grande largeur, il y a de fortes
citadelles qui défendent la ville; les alentours de cette place, aussi
bien que les forts, sont garnis de nombreux gros canons qui rendent
cette ville imprenable, autrement que par la famine. Le fleuve nommé Pô
passe dans ses murs, et lui donne quantité d'eau; la construction des
maisons est belle, on y trouve de belles places. J'y ai vu un beau pont
couvert et construit tout en pierres de taille; il y a sur ce pont sept
à huit moulins très bien construits. Cette place appartient à la
République cisalpine; elle a été prise par les Français qui étaient
commandés par Bonaparte, dans le courant du mois de pluviôse an V.
Le 8, j'ai passé à Villefranche, sur la route de Vérone, où j'ai trouvé
notre bataillon, qui était campé à deux lieues et demie de la ville,
près de la route. Ils y étaient venus après l'affaire du 6 germinal,
auquel jour ce terrible fléau de la guerre s'est rallumé avec
l'empereur. Notre division, commandée par Montrichard, a fait son
attaque près du village de Legnago, situé sur l'Adige. L'attaque a été
vive au premier abord de notre part: il a semblé avant midi que la
victoire nous était annoncée; mais, comme le destin ne décide pas en un
instant, nous avons vu, vers les trois heures du soir, que nous avions
eu affaire à un corps d'armée autrichien qui égalait le nôtre. Sur le
soir, un renfort leur est arrivé; c'est à ces derniers, réunis aux
premiers, qu'il a fallu céder la victoire qui nous avait été favorable
toute la journée. Beaucoup de fossés remplis d'eau nous ont fait
éprouver quelques pertes. Je ne dirai pas les pertes des autres corps,
j'ai vu celles de mon bataillon qui se montaient à 148 hommes hors de
combat, y compris dix officiers et dix sous-officiers. En attendant le
siège, nous avons fait plusieurs mouvements à droite et à gauche le long
de l'Adige, où le corps d'armée autrichien était bien retranché.
Voilà le 16 germinal arrivé[63]. Vers les dix heures du matin, l'ennemi
s'était mis en marche pour nous attaquer; le général en chef donna
ordres à toutes nos troupes de se mettre en marche pour de même attaquer
l'ennemi, ce qui a été exécuté sur-le-champ. Aussitôt, nous avons
rencontré les colonnes autrichiennes; le feu a été vif dans les deux
partis; au premier abord, il semblait que notre division allait céder à
la force de la colonne autrichienne.
Le soldat n'a pas mesuré sa force sur celles de son ennemi, mais sur son
courage: il a mis la colonne ennemie en déroute, en lui faisant quelques
cents de prisonniers. Nous les avons poursuivis aux portes de Vérone;
mais la retraite des autres divisions nous a bientôt appris que nous
devions aussi nous y disposer pendant la nuit, et nous retirer dans les
environs de Mantoue, ce qui a été fait dans la nuit du 16 au 17, car un
corps considérable de l'armée autrichienne s'avançait pour couper notre
retraite au delà de Mantoue.
Nous sommes arrivés à sept milles de Mantoue vers les minuit, dans la
nuit du 17 au 18. Sur le croisement de la route qui conduit à
Villefranche, le 18, nous avons fait un mouvement pour appuyer à gauche
de Mantoue. Nous sommes venus camper près d'une petite ville située sur
le Mincio; elle est environnée de fortes positions. Lorsque la garnison
de Mantoue a été établie dans ses postes, l'armée s'est mise en
mouvement et a passé le Mincio pour aller se montrer dans la plaine où
Bonaparte a eu de grands combats, lorsqu'il a fallu cerner la ville de
Mantoue. Nous sommes restés dans cette plaine, qui aboutit sur la rive
du Mincio, jusqu'à huit heures du soir. C'était la nuit du 20 au 21 que
notre colonne a commencé son mouvement pour la retraite, le soir du 21
vers les six heures, par un temps abominable, une pluie continuelle qui
ne cessait de tomber et nous traversait jusqu'aux os. Nous avons campé
près la petite ville d'Asola; ses alentours sont garnis de bastions qui
n'étaient pas entretenus.
