Nous avons quitté Colleret pour Damousies le 12 janvier 1794, deuxième
année de la République. Tous ces villages étaient en première ligne,
près des avant-postes ennemis; car les impériaux avaient un passage sur
la Sambre, près de Beaumont de sorte que nous étions obligés de nous
garder partout. On allait fourrager pour la cavalerie sur leurs
frontières, car les fourrages n'étaient pas bien abondants dans des pays
où la troupe est toujours campée.
De Damousies, nous sommes venus, le 19 janvier, au village d'Aibes,
toujours en première ligne où le bivouac était continuel. Là, je suis
passé sergent, par ancienneté de grade, le 26 pluviôse.
Nous avons reçu dans ce temps des recrues de la réquisition, et les
compagnies ont été au grand complet. À peine avait-on le temps de
montrer les premiers principes d'exercice à tous ces hommes qu'il
fallait aller se battre; aussi, la rigueur de l'hiver nous a causé bien
des maux. Dans ces temps là, il n'y avait point d'armistice: hiver comme
été, on était toujours en campagne.
Quitté Aibes, le 6 germinal, pour nous rendre à Jeumont. La moitié du
bataillon a campé à une demi-lieue à droite, à un bois nommé le _Bois de
l'abbaye brûlée_. Tous les quatre jours, on relevait les postes à
quarante pieds de distance de l'ennemi, et, en d'autres endroits, il n'y
avait que la Sambre qui séparait. Dans cet endroit, bien des fois nous
nous sommes souhaité le bonjour à coups de fusil. On ne cherchait qu'à
se surprendre les postes et à enlever les sentinelles.
Le 22, nous sommes partis de cette position. L'ennemi faisait de
nouvelles tentatives pour bloquer Maubeuge. Encore une demi-heure plus
tard, cela en était fait. Mais la brave armée du Nord ne s'est point
découragée. Nous avons battu en retraite à deux lieues près de
Cerfontaine, où était le quartier général. Toute la troupe était sur une
ligne, disposée au combat qui a commencé aussitôt. La colonne
autrichienne a été repoussée au delà de ses positions, laissant une très
grande quantité de morts, de blessés et de prisonniers.
Nous avons repris notre position dans le village. Nous y avons trouvé de
leurs chasseurs à pied qui avaient passé la Sambre pour piller; nous
leur avons fait des prisonniers, et le reste de la journée s'est passé à
se donner des saluts républicains[12].
Avant de quitter les frontières du Hainaut, pour l'autre rive de la
Sambre, je parlerai de la situation des habitants. La plupart n'avaient
plus d'habitations (et encore combien avaient perdu la vie!). Je compare
l'ennemi à une grêle qui ne laisse rien dans les campagnes où elle
passe.
Dans ces contrées si fertiles, ces habitants vivaient tranquilles; leurs
terres produisaient de bon froment, toutes sortes de grains, de fruits
et de légumes. Le vin, très cher, n'est pas beaucoup en usage; la bière
est la boisson. Leur manière de vivre est très simple: lait, fromage et
fruits, c'est là leur usage. Bétail à cornes très beau; chaque habitant
en possède plus ou moins selon son pâturage; il a des clos entourés de
bois de tous genres desquels il tire du chauffage pour l'hiver; dans ces
clos, il coupe le premier foin; après cela, leurs vaches y restent
jusqu'à l'hiver sans rentrer à l'écurie. On ne voit presque pas les
villages qu'on ne soit dedans; c'est tout clos, avec de grands bois à
l'entour et près de chaque maison. La plupart des maisons sont couvertes
de paille. Dans ce pays, les deux sexes y sont affables et humains.
8 _floréal_.--Nous sommes entrés dans la ville de Beaumont après une
bataille avec les émigrés où il y en a beaucoup de restés sur le champ.
Nous n'en avons faits prisonniers que très peu, car ils ne se rendaient
pas volontiers.
Nous avons chassé l'ennemi de ses fortes positions autour de la ville;
nous nous en sommes emparés sur-le-champ; elles nous étaient
avantageuses.
18.--Arrivés au camp de Beaumont. Repartis le 20 à huit heures du soir,
traversant la ville pour aller bivouaquer, jusqu'à la pointe du jour,
sur la route de Mons, à deux lieues en avant. À la pointe du jour, nous
avançons sur l'ennemi campé dans la plaine. Ses dispositions pour nous
recevoir n'ont pas été assez promptes; il a pris la fuite dès notre
première attaque. Dans cette même affaire, j'ai été détaché avec des
tirailleurs pour débusquer les leurs d'un village; nous en avons pris
huit et tué quelques uns. Le reste a pris la fuite.
