Le 10 ventôse, nous avons célébré la fête de la prise de la
Hollande[25], et, ce même jour-là, les nobles et ceux qui avaient des
titres de noblesse les ont brûlés en notre présence, sous les armes.
Je dirai qu'Aix-la-Chapelle est très grand et bien peuplé: il y a
beaucoup de manufactures en tout genre; on y trouve de bonne eau
vulnéraire pour boire et prendre des bains; il y a de belles maisons
très élevées, de belles rues larges et de belles grandes places. Elle
n'est fermée que de plusieurs simples murs; c'est une ville très
ancienne.
Nous sommes partis d'Aix-la-Chapelle le 11 ventôse pour aller cantonner
aux environs d'Aix-la-Chapelle, au bourg nommé Eschviller; notre
compagnie a été détachée à un village nommé Nolberg.
Je dirai que dans les campagnes de ces pays, ils sont assez à leur aise.
Ils vivent bien avec de la choucroute, du bon lard; leur soupe est faite
avec de l'orge mondé, de la viande de boeuf salé; ils mangent beaucoup de
carottes, de navets; prennent le matin beaucoup de café avec du beurre
frais et des confitures; leur boisson est de la bonne bière et du
_chenik_. Leurs maisons sont très propres, lavées tous les samedis; leur
batterie de cuisine est en fer noir et jaune, très bien éclaircie, et
même leur crémaillère; pincettes et pelle à feu, tout est dans la plus
grande propreté. Le sexe des deux sortes y est très affable; les hommes,
leur costume n'est pas différent du nôtre; mais les femmes ont un
déshabillé assez long; pour coiffure, des petits bonnets de velours ou
autre couleur, bordés sur le devant avec une dentelle en or; leurs
cheveux en plusieurs tresses qu'elles roulent derrière leur bonnet comme
un escargot, et tenus avec une grande épingle en argent, large comme les
deux doigts. Leur parler est l'allemand. Tout ce pays est très fertile
pour toutes choses.
Nous sommes partis de Nolberg le 25 ventôse pour revenir sur les bords
du Rhin; nous avons logé en y allant à Duren, à Norwenigbourg, à
Bruhl-ville. De là, nous avons été prendre nos cantonnements sur le bord
du Rhin, au village nommé Nieder-Weslingen. C'était le 27; dans cet
endroit on nous a diminué les vivres; nous avions par jour une livre de
pain et une once de riz; avec ces vivres nous étions une partie de la
nuit sur pied et montions la garde d'un jour à l'autre. Voilà comme les
soutiens de la patrie avaient toutes leurs aises.
7 _germinal_.--Sortis de Nieder-Weslingen. Ce jour-là, nous avons appris
le traité avec le roi de Prusse[26]. Notre marche était dirigée sur
Coblentz. Nous avons logé, en y allant, à Bonn, à Breisig, à Kretz. Là
nous sommes restés huit jours.
16.--Arrivés à Coblentz où nous n'avons pas logé; notre logement a été à
gauche de la ville, au village nommé Kesselheim, situé sur le bord du
Rhin.
17.--Entrés dans la ville de Coblentz à huit heures du matin. Nous avons
été logés dans des maisons d'émigrés toutes dévastées, et à peine avions
nous de la paille pour reposer nos pauvres membres tout navrés de
fatigue, avec notre livre de pain et notre once de riz[27]. Bien des
fois, on ne pouvait pas avoir du pain et très peu de viande bien maigre;
nous ne pouvions trouver aucune chose pour notre papier, car personne ne
s'en souciait, et pour un pain de trois livres, il fallait donner
vingt-cinq francs en papier[28].
La ville de Coblentz est grande et très peuplée; il y a beaucoup de rues
très larges, mais aussi il y en a où les voitures ne peuvent pas passer;
il y a de belles places et principalement la place d'Armes, entourée de
bornes de pierre avec de grosses chaînes de fer.
Deux rangs de tilleuls forment un berceau couvert tout autour de la
place; elle est environnée de belles grosses maisons très hautes et
d'une belle construction. Et même dans une partie de la ville, en
sortant de la place d'Armes, on voit un boulingrin et une superbe maison
toute neuve, que l'Electeur de cette ville a fait bâtir; elle nous
servait d'hôpital du temps que nous étions dans ces contrées. Cette
maison est sur le bord du Rhin, environnée de grands jardins
nouvellement plantés. Il y a aussi de magnifiques promenades. Cette
ville est du côté du nord, bornée par la Moselle qui tombe de là dans le
Rhin, vis-à-vis du fort, et, au levant, le Rhin flotte contre ses murs.
Cette ville avait de forts bastions et de gros cavaliers qui défendaient
son approche, entre le Rhin et la Moselle; ces fortifications ont été
démolies dans le temps que nous étions là, de sorte qu'elle n'est
maintenant fermée que d'un simple mur, du côté du Rhin. Il y a un fort
très haut qui peut brûler la ville; c'est un morceau qui ne peut être
pris que par la famine. Les Français y sont entrés lorsqu'ils ont poussé
l'armée autrichienne au delà du Rhin.
Nous avons construit des forts et des retranchements bien palissadés à
une demi-lieue de la ville entre la Moselle et le Rhin, dans la plaine.
Le costume des deux sexes est le même que celui d'Aix-la-Chapelle.
5 _floréal_.--Partis de Coblentz à deux heures du matin pour nous rendre
à Rhense, ville située sur le Rhin, sur le versant d'une petite
colline.--Quelques jours avant de sortir de Coblentz, on nous a annoncé
la paix avec le roi de Prusse, ce qui a donné bien du contentement à
toute la troupe de voir que leur ouvrage commençait à produire[29].
10.--Partis de Rhense pour revenir à Capellen, sur le bord du Rhin, au
pied de grosses montagnes.
18.--Partis de Capellen pour revenir camper sur une hauteur près de la
ville de Coblentz, à droite du camp nommé le camp de la Chartreuse; il
portait le nom du couvent qui était sur le bout de la montagne, près de
la ville. Ce couvent était tout dévasté et servait à mettre les chevaux
de l'artillerie. C'est dans ce camp que noua avons encore fait
pénitence. La misère augmentait tous les jours pour les défenseurs de la
patrie; nous avons été réduits à douze onces de pain par jour, et bien
des fois on ne pouvait pas en avoir. Il fallait cependant faire son
service, bivouaquer et monter la garde très souvent. Mais le printemps
nous produisait des plantes pour un peu nous soutenir, qui étaient des
feuilles de pois sortant à peine de terre, des coquelicots ou
_feu-d'enfer_, du sarrasin, des pissenlits. Avec tous ces herbages, nous
en faisions une farce que nous mangions en guise de pain; et lorsque le
seigle est venu en grains, on allait lui couper la tête et on le faisait
griller sur le feu. Les pommes à peine défleuries nous servaient aussi
de nourriture.
C'était vraiment une grande misère, on voyait plusieurs soldats cachés
derrière des haies, attendant que le laboureur qui plantait des pommes
de terre fendues en quatre pour en récolter pour l'hiver prochain, fût
parti de son champ. Aussitôt les soldats affamés parcouraient le champ,
cherchant dans la terre les petits morceaux de pommes de terre, et
revenaient au camp avec leur petite proie, et les faisaient cuire[30].
Huit ou dix jours après on reparcourait les champs, les morceaux de
pommes de terre qui avaient échappés à la première recherche
commençaient à sortir de terre; on les enlevait avec beaucoup de
contentement de se voir quelques petits morceaux de pommes de terre pour
se sauver la vie.
Le matin on battait la breloque pour le pain, la viande, mais on
revenait souvent sans viande[31]. Le soir, à l'entrée de la nuit, pas
tous les jours, on revenait avec un pain pour quatre hommes. Tout le
monde sortait de ses baraques et la gaîté renaissait pour un moment dans
le camp; dans la journée tout le monde était comme mort, sur sa pauvre
paille, prenant la misère en patience et s'amusant à détruire sa
vermine.
Après une misère pareille et des maux si longs et si pénibles,
quelques-uns diront: «les soldats ne sont que des voleurs. Voyez comme
ils allaient dévaster les travaux des pauvres laboureurs!» Nous sentions
bien la perte que nous causions, mais lequel pouvait-on préférer dans un
pareil cas, de mourir? Non, mais je crois, de vivre et d'être utile!
Dans le courant de prairial, an III de la République française, les
officiers, sous-officiers et soldats de la 127e demi-brigade de l'armée
de Sambre-et-Meuse ont écrit à la Convention nationale, s'exprimant en
ces termes:
«Que venons-nous d'apprendre? Quoi! les factieux s'agitent encore autour
de la Représentation nationale; le reste impur des complices de la
Terreur ose de nouveau provoquer au pillage, à l'assassinat, au mépris
de l'humanité, à la violation des droits du peuple.
«Que veulent donc ces hommes téméraires? et quels sont leurs projet
perfides, leurs avidités cruelles? Ils cherchent des prétextes. Mais ce
n'est pas du pain qu'ils demandent, c'est du sang. Ils sont jaloux du
repos du peuple, ils ont soif de son avenir heureux; leur rage scélérate
veut ensevelir la liberté publique, sous les corps enlacés des victimes,
et dominer sur ces débris.
«Législateurs, conservez l'attitude imposante que vous avez prise!
rappelez-vous toujours ce qu'est le peuple et que le peuple ne veut pas
être opprimé par une poignée de factieux; songez que les agitateurs qui
osent vous menacer, ne sont pas citoyens de Paris, et que les citoyens
de Paris ne sont eux-mêmes qu'une petite fraction de la République!
«Si l'audace des uns croissait avec leur criminel espoir, et si le
courage des autres s'amollissait par la crainte; si les premiers
oubliaient leur premier devoir et les derniers leur ancienne gloire;
s'il fallait enfin que des colonnes s'ébranlassent des armées
victorieuses pour aller défendre la Convention nationale; parlez,
législateurs! Nous volons autour de vous, les factieux ne parviendront
jusqu'à vous qu'en marchant sur nos cadavres.
«Une république fondée sur les moeurs et sur la justice est impérissable
comme la nature[32].»
Le 22 prairial, on nous a annoncé la prise de Luxembourg. Les 29 et 30
prairial, et le 1er messidor, nous avons vu passer la garnison du dit
Luxembourg, au nombre de douze mille, qui ont passé le Rhin à Coblentz,
après avoir passé devant nous.
Le 9 du mois de thermidor, nous avons reçu trois drapeaux tricolores où
était le numéro de la demi-brigade. Avec les républicains qui
composaient ce corps, nous avons juré dans ce moment de ne jamais
abandonner ces drapeaux qu'à la mort, comme nous avions fait jusqu'alors
des précédents.
On nous a fait dans ce même moment du feu avec les morceaux des anciens
qui avaient été fracassés au blocus de Maubeuge et au siège de
Maëstricht; ils ressemblent à des vieux guerriers qui étaient devenus
bien caducs en acquérant de la gloire et en parcourant les champs de
Bellone.
10 _thermidor_.--Partis du camp de la Chartreuse par une grande pluie
qui a duré deux jours; les ordres étaient donnés pour nous rendre à
Creutznach. Le 14, nous avons logé, en y allant, à Ventzenheim où nous
avons eu séjour; le 15, à Kircheim-Bolanden. Dans cette ville, le prince
de Weilburg a un superbe château de plaisance; il est environné de
jardins où il y a des arbres de toute espèce, il y a un parc bien
distribué: de belles cascades d'eau, des promenades bien agréables, et
des pièces de gazon très bien garnies. La vue ne peut pas se contenter
d'examiner toutes ces belles choses, qui semblent être faites par la
nature.
16.--Logé à Pitzersheim. Avant d'arriver à ce village, on voit les tours
de Mannheim: il est seulement à trois quarts de lieues de Neustadt.
17.--À Neustadt; 18, à Nuzdorff, premier village de France, venant de
Coblentz et frontière du Palatin[33]. Ce village est très grand et situé
à une demi-lieue de Landau.
19.--À Altenstadt, village à un quart de lieue de Wissembourg, où nous
avons eu séjour.
21.--À Beinheim, village situé sur la route de Lauterbourg[34] à
Strasbourg.
22.--Partis à sept heures du matin pour nous rendre au fort Vauban,
seulement le premier bataillon, les deux autres ont été camper dans la
plaine de Beinheim. Nous avons relevé au fort un bataillon de la 92e
demi-brigade, ci-devant d'Artois.
Cette place se nommait, avant la Révolution, le Fort-Louis; elle ne
pouvait être prise que par famine, mais elle a été livrée aux Prussiens
en 1792. Les Français ont repris cette place, la même année, après le
déblocus de Landau. Durant le temps que les Prussiens sont restés au dit
fort, ils ont miné le quartier et autres fortifications[35]. Au moment
où il a fallu les abandonner, ils ont fait sauter toutes les mines; il
restait encore quelques maisons où ils ont mis le feu en partant, de
sorte que maintenant cette place est comme un désert. Nous étions logés
dans des vieilles masures, comme tout le bataillon, parce que le Rhin
avait débordé, et les baraques étaient encore pleines d'eau. Le mauvais
air qui régnait dans cette place a fait que tout le bataillon, et même
les deux autres, ont été pris de maladie; c'était comme une peste.
Jusqu'à dix hommes par compagnie étaient obligés d'aller à l'hôpital,
car ils étaient attaqués d'une fièvre très violente. De soixante hommes
que nous étions dans notre compagnie, nous sommes restés à deux qui
n'ont pas été malades. La fièvre était mauvaise, car il y en a beaucoup
qui en sont morts. Nous avons fait notre purgatoire dans cette place;
nuit et jour nous étions tourmentés, il y avait des petites mouches que
l'on nomme des _cousins_, qui nous faisaient bien de la peine, il y en
avait si épais qu'on les aurait coupés avec des sabres; les puces et les
poux n'y manquaient pas.
Étant dans cette place, nous avons fait la réjouissance de
l'anniversaire de la Fédération. Le 23 thermidor[36], chaque pièce de
canon a tiré trois coups, et chaque soldat de même. La réjouissance
s'est faite de cette manière dans l'armée de Rhin et Moselle.
12 _fructidor_.--Sortis du fort; il est dans une île, et le Rhin passe
tout autour. Les Prussiens avaient brûlé une partie du pont qui conduit
à un petit fort qui est du côté de l'Alsace; il en porte le nom: ce pont
traverse un bras du Rhin et conduit au grand fort: dans ce temps, pour y
entrer, il n'y avait qu'un pont volant.
Sortant de cet endroit, nous avons été camper au camp près de Beinheim.
Les gardes n'ont point été relevées en partant, à cause de la grande
maladie; nous avons été relevés par un de nos bataillons.
14.--Nous sommes partis du camp pour nous rendre à Strasbourg. J'ai fait
rencontre d'un vieux bourgeois qui m'arrête et me dit: «Mon ami, je ne
peux m'empêcher de rire, vu le costume que la République vous donne, car
vous ressemblez plutôt à un capucin qu'à un soldat.»
Je lui dis que l'habit ne faisait pas le moine et qu'il pouvait
continuer sa promenade; qu'il ne serait plus si étonné, car il en
verrait beaucoup de cette couleur. Il n'avait pas tout à fait tort, car
je portais une capote couleur marron que j'avais reçue devant
Cologne[37].
Nous avons été loger chez le bourgeois en arrivant. Le 15, nous sommes
entrés dans la caserne de Finkmatt.
Partis de Strasbourg le 16; les gardes n'ont point été relevées en
partant, car il n'y avait point de garnison.