22 _germinal_.--Campé à trois mille de Pontevico; le 24, nous sommes
venus camper en avant de cette petite ville, située sur le bord de la
rivière nommée Oglio, sur la route de Brescia et Milan. Dans ce moment,
nous étions d'arrière-garde; nous avons coupé les routes pour empêcher
la colonne autrichienne de nous poursuivre de si près.
25.--Nous avons passé l'Oglio sur un pont levis qui était au bas d'une
ancienne citadelle: les troupes et les bagages passés, on a démonté le
pont en le faisant glisser dans l'eau. Ce jour-là, nous sommes venus au
village de Rodierco, situé sur l'Oglio et à un mille de Pontevico, sur
la grande route de Milan. La nuit du 25 au 26, nous nous sommes mis en
marche et nous sommes arrivés à Palazzolo le 26 au soir. Il faut
observer que la colonne autrichienne prenait des détours et suivait les
montagnes de la Suisse italienne et ne cherchait qu'à nous couper notre
retraite.
28.--Nous avons fait un mouvement en avant de Palazzolo, à six mille
dans les montagnes, près le lac d'Iseo.
29.--Nous sommes revenus à Palazzolo; le 30, nous en sommes repartis
pour nous former sur la ligne en bataille, en avant dudit lieu. Le
général en chef Scherer nous a passés en revue. Nous avons passé la nuit
dans ce même emplacement. Je dirai que la Ville de Palazzolo est située
sur l'Oglio et sur la grande route de Brescia. En partant, les ponts ont
été coupés et renversés dans la rivière.
2 _floréal_.--Nous avons fait un mouvement pour nous retirer en arrière
de Palazzolo, où nous avons campé, sur les bords de l'Oglio; nos
avant-postes ont eu quelques petites affaires avec l'ennemi, qui s'est
venu présenter pour passer le pont où étaient nos canonniers, pour le
faire sauter par des mines; on est parvenu à le faire sauter vers les
dix heures du matin.
La nuit du 4 au 5, à neuf heures du soir, notre division, qui était
celle du général Serrurier, s'est mise en marche et a été dirigée vers
la ville de Bergame. Nous avons passé une nuit affreuse dans l'eau et la
boue jusqu'aux genoux, et, pour la faire complète, une pluie continuelle
nous arrosait. Nous sommes passés dans la ville de Bergame, à onze
heures du matin, le 3. Cette ville est très considérable, belle et
riche: on y construisait une fort belle place; elle est divisée en ville
haute et ville basse. La ville haute est fortifiée et a de fort belles
positions dans ses environs, sur des hauteurs considérables. Notre
division ne s'y est point arrêtée; une partie soutenait l'arrière-garde,
qui était suivie[64] des troupes russes. Le même jour, notre colonne a
continué sa marche jusqu'à cinq heures du soir; nous sommes arrivés sur
le bord du lac, où nous avons passé la nuit dans des espèces de petits
hameaux environnés de montagnes fort hautes.
Le lendemain 6 courant, à quatre heures du matin, nous avons repris
notre marche vers le pont de Lecco, et toujours suivis de près par
l'avant-garde ennemie. La ville de Lecco est environnée de rochers très
hauts; elle est située sur le bord du lac. Notre division a passé le
pont le jour où l'ennemi y est arrivé. Une partie de notre division a
gardé la tête du pont, et l'autre partie s'est étendue sur les bords de
la rivière, pour correspondre avec la division du général Delmas; notre
bataillon était de cette partie; nous tenions dans ce moment la droite
de la division. Nous sommes venus prendre notre position, la nuit du 6
au 7, à Vaprio, où nous sommes arrivés à onze heures du matin. Cette
ville est située sur le bord de la rivière nommée l'Adda; elle est forte
par sa position: il y avait un pont volant établi qu'on a fait couler à
fond lorsqu'on a quitté la rivière.