22.--Après avoir fait plusieurs mouvements, malgré la pluie qui tombait
tous les jours et rendait les routes impraticables, nous nous sommes
arrêtés dans la plaine de Beaumont pour y passer la nuit.
23.--Dès la pointe du jour, la troupe a été divisée en trois colonnes;
celles de droite et de gauche ont attaqué l'ennemi avec tant d'ardeur
qu'elles l'ont fait se jeter sur nous au centre. Il y avait plus d'une
demi-heure que nous entendions ronfler le canon et la fusillade. Il y
avait un murmure dans notre colonne de ce qu'on était dans l'inaction.
Tout à coup, on a vu l'ennemi manoeuvrer sur nous, ils n'ont pas été
reçus avec moins d'audace. Nous les avons forcé à repasser la Sambre;
plusieurs d'entre eux ont bu plus qu'ils n'ont voulu. Nous avons passé
après eux; nous les avons poussés à plus de deux lieues au pas de
charge. Nous avons pris plusieurs canons, quantité de prisonniers; très
grand nombre de tués. On n'aurait pas arrêté si la nuit n'avait empêché
de poursuivre.
24.--Nous nous sommes mis en marche dès la pointe du jour. Une colonne a
longé la Sambre; l'autre avançait sur la droite. L'ennemi nous attendait
dans ses fortes redoutes. Nous n'avons pas hésité. Le feu a commencé par
une canonnade très vive. Notre artillerie s'est mis en devoir de
répondre avec ardeur, elle a été soutenue par le feu de l'infanterie qui
s'est avancée au pas de charge et a enlevé la redoute de vive force,
malgré un feu terrible.--Toute la troupe a montré un courage digne de
véritables républicains.
Nous leur avons pris quatre pièces de canon et leurs caissons, plusieurs
prisonniers et beaucoup de tués. Nous les avons poursuivi, baïonnette
aux reins, pendant une demi-heure, ils ont atteint un village derrière
lequel ils ont pris position, avec un renfort qu'il leur venait du camp
de Grisvel sous Maubeuge, ce qui nous a tenu en échec devant le village
nommé Grand-Reng. On s'est mis en bataille devant le village et on a
envoyé une grande quantité de tirailleurs qui ont de premier abord
enlevé le village; il leur a été repris: de rechef, ils y ont rentré,
mais venant à bord de l'autre côté, des pièces à mitraille ont développé
leur feu sur eux, il était impossible de passer outre. Pendant huit
heures, le feu n'a pas cessé d'un côté à l'autre. Le soir venu, les
munitions ont manqué, nous avons été obligés de leur abandonner notre
position et de repasser la Sambre. Nous avons perdu assez de monde[13].
Les jours précédents avaient été favorables. Ce jour-là, nous avons
perdu presque tout le terrain gagné, mais nous avons toujours notre
passage sur la Sambre.
Voici donc de l'ouvrage à recommencer. Voyons si on s'y prendra de la
même manière.
Il a fallu marcher toute la nuit pour arriver dans la plaine, où nous
étions le 22.
25.--Malgré la pluie et le mauvais temps continuel, nous avons changé de
position en nous rapprochant de l'ennemi. Nous n'avions pour couvert que
le ciel.
26.--Nous nous sommes avancés pour nous opposer à la marche de l'armée
autrichienne sur les bords de la Sambre. Le combat s'est engagé par nos
tirailleurs tirés des compagnies à tour de rôle; l'artillerie les a
secondés du matin au soir avec succès; elle a défait des pelotons de
cavalerie, démonté plusieurs pièces; nos obus ont fait sauter des
caissons, tué beaucoup de soldats et de chevaux. Une partie de nos
soldats criait: «Venez, soldats de l'aigle impériale, vous ne résisterez
pas longtemps à l'ardeur des soldats sans-culottes!»
Notre perte n'a pas été grande dans cette journée; un boulet nous a tué
deux chevaux. Nous avons passé la nuit sous les armes.
27.--Pris position au village de Hantes, sur la Sambre. L'ennemi a fait
une tentative pour passer dans l'endroit où nous étions, mais il n'a pas
réussi.
30.--Quitté notre position pour nous rendre sur les hauteurs de l'abbaye
de Lobbes. Cette abbaye a été brûlée à la retraite des Autrichiens.
Ier _prairial_.--Nous allons attaquer l'ennemi; l'artillerie et les
tirailleurs commencent. Fusillade soutenue de midi à la nuit. Le 2, le
combat s'est engagé de même, mais avec beaucoup plus de succès; l'ennemi
s'est retiré dans ses fortes redoutes près de Grand-Reng, où le feu a
duré jusqu'au soir. Journée sanglante pour les deux partis; nous nous
sommes retirés sur les hauteurs près de Grand-Reng. On a établi les
postes tout près de ceux de l'ennemi.