16 et 17.--Nous avons logé à Plobsheim et à Rhinau, villages situés à un
quart de lieue du Rhin, mais tout de même nos postes y étaient établis.
C'est dans cet endroit que j'ai commencé à faire le service de
sergent-major.
19.--Nous avons pris les armes pour recevoir notre nouvelle
Constitution; on nous en a fait la lecture, et étant finie, tous ceux
qui savaient signer ont été signer le procès-verbal, pour envoyer à la
Convention, pour lui prouver le contentement que nous avions de
l'ouvrage qu'ils venaient de nous achever. L'on est rentré de suite.
4 _complémentaire_[38].--Partis de Rhinau pour la Wantzenau, grand
village situé sur la route de Strasbourg à Lauterbourg.
1 _vendémiaire_ an IV[39].--Partis de la Wantzenau pour nous rendre à
Offendorf, à un quart de lieue du Rhin, sur la gauche de Strasbourg.
28.--Partis d'Offendorf pour Berg, village près de Lauterbourg, à une
demi lieue.
2 _brumaire_.--Partis de Berg, pour Woerth, village sur le Rhin. Dans
tous ces endroits, depuis la Wantzenau jusqu'à Mannheim, je reconnais
que la guerre a bien causé de la misère dans tous les villages et
bourgs; l'armée impériale et la nôtre n'ont cessé de se battre le long
de ces bords. Les villages sont dévastés; une partie des habitants a
émigré lorsque l'ennemi est venu dans les environs de Strasbourg.
3.--Partis de Woerth pour Spire, grande ville sur le bord du Rhin, dans
le Palatinat. Cette ville n'est fermée que par de simples murs, mais
cependant entourée de fossés remplis d'eau; c'est une ville très
commerçante et environnée de grandes plaines. Notre logement dans cette
ville était dans des maisons d'émigrés toutes dévastées; et, pour
coucher, de la paille très courte. Nous sommes arrivés à dix heures du
soir.
8.--Partis de Spire pour Otterstadt, toujours en descendant le Rhin.
12.--Partis de Otterstadt pour Waldsee, village anciennement fortifié;
maintenant on y voit encore les anciens fossés, une partie du mur et le
cintre des portes.
13.--Partis de Waldsee pour Muhlrhein, à une demi lieue sur la droite
de Mannheim. Je suis allé voir cette ville; elle est peuplée, mais elle
n'a pas beaucoup d'étendue; il y a de belles rues larges et très
propres, et bien alignées; les maisons de toute beauté, hautes, mais pas
plus l'une que l'autre; de chaque croisée on voit le rempart à chaque
bout des rues, il n'y a point de carrefour.
Les rues et places sont très bien illuminées: de chaque côté des rues, à
distance de trente pas, il y a un réverbère: la place est grande, et la
maison du prince de Mannheim[40] est située sur la place. Les approches
sont bien défendues par de bonnes avancées et de bons bastions garnis de
forts canons. Dans ce temps là, l'armée autrichienne en faisait le
siège; les fortifications du côté du Rhin sont un seul rempart. Le pont
qui traversait le Rhin était composé de cinquante-quatre gros bateaux;
la longueur de ce pont était de huit cent quarante quatre pieds: il y
avait un fort qui défendait l'approche du Rhin de ce côté. Mais les
Français l'ont démoli la première fois qu'ils ont pris cette ville; ils
ont de suite construit des batteries dans la même place pour battre la
ville.
19.--Partis de Mannheim pour retourner sur nos pas[41], nous sommes
venus au village de Waldsee où nous étions le 12. Étant dans ce village,
les Autrichiens bombardaient la ville de Mannheim; le feu était dans le
château du prince. Nos gens avaient été repoussés devant Mayence: toute
l'armée battait en retraite. Il y a eu encore une forte bataille dans
les environs de Frankendal; mais comme l'armée autrichienne était trois
fois plus nombreuse que la nôtre, il a fallu leur céder le pas, et
battre en retraite sur la ville de Landau, et Mannheim n'a pas tardé à
être bloqué. Nous avons été obligés de nous retirer sur nos frontières;
l'armée autrichienne passait sur plusieurs ponts le Rhin et tentait de
grands coups[42].
24.--Partis de Waldsee pour venir au camp près de Spire.
Partis de ce camp le 29. Comme nous étions dans un circuit du Rhin,
l'armée autrichienne s'avançait à grands pas; nous nous serions trouvés
bloqués. Ils ne cherchent pas à nous faire abandonner le Rhin, et leur
colonne se glisse le long des montagnes des Vosges.
Nous sommes donc sortis du camp à deux heures du matin pour nous rendre
aux lignes de Guermersheim où nous sommes restés campés jusqu'au 9
frimaire. Dans cet endroit, les vivres nous ont manqué pendant cinq
jours de suite à cause du grand nombre de troupes, et il n'y avait
encore aucune administration d'établie pour les vivres. Pendant ces cinq
jours, nous nous sommes nourris avec des pommes de terre que nous
allions chercher sous la neige, dans des trous, au milieu des champs de
cultivateurs[43].
9 _frimaire_.--Partis de ce camp pour entrer en cantonnement à Belheim,
grand village situé sur les lignes de Guermersheim.
16.--Partis pour aller cantonner au village de Hoerdt, mais nous
bordions toujours les lignes qui aboutissaient au Rhin.
20 _nivôse_.--Partis de ce village pour faire un mouvement vers
Strasbourg. Le même jour nous avons été loger à Auenheim, village en
arrière du Rhin.
Partis de Auenheim par une grande pluie, avec un dégel qui nous faisait
une bien mauvaise route. Le 22, à sept heures du matin; nous avons logé
à Hagenbach, bourg, nous y avons eu séjour.
24.--Partis pour Neubourg; grand village sur le Rhin, environné de
marais.
28.--Partis pour Berg, à une demi-lieue de Lauterbourg, là où nous
avions logé en allant à Mannheim. Étant dans ce village, il est venu un
arrêté du Directoire exécutif pour que toutes les troupes de la
République prennent les armes le 2 pluviôse, et renouvellent le serment
d'être fidèles à la nation française et de même pour célébrer
l'anniversaire de notre dernier roi de France. C'est ce que nous avons
exécuté le 2 pluviôse 1796. J'ai cessé le service de sergent-major.
17 _pluviôse_.--Partis de Berg pour Niderroedern où nous sommes arrivés
le même jour.
20.--Partis pour Sonffeldheim.
21.--Partis pour Beschwiller, bourg à cinq lieues à gauche de
Strasbourg.
22.--Partis pour Reichstett, village sur la route, à une demi-lieue de
Strasbourg.
29.--Nous nous sommes mis en route pour nous rendre à la Wantzenau à
deux lieues à gauche de Strasbourg.
30.--Partis pour nous rendre à la plaine près de Kirchheim, en arrière
du Rhin et à trois lieues de Strasbourg. C'était le lieu de
rassemblement où la 127e et la 91e se sont réunies pour former des deux
une seule demi-brigade.
Voici la manière dont cet embrigadement s'est fait. L'on a formé deux
haies; on a fait ouvrir les rangs dans chacune d'icelle; le général de
division en a passé la revue. De suite on a fait serrer les rangs; le
quartier-maître a appelé tous les capitaines, lieutenants,
sous-lieutenants au centre des deux demi-brigades pour tirer parmi eux
les plus anciens de grade et les placer dans leur camp respectif. Il en
a été de même des sous-officiers et caporaux; et tous ceux qui se sont
trouvés surnuméraires, on en a formé une compagnie auxiliaire. Ensuite
on a fait rompre par pelotons les deux demi-brigades; la 127e s'est
jointe avec la 91e en commençant par les premières compagnies, et
insensiblement de suite. Après ce mélange, on a fait former le carré
pour nous faire connaître nos chefs. Après que toute la cérémonie a été
faite, nous avons défilé devant les généraux, dans la boue jusqu'à
mi-jambe, car il tombait du brouillard qui ressemblait bien à de la
pluie et qui faisait dégeler les terres.
Dans ce jour, la 127e a perdu son numéro et a été mariée avec la 91e
dont elle a pris le nom. J'ai vu que lorsqu'on faisait des mariages, que
rien ne manquait pour célébrer cette heureuse fête; mais parmi nous il
n'en était pas de même, car ce jour-là nous n'avions pas de pain. Cela
ne nous surprenait pas, car ce n'était pas la première fois.
Chacun a été reprendre ses cantonnements; la 5e, dernière compagnie au
1er bataillon, à la Wantzenau; et la 1re à Kilstett. Ce jour-là, j'ai
changé de compagnie; j'ai été dans la 5e du 1er (capitaine Mondragon).
2 _ventôse_.--Sortis de la Wantzenau pour rejoindre la tête de notre
bataillon au village de Kilstett le 3, pour appuyer à gauche en
descendant le Rhin; notre premier bataillon tenait depuis la Wantzenau
jusqu'à l'Ill le long du Rhin. Cette étendue était de six lieues; notre
compagnie était au village d'Offendorf et faisait le service sur le
Rhin.
17.--Partis d'Offendorf pour Weyersheim, où tout le bataillon venait
cantonner pour un mois; après, on retournait faire quinze jours dans ces
mêmes cantonnements sur le Rhin, et on revenait faire un mois sur les
derrières. Ça se faisait à tour de bataillon.
21 _germinal_--Sortis de Weyersheim pour reprendre nos cantonnements sur
le Rhin; nous avons été de même à Offendorf.--26. Partis d'Offendorf
pour aller à l'armée du Haut-Rhin, nous avons logé en y allant à
Hoenheim, à une petite lieue à gauche de Strasbourg. Le lendemain 29, le
matin, nous avons passé à Strasbourg et nous avons logé à Erstein,
ville; le 30 germinal, à Kuenheim; le 1er floréal, à Andolshein, village
à deux lieues à gauche de Brisach et à une lieue de Colmar, à droite;
nous y avons eu séjour.
3.--À Herrlisheim, située à une lieue et demie de Colmar.
4.--À deux heures du matin, partis pour Ensisheim.
5.--À une heure du matin, partis pour Huningue. Nous ne sommes pas
entrés dans la ville; nous avons reçu des ordres pour cantonner dans les
villages aux environs. Nous avons pris la traverse, et nous avons été
cantonner au village nommé Attenschwiller sur une petite colline à une
lieue de Bâle, du même côté et à deux lieues de Huningue. Étant dans ce
village, nous occupions les postes de sauvegarde du canton de Bâle.
Personne ne passait à ces postes sans être muni d'une permission signée
du général en chef. Si cela ne s'était pas fait de la sorte, on aurait
enlevé une partie des vivres et des marchandises de la France.
Les frontières de la Suisse étaient bornées avec de grands poteaux de
bois, à distance d'un tiers de quart de lieue; il était inscrit sur une
plaque de fer blanc: _Sauvegarde de Basel_.--Cette épitaphe était
incrustée en haut de la potence.
Dans le courant du mois de floréal, nous avons appris la paix avec le
roi de Sardaigne. Nous avons aussi célébré la fête, le 10 prairial, des
victoires remportées par toutes les armées de la République[44]. Cette
fête a commencé à six heures du matin. Dans ce même moment, on a battu
la générale: à huit heures on s'est assemblé; on a été de suite sur le
terrain choisi par le chef de bataillon pour cette fête. On a fait
quelque temps l'exercice; après, on nous a annoncé les victoires
remportées par l'armée d'Italie. C'est dans ce moment que nous avons
juré d'un commun accord de seconder leurs efforts, et qu'à l'exemple de
nos frères d'armes d'Italie, bientôt les succès de l'armée de
Rhin-et-Moselle égaleraient les leurs. On est rentré dans le village aux
cris de _Vive la République!_
Ce jour-là, la République nous a passé le pain, la viande, l'eau-de-vie
double.--Voilà quel était l'ordre du général en chef.
13 _prairial_--Partis d'Attenschwiller pour Hagenheim, dans une petite
colline, et à une demi-lieue d'Attenschwiller et même distance
d'Huningue; ce village est en grande partie habité par des juifs.
17.--Partis d'Hagenheim à cinq heures du matin pour entrer en garnison à
Huningue. Elle n'est pas beaucoup étendue, mais forte par ses bastions
garnis de gros canons qui défendent d'approcher; les rues y sont larges
et bien éclairées; il y a beaucoup de casernes pour loger les soldats;
les maisons bourgeoises ne sont pas beaucoup hautes, mais elles ne se
dépassent pas; le Rhin flotte contre ses bastions et donne de l'eau dans
les fossés. Il y a une belle place qui a bien cent soixante-dix pieds au
carré, elle est environnée de pavillons qui servent à loger les
officiers de la garnison. Cette ville est à une demi-lieue de Bâle; à
chaque porte il y a trois forts pont-levis et de bonnes barrières. Le
temps que nous étions dans la ville, nous n'avions que des paillasses et
des bois de lit pour toute fourniture, mais, en récompense, les puces ne
manquaient pas.
8 _messidor_.--Sortis à huit heures du soir pour nous rendre à
Ottmarsheim; où nous sommes arrivés à trois heures du matin; le village
est à une portée de fusil du Rhin, et sur la route d'Huningue à Brisach.
9 _messidor_.--Tous les cantonnements qui étaient pour garder le Rhin
depuis Huningue jusqu'aux lignes de Guermersheim, ont reçu l'ordre de
prendre les armes à dix heures du soir. C'est la nuit du 5 au 6 messidor
qu'on avait choisie pour se faire un passage sur le Rhin. Voilà la ruse
que l'on a employée pour ce fait: Vers minuit, il y a eu plusieurs
compagnies de grenadiers en des barques, qui ont traversé le Rhin, où
ils ont égorgé plusieurs postes ennemis. L'attaque a été générale dans
toute l'étendue de la ligne du Rhin, car la canonnade s'est fait
entendre, de même que la fusillade, depuis les deux heures du matin
jusqu'à quatre heures. On criait: _En avant telle et telle colonne!
allons! embarquons-nous! Le passage est à nous!_ On faisait reconnaître
différents régiments de cavalerie et d'artillerie pour faire voir que
nous étions bien du monde.
L'endroit destiné pour le passage était au fort de Kehl, près de
Strasbourg, où cette attaque n'avait pas lieu, et l'ennemi ne savait pas
où nous avions l'intention de passer[45]. Ce n'était pas là où l'on
faisait le plus de bruit qu'on voulait passer.
Le passage s'est effectué sans avoir essuyé la moindre perte; on les a
si bien surpris et trompés par nos manoeuvres, que l'on a pris le
commandant du fort de Kehl avec sa garnison prisonniers de guerre.
17 _messidor_--Sortis de Ottmarsheim, à quatre heures du matin, pour
nous rendre à Balgau, village à deux lieues de Brisach, à droite. La
nuit du 18 au 19, tous les cantonnements ont pris les armes pour faire
la même attaque que celle du 5 au 6.
19.--Sortis de Balgau, à huit heures du matin, pour nous rendre à
Neuf-Brisach, ville forte où il y a une belle place entourée de quatre
entrées, fermées chacune de quatre ponts levis; les barrières, les
maisons et les casernes ne dépassent pas le premier rempart. Il y a une
belle place entourée de quatre rangs de peupliers qui sont coupés de
manière à ce qu'ils ne fassent point découvrir la place en dehors; à
chaque coin de cette place, il y a un puits, et tout au milieu de la
place, on voit les quatre portes; les rues sont bien alignées ainsi que
les maisons. Sous tous les remparts sont des casemates, et sur ces
casemates est une belle promenade qui fait le tour de la ville. Ces
remparts sont garnis de forts canons; l'eau vient dans les fossés par un
canal qui vient de la rivière.