Vers les deux heures de l'après-midi, une colonne assez considérable de
l'armée autrichienne a fait un mouvement pour se disposer à passer la
rivière pendant la nuit, ce qui leur a été facile, car la rivière
n'était presque pas gardée. Vers les quatre heures du matin, comme notre
bataillon était à bivouaquer dans un village à une lieue et demie de
Vaprio, une ordonnance est venue dire au général qui commandait ce
poste, que l'armée autrichienne avait passé la rivière[65] toute la nuit
et dirigeait sa marche sur Milan. Aussitôt, il nous fut ordonné de nous
retirer sur Vaprio, pour nous joindre à la division du général Delmas,
en laissant de distance en distance des compagnies en échelons; jusqu'à
ce que nous avons trouvé une route de Vaprio à Milan, qui était déjà
coupée par l'ennemi. Le combat s'est aussitôt engagé sur la rive gauche
de l'Adda, dans les environs de Vaprio et Casale; il a été opiniâtre des
deux côtés. Le général Delmas est venu ordonner aux bataillons qui
soutenaient l'attaque, qui étaient les nôtres et un de la 3e
demi-brigade, de foncer sur l'ennemi, et il a dit que sa division allait
arriver pour nous soutenir. Aussitôt l'ordre donné, les deux bataillons
se sont mis en marche pour l'exécution; dans l'instant la victoire nous
a souri en leur faisant environ deux cents hommes prisonniers; mais,
dans le même moment, un renfort considérable leur étant arrivé, ils ont
forcé le bataillon qui était à notre droite, sur le bord de la rivière,
et ils n'ont pas tardé à prendre le nôtre par le flanc et le front. Dans
ces démêlés plus chauds qu'à l'ordinaire, j'ai reçu une balle qui m'a
traversé l'avant-bras gauche et m'a mis hors de combat, d'où je me suis
tiré avec beaucoup de peine, car nous étions pris de tous les côtés.
Mais la division est arrivée dans ce moment et nous a donné du large; la
journée est devenue terrible aux deux partis. Dans un moment où la
division Delmas a donné, elle a repoussé l'ennemi à la tête du pont; il
y avait un village où l'ennemi était retranché dans les murs des jardins
et nos gens étaient tout autour; l'ennemi voyant qu'il ne pouvait plus
tirer à cause de la hauteur des murs, prit les pierres des murs pour les
jeter sur la tête des Français, mais l'ardeur républicaine qui bouillait
dans les veines des soldats, ne souffrit pas longtemps l'insulte des
Allemands; aussitôt entrés dans le village la baïonnette en avant, ils
en renversèrent une grande quantité et firent sept cents prisonniers.
Les rues du village ont été ce jour-là abreuvées du sang des Allemands,
car le sang ruisselait dans lesdites rues, comme lorsqu'il tombe un
orage.
Le combat n'a cessé que lorsque la nuit a tendu ses voiles dans les
environs où il avait commencé. Mais on s'est retiré sur Milan; la ville
de Casale en est encore à sept lieues et une partie des blessés a été
obligée de suivre la colonne; les routes étaient interceptées. Nous
sommes arrivés dans les environ de minuit à Milan, du 8 au 9. La colonne
a passé à Milan entre huit et neuf heures du matin, le 9. Quoique nos
plaies n'aient point été pansées et que la marche nous fît de grandes
douleurs nous avions préféré suivre notre colonne qui venait sur les
bords du Tessin que de nous voir prendre prisonniers par des troupes
inhumaines. Il n'est resté que de la troupe au château de Milan.
C'est sur les bords du Tessin que j'ai quitté avec regret mes compagnons
de misère, mais ma blessure le demandait. J'ai laissé en partant, après
trois batailles, un fourrier, un caporal et six fusiliers, dans une
compagnie qui était, le 6 germinal, composée de cent dix hommes.