Nous sommes restés quelques jours dans cette position[14].
5.--On dégarnit notre colonne de cavalerie et d'une partie de
l'infanterie pour les faire passer à la droite qui ne se trouvait pas
assez forte. L'ennemi voit ce mouvement et prépare le combat.
Nous n'avions aucun ordre de prendre les armes le matin. Ordinairement,
c'est le matin que les grands coups se faisaient. Nous étions
tranquilles sous des petits brise-vent que nous avions faits avec des
branches d'arbres; un brouillard très épais empêchait nos avant-postes
de découvrir les mouvements de l'ennemi quand il les a surpris.
Aussitôt, on entend crier de toutes parts: _Aux armes!_ Chacun a couru
se ranger en bataille. Ils étaient déjà dans notre camp, et leur
cavalerie s'avançait à grands pas sur la route de Mons. Il y avait une
pièce de douze et une de huit chargées à mitraille; nos canonniers y ont
mis aussitôt le feu et ont retardé leur marche. Ils étaient beaucoup
plus forts que nous; néanmoins, ils ont été reçus d'une manière
républicaine, mais, malgré notre vigoureuse résistance, nous avons été
obligés de battre en retraite et de repasser la Sambre. Dans notre
colonne, il n'y avait que le régiment de cavalerie n° 22 au moment de la
retraite. Nous avons eu cent hommes hors de combat. Le reste de la
journée s'est passé à tirailler. Passé la nuit à Jeumont; le pont qui
nous a servi se nomme Solre-sur-Sambre.
À l'affaire du 5 prairial, près Grand-Reng, le citoyen Mercier, fusilier
de la compagnie d'Horiot (3e bataillon), natif de Provenchères, district
de Joinville (Haute-Marne), combattit un hussard autrichien. Deux coups
de sabre, sur la tête, et sur le poignet gauche le terrassèrent.
«Rends-toi, coquin! dit le hussard.
--Un lâche le ferait, dit Mercier. Mais moi, non!»
Il se relève, prend son fusil de la main droite, met le canon sur la
saignée du bras gauche, pose le doigt sur la détente et tue le hussard.
Mais les blessures de ce vrai républicain étaient très dangereuses. Il
est mort un mois après.
J'ai vu dans cette affaire des braves républicains couverts de blessures
rassembler toutes leurs forces au moment où ils allaient exhaler le
dernier soupir, s'élancer pour baiser cette cocarde, gage sacré de notre
liberté conquise; je les ai entendus adresser au ciel des voeux ardents
pour le triomphe des armées de la république.
Cailac, un de nos capitaines, eut la jambe fracassée par un boulet, et
mourut au bout de trois semaines, disant: «Ma vie n'est rien; je la
donnerais mille fois pour que la république triomphe.»
Atteint au ventre d'un éclat d'obus, un grenadier du bataillon dit à
ceux qui voulaient lui porter secours: «Laissez moi, mes amis, laissez
moi mourir! Je suis content, j'ai servi ma patrie.» Et il expire.
7.--Dès la pointe du jour, nous nous sommes mis en marche et nous avons
été baraquer au village de Hantes. Comme les vivres avaient tardé, nous
nous sommes mis à battre du blé, aller au moulin et nous avons fait du
pain. Je dirai que tous les habitants de ces villages s'étaient retirés
dans les bois, car les armées leur causaient trop de maux. Il semble que
le ciel veuille augmenter les nôtres; la pluie est tous les jours notre
partage.
8.--Partis de Hantes pour aller camper sur les hauteurs de l'abbaye de
l'Aune.
12.--Sortis de nos positions à huit heures du soir pour aller à l'abbaye
de l'Aune, nous y sommes arrivés à minuit, le même jour. Cette abbaye
était entièrement dévastée et brûlée.
14.--Nous avons passé la Sambre, qui est tout près de là.
15.--La troupe s'est mise en marche et nous avons attaqué dès la pointe
du jour. Combat engagé par une forte canonnade. L'ennemi abandonne ses
positions; nous nous sommes emparés des hauteurs.
16.--Le canon s'est fait entendre de l'armée des Ardennes, qui est sous
les murs de Charleroi.
L'ennemi s'y est porté en forces, avec un renfort de cinquante mille
hommes, et soi-disant l'empereur à leur tête. Ce jour, ils ont débloqué
la ville, nous ont repoussés sur le bord de la Sambre près de l'abbaye
de l'Aune où nous restons trois jours.
19.--Nous sommes partis pour Hantes, où nous arrivons à onze heures du
soir, bien fatigués de marche continuelles[15].