21.--Sortis de Brisach pour aller à Marckolsheim, bourg à quatre lieues
de là, sur la même route.
25.--Partis de Marckolsheim à dix heures du matin pour nous rendre dans
les environs de Neuf-Brisach pour y faire une fausse attaque. C'était la
nuit du 25 au 26, à côté du Vieux-Brisach, dans une île du Rhin; une
centaine d'hommes se sont embarqués pour passer le Rhin, ils ont fait
fuir plusieurs postes ennemis; ils en ont surpris un près d'une
batterie, ils l'ont égorgé. En un autre, ils ont pris un canonnier, deux
charretiers et trois chevaux. Sur la pointe du jour, le canon s'est fait
entendre de droite et de gauche sur la rive du Rhin. Vers les quatre
heures du matin, l'ennemi nous a riposté plusieurs coups de canon. Vers
les sept heures du matin, les hommes embarqués sont rentrés et nous
avons cessé l'attaque: elle était faite pour établir un pont à
Rhinau.--Nous sommes retournés dans nos cantonnements qui étaient depuis
Brisach jusqu'à Rhinau, où deux de nos bataillons ont passé le Rhin.
28.--Nous avons quitté ces cantonnements à dix heures du soir pour nous
rendre à Brisach, où nous sommes arrivés à dix heures du matin. Nous
nous sommes transportés vis-à-vis le Vieux-Brisach pour y passer le
Rhin; nous l'avons passé sur un pont volant vers les trois heures de
l'après-midi du 29 messidor. Nous avons logé dans de grosses baraques
que les Autrichiens avaient fait construire du temps que les Français
assiégeaient la ville du Vieux-Brisach.
Ces logements étaient couverts en terre et derrière le Vieux-Brisach,
hors de portée du canon.
30.--Nous avons repassé le Rhin à dix heures du matin pour aller le
passer à Huningue; nous avons logé en y allant à Ottmarsheim.
1er _thermidor_.--Partis à quatre heures du matin, nous sommes arrivés à
Huningue, et nous avons passé le Rhin vers les dix heures du matin. Nous
avons été au premier village où le vin nous a été distribué. De là, nous
avons été loger à Lorrach, bourg dans le Marquisat. Je dirai que nous
avons passé le Rhin sur un pont volant, et après cela nous avons été
obligés de passer un bras du Rhin avec des petites barques, ce qui nous
a tenus bien du temps.
3.--Partis de Lorrach à deux heures du matin pour aller à Schopfheim,
petite ville entre deux montagnes garnies de beaux bois; la colline est
garnie de beaux prés bien entretenus et tout de niveau où ils mettent
l'eau quand ils jugent à propos. Cet endroit a beaucoup d'usines, tant
en forges, manufactures de fils de fer, papeteries, etc. Je remarquerai
aussi que les Autrichiens avaient quitté les bords du Rhin le 27
messidor, parce que la colonne qui avait passé à Strasbourg les prenait
par derrière les montagnes du Brisgau pour leur couper leur retraite.
9.--Partis de Schopfheim, à deux heures du matin, pour aller à
Sackingen. Nous avons repassé le Rhin à Laufenburg. Dans cet endroit, le
Rhin fait un grand saut au bas du pont; il passe entre deux rochers, il
est extrêmement rapide. Les ponts sous lesquels on passe sont tous
couverts et bien construits. Sackingen et Laufenburg sont deux petites
villes près des frontières suisses et situées à sept lieues de
Schopfheim.
10.--Partis de Sackingen à deux heures du matin pour Eibrechsferengel?
Nous en sortions le onze à deux heures du matin pour nous rendre à
Fiezen, village situé à huit lieues.
12.--Partis de Fiezen à trois heures du soir pour nous rendre à Singen,
où nous sommes arrivés le treize à quatre heures du soir.
14.--Partis de Singen à dix heures du matin pour Esplingen, village sur
le lac de Constance.
15.--Partis le 15 à quatre heures du matin pour nous rendre auprès de
l'abbaye de Salmonswiler, située de même sur le lac, dans la Souabe.
C'est là que nous avons aperçu l'arrière-garde d'une colonne ennemie. On
a détaché des tirailleurs de droite et de gauche pour fouiller les
environs de notre route; après avoir tiré plusieurs coups de fusil, ils
ont continué leur retraite. C'est dans l'abbaye, ou pour mieux dire dans
la plaine au-dessus, que nous avons commencé à camper. Je dirai que tous
les villages dont j'ai parlé ci-devant et où nous avons logé, sont
situés sur les frontières de la Suisse, en venant sur le lac de
Constance.
La colonne du général Férino[46] chassait les ennemis de diverses places
situées sur le lac de Constance, à droite du côté de la Suisse et
s'emparait de la ville de Brégenz où se trouvaient une trentaine de
pièces de canon de divers calibres[47].
Je remarquerai que nous avons passé au pied du fort de Randenburg, situé
sur une montagne en pain de sucre, qui n'est commandé d'aucun côté, qui
se rendit sans résistance; on y trouva un arsenal bien garni,
quarante-trois bouches à feu en bronze, et quantité de munitions.
Je dirai que nous étions sous le commandement du général Palliard. Notre
colonne a pris à gauche du lac de Constance; nous sommes sortis du camp
près l'abbaye de Salmonsweiler le 16, à huit heures du matin par une
grande pluie qui avait commencé à trois heures du matin, pour aller à la
poursuite de l'ennemi. Nous avons été camper près du village nommé
Eriskirch, sur le bout du lac, dans un bois où notre artillerie a été
obligée de tirer quelques coups de canon. Dans ses environs, il s'est
trouvé plusieurs obstacles: des fossés, des petits marais et des bois;
mais l'ennemi a été forcé de prendre sa retraite. Nous sommes partis du
camp le 19 à quatre heures du matin pour aller à la poursuite des
ennemis vers la ville de Lindau, faisant partie du cercle de Souabe.
Arrivés dans cette position, comme nous avions suivi les côtes de la
Suisse avec un bataillon de la 38e demi-brigade et un détachement de
hussards du 8e, nous avons quitté cette colonne le 20 thermidor pour
aller rejoindre nos deux autres bataillons de la 3e demi-brigade de
ligne. Nous avons logé en y allant à Waldsee, ville où nous sommes
arrivés à la nuit; nous avons été loger dans un couvent où nos
prisonniers de guerre étaient détenus avant que nous passions le Rhin;
mais ils avaient été évacués à notre approche.
21.--Partis du Waldsee à quatre heures du matin, nous avons été
bivouaquer à une lieue en avant de la ville, et à une lieue de Wartzack,
où nous avons retrouvé les deux bataillons qui avaient passé le Rhin à
Rhinau.
22.--Partis de ce bivouac à quatre heures du matin pour aller à la
poursuite de l'ennemi qui était la légion de Condé, nous avons campé ce
même jour dans un bois faisant partie de la forêt Noire, près d'un
village nommé Itett(?) qui fait partie du cercle de Souabe.
23.--Partis du camp à trois heures du matin pour aller camper une lieue
en avant. À notre approche, l'ennemi a pris sa retraite.
25.--Sortis du camp à quatre heures du matin, nous avons passé à
Memmingen, ville grande et belle, entourée de petits bastions et de
grands jardins tous remplis de houblon; elle est au duc de Wurtemberg.
Ce même jour, nous avons été camper en avant d'un village où les émigrés
sont venus nous attaquer à cinq heures du matin, le 26, mais ils ont été
repoussés avec vigueur et on leur a fait quelques prisonniers. J'ai
remarqué dans cette contrée la grande mortalité des bêtes à cornes;
c'était la peste qui était dans ce pays, car on ne pouvait en sauver
aucune.
Le même jour, vers les six heures du soir, nous avons fait un mouvement
pour appuyer à gauche, pour donner du renfort à la troisième ligne qui
avait été attaquée pendant la nuit par les chevaliers de la légion de
Condé, où ces derniers ont perdu bien du monde car dans le mouvement que
nous avons fait, nous en avons vu dans des places plus d'un cent, et
beaucoup qui étaient répandus dans les bois, et beaucoup qui étaient
enterrés que nous ne voyions pas. Ceux qui étaient hors de terre étaient
des hommes qui avaient en partie des cheveux gris.
Leur attaque a été singulièrement combinée, ils sont venus croyant
surprendre nos gens; lorsqu'ils ont été à une portée de fusil d'eux, ils
ont fait le demi-tour, et faisaient les feux de peloton en retraite, et
leurs canons envoyaient des obus en l'air. Étant assez près de nos
troupes pour être reconnus, aussitôt nos troupes ont fait un feu de file
sur ces messieurs. Comme cette petite avant-garde ne se voyait pas assez
forte, elle a battu en retraite pour un moment; mais aussitôt ils ont eu
du renfort de la 74e qui était campée derrière eux, et ils les ont
repoussés avec toute la chaleur républicaine. Comme je l'ai dit,
plusieurs cents ont mordu la poussière. Cette bataille s'est donnée, la
nuit du 25, dans le bois près le village d'Obergein. Nous y avons campé
le 26 au soir, nous avons eu la pluie pendant deux jours.
29.--Partis de ce camp à quatre heures du matin pour aller en avant,
nous avons été camper sur la hauteur, près du village de Meltheim, près
d'une petite rivière et derrière une grosse ferme où était logé le
général.
2 _fructidor_.--Sortis de ce camp à huit heures du soir pour aller à la
poursuite des émigrés, nous avons pris la route à gauche de Meltheim et
nous avons campé dans la plaine.
4.--Partis à onze heures du matin, nous avons été camper près d'une
abbaye, dans la Bavière.
Partis le 5, à deux heures de l'après midi pour nous rendre au camp à
trois lieues de la ville d'Augsbourg, ville capitale des cercles de
Souabe. Nous ne suivions pas de route directe, c'était en partie tous
chemins de traverse; il y a un peu de temps que nous n'avons vu notre
ennemi. Nous sommes obligés de marcher à grandes journées, encore ne
peut-on pas le rattraper. Nous sommes campés sur le bord d'une rivière
et dans un bois dont je ne connais pas les noms, mais je mettrai un nom
à ce camp, et la troupe qui a campé dans ce camp ne pourra pas me
démentir; je le nomme _le camp de la fourmilière_, car vraiment il n'y
avait pas une place où la terre n'en soit couverte, et tous les arbres
en étaient garnis; on pourrait encore l'appeler _le camp de la
pénitence_.
7.--Sortis de ce camp à six heures du matin, sans regret, pour aller
passer la rivière où nous avons trouvé l'armée autrichienne; sur l'autre
rive, ils avaient coupé tous les ponts et nous attendaient sur la
hauteur. Quoique les ponts fussent coupés, cela n'a point arrêté notre
marche; nous l'avons franchie avec tout le courage possible. Comme elle
était rapide et que quelques républicains ont voulu la traverser, il y
en eut quelques-uns de noyés. La profondeur à l'endroit où nous passions
était de trois pieds quelques pouces; nous avons mis un quart d'heure
pour passer ces obstacles. C'était sur la droite d'Augsbourg, entre dix
et onze heures du matin.
Après ce défilé, et étant de l'autre côté, on s'est formé en colonne et
on a marché sur l'ennemi qui s'est vu forcé d'abandonner ses fortes
positions.
Notre division a fait ce jour-là huit cents prisonniers et pris seize
pièces de canon. Au moment où ils ont pris la fuite, on les a poursuivis
à quatre lieues de la ville d'Augsbourg. Notre avant-garde a gardé sa
position, et l'armée est revenue camper à deux lieues en avant
d'Augsbourg, et à une lieue de Fridberg.
Partis de ce camp à neuf heures du matin pour appuyer à droite et suivre
la marche de l'ennemi, ce jour-là nous avons campé près d'un village,
dans les environs d'un superbe château appartenant à un colonel de
cavalerie autrichienne. Ce château est remarquable pour la troupe qui
était campée dans les environs; on y a trouvé quantité de bière,
d'eau-de-vie et toutes sortes d'effets; toute la maison était partie à
l'approche de l'armée française, et on s'est emparé de tout ce qu'il y
avait dans la dite maison.
10.--Partis de ce camp à dix heures du matin pour aller camper à une
demi-lieue. C'est dans ce camp qu'on nous a annoncé la trêve avec le duc
de Bavière.
13.--Partis à cinq heures du matin pour nous rendre au camp, près de
Dachau.
17.--Partis à six heures du matin pour aller camper dans la plaine de
Munich. Je dirai qu'on avait laissé une certaine quantité de soldats
avec un officier dans notre camp de Dachau, pour allumer des feux comme
s'il y avait eu de la troupe. Ce camp était aperçu depuis les hauteurs
en avant de Munich, c'était pour faire voir à l'ennemi que nous étions
en forces.
Nous étions campés dans la plaine de Munich près les parcs du duc de
Bavière. Je peux dire que ces parcs étaient superbes et grands, entourés
de planches très hautes et renfermant toutes sortes de bêtes sauvages et
d'oiseaux. C'était si bien construit que c'était vraiment amusant; mais
la guerre détruit tout; on a enlevé les planches pour se construire des
abris dans le camp: de suite on s'est mis à donner la chasse aux bêtes,
comme lapins, lièvres, chevreuils, biches, cerfs; les oiseaux ne s'en
sont pas échappés; tout cela se prenait à la main, avec des bâtons.
Je dirai que dans les environs, à droite et à gauche de la ville de
Munich, le duc de Bavière a de superbes châteaux très vastes et bien
construits; il a aussi de superbes parcs fermés de murs, où il a toutes
sortes d'animaux que l'on puisse imaginer; il y a aussi de beaux jets
d'eau et de superbes avenues, promenades, etc. Plusieurs qui les ont vus
comme moi ont dit qu'il n'y avait que le château de Versailles qui
pouvait le surpasser; tout cela était fait pour enchanter.
19.--Sortis du camp à huit heures du matin pour appuyer à gauche de
Munich, nous avons campé à trois lieues. C'est pendant que nous étions
dans ce camp, que les émigrés ont passé l'Isar et sont venus prendre un
parc de munitions qui était derrière Dachau. Nous y avions une ambulance
où étaient nos blessés; ils en ont pris une partie, nos chirurgiens, nos
bouchers et une compagnie de notre demi-brigade qui était pour garder le
parc. Ceux qui ne voulaient pas se rendre, ils les hachaient; après
qu'ils ont eu fait cette capture, ils sont retournés dans leurs
positions qui étaient sur le Ridau, en avant de Munich, le long de
l'Isar[48].
21.--Sortis de ce camp à onze heures du matin pour nous rendre sous les
murs de Munich, là où notre avant-garde s'était battue la nuit sur
l'Isar. Alors, les émigrés voulaient passer devant Munich; mais ils
n'ont rien gagné. Ce même jour, nous avons campé près le faubourg de
cette ville. Les faubourgs y sont grands et il y a de belles maisons;
les rues larges. La ville de Munich n'est pas extrêmement étendue, mais
bien peuplée, les maisons fort hautes, les rues larges et bien
éclairées; dans le milieu de la place, il y a un beau jet d'eau. Elle
est fermée par des bastions environnés de fossés, mais elle n'est point
dans le cas de soutenir un siège; c'est la capitale de la Bavière.
Dans la bataille de la nuit du 20 au 21 que nos troupes ont eue avec les
émigrés, on a brûlé des tanneries, qui étaient sur le bord de la
rivière, et plusieurs gros magasins de bois. Lorsque les émigrés ont vu
que ça ne pouvait servir à rien, ils ont cessé le feu. Je dirai qu'ils
avaient une maison sur la route du pont, qui a été aussi brûlée.