Notre armée de Mantoue est obligée, par une force supérieure d'ennemis,
d'évacuer cette partie de l'Italie, et de se retirer sur les villes
fortes du Piémont. Les hôpitaux n'étant plus assez considérables pour
contenir tous les blessés, il faut donc rentrer en France.
Avant de quitter cette partie de l'Italie, je veux faire une petite
description sur la situation des habitants et sur la fertilité des
terres de cette contrée. Depuis le Mont-Cenis à Mantoue, c'est un
terrain plat et sablonneux; il est planté de toutes sortes d'arbres,
mais ce sont les mûriers qui dominent; la vigne y est très commune et
est plantée au pied de tous ces arbres: elle produit d'excellents vins;
on y voit dans aucunes contrées les vignes attachées au-dessus de fort
gros arbres, et cette vigne rapporte une quantité considérable de
raisins. Les habitants du pays coupent tous les ans les branches de ces
arbres pour faire cuire leurs aliments.
Ils sèment sous ces vignes des grains de toutes sortes d'espèces qui y
viennent encore assez bien par rapport aux arbres et aux vignes qui leur
donnent de la fraîcheur, sans quoi ils ne pourraient rien récolter à
cause de la grande chaleur du pays. Dans le Piémont et autres contrées,
ils sèment beaucoup de riz qui fait une partie de leur nourriture
qu'avec le vermicelle; enfin ils ne se nourrissent presque qu'avec des
pâtes. L'occupation de ces habitants est en grande partie le commerce,
et l'élevage des vers à soie qui leur fait avoir une grande quantité de
manufactures. Il y a, dans cette partie de l'Italie, d'assez beaux sexes
des deux côtés, mais extrêmement jaloux et traîtres. Il y a aussi de
fortes rivières et des médiocres qui arrosent les plaines de riz. La
construction des maisons est assez agréable, elles sont presque toutes
voûtées, mais les vitres y sont rares, car à peine peut-on avoir des
verres pour boire.
Dans cette contrée sont enfermés plusieurs petits États et républiques,
ce qui fait qu'il y a plusieurs monnaies, mais qui ne valent pas celle
de France, excepté celle du Piémont qui vaut mieux. Autrefois, ce pays
était fort riche, mais il a eu affaire à plusieurs maîtres qui lui ont
ôté toute sa richesse, et la guerre a achevé sa ruine.
Je ne ferai pas grande observation sur les endroits où j'ai passé, ayant
évacué de Milan à Dijon.
Le 5 prairial, nous sommes arrivés à Dijon, lieu de destination pour les
blessés; nous sommes entrés à l'hôpital militaire, tout nouvellement
préparé pour recevoir les blessés qui arrivaient tous les jours en grand
nombre.
Je suis resté onze jours à cet hôpital de Dijon, où ma plaie a été
pansée deux fois par jour. Pendant ce temps, j'ai fait plusieurs
demandes aux officiers de santé pour obtenir une convalescence. Comme je
n'étais plus qu'à vingt-quatre heures de mon foyer et qu'il y avait sept
ans que je n'étais rentré chez moi, je me suis vu avoir un peu d'espoir
de revoir encore une fois mes père et mère, ainsi que mes autres
parents. J'ai reçu des officiers de santé de l'hôpital militaire de
Dijon, une convalescence de deux décades pour aller cicatriser ma plaie
dans mes foyers; elle m'a été délivrée le 16 prairial. Je me suis rendu
le 19 à Longchamp en passant par Langres; de là j'ai pris la traverse
pour couper au plus court. Je suis donc arrivé la veille de la fête que
l'on célébrait pour les plénipotentiaires qui avaient été égorgés à
Rastadt.
Le commissaire du pouvoir exécutif et le président m'ont fait l'honneur
de me mettre de la cérémonie; ils m'ont rendu les honneurs en m'envoyant
chercher par un détachement de la garde nationale; de suite on m'a
offert une place d'honneur qui était à côté du président, que j'ai
acceptée. Après la cérémonie, j'ai été admis au repas que les
administrateurs se donnaient. J'ai été reçu avec toute la pompe et les
honneurs dus à un défenseur qui n'avait jamais abandonné son drapeau.