21.--Arrivés à six heures du matin à Thuin, ville d'où on avait chassé
l'ennemi quelques jours avant.
22.--Partis à une heure du matin pour le camp de Baudribut.
24.--Dès la pointe du jour, nous avons passé la Sambre et campé devant
le bourg de Fontaine l'Évêque.
28.--Levée du camp. Nous avons attaqué à une heure du matin pour
favoriser le siège de Charleroi. L'attaque a été vive et s'est engagée
par le feu des tirailleurs. Leur cavalerie, qui ne voyait que des
tirailleurs, a chargé sur eux; ce brouillard l'empêchait de voir les
bataillons qui étaient embusqués derrière les haies. Lorsqu'ils ont vu
que la cavalerie était à une demi-portée de fusil, ils ont fait un feu
de file. Plusieurs tués, quelques prisonniers; le reste a pris la fuite.
Nous avons suivi, nous avons rencontré leur infanterie qui n'a pu
résister à notre ardeur, nous avons fait beaucoup de prisonniers, nous
avons pris deux pièces de canon avec leurs caissons tout attelés.--Après
cette conquête, nous sommes revenus à notre position près de Fontaine
l'Évêque; étant arrivés, nous avons reçu ordre de nous rendre au camp de
Baudribut où était le parc; arrivés à l'entrée de la nuit, nous y sommes
restés quelques jours.
30.--Nous avons levé le camp à deux heures du matin et passé la Sambre
pour la dernière fois à quatre heures. Nous sommes venus nous placer à
la gauche de Fontaine l'Évêque. À midi, l'ennemi s'est avancé sur deux
de nos compagnies qui étaient en avant; il voulait les surprendre. Nos
bataillons, qui ont aperçu la manoeuvre, se sont mis en bataille et se
tenaient prêts à marcher, lorsqu'un éclaireur est venu nous dire qu'ils
battaient en retraite. Sur-le-champ on s'est mis en marche pour les
poursuivre; leur cavalerie d'arrière-garde a voulu nous charger, pour
retarder notre marche, mais elle a été reçue d'une manière républicaine,
une décharge leur a fait bien vite partager la retraite.
2 _messidor_.--Nous avons suivi l'ennemi sans trouver de résistance; ils
nous laissent plusieurs pièces de canons et caissons tout attelés. Notre
cavalerie fait un grand nombre de prisonniers à l'infanterie
autrichienne. La nuit suspend la victoire, mais elle en prépare une
nouvelle en nous laissant faire des contremarches à la faveur de son
obscurité pour se disposer au combat dès la pointe du jour.
7.--L'ennemi s'est montré en force pour débloquer Charleroi, mais nous
avons porté obstacle à son dessein.
Le feu a commencé à quatre heures du matin et a duré une partie de la
journée.
Nuit passée sous les armes à la gauche du camp de Trazegnies.--Partis de
ce camp à trois heures du matin pour aller nous réunir à l'armée de la
Moselle. En marche, on nous a fait rester dans un chemin couvert, devant
un village, pas bien loin de Charleroi. C'est dans cet endroit que nous
avons appris la reddition de la place (du 7 messidor, à onze heures du
matin) avec cinquante mille hommes[16], quatre-vingts bouches à feu et
plusieurs petits magasins. Sortie le même jour, la garnison a déposé
devant nous ses armes; elle a été de suite escortée et conduite en
France. Cette ville a été bombardée sans que nous fassions beaucoup de
retranchements, car elle a été débloquée plusieurs fois.
8.--Nous sommes sortis de notre chemin couvert pour nous opposer au
défilé des colonnes autrichiennes pour nous cerner. Ce jour-là ils
avaient réuni leurs forces de part et d'autre, pour nous donner une
_chasse_, et faire lever le siège de Charleroi qui était rendu; mais ils
n'en étaient pas instruits, car ils avaient si bien jeté leur plan
qu'ils cherchaient à nous prendre entre deux feux. Il n'y avait plus à
balancer; le combat a commencé à huit heures du matin par une forte
canonnade, de toutes parts, avec une rapidité sans égale, comme jamais
on ne l'avait entendu jusqu'alors. Notre courage semblait déjà nous
annoncer la victoire, main hélas! dans un feu si terrible et si
opiniâtre, les munitions ont manqué. Il fallut donc battre en retraite
et nous retirer plus vite que nous n'aurions voulu, rencontrant des
obstacles, des fossés, un village dont les rues étaient si étroites que
la troupe ne savait où passer et se voyait presque au pouvoir de
l'ennemi. La colonne autrichienne s'avançait avec rapidité pour nous
prendre en flanc. Mais nous avons été plus tôt qu'elle au sommet de la
montagne, et nous avons usé le peu de munitions qui nous restaient. Nous
avons retardé leur marche. Je dirai que, en montant cette montagne, il
tombait parmi nous des boulets, obus et balles comme grêle, mais cela a
fait très peu d'effet, quoiqu'ils soient bien près de nous. Nous avons
perdu très peu de monde et, grâce à la reddition de Charleroi, nous
avons battu en retraite sous ses glacis. La retraite de notre colonne,
qui était celle du centre, a été favorable à la défaite de l'ennemi qui
s'est trop aventuré en nous poursuivant, et s'est trouvé pris en flanc.