Le duc de Bavière avait dans la ville, pour garnison, dans ce temps,
douze mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie.
Les soldats français pouvaient entrer dans la ville avec une permission
par écrit du colonel. La rivière qui passe près de la ville de Munich
porte le nom de l'Isar.
La gauche de notre division avait déjà passé l'Isar à cinq ou six lieues
de Munich, sur la droite; lorsqu'on apprit la retraite du général
Jourdan qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse. Nos troupes ont été
obligées de repasser la rivière et de se disposer à la retraite.
26 _fructidor_.--À une heure du matin, nous avons commencé notre
retraite, sans cependant y être forcés par l'ennemi de notre côté. Nous
avons pris la route de Munich à Dachau, bourg situé à six lieues; nous
sommes restés environ quatre heures sous ses murs pour nous reposer et
attendre la gauche de notre division qui est arrivée une heure après. Je
dirai que notre retraite a commencé par un temps de pluie. Nous nous
sommes donc mis en marche, toute la division, et nous sommes venus
camper à neuf lieues de Munich, dans la position du 7 fructidor.
28.--Sortis de cette position à sept heures du matin pour exécuter
plusieurs mouvements, sur la droite d'Augsbourg et de la rivière. À huit
heures du soir du même jour, nous sommes revenus prendre une position à
une lieue de Fridberg, en avant. Nous étions en ce moment
d'arrière-garde, et même nous nous sommes vus bloqués de toute part; il
fallait nous battre de tous les côtés et plus particulièrement derrière
nous qu'en avant; nous aurions eu plus de facilité de retourner à Munich
que du côté de la France. Et quels étaient ceux qui nous bloquaient?
C'était une partie des paysans qui servaient à prendre nos parcs, les
convois de malades et de pauvres blessés; ils prenaient ce qu'ils
pouvaient avoir et de suite les mettaient à mort. Ils nous coupaient les
routes dans lesquelles nous devions passer, par de grands fossés et des
abattis d'arbres qu'ils croisaient dans la route, pendant que les
Autrichiens et la légion de Condé nous faisaient user le reste de nos
munitions afin d'avoir plus de facilité de nous prendre. Ils se
croyaient les plus forts, mais ils s'étaient bien trompés, car si ce
n'est qu'on a voulu en sortir avec tous les vivres et convois, composés
de quantité de voitures chargées de toutes sortes, l'armée impériale ne
nous aurait pas arrêtés un seul jour. Ils avaient de même envoyé des
proclamations dans tous les pays que nous avions conquis, où ils
disaient aux paysans que l'armée française était presque toute en leur
pouvoir; qu'ils en avaient pris une grande partie entre Augsbourg et
Munich; qu'il n'y avait plus que trois mille hommes qui s'étaient
échappés, et qu'ils ne savaient pas où battre en retraite; voilà
pourquoi les paysans s'étaient empressés de s'armer contre nous.
Étant dans cette position, nous avons fait encore plusieurs mouvements,
allant du côté de Munich, mais nous n'avons rencontré aucune troupe.
2 _complémentaire_[49]. Nous avons été à quatre lieues, suivant la route
de Munich, et nous avons campé près du village d'Andelheim.
3.--Partis en retraite sur Fridberg; où nous avons passé la rivière
nommée le Negel; le même jour les ponts étaient rétablis. Nous ne sommes
pas passés dans la ville d'Augsbourg, nous en avons fait le tour; elle a
des remparts très hauts.
Le même jour, nous sommes venus camper à deux lieues de ce côté-ci, sur
la route de Gunzbourg.
4.--Sortis à deux heures du matin pour venir sur les hauteurs de
Gunzbourg où nous avons campé dans les terres labourées.
5.--Partis à huit heures du matin, nous avons passé dans la ville de
Gunzbourg; nous avons été prendre une position à trois lieues de là,
bordant le Danube.
1er _vendémiaire_, an V.--Partis à huit heures du soir pour la ville
d'Ulm, où nous sommes arrivés à deux heures du matin. Nous avons
traversé la dite ville à six heures pour venir prendre une position tout
près. C'est là que tous les parcs et convois se sont réunis; et l'armée
est venue passer pour que chaque division prenne la marche indiquée par
le général Moreau pour faire un débouché pour le passage des convois,
partie de la troupe se battait en attendant que l'autre partie défilât
avec les parcs[50].
Notre position était à la droite de la ville, qui n'a que de petites
fortifications et n'est pas capable de soutenir un siège. Nous sommes
partis de notre position le 3, à onze heures et demie du soir, pour
continuer notre retraite sur Fribourg en Brisgau. Nous avons campé à une
demi-lieue d'Ulm; nous avons pris la traverse pour favoriser
l'évacuation de nos parcs.
4.--Nous sommes arrivés près d'un passage du Danube, à huit heures du
soir, où l'ennemi voulait forcer notre ligne et nous couper notre
retraite. Depuis le matin jusqu'à neuf heures du soir, la fusillade et
le canon n'ont cessé de jouer, de sorte qu'ils n'ont pas pu passer. Nous
avons campé ce jour-là dans un bois, à sept lieues d'Ulm. Étant dans
cette position, nous avons fait plusieurs mouvements tant de jour que de
nuit pour en imposer à nos ennemis.
6.--Sortis de ce camp à une heure de l'après-midi, nous sommes venus
camper auprès d'une grosse abbaye qui est à cinq lieues de Waldsee, en
avant.
7.--Partis à une heure du matin, nous sommes allés camper à deux lieues
de Waldsee, sur la gauche.
8.--Sortis de ce camp à une heure du matin pour nous rendre sur des
hauteurs à gauche de Ahldorf; ce village est situé près des grands
marais et vis-à-vis d'un parc. C'est dans ces environs que notre colonne
s'est réunie, de manière que lorsque la colonne se mettait en marche,
elle était divisée sur plusieurs points, pour deux ou trois jours; et
après il y avait un point de ralliement. Je dirai que dans ce village de
Ahldorf le feu a pris à une grosse maison pendant la nuit.
9.--Partis à dix heures du matin. La troupe, qui marchait avant nous, a
fait rencontre de l'ennemi, ce qui a un peu ralenti notre marche. À la
première attaque, il a fait beaucoup de résistance, mais après quelques
heures de combat il a été obligé de se reployer, mais sans abandonner la
route sur laquelle nos convois devaient passer. Notre avant-garde s'est
avancée et leur a fait abandonner leurs positions. Nous avons campé ce
jour-là près le village de Berg, hauteur assez considérable, du côté
opposé à l'ennemi, qui était sur la route immédiatement près l'abbaye de
Vincastel, dans la Souabe.
Durant le temps que nous avons occupé cette position près le village de
Berg, nous avons fait plusieurs mouvements de droite et de gauche pour
nous éclairer sur la marche de nos ennemis.
Le général Moreau, qui voyait que ces mouvements de la part de l'ennemi
rendaient sa retraite dangereuse, les fit attaquer le 1er octobre sur
toute la ligne près de Biberach, et lui enleva vingt canons, des
drapeaux et environ cinq-mille prisonniers, parmi lesquels soixante-cinq
officiers; à cette affaire, c'était le général Latour qui commandait les
Autrichiens.
14.--Partis de Berg à huit heures du matin, nous sommes venus camper à
six lieues en avant de Stockach.
15.--À quatre heures du matin, nous sommes venus camper sur les
hauteurs, à deux lieues de Stockach. Il faut remarquer que nous ne
pouvions faire beaucoup de chemin parce qu'il fallait que notre
avant-garde fît une ouverture parmi l'ennemi, et débarrassât les routes
pour faire passer nos convois.
16.--Partis à cinq heures du matin pour camper sur les hauteurs, à un
quart de lieue de Stockach, du côté de la route de Fribourg. Je dirai
que c'est dans ces environs que nous avons eu plusieurs convois de
malades ou de blessés égorgés.
Ces pauvres malheureux étaient couverts de blessures et sans défense.
Les infâmes se vengeaient sur eux des fléaux de la guerre qui avait
dévastée leur contrée. Mais qu'ont-ils gagné, ces esprits faibles qui se
sont laissé séduire par les écrits que leurs seigneurs et leurs émigrés
leur avaient envoyés en leur disant que s'ils pouvaient nous arrêter, la
guerre serait bientôt finie et qu'ils seraient affranchis pendant deux
ans de tout impôt? Ils étaient tellement pénétrés qu'il n'y avait plus
qu'à serrer la main pour nous prendre, qu'ils quittaient tous leurs
chaumières et se mettaient de tous les côtés sur la route, les chemins.
Tout était bien gardé. Les femmes, les filles, les enfants, enfin tous
s'y mettaient, et l'armée autrichienne les secondait dans leurs mauvais
desseins.
Ils sont venus un jour pour prendre notre magasin de poudre qui était
près de cette ville avec plusieurs pièces d'artillerie de réserve, et
aussi celles que l'on avait prises à l'ennemi et que l'on n'avait pas eu
le temps d'évacuer; mais ils ont été bien reçus. Il s'est trouvé
quelques-unes de nos troupes dans les environs, ils ont été repoussés et
se sont retirés dans les bois des environs. Dans les villages d'où ces
misérables étaient partis pour nous couper notre route, on a brûlé
quelques unes de leurs maisons et on a pillé les autres.
Nous sommes sortis du camp de Stockach après que tout a été sur des
voitures, et qu'il ne restait plus rien dans le magasin. C'était le 17,
à onze heures du matin, que nous avons suivi la route de Fribourg, et
que nous sommes venus camper à deux lieues et demie de ce côté-ci de
Stockach, près d'un village où tous les habitants étaient partis dans
les bois pour nous couper notre retraite. Dans cet endroit, nous avons
eu des blessés égorgés; pendant la nuit quelqu'un a mis le feu à une
maison. Étant dans cette position, nous avons passé en avant du village
et nous avons attendu notre arrière-garde.
18.--À une heure de l'après-midi, nous avons campé sur les hauteurs en
avant de Lemmingen où on nous faisait espérer des vivres; on a trouvé
dans cette ville un seul homme et point de vivres. Je dirai qu'on a
brûlé environ vingt-quatre maisons; la pluie nous avait pris près de la
ville de Hoch, et la nuit que nous avons été camper sur les hauteurs de
la ville de Lemmingen a été abominable; la pluie emmenait toute la terre
de notre camp dans la colline.
19.--Partis à une heure du matin, nous avons défilé au milieu des
maisons tout en feu, et nous sommes venus camper sur une montagne très
haute.
20.--Descendus de cette montagne, pour aller camper dans la plaine près
le Danube où l'ennemi nous est venu attaquer vers les huit heures du
matin. Le 21, après plusieurs heures de combat, nous les avons
repoussés; après, nous avons continué notre retraite. Le combat à notre
droite a été plus engagé que le nôtre, mais ils n'ont pas pu percer
notre ligne qui était près la route où nos parcs et convois défilaient.
Nous avons continué notre retraite, mais je dirai que, l'ennemi nous
suivant de près, nous avons été obligés, par plusieurs reprises, de
marcher en colonne et de nous mettre en bataille lorsqu'il se trouvait
des obstacles où l'on ne pouvait pas tous marcher ensemble; les uns
battaient en retraite et les autres observaient.
Ce jour-là, nous sommes venus camper près d'une petite ville, à trois
lieues de Neustadt; là nous sommes arrivés la nuit par une pluie
continuelle et des chemins presque impraticables.
22.--Partis de cette position à trois heures du matin, pour venir camper
du côté de Neustadt, le long du revers de la montagne, dans une gorge de
la forêt Noire, sur la route de Fribourg.
23.--Sortis à midi, nous sommes venus camper sur le revers d'une
colline, à gauche de la route de Fribourg.
26.--Partis à dix heures du matin pour venir camper dans la gorge de
Fribourg. À une demi-lieue, sur la route, il y avait de grands hangars
qui servaient de magasins pour l'armée impériale, et comme ils étaient
vides, nous nous en sommes servis pour nous mettre à couvert. Notre
arrière-garde s'est bien battue dans cette gorge, aux environs de
Neustadt.
28.--Partis à midi, nous sommes passés près des faubourgs de Fribourg;
de suite nous avons été camper dans une gorge tenant à gauche de la
route de Brisach. Notre position était près d'un couvent de religieuses,
qui était dans le fond de la gorge.
30.--Sortis le 30, à deux heures du matin, nous avons pris la route de
Huningue. Vers huit heures du matin, notre arrière-garde a été attaquée
par l'ennemi, près du faubourg de Fribourg. Au petit point du jour, on
nous a mis en bataille derrière un village situé près la route de
Huningue et au pied de la montagne de Fribourg. L'attaque du matin a
duré toute la journée; en nous retirant, nous avons campé ce jour là
dans la broussaille, le long de la montagne, à quatre lieues de la ville
de Fribourg, sur la gauche de la route de Brisach.
1er _brumaire_.--Nous avons pris la traverse dans les montagnes du
marquisat du Brisgau, pays de Bade, tenant à la forêt Noire. Nous sommes
venus camper sur les hauteurs d'une montagne à quatre lieues d'Huningue.
2.--Nous avons fait un mouvement à huit heures du matin. Nous sommes
venus camper dans le fond du vallon, à une demi-lieue du village. Nous
étions divisés sur plusieurs points pour observer les manoeuvres de
l'ennemi (mais en cas d'attaque, on se réunissait sur un point).
8.--À cinq heures du matin, l'ennemi est venu nous attaquer sur
différents points; en premier lieu nous avons repoussé l'ennemi; il nous
a repoussé un instant après dans notre position où ils nous ont fait
quelques prisonniers. On a soutenu longtemps dans le même endroit, mais
comme ils avaient beaucoup d'artillerie dans une belle position sur la
hauteur, qui leur donnait beaucoup d'avantages sur la nôtre, à peine
pouvait-on trouver un emplacement pour se mettre. La pluie continuelle
rendait le terrain très mouvant, et comme il y avait différentes
collines à garder, dans des bois où l'on n'y voyait pas la moindre
clarté, l'ennemi ne cherchant qu'à nous couper notre retraite sur
Huningue (car sur la route de Brisach, le canon s'est fait entendre,
comme sur notre colline, et je crois même encore plus fort), je dirai
que le feu a été très soutenu de part et d'autre toute la journée; nous
avons perdu quelques hommes, mais la plupart étaient des blessés. Nous
avons exécuté plusieurs marches sur la droite et sur la gauche de la
colline; une grande partie des bataillons étaient en tirailleurs,
lorsque le soir est venu.
On a cédé le village devant lequel nous étions. Je crois, si ce jour-là
n'avait pas eu de nuit, que le feu n'aurait pas cessé. C'est l'obscurité
qui a fait la fin de notre journée. La pluie a commencé avec l'attaque
et a duré vingt-quatre heures; vers la fin, à peine la poudre
voulait-elle prendre. On croirait peut-être comme on s'est battu toute
la journée, que l'ennemi nous a poussés bien loin; eh bien, dans toute
la journée nous avons reculé d'une demi-lieue; voilà tout le progrès de
l'ennemi. Pour la perte des hommes, je crois qu'elle a été égale.
À sept heures du soir, nous avons pris notre retraite. La route sur
laquelle nous devions passer traversait le village que l'ennemi
occupait, et, pour la rejoindre, il y avait plusieurs obstacles, mais
tout de même il a fallu les franchir.