Ma convalescence étant expirée et n'étant point en état d'aller
rejoindre, je suis allé voir l'officier de santé du canton; ne trouvant
pas mon bras assez bien rétabli, il me donna un délai de six décades,
lesquelles étaient finies le 30 fructidor, j'ai demandé ma feuille de
route pour aller rejoindre mon corps et partager avec mes anciens
camarades, l'honneur que j'ai partagé déjà, l'espace de sept ans.
J'espère que l'Être suprême bénira nos travaux pour le salut de toute la
France[66].
Je suis parti de Longchamp le 1er vendémiaire an VIII de la République,
pour aller rejoindre mon corps sur les frontières d'Italie.
Mon départ fut retardé d'un mois à Chaumont où je suis resté pour
montrer l'exercice à une compagnie de conscrits de ce département. Après
l'organisation de ce bataillon, j'ai repris ma route pour la frontière
d'Italie. Je suis parti de Chaumont le 16 brumaire de l'an VIII,
accompagné de mon jeune frère qui avait quitté le 9e chasseurs à cheval,
pour venir prendre du service dans la 3e demi-brigade de ligne qui était
en ce moment en Italie.
Nous avons fait la route assez agréablement de Chaumont à Aix en
Provence. Je passerai sous silence les étonnements de mon frère pendant
cette route, de se trouver dans une contrée si déserte et aussi peu
fertile, sous les rochers de la Provence. J'en ferai une petite
description.
Après avoir parcouru plusieurs contrées de la Provence, étant rendus à
notre dépôt, à Aix, le 21 frimaire, nous avons été à trois lieues de là,
sur la Durance, à un village nommé Peyrolles, jusqu'au 1er thermidor.
Nous étions là pour faire rejoindre les conscrits et les
réquisitionnaires; aussi pour y empêcher les assassinats que des bandes
de brigands exerçaient souvent dans plusieurs de ces contrées; en un
mot, ces bandes de scélérats portaient la désolation chez plusieurs
pères de famille. Nous sommes partis d'Aix le 5 thermidor pour nous
rendre dans une autre contrée de la Provence, une ville nommée
Draguignan, où nous sommes arrivés le 9. Cette ville est située au
milieu d'une plaine environnée de hautes montagnes; la contrée est
charmante, on y voit une quantité prodigieuse d'oliviers; les coteaux
qui environnent la ville forment un amphithéâtre planté d'oliviers qui
forment une tapisserie, verte hiver comme été, ce qui réjouit la vue, et
donne un beau coup d'oeil. La plaine qui environne la ville est plantée
de vignes entre lesquelles on sème plusieurs sortes de grains et de
légumes.
Les eaux y sont très bonnes, la contrée étant abreuvée par des fontaines
venant des montagnes. La ville est fermée par une simple muraille, très
haute; les rues sont d'une largeur proportionnée à leur longueur, mais
bien mal entretenues comme propreté: on y laisse pourrir toutes sortes
d'herbes venant des montagnes pour faire des engrais pour la terre. Dans
la Provence, il y a très peu de _commodités_, ce qui fait qu'on jette
toutes les ordures dans les rues; c'est ce qui rend le pays malsain; on
y respire de mauvaises odeurs. On rapporte qu'ils ne se donnent pas
l'aisance des _commodités_ à cause de la quantité des conduits de leurs
fontaines qui traversent leurs habitations.--Les maisons sont d'une
assez belle construction, hautes de trois étages, plus ou moins; les
habitants sont grossiers naturellement et peu humains. (Qu'ils se le
disent!) Ce qui fait remarquer leur peu d'humanité envers leurs
concitoyens, c'est que dans ces contrées et même dans toute l'étendue de
la Provence, il s'y produit une réelle quantité considérable de brigands
qui ne cessent d'assassiner journellement les voyageurs sur les grandes
routes. Je me suis laissé dire que cela s'était fait de tout temps, mais
cependant pas aussi souvent que maintenant.