Il ne s'est retiré qu'avec peine et pertes[17].
Lors du siège de Charleroi, un canonnier du régiment de Suède s'écriait
en mourant: «Cobourg, Cobourg, avec tes nombreux florins, tu n'auras pas
payé une goutte de mon sang; je le verse tout aujourd'hui pour la
République et pour la liberté.»
Tous ceux qui ont perdu la vie dans ce siège n'ont donné, au milieu des
douleurs les plus aiguës, aucun signe de plaintes. Leurs visages étaient
calmes et sereins; leur dernière parole était: Vive la République! C'est
au lit d'honneur qu'il faut voir nos guerriers, pour apprendre la
différence qui existe entre les hommes libres et les esclaves. Les
valets des rois expirent en maudissant la cruelle ambition de leurs
maîtres. Le défenseur de la liberté bénit le coup qui l'a frappé; il
sait que son sang ne coule que pour la liberté, la gloire et pour le
soutien de sa patrie.
À la colonne de gauche et à celle de droite, qui était l'armée de la
Moselle, le canon n'a cessé de ronfler toute la journée. Le combat a été
sanglant comme il n'avait jamais encore paru[18]. Deux fois la colonne
de droite a été repoussée, et deux fois elle a remporté la victoire;
elle leur a pris quinze pièces de canon de tout calibre. La colonne de
gauche a eu le même succès. Des fois, qui croit vaincre est vaincu; avec
leurs grandes forces ils cherchaient à nous bloquer, et ils ont été pris
quand même.
Nous avons perdu quelques braves républicains, mais on pourra juger de
la perte de l'ennemi, toujours grande pour celui qui est obligé de
prendre la fuite. Cette journée a été une des journées victorieuses de
la République, elle portera pour toujours le nom de _bataille de
Fleurus_.
Dans ce jour mémorable du 8 messidor, une infortunée délaissée de son
mari qui avait émigré et n'ayant pas de quoi subsister était, sous des
habits d'homme, avec son frère, à son rang de compagnie. La compagnie
étant dispersée en tirailleurs, les tirailleurs ennemis, qui avaient eu
un moment un peu d'avantage, sont venus charger les nôtres, dans la
mêlée; elle s'est trouvée avec peu de monde environnée d'un grand nombre
d'Autrichiens. Elle s'en est tirée en brûlant la cervelle de celui qui
la tenait, ne cessant de dire que jamais elle ne se rendrait, que sa vie
était sacrifiée à sa patrie. Ces tyrans lui promettaient d'avoir égard à
son sexe et de ne la prendre que comme prisonnière. Cette femme était,
avec son frère, dans le 22e régiment de cavalerie, qui a réparé ce jour
là la faute qu'il avait faite près de Grand-Reng.
Avant la prise de Charleroi, pendant que nous étions à bivouaquer sur
les hauteurs de Fontaine-l'Évêque, l'ennemi ne se croyant pas en force
se contenta de nous envoyer des boulets et des obus. Nous perdîmes
plusieurs hommes, entre autres un tambour du bataillon. Un éclat d'obus
traversa son sac de peau et son côté; il resta mort sur la place; deux
autres soldats furent blessés du même coup. Un hussard Chamborant
passant dans la place, prit la caisse du tambour et s'est mis derrière
un chêne, battant la charge avec le manche de son couteau, ce qui a mis
l'ennemi en fuite.
9.--Nous sommes venus prendre les positions que nous avions auparavant.
12.--Nous avons marché toute la journée pour aller bivouaquer devant la
ville de Binche. Arrivés à onze heures du soir, nous avons passé le
reste de la nuit sous les armes. L'attaque a commencé par une forte
canonnade.