3 _brumaire_.--À sept heures du soir, nous nous sommes mis en marche
pour rejoindre la route: nous avons traversé un bois; de là, nous sommes
descendus dans le fond d'une colline très profonde où nous avons trouvé
une rivière qui avait environ quinze pieds de large et trois pieds de
profondeur; cela n'a pas longtemps retardé notre marche (nous étions
déjà percés de la pluie de la journée), nous avons franchi cet obstacle.
Il se trouvait encore un petit ruisseau au pied d'une assez forte
éminence qui était garnie de ronces et d'épines; il fallait y monter à
quatre pattes; et bien des fois, étant presque en haut on retombait en
bas. En haut on trouvait la route, mais une patrouille de sept cavaliers
ennemis venait à notre rencontre. Aussitôt notre adjudant major, nommé
Scherer, crie au premier: _Qui vive!_--Il répond dans sa langue:
_Verda!_--Ledit adjudant lui dit: _Prisonnier!_--_Nix
prisonnier._--_Rends-toi, coquin!_ lui dit-il.--_Nix coquin!_ Aussitôt
il pique des deux et va rejoindre ses camarades qui étaient encore plus
avant dans la route. Aussitôt, ils sont revenus au grand galop et ont
passé parmi nous, sans recevoir un coup de fusil, car les armes étaient
si mouillées de toute la journée et du passage de la rivière, qu'elles
ne pouvaient plus faire feu, et puis on n'y voyait pas clair. Dans la
boue à mi-jambes, nous avons continué notre retraite, environ à deux
lieues d'Huningue. Tout mouillés que nous étions et sans vivres, nous
avons campé dans des sapins tout près de la route.
4.--De cette position, à quatre heures du matin, nous sommes venus sur
les hauteurs près de Lorrach pour camper. L'ennemi était sur nos traces
et voulait passer avant nous le Rhin, mais comme le pont nous
appartenait, nous avons voulu y passer avant eux.
5.--Partis à minuit pour nous rendre près le pont d'Huningue vers cinq
heures et demie du matin. Lorsque est venu notre tour, à huit heures du
matin, nous avons passé le pont qui était construit de trente-sept
grosses barques.--Je dirai que nous étions de la division du général
Férino pendant la campagne de l'autre rive du Rhin. Pendant notre
retraite, nous avons eu vingt jours de pluies continuelles.
Lorsque nous avons eu repassé le Rhin, nous avons été nous reposer près
le village de Bourgfeld, sur la route de Bâle et d'Huningue, pendant
cinq heures. Le soir, nous avons été loger au Village-Neuf, sur le Rhin,
à une demi-lieue à gauche d'Huningue. Pendant que nous étions sur
l'autre rive du Rhin, on avait découvert les anciennes fondations d'un
fort qui était sur le bord du Rhin et près le territoire de Bâle, on
avait relevé l'ouvrage à cornes et le fort où on avait mis de fortes
pièces pour défendre la tête du pont. Cet ouvrage était enclos d'un bon
fossé plein d'eau; on avait aussi commandé une forte redoute en avant
d'Huningue, pour défendre l'approche du fort nouvellement
construit.--Ces ouvrages ont retenu la colonne autrichienne pendant tout
l'hiver[51].
Comme nous voilà rentrés en France, et que l'ennemi ne nous poursuit
plus, je vais faire un petit détail sur le costume des deux sexes du
Brisgau et de la Forêt-Noire.
La situation des habitants de la frontière est très simple, et ils
vivent contents dans leurs petites chaumières; le bois ne manque pas,
mais, pour la terre, elle n'y est pas bien commune: ils en ont quelque
peu sur le sommet de quelques hautes montagnes, où ils sèment du seigle
avec un peu de blé; dans la vallée, ils plantent des pommes de terre. Le
pâturage y est assez frais, aussi ils ont presque tous des vaches. Les
maisons ne sont pas bien épaisses et construites en bois; lorsqu'un père
de famille marie ses enfants, il leur construit des petites maisons aux
environs de la sienne; mais ils font cela quand la famille ne peut plus
tenir dans la maison paternelle.
C'est un vrai désert, aussi le monde qui l'habite est aussi brute que
sont leurs habitations; la plupart n'ont aucune éducation; comme la
nature les a créés, ils restent. Les hommes sont habillés grossièrement,
ils portent sur la tête un petit chapeau de paille, des cheveux courts
et tout hérissés; leurs chemises de toile très forte sans cols, car on
ne leur voit jamais rien autour du cou. Leur culotte, très large avec
des plis tout autour qui leur font des genoux gros comme la tête, est
froncée comme une bourse. Ils ne portent rien aux jambes, et aux pieds
ils ont des souliers aussi durs que du bois; les semelles ont deux
doigts d'épais, et bordées de gros clous tout autour. Ils ont des gilets
qui leur tombent au milieu des cuisses; des habits moins courts qui se
boutonnent tout le long; et les poches battent au bas du ventre. Cet
habillement est tout en toile, la plupart du temps tout noir; aussi ils
ressemblent à des charbonniers. Les femmes et les filles ont pour
coiffure un petit chapeau de paille à quatre cornes, comme une espèce de
_carquelin_[52]. Elles portent leurs cheveux en deux tresses tirées très
près de la tête, qui est grosse comme celle d'un veau de deux mois; une
encolure de même; leur gorge est parée par une grosse chemise, brodée
d'une grosse dentelle, avec un corset rouge où sont enfermés des appas
très gros, qu'elles fagottent comme un fagot. Les jupes qu'elles portent
sont de différentes couleurs: elles en mettent trois, la plus grande ne
passe pas les genoux, la deuxième un peu plus haut, la troisième va au
bas du nombril; elles sont brodées chacune d'une tresse large de
différentes couleurs. Le plus souvent elles vont toutes déchaussées;
elles ont des souliers hauts avec de forts clous. Leur nourriture est le
lait, le lard et la choucroute. Nous avons logé dans leurs maisons en
allant sur le lac de Constance; ils avaient toujours les yeux sur nous,
parce que nous étions costumés différemment qu'eux.
Dans le Brisgau, le peuple n'est pas si grossier, ni le costume non
plus; la terre y est plus fertile et il y a encore du beau seigle, mais
la mode du costume n'est guère différente.
6 _brumaire_.--Sortis du Village-Neuf, à midi, pour venir cantonner au
Grand-Kembs, village situé à une demi-portée de fusil du Rhin, à trois
lieues à gauche d'Huningue, sur la route. Pendant notre retraite, nous
avons eu vingt jours de pluie continuelle.
14.--Sortis du Grand-Kembs pour appuyer à gauche à huit heures du matin,
nous avons logé à Sausheim, le 15, à Blodelsheim; le 21, avec quatre
compagnies, cantonné à Fessenheim. Ces villages sont entre Huningue et
Brisach, sur la route suivant le Rhin.
25.--Partis de Fessenheim pour venir cantonner à Biesheim, tout le
bataillon. Ce village est à une demi-lieue de Brisach, à gauche.
7 _frimaire_.--Partis de Biesheim, à onze heures du matin, pour
Witternheim, à sept lieues de Strasbourg et à deux lieues du Rhin.
11.--Sortis de Witternheim, nous sommes venus loger à Nordhausen, à
quatre lieues de Strasbourg.
12.--Sortis à deux heures du soir pour nous rendre au fort de Kehl. Là,
nous avons relevé la 31e demi-brigade qui était campée à gauche du fort,
dans une île du Rhin. La 31e nous a relevés au bout de trois jours: de
sorte que tous les trois jours, nous nous relevions, jusqu'à l'époque du
30 frimaire, où nous avons commencé à nous relever tous les quatre jours
parce que le froid n'était plus si dur. Mais aussi, plus on se relevait
souvent, plus on perdait de monde, car l'ennemi tirait sans cesse, nuit
et jour; cela semblait un orage.
Lorsqu'on était relevé, on allait passer autant de jours dans le village
de Bischheim; il y avait deux lieues de chemin pour passer sur le pont
et gagner notre camp qui était à deux lieues de Strasbourg, à gauche.
9 _nivôse_.--Le général a fait assembler les officiers de notre
bataillon qui était le premier, et les a conduits sur la droite de Kehl
pour leur faire voir le retranchement de l'ennemi que nous devions
enlever pendant la nuit. Les dits officiers ont pris les mesures
nécessaires pour conduire leurs compagnies sur le terrain, et
s'acquitter de cette besogne. Tous les obstacles étaient prévus; ils ont
prévenu leurs compagnies de ce qu'elles avaient à faire pendant la nuit.
On a fait la distribution de nouvelles cartouches et pierres à feu; et
de suite une ration d'eau-de-vie par chaque homme, à minuit. Dans ce
moment, on a assemblé les compagnies dans le plus grand silence, et le
bataillon s'est mis en route sur-le-champ pour aller sur le terrain qui
était à une demi-lieue de notre camp, à la droite du fort, où nous
sommes arrivés à deux heures du matin. Étant vis-à-vis le retranchement
que nous devions prendre, on nous a formés en bataille à une portée de
pistolet, on nous a fait porter à droite et, dans le même moment, on a
fait front et on s'est porté sur le retranchement de l'ennemi en
exécutant un feu de peloton; on le leur a pris sans beaucoup de
résistance de leur part, et on leur a fait quelques prisonniers. Pour le
nombre des blessés et des morts, on ne l'a su que par des déserteurs qui
ont rapporté qu'ils avaient eu dans cette affaire environ 400 hommes
hors de combat.
Nous nous sommes retirés sans y être forcés; nous sommes venus derrière
nos retranchements: nous avons laissé les lieux tels que nous les avions
trouvés. Notre bataillon a perdu dans cette affaire quarante-huit hommes
tant tués que blessés. Ceci a eu lieu le 10, à trois heures du matin et
nous sommes rentrés dans notre camp à six heures et demie du matin. Nos
deux autres bataillons ont fait la même chose les jours suivants, mais
avec moins de pertes.
Nous avons continué le service de cette place jusqu'au 20 nivôse, où
nous avons été relevés à quatre heures du matin. Car depuis que les
Autrichiens nous avaient pris un camp retranché qui était à la droite du
fort, leur mitraille mettait en pièces tout ce qu'ils voyaient sur le
pont dès la pointe du jour. Ils ont fait un feu avec leurs canons que la
terre en tremblait. Entre sept et huit heures du matin, il y avait
quatre barques de brisées à notre pont. Dans ce moment, il est venu un
parlementaire au général qui commandait le fort et le sommait d'évacuer.
Les généraux se sont assemblés, et se voyant dans l'impossibilité de
conserver ledit Kehl plus longtemps sans y perdre bien du monde, à cause
des canons de notre ennemi, sont convenus qu'on allait évacuer le fort.
Cela s'est fait dans les vingt-quatre heures, du 20 au 21 nivôse; et les
troupes de l'empereur en ont pris possession suivant les arrangements
convenus entre les deux puissances. En sortant de Kehl, nous sommes
venus loger dans nos campements ordinaires qui étaient à Bischheim.
Je dirai que ce siège nous a donné bien de la peine. La rigueur de
l'hiver semblait seconder nos maux; la neige, la pluie glacée venaient
s'appesantir sur notre léger habillement, et c'était là le temps qu'il a
fait pendant ce siège. Nous devrions être bien habitués au froid; nous
étions campés sur le sable et nous ne pouvions pas avoir de bois pour
faire notre soupe; nous arrachions quelques petites racines du sol qui
nous faisaient plutôt de la fumée que du feu; vraiment c'était misère et
compassion[53]. Nos prêts étaient arriérés de plusieurs mois et nous ne
recevions pas un sou.
C'est pendant cette quarantaine que le vrai républicain s'est distingué,
en y tenant son rang avec bravoure, malgré le temps rigoureux de la
saison d'hiver et la misère qui nous poignardait de tous côtés. Oui,
beaucoup de citoyens le diront comme moi, sans se compromettre, que
c'est dans ce poste d'honneur que l'on a pu connaître les vrais soldats,
et l'amour qu'ils avaient pour le maintien de leur pays. L'endroit était
périlleux. Un peu de pain glacé était là toute notre nourriture, cet
endroit ne permettait pas d'y trouver du bois pour pouvoir un peu
réchauffer nos pauvres membres tous navrés de froid au bivouac.
Pour nous, pauvres héros, les habillements et les chaussures manquaient
depuis très longtemps, sans pouvoir en avoir; et la plupart de nous
n'ayant pas d'argent pour s'aider d'aucune manière; car il y avait trois
mois qu'on n'avait touché de solde.
Après avoir fait mention de nos généreux guerriers, je parlerai de ceux
qui ont, dans ce moment, abandonné si lâchement leurs drapeaux pour
retourner dans leurs foyers. Ils ont profité du moment où leur patrie
avait le plus besoin de leurs services pour exécuter leurs projets. Ce
ne sont pas les plus misérables soldats qui ont agi de la sorte; c'est
ceux qui avaient tenu une conduite de brigands de l'autre côté du Rhin,
qui avaient pillé et assassiné des hommes paisibles dans leurs foyers.
Ils avaient de l'argent dans les mains, c'est pourquoi ils ont fui
devant l'ennemi. Mais ces lâches ont été bien peu regrettés, on a
regardé cela comme du venin qui sortait du corps d'un homme qui était
empoisonné, et ils se sont rendus indignes du nom français, et de
l'estime de leurs camarades. Je sais qu'il n'y a pas beaucoup de
citoyens soldats qui ne désirent retourner au centre de leurs familles,
mais enfin ce sera-t-il en quittant nos drapeaux et en nous sauvant
comme des brebis égarées, que nous soumettrons à la paix des hommes
orgueilleux.
Ils savent bien qu'elle leur serait utile, cette paix, mais la
demanderont-ils en voyant la désunion dans nos troupes? Non! Je crois
qu'il n'y a que l'union et la fermeté dans nos entreprises qui les
forcera à nous demander la paix.
C'est dans le courant du mois de frimaire, an V de la République, que
les désertions pour l'intérieur de la France étaient fréquentes dans
l'armée de Rhin-et-Moselle.
Kehl était une belle petite ville, très commerçante; pendant le siège
elle a été rasée de fond en comble; des bourgeois y étant venus, ne
reconnaissaient pas l'emplacement de leurs maisons.
Nous avons entretenu l'armée autrichienne pendant une partie de l'hiver,
où elle a épuisé une partie de ses forces. Ce siège a été soutenu par
notre armée pour favoriser la prise de Mantoue qui était bloquée par
l'armée d'Italie, il y avait déjà longtemps, et le prince Charles n'a pu
lui porter du secours.
24 _nivôse_.--Nous sommes partis de nos cantonnements des environs de
Strasbourg à sept heures du matin; nous avons été loger au village
d'Obenheim, situé à cinq lieues de Strasbourg.
25.--Sortis à quatre heures du matin pour loger au village de Bootzheim,
à quatre lieues de Brisach.
29.--Partis à onze heures du matin pour aller prendre notre rang de
bataille à Artolsheim, village à quatre lieues de Brisach, à gauche sur
la route. Étant dans ces cantonnements, nous bordions le Rhin.
25 _pluviôse_.--Partis pour aller à Sundhausen, village à une lieue du
Rhin, sans y faire de service.
5 _ventôse_.--Sortis pour aller au village de Westhausen. C'était un
commissaire du pouvoir exécutif du canton qui nous y avait fait aller,
soi-disant qu'il ne voulait pas payer ses contributions. Ce village est
situé à une demi-lieue de Benfeld, à gauche, près la route de
Strasbourg.