Le costume des hommes n'est pas bien différent de celui de notre pays:
la mode est de porter presque tous des vestes; les femelles s'habillent
presque comme ici, sinon que leurs jupes sont fendues par derrière; leur
caractère n'est pas meilleur que celui des hommes.
La manière dont je dépeins la contrée de Draguignan servira de modèle
pour toute la Provence plus ou moins fertile en aliments de tout genre.
Je me rappelle que l'air de la campagne y est plus chaud que dans nos
pays; les récoltes s'y font de meilleure heure qu'ici, mais aussi ils
plantent tout l'été car la culture ne pourrait jamais alimenter la
population retirée en ce pays. Le pain y est presque toujours à quatre
et cinq sous la livre de quatre onces. Le vin y est à bon compte, mais
les orages y sont fréquents; aussi leur terre cultivée est-elle souvent
ravagée. Le grain qu'ils récoltent, ils le font fouler aux pieds des
mulets et des boeufs pour en retirer les semences.
Je dirai que les maux que j'ai endurés depuis huit années de service
militaire pour ma patrie, ont été marqués jour par jour par de nouveaux
sacrifices que je ne peux oublier. Ces souffrances ont été renouvelées à
plusieurs époques. Ainsi je vais, dans cette feuille, tracer une
esquisse de ce qui s'est passé à Gênes pendant le blocus.
Je dirai donc que notre ennemi, voulant nous ôter tout espoir de
retourner en Italie, a réuni de grandes forces pour investir Gênes et
enfermer notre armée. Après plusieurs combats sanglants de part et
d'autre, et à plusieurs reprises notre ennemi nous ayant forcé notre
ligne sur Savone, il nous a coupé la communication que nous avions
encore sur terre, et les Anglais croisant sur mer où l'on ne pouvait que
difficilement passer, nous voilà donc obligés de nous retirer sous la
ville de Gênes, en attendant quelques renforts qui n'arrivèrent pas
assez tôt. Il faut donc comprendre la misère que nous avons souffert[67]
dans ce blocus. Si les habitants de la nation doivent une reconnaissance
à ses défenseurs, ils la doivent en particulier aux troupes qui
composaient la garnison de Gênes, soit par leurs souffrances, soit par
leur intrépidité à défendre la ville malgré le manque de nourriture. Un
peu de pain fabriqué avec de la paille hachée, du son, du cacao, un peu
de miel pour pouvoir lier ce mélange ensemble; et quand on le retirait
du four tombait-il en poussière. La viande était du mulet bien maigre;
les chiens et les chats faisaient nos meilleurs repas. Grâce au jus de
Bacchus! sans cela nous serions tous restés pour otages sous les murs de
Gênes. Si la ville a capitulé, c'est le défaut de vivres et la grande
mortalité qui en a été la seule cause. Au moment de la capitulation, on
recevait par homme six onces de cette mauvaise fabrication de pain, mais
toujours une bouteille de vin.
La capitulation a été honorable pour nous; nous avons emmené autant
d'artillerie qu'il nous a été possible, tous nos bagages et autres
armements; tous nos malades et nos blessés ont été apportés en France
sur les bâtiments anglais.
C'est après la fameuse bataille de Marengo que les Français sont rentrés
à la ville de Gênes et qu'il y a eu une suspension d'armes, pour en
venir à une conclusion de paix; de sorte que l'ennemi a eu la ville de
Gênes trois jours en possession, puis elle a été rendue par arrangement
avec six autres villes et forts.
Dans ce moment, étant revenus à Draguignan à notre dépôt, nous avons été
envoyés à Digne, dans les Basses-Alpes, pour y prendre les eaux
thermales où j'en ai fait usage sans en être soulagé, de sorte que j'ai
été renvoyé dans mes foyers, le 5 vendémiaire an IX. Je suis arrivé à
Longchamp-sur-Laujon le 29 vendémiaire.