15.--Nous sommes partis pour attaquer l'ennemi en retraite vers Mons. À
huit heures du matin, les tirailleurs se sont avancés au pas de charge
avec deux pièces, ils ont poursuivi les Autrichiens si vivement qu'ils
n'ont pas eu le temps d'entrer dans la ville de Mons. Notre cavalerie
s'est emparée des passages dans les environs de la ville et aussitôt des
bataillons y sont entrés, baïonnette en avant. Dans cette journée on a
fait environ deux cents prisonniers.--Les autres colonnes ont encore
poursuivi pendant deux heures. La nuit a tendu ses voiles[19]; il a
fallu arrêter notre marche. Nous avons passé la nuit sous les murs de
Mons.
16.--La ville rendue, nous avons été prendre position devant le village
nommé Beausoir.
17.--Partis de cette position dès la pointe du jour, croyant trouver les
Autrichiens, mais nous avons fait cinq lieues sans rencontrer personne.
Campé devant Braine-le-Comte, situé sur la route de Mons à Bruxelles.
Nous sommes entrés dans la ville avec les plus vifs applaudissements de
tous les bourgeois qui faisaient entendre les cris: «_Vivent les soldats
républicains français!_»
21.--Nous avons levé le camp pour continuer notre route. Nous sommes
entrés dans la ville de Hal avec les mêmes applaudissements; nous avons
campé en avant de la ville jusqu'au 23. Nous sommes partis dès la pointe
du jour, croyant trouver ceux qui nous menaçaient quelques jours
auparavant. Notre avant-garde suffisait pour les faire disparaître.
23.--Nous sommes entrés dans la ville de Bruxelles, de même avec les
plus vifs applaudissements de tous les bourgeois: «Vive les soldats
républicains!» Comme nous étions à la tête de la colonne, nous sommes
restés à la place, sous les armes, pendant que la colonne a défilé. Cela
a duré toute la nuit.
24.--Le reste de la colonne a passé. De suite, on a fait entrer les
troupes dans les casernes, mais la moitié restait toujours sous les
armes. Notre bataillon était au quartier du Vieux Marché; et les deux
autres bataillons étaient dans de grosses maisons bourgeoises. Il y
avait avec nous le régiment de Suède et le bataillon du Haut-Rhin. Nous
étions sans aucune fourniture[20].
30.--Nous sommes partis à une heure du matin. Nous avons été camper
devant Louvain. J'étais parti trois jours auparavant avec un piquet de
vingt-cinq hommes pour escorter des bateaux que nous avons été chercher
à Villebruck, sur le canal qui vient à Bruxelles. Nous avons été bien
reçus dans cet endroit qui est à cinq lieues. Nous sommes arrivés le 30
avec ces bateaux chargés de foin et d'avoine pour les magasins de
Bruxelles, et j'ai rejoint, avec mon piquet, la demi-brigade qui était
campée devant la ville de Louvain.
Ier _thermidor_.--Partis dès la pointe du jour, nous sommes venus nous
placer devant la ville de Tirlemont, où nous avons trouvé notre ennemi,
nous l'avons attaqué sans plus de cérémonie et nous l'avons poursuivi à
deux lieues. Nous sommes revenus à notre position.
7.--Partis au jour, nous sommes allés nous placer devant la ville de
Saint-Tron.
9.--Nous avons fait un mouvement, nous avons été camper dans une grande
plaine assez près de Tirlemont, où nous entendons ronfler le canon de
notre avant-garde, qui ne laisse pas à l'armée autrichienne le temps de
se rallier.
16.--Partis de ce camp, nous sommes venus au camp de Berlingen.
29.--Nous avons fait un mouvement d'un quart de lieue à l'entrée de la
nuit. Nous avons traversé un village qui séparait notre camp du camp de
Looz.
Toutes ces plaines où nous étions campés étaient retranchées du côté de
l'ennemi par de fortes redoutes.
Ier _fructidor_.--C'est dans ce camp que nous avons été amalgamés avec
le régiment de Beauce et un bataillon du Haut-Rhin[21]. Les officiers et
sous-officiers se sont assemblés; on a fait la fête pendant deux jours,
on a bu le vin d'alliance, on s'est juré de même que la fraternité
régnerait entre nous jusqu'à la mort; et comme on servait la même
patrie, on s'est promis de vivre toujours en paix comme des frères et de
vrais soutiens de la République française. Le numéro que cette
demi-brigade a eu dans ce moment était 127; elle a été commandée en
premier-lieu par le général de brigade Richard et le général de division
Poncet.
Dans ce camp, nous avons appris la reddition de Valenciennes. On a
trouvé dans cette place 227 bouches à feu et quantité de poudre et
autres magasins bien approvisionnés, plus qu'on n'en avait trouvé
lorsqu'ils avaient été livrés.
14 _fructidor_.--Nous sommes partis à deux heures du matin: nous avons
été camper dans la plaine de Maëstricht, et nous en étions encore à
trois lieues en seconde ligne. La paille a été délivrée à toute la
colonne.