6.--Partis à huit heures pour retourner dans notre cantonnement, à
Sundhausen.
10.--Partis à cinq heures du matin pour cantonner au village
d'Artzenheim, à une lieue de Markolsheim sur le Rhin.
17.--Partis, nous avons été loger à Biesheim, village à une demi-lieue
de Brisach, où tout le bataillon était réuni. Nous sommes partis le 19
pour nous rendre à Wihr, village situé à trois quarts de lieues de
Colmar.
22.--Sortis de Wihr pour loger à Colmar. Pendant notre séjour dans cette
ville nous avons passé la revue du général Schauenbourg, qui était pour
le moment inspecteur général de toute l'infanterie de Rhin-et-Moselle.
Nous avons été cinq jours pour la passer. Le 23, au soir, chaque
capitaine a été placé par son ancienneté de grade dans chaque bataillon;
de sorte que la compagnie de Mondragon, qui était la cinquième du 1er
bataillon, est devenue la troisième du 2e; les autres jours se sont
passés à faire les grandes manoeuvres, avec la 56e demi-brigade.
27.--Partis pour aller cantonner à Wettolsheim, derrière Colmar, au pied
des montagnes. Étant dans ce village, nous avons été faire deux fois les
grande manoeuvres avec la 56e demi-brigade, dans les prés près de Colmar.
Le 3 germinal, nous avons fait l'exercice à feu, les deux demi-brigades
ensemble; chaque soldat avait quinze coups à tirer. Après ces grandes
manoeuvres on est rentré dans ses cantonnements.
5 _germinal_.--Logé à Reguisheim, village situé à trois quarts de lieue
de Ensisheim, à gauche.
6.--Cantonné à Blodelsheim pour faire le service sur le Rhin; ce village
est à trois lieues de Brisach.
27 _germinal_.--Partis de Blodelsheim le 27 germinal pour passer le
Rhin. Les postes sur le bord du Rhin de tous nos cantonnements n'ont pas
été relevés: on les a laissé tels qu'ils étaient, et on a pris la route
en arrière du Rhin. Nous avons été loger le même jour à Sainte-Croix, à
cinq lieues du Rhin; le 28 à Merckviller; le 29 à Châtenois, bourg dans
la montagne, près de Schelestadt; le 30 à Nordhausen.
1er _floréal_.--Nous sommes arrivés à Kilstett: endroit désigné pour le
rassemblement de l'armée de Rhin-et-Moselle. Nous avons campé en
arrivant dans une île près le Rhin, sur la droite du village. La nuit du
1er au 2, à quatre heures du matin, nous avons reçu les ordres de passer
le Rhin. Dès le 1er floréal, on avait inquiété l'ennemi dans différents
endroits sur le Rhin, afin qu'il ne se doute pas dans quel endroit on
devait passer, ce qui a rendu notre passage plus aisé à exécuter, et
avec moins de pertes. Nous avons donc, malgré la grande résistance d'une
colonne autrichienne, passé le Rhin à quatre heures du matin, le 2
floréal.
Étant parvenus sur l'autre rive, et l'ennemi s'étant retiré dans
plusieurs îles du Rhin, favorisé par des bois très épais, on a disputé
pendant deux jours avec une intrépidité incroyable. Mais, après un si
long combat, l'ennemi a été forcé d'abandonner ses positions, après
avoir éprouvé des pertes considérables, tant blessés que tués ou
prisonniers; ils ont été en déroute complète.
Nous avons aussi éprouvé quelques pertes à ce passage; entre autres deux
généraux de blessés[54]. Mais les soldats républicains qui n'ont point
succombé sous les coups de l'ennemi, ont su se venger du malheur arrivé
à leurs frères d'armes; on leur a fait voir que si on était moins en
nombre, on n'était pas moins en courage.
3 _floréal_.--Ils ont abandonné le Rhin à cinq lieues, en nous laissant
une partie de leur artillerie et bagages; et sans les bois qui
favorisaient leur retraite, toute la colonne serait tombée en notre
pouvoir.
Ce passage a été exécuté en plein jour et de vive force, l'ennemi étant
rangé en bataille sur l'autre rive. On lui a enlevé 20 pièces de canon,
plusieurs drapeaux et fait de trois à quatre mille prisonniers, parmi
lesquels deux généraux[55].
Le fort de Kehl, devant lequel le prince Charles avait épuisé ses
forces, a été repris par les Français après une résistance de quelques
heures de la part de l'ennemi[56].
Pendant que le vainqueur de l'Italie stipulait les articles
préliminaires de la paix, les armées des généraux Hoche et Moreau
chassaient l'ennemi partout où il osait lui disputer le terrain.
4 _floréal_.--À quatre heures du soir, nous avons été devant la ville
d'Offenbourg, où nous sommes arrivés à onze heures du soir.
À huit heures du matin, le général Bonenfant a reçu une lettre du
général de division, qui était pour annoncer à ses frères d'armes qu'une
armistice était conclue avec l'armée autrichienne, et que dès ce jour
les hostilités devaient cesser entre les deux armées; mais qu'on
garderait toujours ses postes tels qu'ils étaient établis, jusqu'à ce
que la paix fut conclue.
Ce jour-là, on a reçu l'ordre de cantonner les troupes, et vers les cinq
heures du soir, nous sommes sortis du camp devant Offenbourg, pour aller
cantonner dans les villages aux environs, à droite. Notre deuxième
bataillon était au village de Weier, à une lieue.
6.--Sortis à cinq heures du matin pour camper en avant, à Offenbourg.
7.--Partis à neuf heures du matin pour cantonner dans les hameaux de la
Forêt-Noire, à deux lieues à gauche d'Offenbourg.
9.--Partis à cinq du matin pour venir au village de Odelshofend, à une
lieue en avant de Kehl. Tout le temps que nous avons été dans ce
village, on allait démolir les retranchements que les Autrichiens
avaient construits pour le siège du fort de Kehl; ces travaux étaient
immenses; ajoutés l'un au bout de l'autre, il y en aurait eu quinze
lieues de long. Nous avons cédé la place à une autre demi-brigade,
chacun y faisant son tour.
20.--Logé à Ortenberg, à une lieue en avant d'Offenbourg.
23.--Cantonné à Ottenheim, à un quart de lieue du Rhin et à deux lieues
de la petite ville de Lahr appartenant au Margraviat. Cette principauté
était neutre depuis l'an IV ou 1796.
1er _prairial_.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre
vis-à-vis Rhinau pour y passer le Rhin sur un pont volant qui était
rétabli. C'est là que la demi-brigade s'est réunie, et en même temps a
passé le Rhin; elle a été loger à Herbsheim près le bourg de Benfeld, à
quatre heures de Strasbourg.
2.--Cantonné au village de Roderen, à deux lieues de Schlestadt, au pied
des montagnes.
3 _messidor_.--Sortis pour aller en garnison à Neuf-Brisach et cantonner
sur les bords du Rhin; en y allant nous avons logé à Wihr, village à une
lieue de Colmar.
4.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger à Biesheim,
grand village à une demi-lieue de Brisach. Nous sommes entrés cinq
compagnies du deuxième bataillon et cinq du premier en garnison à
Brisach.
Le 5 messidor, à dix heures du matin, la fourniture de notre casernement
n'était pas bien brillante: c'était de la paille sur le pavé et quelques
couvertes.
5 _thermidor_.--Étant dans cette ville, nous avons célébré la fête de
l'anniversaire de la révolution. La fête a commencé à six heures du
matin. On a battu _la générale_ dans toute la ville; à six heures et
demie _l'assemblée_; ensuite le _rappel_. Il a été envoyé un détachement
de canonniers aux pièces, près la porte de Strasbourg. Toute la garnison
a pris les armes, ainsi que la garde nationale, et tous se sont rendus
sur la place pour former le carré, en face de l'autel de la patrie,
qu'on avait construit la veille du côté de la porte de Bâle. Le cortège
est arrivé sur la place à sept heures: la marche était ouverte par un
peloton de cavalerie de la garde nationale; ensuite, les tambours et la
musique. Après, une compagnie de grenadiers de la garde nationale avec
la nôtre; après, c'était notre colonel, le commandant de la place, la
municipalité de Brisach et des villages voisins, décorés de leurs
écharpes. Pour fermer la marche, c'était un peloton d'infanterie et un
de cavalerie de la garde nationale. C'est au moment de leur entrée sur
la place qu'on a tiré plusieurs coups de canon de siège. Une partie de
nos officiers, les municipalités et plusieurs bourgeois de la ville sont
montés sur l'autel de la patrie; y étant assemblés, un des membres y a
fait un discours, qui rappelait entièrement la manière que la Révolution
française avait eu lieu, et comment les prêtres et les émigrés s'y
étaient pris pour faire une contre-révolution, que nous avions su
déjouer, mais qu'il fallait être toujours ferme dans notre opinion de
soutenir la nouvelle constitution. Ceci était les voeux de la garnison:
nous n'avions pas fait tant de sacrifices pour abandonner notre patrie à
de vils tyrans. Il faut cependant dire que la joie n'était pas générale,
à cause des peines que nous souffrions. Cette fête était cependant
glorieuse pour les Français, mais les soutiens de la patrie manquaient
du plus strict nécessaire; le prêt était arriéré de plusieurs mois, on
ne délivrait aucun vêtement, enfin nous manquions presque de tout. Ceci
pouvait bien faire régner la mélancolie parmi les troupes; aussi la fête
ressemblait à un enterrement. La fin du discours s'est terminé par:
_vivre libre ou mourir!_ et _vive la République!_ Ces cris n'ont été
répétés que par ceux qui étaient sur l'autel de la patrie; ensuite on a
commencé l'hymne de la _Marseillaise_ qui était répétée par notre
musique, mais les voix n'étaient pas unanimes, et cela a fini.
Le cortège a été reconduit de la même manière qu'il avait été amené, et
la garnison est rentrée dans ses quartiers. À neuf heures du soir, le
même jour, notre musique s'est rendue sur la place où elle a joué
différents airs. Au même moment, les artificiers ont fait partir des
feux en l'air et plusieurs marrons se sont fait entendre, et plusieurs
autres fusées ont été envoyées parmi les spectateurs qui étaient sur la
place. Ces dernières serpentaient parmi le monde, ce qui a donné le plus
de divertissement de toute la fête; les femmes, qui sont ordinairement
si curieuses, fuyaient à l'aspect de ces fusées, car elles craignaient
que cela n'entrât sous leurs jupes. Après cela fait, les officiers de la
garnison ont donné un bal pour finir la fête.
11 _thermidor_.--Nous sommes sortis de Brisach à huit heures du soir
pour aller cantonner à Ammerschwihr, village à trois lieues de Colmar, à
gauche, au pied des montagnes. Nous y sommes arrivés à cinq heures du
matin, le 12. Toute cette contrée était attaquée d'une grande maladie
sur les bêtes à cornes, comme vaches et boeufs. Des villages étaient
dépeuplés entièrement de ce bétail; on ne trouvait point de remède pour
cette maladie, ce qui affligeait beaucoup les habitants et les
cultivateurs. Toutes ces montagnes ne sont que des vignobles qui sont
d'un grand rapport; il y a aussi beaucoup de fruits de toutes espèces.
Dans le bas de ces villages, venant sur le Rhin, il y a de belles
plaines, qui sont assez fertiles en toutes sortes de grains et en pommes
de terre.
10 _fructidor_.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre sur le
Rhin, au village de Baltzenheim, à deux lieues de Brisach. Arrivés le
même jour à dix heures du matin. Dans ce village, nous avons appris
qu'on avait fait la découverte des conspirateurs du repos public et de
la trahison de Pichegru[57] qui avait commandé à l'armée du Nord, où il
avait remporté de si brillantes conquêtes. Il voulait perdre dans un
moment ce qui nous coûtait tant de peines; il voulait livrer nos places
fortes aux Impériaux et à Condé, qui voulaient que ce fût lui seul qui
fît la contre-révolution en France. Mais aussi la trahison de Pichegru a
manqué, grâce à toutes nos armées qui avaient fait une pétition au
Directoire exécutif, ce qui a ranimé les coeurs des bons républicains
quand ils ont vu que les armées étaient encore pour le bon parti.
Le 1er _vendémiaire_ an VI.--Jour qui ne devait plus être consacré à la
République, selon le complot des conspirateurs. Nous avons célébré avec
beaucoup de pompe la fête de l'anniversaire de la fondation de la
République. Voici le détail de la manière dont nous l'avons célébrée.
Cette fête a été annoncée la veille au soleil couchant par une décharge
d'artillerie de position, et le lendemain une pareille décharge a été
faite au soleil levant. Vers les dix heures, la générale a été battue
dans tous les endroits où il y avait de la troupe; chacun a pris les
armes et s'est rendu sur la place de Brisach. Nos grenadiers étaient
avec la garde nationale de Brisach qui était composée de deux compagnies
et de deux pelotons de cavalerie. Notre musique et tous les tambours ont
été ouvrir la marche du cortège qui était composé de généraux, chefs de
brigade, officiers et autorités civiles de Brisach. La marche a été
ouverte par un peloton de cavalerie, et, après, un peloton de
grenadiers; ensuite les tambours et la musique. Puis une compagnie de
chasseurs à pieds de la garde nationale, qui était formé de petits
garçons de dix à douze ans très instruits, venait après. Puis, une
soixantaine de jeunes citoyennes du même âge marchaient sur deux rangs;
elles étaient vêtues en blanc, avec un ruban tricolore en écharpe et
tenaient dans leurs mains des panetières, remplies de fleurs, de
branches de chêne et d'olivier. Quatre petits garçons, aussi habillés de
blanc, marchaient en tête et portaient entre eux une grosse couronne de
chêne, de laurier et d'olivier surmontée d'un bonnet de liberté. Après,
venaient les généraux, la municipalité, les commandants, les officiers,
puis un peloton de grenadiers de ligne et la garde nationale; ensuite un
assez grand nombre d'hommes de cinquante à soixante ans, armés de
piques. Un peloton de cavaliers fermait la marche. Toute la troupe et le
cortège s'est rendu dans cet ordre sur la place, devant l'autel de la
patrie qui avait été établi le matin. Cet autel était construit par
derrière avec des branches de chêne; il avait douze pieds de diamètre;
les balustrades étaient couvertes de tapis de différentes couleurs; sur
l'autel, étaient placés des vases remplis d'encens, avec la déesse au
milieu. Sur le coin, devant l'autel étaient élevés des pilastres de
marbre, après lesquels étaient attachés huit drapeaux blancs sur
lesquels était peinte une urne renversée avec le bâton royal; sur
d'autres était un capucin tenant dans une de ses mains une croix, et
dans l'autre une torche ardente; sur le haut des pilastres étaient un
drapeau tricolore et un bonnet de liberté.
Les principaux membres du cortège sont montés sur l'autel, et un d'entre
eux a fait un discours sur la fondation de la République, après quoi des
jeunes citoyennes qui étaient assises devant l'autel ont chanté une
hymne républicaine. Cela fait, les troupes ont défilé de la place pour
se rendre sur les glacis de la ville, à droite de la porte de
Strasbourg. À l'arrivée des troupes sur la place qui avait été désignée,
plusieurs décharges d'artillerie ont été faites. Les troupes étant
rangées en bataille, le général a fait mettre par divisions, en
colonnes; puis il nous a fait un discours pour nous féliciter de notre
bravoure et de notre intrépidité, en nous exhortant à continuer. C'est à
ce moment qu'il a renouvelé son serment d'être fidèle à la nouvelle
constitution; toute la troupe a aussi promis. De suite, il a fait
déployer la colonne pour faire des feux de bataillons et de file; le
canon faisait de même; chaque soldat avait douze coups à tirer. Après
ces feux finis, toute la troupe est rentrée dans ses quartiers.
À huit heures du soir, trois coups de canon ont été tirés. Un
détachement armé de grenadiers s'est rendu près le feu d'artifice qui
était entre le Vieux-Brisach et le Neuf. Sur les glacis, toute la troupe
y a assisté sans armes, ainsi que toute la population de Neuf-Brisach et
des environs. Ce feu d'artifice a duré une heure et demie. Le feu fini,
chacun est rentré dans ses foyers. Pour célébrer cette fête, il y avait
deux bataillons de notre demi-brigade, une compagnie d'artillerie
légère, une compagnie ou deux de grosse cavalerie.
Nous avons fait le service de la place de Brisach pendant quelque temps.
Ceux qui étaient à la ville venaient relever ceux qui étaient dans les
villages sur la rive du Rhin, et ceux des villages revenaient à la
ville, car la garnison n'était pas bonne. De la paille sur le pavé et
des couvertes servaient pour coucher; l'hiver il y faisait froid, et
l'été c'était rempli de puces; mais, dans les villages, quoiqu'ils
fussent pauvres, on y était encore mieux. Nous étions une compagnie par
village selon le service qu'il y avait à faire sur le Rhin.
17 _vendémiaire_.--Sortis de Baltzenheim pour aller en garnison à
Brisach, nous y sommes arrivés à sept heures du matin. On nous a annoncé
que l'armée de Sambre-et-Meuse et celle du Rhin-et-Moselle ne faisaient
plus qu'une, qui se nommait armée d'Allemagne, commandée en chef par le
citoyen Augereau.
Détails de la fête qui a eu lieu le 30 vendémiaire an VI de la
République française. Nous l'avons célébrée à Neuf-Brisach, en l'honneur
du général Hoche, un des grands hommes que la République a perdus. Il
est mort dans les environs de Paris[58].
Cette fête de reconnaissance a été annoncée la veille par plusieurs
décharges d'artillerie; le lendemain 30, à six heures du matin, une
décharge d'artillerie s'est faite de quart d'heure en quart d'heure; les
cloches de la ville ont été sonnées pendant une heure. À dix heures, les
autorités civiles et militaires se sont assemblées et se sont rendues à
la maison communale où tout le monde devait se réunir. Quand tout a été
prêt, on s'est mis en marche; le cortège était ouvert par un détachement
de cavalerie de la garde nationale, ensuite venaient les vieillards
rangés sur deux rangs; le premier qui marchait à la tête portait une
bannière sur laquelle était écrit: _Nos enfants suivront son exemple_.
Marchaient après eux des jeunes femmes habillées de blanc, un crêpe en
écharpe; un petit garçon de sept à huit ans portait une bannière, sur
laquelle était écrit: _Il était bon père et bon époux_.--Après eux
marchaient une quantité de jeunes filles de huit à onze ans, aussi
habillées de blanc; elles portaient dans leurs mains des guirlandes de
laurier et de chêne, et de petites corbeilles remplies de toutes sortes
de fleurs. Après venait notre musique qui jouait des airs funèbres;
après venait un char de triomphe attelé de deux chevaux gris-souris avec
harnachements de deuil; aux quatre coins étaient placés quatre jeunes
citoyennes âgées de onze à douze ans, bien mises, coiffées en cheveux,
avec une guirlande de roses par dessus; un ruban très large, tricolore,
mis en écharpe.
Ces quatre citoyennes portaient chacune une bannière, sur laquelle on
avait inscrit: 1e _Il allait être le Bonaparte du Rhin_; 2e _Immortel
après sa destinée_; 3e _Il a inspiré la terreur aux rois.--Son ennemi
fuit devant sa vaillance_.--Au milieu du char était placé en effigie le
cercueil couvert d'un drap mortuaire; dans l'un des bouts était écrit:
_ici git Hoche_. Son portrait était au bas de cet écriteau; au milieu
dudit cercueil était placé un chapeau bordé en or, avec le panache
tricolore qui est la coiffure de nos généraux. Les coins du drap
mortuaire étaient portés par les quatre plus anciens de service, pris
parmi les officiers et soldats indistinctement. Les estropiés qui se
sont trouvés dans les dépôts, qui étaient à Brisach, suivaient le char.
Ensuite, venaient les tambours voilés en noir, qui exécutaient de temps
en temps des roulements sombres. Ensuite venaient les généraux, les
officiers de la garnison et les autorités civiles; il y avait un
détachement de cent hommes faisant la haie, et un détachement de
grenadiers qui suivait le cortège sur deux rangs; le reste de la troupe
était sans armes.
Après avoir fait le tour de la ville en dedans, tout le cortège a été
conduit à l'église; on a placé l'effigie de cercueil sur un autel de la
patrie qui avait été préparé, et tout le tour était décoré de larmes. La
musique a joué plusieurs airs funèbres. Puis on nous a fait le détail de
la manière dont on avait fait l'enterrement à Paris, et comment toutes
les communes de la République devaient célébrer une fête de
reconnaissance pour le général Hoche. Ce discours fini, les jeunes
citoyennes ont chanté plusieurs hymnes funèbres et républicaines. Puis
notre chef de demi-brigade a fait un discours où il a rappelé plusieurs
traits de bravoure du citoyen Hoche; ensuite la musique a joué à
plusieurs reprises, pendant que toutes les jeunes citoyennes porteuses
de guirlandes, de couronnes de laurier et de branches de chêne, les
déposaient autour du cercueil et par-dessus. Ceci a été exposé plusieurs
jours à l'église, et chacun s'est retiré dans ses logements.
Dans le même temps, nous avons appris la paix avec l'empereur. C'était
le 5 brumaire (27 octobre), par une lettre venant du Vieux-Brisach, qui
avait été envoyée au commandant des troupes autrichiennes qui étaient
pour le moment dans la principauté du Margraviat. Cette lettre disait
que la paix était faite avec la République française depuis le 17
octobre 1797[59]. Nous l'avons appris de nouveau par les gazettes qui
venaient de Paris le 12 brumaire.
Cette paix nous a été publiée le 25 brumaire (15 novembre), à dix heures
du matin, à Neuf-Brisach. On n'a fait aucune réjouissance pour le
moment; la fête a été remise au 30 nivôse, elle s'est célébrée avec
toute la pompe possible, selon les préparatifs.
1er _frimaire_.--Partis de Brisach pour nous rendre dans nos
cantonnements sur la ligne du Rhin; notre compagnie était toujours à
Baltzenheim.
1er _nivôse_.--Partis de nos cantonnements pour nous rendre à
Neuf-Brisach pour relever nos quatre compagnies.
25.--Partis de Brisach, le 25 nivôse, pour nous rendre à Strasbourg,
toute la demi-brigade. Nous avons logé en y allant, le 25, à
Schelestadt; le 26 à Erstein, le 27 à Strasbourg; là on a reçu des
ordres pour aller cantonner dans des villages à trois ou quatre lieues
de Strasbourg, sur la gauche; le 28, nous avons été chacun dans les
villages qui nous étaient désignés; notre compagnie était à Kirchheim, à
trois lieues de Strasbourg.
6 _pluviôse_.--Sortis de ce village pour aller cantonner au village
d'Herrlisheim, sur la route de Lauterbourg. Je remarquerai que c'est le
1er pluviôse qu'on nous a retiré notre viande, quoique nous eussions six
décades de prêts arriérés, mais cela n'a pas duré longtemps car nous
sommes bientôt rentrés en campagne.
11 _pluviôse_.--Partis d'Herrlisheim pour aller à Strasbourg. Le
lendemain de notre arrivée, le général Schauenbourg a rassemblé les
officiers et sous-officiers de plusieurs demi-brigades, et nous a fait
faire la grande manoeuvre.
13.--Il est venu des ordres pour marcher vers la Suisse; nous sommes
partis tout de suite; nous avons logé à Hüttenheim, près de Benfeld; le
15 à Schlestadt; le 16 à Oberhergheim, village entre Colmar et
Ensisheim; le 17 à Baldersheim à une lieue et demi à droite d'Ensisheim,
sur la route de Bâle. Le 18 à Rantzwiller, en arrière et près de
Sierentz, dans la vallée d'Altkirch; le 19 à Suënaï? village dans la
colline du mont Terrible, à trois lieues de Reinach, à droite, et à
quatre lieues de Delémont; le 20 à Viques dans la plaine de Delemont; le
21 à Eschert, petit hameau situé à trois lieues de Delemont, et à une
demi-lieue de Moutier. Pour arriver dans cette colline, nous avons
traversé deux lieues de montagnes de roche à perte de vue. Ces endroits
sont habités et forment plusieurs petites communes. On avait donné la
liberté à cette vallée quelques mois avant que les Français y aient été
cantonnés, ils étaient autrefois alliés avec les Suisses; ils ferment la
frontière du canton de Soleure. Cette vallée a aussi appartenu au prince
du Porontruy; on y parle un patois que nous comprenions assez. Leurs
maisons sont toutes construites en bois, en grande partie; tout leur
commerce est en boeufs, vaches, chevaux; ils ont très peu de terres
labourables. Comme les hameaux n'étaient pas bien grands, ils logeaient
une compagnie.
Nous sommes partis d'Eschert le 3 ventôse pour nous rendre à Moutier,
chef-lieu de canton et faisant partie du département du Mont-Terrible;
une partie de notre compagnie a été détachée à Belpraon, hameau près de
ces cantonnements. Le 5, à huit heures du matin, nous avons été loger à
Soncelboz, village où nous avons eu bien de la peine à arriver, car il y
avait trois jours qu'il tombait de la neige, et ce jour-là il en est
tombé toute la journée, de sorte que nous en avions jusqu'aux genoux.
Dans le même village, il y avait deux années de suite que la grêle avait
tout ravagé.
8.--Partis pour aller à la Hutte, (tous ces villages sont dans la même
vallée, sur la route de Bienne.) En allant à la Hutte, nous avons passé
sous la Roche-Percée. La Hutte était le lieu où notre demi-brigade s'est
rassemblée avant d'aller attaquer les Suisses. La vallée que nous
quittions se nommait l'Erguel; notre colonne en portait le nom jusqu'au
moment où elle entrait en Suisse.
Partis de la Hutte le 9 à cinq heures du soir, nous avons suivi la route
de Bienne. Nous avons été camper à trois lieues sur la gauche du dit
Bienne, entre la route de Bienne et Soleure et à gauche de la rivière
nommée l'Aar, à une demi-portée de fusil du village de Lengnau où
étaient les avant-postes suisses. Les mesures étaient prises pour
attaquer les Suisses à trois heures du matin le 10 ventôse; mais
l'attaque n'a pas eu lieu. Les généraux suisses ont fait une demande au
général Schauenbourg qui commandait l'armée française en Suisse, de leur
accorder une suspension d'attaque pour vingt-quatre heures, et elle a
duré jusqu'au 12, lequel jour on les a attaqués.
12 _ventôse_.--L'attaque a commencé à quatre heures du matin; leurs
avant-postes, qui étaient établis au village de Lengnau, ont été
enlevés. L'armée, qui était dans le canton, n'a pu résister à l'ardeur
de la colonne républicaine: leur artillerie a été enlevée de prime
abord; car l'attaque a été vive de notre part. Dans ce combat, plusieurs
Suisses ont perdu la vie, et la plus grande partie était des pères de
famille: ceux auxquels j'ai parlé, qui n'avaient que la cuisse ou les
jambes fracassées, regrettaient les épouses et les enfants qu'ils
avaient laissés dans leurs maisons pour venir exposer leur vie sur les
frontières.
Notre camp était à trois lieues de la capitale de ce canton, qui est
Soleure. Quoique fortifiée, elle s'est vu forcée de se rendre à
l'arrivée de notre colonne, sans tirer un coup de canon, quoique ses
remparts en soient bien garnis. Nous sommes entrés à Soleure entre dix
et onze heures du matin, le 12 ventôse. Nous sommes restés deux
bataillons de notre demi-brigade pendant que notre colonne a défilé. Le
premier soir nous avons été bivouaquer sur les remparts jusqu'au
lendemain à quatre heures du soir, où nous sommes rentrés dans nos
logements chez les bourgeois. Nous y avons été reçus on ne peut pas
mieux. Notre troisième bataillon a été camper sur la route de Lucerne,
près d'un village, à une portée de canon de la ville, pendant que la
colonne marchait sur Berne.
Étant dans la ville de Soleure, le général Schauenbourg a fait rendre
les armes à tous les bourgeois de la ville et à tous les habitants de ce
canton. Il arrivait tous les jours des voitures chargées de fusils, de
gibernes et de toutes sortes d'armes, que l'on plaçait dans l'arsenal
pour être de suite envoyées en France.
On a trouvé dans cette ville un arsenal assez bien garni de différentes
armes, une quantité de bouches à feu en bronze qui avaient été fondues à
Strasbourg; beaucoup de belle poudre de deux qualités. Cette ville est
assez grande, il y a de belles rues, mais il y a plusieurs hauteurs qui
déparent un peu leur beauté. Elle renferme beaucoup de marchands de
toutes sortes. La construction des maisons est fort belle et assez
élevée.
J'ai remarqué sur la place où nous avons planté l'arbre de la liberté,
une horloge dont le cadran portait les douze mois de l'année, et les
signes de chacun. Lorsqu'ils arrivaient, la touche se posait dessus, et
il y avait un autre petit cadran qui marquait les heures. Au moment où
le marteau frappait, il y avait la mort qui tenait une lampe dans sa
main gauche, elle faisait un tour et de même remuait la tête. De l'autre
côté, il y avait une espèce d'homme, qui avait du repentir, car à chaque
coup que le marteau frappait, il frappait un coup sur sa poitrine de sa
main droite. C'était un guerrier, car il avait le sabre. Au côté, entre
les deux, était un vieillard avec une grande barbe noire; il ouvrait la
bouche à chaque coup; et tenait de sa main gauche le bâton royal qu'il
balançait de tous les côtés.
La rivière de l'Aar passe Soleure, et la partage en deux parties
inégales.
Nous sommes sortis un bataillon de la ville. Comme elle n'était pas
assez considérable pour contenir deux bataillons, notre bataillon a été
cantonné dans les environs de la ville, dans les villages. C'était le 20
ventôse que chaque compagnie a été prendre les cantonnements qui leur
étaient désignés, mais toujours dans le même canton. Je citerai
seulement les endroits où je me suis trouvé.
Notre compagnie était cantonnée à Subingen, village à une lieue et demie
de Soleure, sur la route qui conduit de Soleure à Lucerne, de l'autre
côté de l'Aar. Nous avons changé plusieurs fois de cantonnements, dans
le même canton. Sortis de Subingen le 2 germinal pour cantonner au
village d'Aschi? et à deux lieues et quart de Soleure.
8 _germinal_.--Nous sommes partis pour aller cantonner à Langenthal,
bourg situé à une demi-lieue des frontières du canton de Lucerne et à
dix lieues de Berne. J'ai été voir un couvent de Bernardins qui était
sur les frontières du canton de Lucerne, où j'ai parlé un peu du couvent
de Clairvaux; il était du même ordre de Citeaux.
Étant dans ce cantonnement, nous avons été à Soleure pour y faire
l'exercice à feu. Nous avons couché le 29, en y allant, à Nider-Bipp,
village dans le canton de Berne, sur la route de Bâle.