On nous a annoncé la reprise de Condé; on a trouvé dans cette place
1,600 prisonniers, 130 bouches à feu, des munitions de bouche pour six
mois, 6,000 paquets de cartouches, un très grand magasin de poudre à
canon, 6,000 bombes, 6,000 boulets, et cette place en bon état de
défense.
Le même jour, a passé dans notre camp un colonel anglais avec toute son
escorte et trente chevaux, qui avaient été pris aux environs de
Maëstricht par notre avant-garde.
C'est dans ce même camp que nous avons fait la réjouissance de la
reddition de toutes nos villes que les Impériaux nous avaient ravies: le
Quesnoi, Landrecies, Valenciennes, Condé.
Voici la manière dont la réjouissance s'est faite dans l'armée de Sambre
et Meuse. La fête a été annoncée à six heures du matin par trois coups
de canon des pièces de position qui se sont trouvées dans chaque
division. À sept heures et demie, les mêmes pièces ont répété la même
chose. La musique de chaque demi-brigade était placée sur le front de
bandière, où elle jouait différents airs patriotiques pendant toute la
cérémonie. À huit heures et demie un feu de bataillon a été exécuté dans
chaque division en commençant à la droite d'icelle. Ce feu fini, le
général de brigade a passé devant chaque bataillon en criant: _Vive la
République!_ Nous nous sommes unis à sa voix. La distribution de
l'eau-de-vie a été donnée à toute la troupe. L'ordre a été donné que
chacun rentre dans ses baraques. Ce n'était pas sans en avoir besoin,
car depuis minuit nous étions sous les armes.
Ier _vendémiaire, an_ III.--Nous sommes partis du camp, dont c'était la
première fête _sans culottine_, pour nous rapprocher de Maëstricht, et
nous joindre à notre avant-garde qui était sous ses murs et s'était
vaillamment battue.
La ville de Maëstricht a été bloquée et cernée entièrement. Nous y
sommes restés quelques jours, et de là nous nous sommes mis en marche.
Nous avons passé la Meuse, au-dessus de Maëstricht sur des pontons pour
rejoindre notre avant-garde, et aller à la poursuite des Autrichiens. Il
est resté une partie de notre armée pour contenir la garnison de
Maëstricht en attendant que nous ayons repoussé l'armée autrichienne au
delà du Rhin. Nous avons marché plusieurs jours sans rencontrer aucun
vestige de l'armée autrichienne.
Arrivés à une forte rivière nommée la Roër, c'est là qu'ils espéraient
remporter la victoire et nous empêcher de passer. Ils étaient bien
retranchés dans les endroits où on aurait pu passer. Malgré plusieurs
obstacles qui se trouvaient devant cette rivière, nous n'avons pas
hésité un seul moment pour attaquer.
La bataille a été sanglante aux deux partis, et a duré depuis le matin
jusqu'au soir; à la nuit, on a fait abandonner la rivière à l'ennemi.
Nous avons eu dans ce jour plusieurs centaines d'hommes de blessés. Nos
pièces de position, au nombre de quarante, étaient aux environs de la
rivière et n'ont décessé de jouer; la fusillade a fait de même. L'ennemi
a répondu au feu d'enfer que faisaient les républicains. Le soir,
lorsque le feu a cessé, nous nous sommes retirés un peu en arrière, dans
la plaine qui touche la rivière, pour passer la nuit.
Nous les avons vus qui faisaient de grands feux, car ils brûlaient leurs
baraques; nous avons jugé par-là qu'ils allaient prendre la fuite.
C'était réel: vers minuit, ils se sont mis en marche.
On a travaillé toute la nuit à faire des ponts avec des voitures, des
chariots attachés avec des gros arbres, qui étaient sur le bord de la
rivière; on a mis des planches sur ces constructions et le matin, à la
pointe du jour, nous avons passé au milieu de leurs retranchements, qui
étaient remplis de cuisses, bras et corps entiers qu'ils avaient laissés
sans les enterrer. Plusieurs pauvres blessés criaient miséricorde; on
les a portés de suite à l'ambulance avec les nôtres.
Notre colonne de droite avait passé la rivière avant nous. Nous avons
été plusieurs jours pour arriver au Rhin, mais aucun Autrichien ne s'est
trouvé devant nous. Le soir du passage de la rivière, le général de
brigade Richard nous a annoncé la prise de Juliers avec vingt-quatre
pièces de 27 en bronze. Depuis cette époque, nous n'avons plus vu
d'Autrichiens que sur l'autre rive du Rhin, près de Düsseldorf[22].