30 _germinal_.--Nous nous sommes rendus à Soleure; là nous avons fait
l'exercice à feu pendant trois heures; nous étions cinq bataillons, de
l'artillerie et de la cavalerie; c'était le général Schauenbourg qui
commandait. Après l'exercice fini, chacun est retourné volontiers dans
ses cantonnements.
6 _floréal_.--Sortis de Langenthal à six heures du matin pour aller à
Zurich, nous avons logé en y allant à Olten, ville dans le canton de
Soleure, sur l'Aar, où différentes routes se trouvent pour Bâle, Zurich,
etc. Je dirai que lorsque nous sommes entrés dans ce canton, les Suisses
avaient brûlé un superbe pont qui traversait l'Aar pour entrer à la
ville de Halte; on était à le rétablir lorsque nous y avons logé.
7 _floréal_.--Partis de Olten à cinq heures du matin, nos fourriers ont
été comme de coutume pour nous préparer nos logements. Lorsqu'ils se
sont présentés au village désigné pour y loger quatre compagnies, on y
était sous les armes et on a dit à nos fourriers de s'en retourner, que
la paix n'était pas faite avec eux, et qu'ils ne voulaient pas nous
loger.
C'était au village de Bagglingen, nous avons rencontré nos fourriers qui
nous ont dit que si on voulait être logé, il fallait gagner les
villages. Aussitôt, le plus ancien de grade des officiers des quatre
compagnies, a disposé la troupe pour entrer dans les villages. On leur a
envoyé demandé s'ils voulaient nous loger: ils ont répondu que non et
que l'on se retire, ou qu'ils allaient faire feu. Dans ce moment, on a
envoyé des tirailleurs et aussitôt le feu a commencé; ils nous voyaient
peu de monde et croyaient que nous serions bientôt vaincus, mais ils ont
été bien trompés, car nous les avons chassés de leurs villages, et ils
ont été en grande partie se réfugier dans les bois. Il y en avait
plusieurs qui avaient caché leurs armes et se trouvaient devant nous; on
les renvoyait dans leurs maisons. Les femmes se sauvaient avec leurs
petits enfants au berceau; tout cela faisait pitié au coeur humain; mais
aussi toutes celles que l'on rattrapait, on les faisait retourner dans
leurs foyers. La plupart avaient un fusil dans une main et un chapelet
dans l'autre.
Lorsqu'ils ont été repoussés hors de leurs villages, nous sommes revenus
prendre une position en arrière. Peut-être une heure après, ils sont
venus une colonne d'environ quinze cents hommes avec deux pièces de
canon, et ont tiré deux coups qui n'ont pas fait d'effet. Il nous est
aussi venu du renfort, de l'infanterie légère et un détachement de
hussards. Réunis tous ensemble à l'entrée de la nuit, nous les avons mis
en déroute et nous avons été maîtres de nos cantonnements, où nous avons
bivouaqué.
Ce village de Bagglingen est dans le bailliage nommé anciennement
Canton-libre-inférieur. Nous en sommes partis le 9, à huit heures du
matin, pour aller à Zurich où nous sommes arrivés le même jour. Cette
ville porte le nom du canton où elle est située, sur le bout du lac du
même nom, et de ce lac sort une rivière qui passe dans Zurich, et se
nomme Limmat, et fait jonction avec deux autres rivières qui se nomment,
l'une la Reuss, qui sort du canton de Lucerne, et l'autre l'Aar, qui
sort du canton de Berne. Ces trois rivières sont réunies près d'une
petite ville qui se nomme Brugg, et de là tombent dans le Rhin.
11 _floréal_.--Partis de Zurich[60] à midi, nous avons été loger au
village nommé Thalwyl, situé sur le lac et à deux lieues de la ville,
sur la droite.
12.--À deux heures du matin, nous avons été camper près le village nommé
Lachen et de même situé sur le lac dans le canton de Schwytz.
13.--Partis à neuf heures du matin pour retourner sur nos pas et
cantonner au village de Frienbach; nous étions quatre compagnies, les
mêmes qui s'étaient trouvées à Bagglingen. Ce village et les autres qui
ont été nommés sont sur le lac, à droite. En sortant de Zurich, nous
n'avons pas été sitôt arrivés dans le cantonnement, qu'une attaque s'est
formée entre les Suisses du canton de Schwytz et quelques compagnies de
la 76e demi-brigade de ligne, vers les onze heures du matin. Dans le
même moment, le citoyen Mondragon, qui était le plus ancien de grade des
capitaines du détachement, a aussitôt donné ordre de battre les coups
doubles, pour assembler les compagnies et pour marcher vers l'endroit de
l'attaque. Au lieu d'aller où on se battait, ledit capitaine nous a fait
monter une montagne prodigieuse, pour les prendre par derrière. Par le
fait, la montagne a été franchie avec beaucoup de courage; arrivés au
sommet, le commandant de la troupe a fait battre la charge. Je dirai
qu'avant d'être au sommet de la montagne, nous étions déjà assaillis de
coups de fusil. Pendant que la charge se battait, on a commencé le feu
sur les Suisses, qui sont venus nous disputer le terrain; mais il a
fallu qu'ils cèdent, ou ils auraient tout payé. Dans cette affaire,
plusieurs pères de famille sont restés sur le champ de bataille; après,
les plus hautes montagnes ne les rassuraient plus, ils abandonnaient
leurs chaumières et s'allaient retirer dans des lieux inhabitables.
Le même jour, au soleil couchant, nous avons descendu la montagne et
nous sommes revenus dans notre cantonnement.
14.--Partis à deux heures du matin, pour nous disposer à de nouvelles
poursuites. Nous avons pris la route qui conduit à
Notre-Dame-des-Hermites; nous avons monté une fort haute montagne, et,
étant au sommet, près d'une grosse auberge, nous avons occupé la
position que les Suisses avaient abandonnée la veille. Cette montagne se
nomme Etzel, et est à une lieue du couvent de Notre-Dame-des-Hermites,
où on la voit facilement. Dans les environs de ce couvent, on n'y
récolte point de grains; il est de même environné de montagnes couvertes
de neige. Dans cette contrée, il y a des pâturages pour les bêtes à
cornes; aussi voilà ce qui les nourrit: quelques pommes de terre, du
fromage et du lait.
16.--Nous sommes revenus prendre les cantonnements du 13.
21--Partis de Frienbach à huit heures du matin, notre marche a été
dirigée sur la République ligurienne en Italie. Je dirai que nous avons
passé à la ville nommée Rapperswyl, située sur le lac, du côté gauche.
Avant d'entrer dans la ville, il y a un pont qui a une demi-lieue[61].
Je vais citer seulement les endroits où nous avons logé; car le voyage
est si long et le temps si court que je ne puis pas faire beaucoup
d'observations.
21 _floréal_.--Arrivés au village nommé Thatwyl, à la pointe du jour,
nous en sommes partis le 22 à huit heures du matin; nous sommes passés à
Zurich à dix heures; nous avons poursuivi notre route en traversant
plusieurs hautes montagnes et nous sommes venus loger dans les environs
de Mellingen, bourg situé sur la Reuss dans le village où nous étions;
ce village se nommait Waltenschwyl.
23.--Partis de ce village à six heures du matin, nous sommes venus loger
à Aarburg, dans le canton de Berne, situé sur l'Aar, où il y a un fort
assez important.
24.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger dans les
environs d'Herzogenbachsee; nous étions à Niederhaus; notre compagnie de
même dans le canton de Berne.
25.--Partis à cinq heures du matin. Logé dans la ville de Berne. J'ai
remarqué qu'il y avait une belle grande rue; il est vrai qu'elle va un
peu en montant, et, à la distance de quatre-vingts pieds, il y a une
fontaine. J'ai vu une horloge assez curieuse: tout le temps que le
marteau frappe sur la cloche, il y a auprès du cadran un tour fait comme
une table ronde sur laquelle il y a des ours qui défilent la parade,
avec des instruments de guerre; il y en a qui sont montés sur des
chevaux: enfin cela est amusant.
Toutes les rues de cette ville sont ornées de belles arcades où il y a
toutes sortes de marchands. Au-dessus de la porte, du côté de Lausanne,
la personne de Guillaume Tell est représentée.
27 _floréal_.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Morat, ville
située sur le lac de ce nom.
28.--Partis à six heures du matin. Logé aux environs de Payerne; nous
étions au village de Fétigny.
29.--Partis à trois heures du matin. Logé à Moudon dans le pays de Vaux,
ci-devant alliée avec Berne, et située sur le bord de la Broye. Cette
ville était anciennement la capitale du pays; on y voit encore
aujourd'hui une ancienne tour qui a été bâtie du temps de Jules César.
30.--Partis à quatre heures du matin, nous sommes venus loger à
Lausanne, capitale de son canton, située au pied d'une montagne, sur le
bord du lac de Genève. Tous les endroits où nous sommes passés sont en
grande partie des vignobles.
1er _prairial_.--Partis à trois heures du matin, nous avons suivi le
lac, et sommes venus loger à Villeneuve et dans les environs. Cette
ville est située sur le bout du lac de Genève; notre compagnie était
logée dans un village à une lieue de Villeneuve, et entre des montagnes
extrêmement hautes, où il y a toujours au sommet une quantité de neige.
3.--Partis à huit heures du matin, nous sommes venus loger à
Saint-Maurice, dans le bas Valais.
Avant d'entrer dans la ville, on passe sur un pont qui traverse le Rhône
et va tomber dans le lac de Genève.
4.--Partis à six heures du matin. Logé à Orsières dans le bas Valais,
sur la route qui conduit au grand Saint-Bernard.
5.--Partis d'Orsières à sept heures du matin. Couché à Saint-Pierre,
village situé sur le sentier qui conduit au mont Saint-Bernard; c'est
depuis ce village que la route ne forme plus qu'un sentier très mauvais
pour marcher; les voitures n'y peuvent plus passer qu'elles ne soient
démontées, et portées par des mulets à dix lieues, où est la cité
d'Aoste.
Je dirai que tous les endroits où nous sommes passés depuis Villeneuve
sont situés entre des grandes et très hautes montagnes, au sommet
couvert de neige; mais cependant la colline est cultivée. J'ai remarqué
qu'à deux lieues de Saint-Maurice il y a des rochers très élevés; à cent
pieds de haut, il sort de l'eau en quantité; en la voyant tomber elle
paraît blanche comme du lait, elle se brise sur des pierres qui sont
dans le bas de ce rocher et passe dans le chemin aussi claire que du
cristal. Cet endroit se nomme le Pisse-vache.
6.--Partis de Saint-Pierre, le dernier village du bas Valais, à deux
heures du matin pour monter au village de la montagne du Saint-Bernard
qui monte pendant trois heures, et descend d'autant; dans cette
montagne, il y a plus de neige que dans les autres. Nous avons passé par
des endroits (et surtout avant d'être au couvent) où il y en avait plus
de quarante pieds, mais c'est tout neige gelée. En arrivant près du
couvent, nous montions à quatre pattes sur la neige; vraiment c'est des
chemins affreux; aussi beaucoup de voyageurs meurent-ils en route.
Le couvent, qui est au sommet de cette montagne, est là pour donner du
secours aux voyageurs; il y a des chiens que j'ai vus; ils sont
extrêmement forts et instruits. Lorsqu'il fait des orages ou mauvais
temps, ces chiens vont au travers des neiges sur le chemin; ils ont au
cou un linge dans lequel il y a une petite bouteille d'eau-de-vie avec
un morceau de pain; s'ils rencontrent quelqu'un qui soit tombé en
faiblesse ou qui ait perdu courage et qu'il soit saisi par le froid,
qu'il soit sur une roche ou ailleurs, ces chiens vont auprès, le
prennent par son habillement et le remuent; et s'il n'est pas mort, ils
lui présentent le cou pour qu'il prenne ce qui est dans le linge pour
lui donner des forces. Quelquefois, ils en trouvent qui sont couchés
dans la neige, et comme il y a des domestiques qui les suivent de loin,
ils retournent auprès d'eux et les conduisent où les hommes sont tombés.
Étant au couvent, on peut y rester un jour; toute la troupe qui y a
passé a reçu par homme un verre de vin, un petit morceau de pain et
aussi de la viande salée. On a continué la route, car on aurait bien
gelé si on y était resté un quart d'heure; enfin, dans les environs de
ce couvent, ce sont de véritables précipices. Notre chemin était marqué
avec des morceaux de bois, sans quoi il y en aurait eu de nous qui
auraient perdu la vie.
Ce jour-là, nous sommes venus loger à Saint-Oyen, village sur la route
de Sardaigne. Dans ces villages, et même avant de gravir le
Saint-Bernard, les habitants ne cuisent qu'une fois par an; s'ils
cuisent deux fois, c'est qu'ils sont bien à leur aise; leur pain est
épais d'un pouce et d'un pied de diamètre et dur comme du bois; c'est le
lait et les pommes de terre qui sont en grande partie leur nourriture.
7.--Partis de Saint-Oyen à cinq heures du matin, nous sommes venus loger
dans la cité d'Aoste, ville de Sardaigne, frontière de la Savoie et de
la Suisse.
9.--Partis d'Aoste à deux heures du matin, nous sommes venus loger à
Verres, ville dans la vallée d'Aoste et de même dans la Sardaigne.
10.--Partis de Verres à trois heures du matin. Logé à Ivrée, sur la
rivière nommée Doire, dans le Piémont.
11.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Livorne.
12.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Verceil, sur la rivière la
Sesia.
13.--Partis à six heures du matin. Logé à Gailliata, à huit lieues de
Milan, et à une lieue de Trecate.
15.--Partis à deux heures du matin. Logé à Vigevano, sur la route
d'Alexandrie.
16.--Partis à minuit, nous avons passé le Pô à midi, et nous sommes
venus loger à Voghern.
17.--Partis à deux heures du matin. Logé à Alexandrie, ville forte
donnée en otage aux Français lorsque le roi de Sardaigne a fait la paix;
cette ville est située sur la rivière de Tanaro qui passe entre la
citadelle et les murs de cette ville.
19.--Partis d'Alexandrie à dix heures du matin. Logé à Novi, ville du
Piémont, frontière de la République ligurienne.
20.--Partis à trois heures du matin. À sept heures nous avons passé au
bas du fort de Gavi, où nous avons fait halte. Je dirai que nous sommes
passés au milieu de l'armée génoise et piémontaise qui était campée dans
les environs du fort de Gavi. Dans ce temps, les Liguriens avaient la
guerre avec le Piémont. Le même jour, campé près de Voltagio, sur la
route de Gênes.
21.--Sortis du camp à trois heures du matin. Campé à deux lieues de
Gênes. C'est de là que notre premier bataillon est parti pour aller à
Gênes, et notre troisième est retourné sur ses pas pour aller à Novi;
nous, nous avons couché dans ce village.
22.--Partis à trois heures du matin pour retourner sur les frontières de
la République ligurienne; nous avons logé ce jour à Voltagio.
23.--Partis à deux heures du matin, nous avons pris la traverse et avons
été loger à Ovada, ville frontière de la République ligurienne, menacée
par les troupes piémontaises d'être mise au pillage. Voilà pourquoi
notre bataillon a été s'emparer de la ville pour la soustraire à un
pareil malheur; cette ville est entourée par deux rivières qui
s'appellent Stura et Orba. Je dirai que pendant que nous étions dans
cette ville, nous avons été détenus vingt-six sous-officiers en prison
pour avoir fait une réclamation; nous avons été douze jours à
_l'ombre_[62].