Notre dernier camp a été dans la plaine près de la ville de Neus. Voilà
la manière dont nous avons fait la conduite à l'armée autrichienne avec
les honneurs de la guerre, à grands coups de canon.
Notre voyage ne nous a pas été bien favorable: une pluie continuelle et
froide, un vent qui nous glaçait les sens, et point d'autre couverture
que le ciel.
Notre ennemi est de l'autre côté du Rhin, tranquille, et nous, mous
allons retourner sur nos pas pour aller faire le siège de
Maëstricht[23].
Arrivés devant cette ville, on s'est tout de suite occupé à faire les
travaux; on a fait des redoutes pour soutenir et répondre aux sorties
qu'ils pourraient faire pendant qu'on ouvrirait les boyaux: on
travaillait à ces ouvrages nuit et jour.
Malgré leur mitraille, nous avons ouvert les boyaux à une portée de
pistolet de leur bastion. Nous y avons été, pour notre tour, cinq fois
pour les ouvrir. On n'a pas perdu tant de monde que l'on croyait pour
faire le siège d'une ville si forte. Notre commandant de bataillon a été
blessé d'un éclat de grenade, et plusieurs officiers et soldats.
Tous les jours, les ouvrages se multipliaient, et nous rendions par ce
moyen l'asile des assiégés plus étroit. Les jardiniers de la ville
avaient planté beaucoup de légumes d'hiver dans leurs jardins; mais
c'est nous qui en avons fait la récolte. Tous les matins, ils se
trouvaient enfermés plus étroitement; s'il n'y avait pas eu des fossés,
nous aurions été les prendre dans leurs palissades.
Les ouvrages allaient être achevés; on a commencé à bombarder la ville
le 12 brumaire; cela a duré trois jours. Le 14, la ville de Maëstricht
s'est rendue, à deux heures du matin. Un des officiers supérieurs de la
ville est venu sur les bastions et a demandé le général qui commandait
en chef le siège, pour capituler[24]. Pendant qu'on est allé le
chercher, les canonnières et les bombardières redoublaient le feu
jusqu'au moment où ils ont reçu l'ordre du général de le cesser. Au
moment où il a demandé à capituler, le feu était dans un magasin
d'huile, de lard, de farine, etc. À la pointe du jour, on voyait tous
les bourgeois sur les remparts et plusieurs nous apportaient des
bouteilles d'eau-de-vie.
Nous avons tenu Maëstricht bloquée pendant quarante-quatre jours.
Pendant ce blocus, les assiégés nous ont envoyé quarante-cinq mille
boulets, trente-quatre mille tant bombes qu'obus, quatorze mille
grenades. Ils nous envoyaient toutes ces pommes dans nos travaux, sans
que cela fasse beaucoup d'effet.
Le feu cessé, on a été trois jours pour arranger la capitulation. La
garnison est sortie de la ville le 17 brumaire; entre dix et onze heures
du matin, les troupes impériales sont sorties par la porte d'Allemagne,
et ont passé la Meuse au milieu des assiégeants, qui formaient la haie
de chaque côté de la route où ils devaient passer. Ils sont sortis avec
les honneurs de la guerre: tambour battant, mèche allumée et enseigne
déployée. Lorsqu'ils ont été presqu'à la fin de la colonne, ils ont
déposé leurs armes devant nous; la cavalerie et l'infanterie ont emporté
leurs sabres. Il y avait de la troupe toute prête pour les conduire au
delà du camp.
La troupe hollandaise est sortie le même jour, mais un peu plus tard,
car il fallait le temps à la colonne française de venir se placer en
haie sur la route par laquelle ils devaient passer, qui était d'une
extrémité de la ville à l'autre. Ils sont sortis de même avec les
honneurs de la guerre comme la troupe autrichienne. Ils ont été
reconduits dans leur pays par nos chasseurs à cheval, ils ont conservé
leurs sabres comme la troupe impériale. Les officiers composant la
garnison de Maëstricht ont emmené leurs chevaux et tout leur bagage.
La Ville de Maëstricht est très forte; elle a un fort qui la commande et
qui la défend. La Meuse flotte contre ses murs, et donne de l'eau dans
ses fosses; elle a aussi des forts qui sont construits dans le milieu de
la Meuse, qui défend son approche du côté de l'Allemagne. Il y a dans
les environs de grandes plaines très fertiles en blés, orge, avoine,
pommes de terre, etc.; elle est frontière de la Hollande.
C'était le général Kléber qui commandait le siège en chef; nous étions
du côté gauche de la ville, sous les ordres du général Duhesme.
18 _brumaire_.--Nous sommes partis des alentours de Maëstricht pour
aller sur les bords du Rhin.
20.--Nous avons passé dans la ville de Juliers, jolie petite ville très
fortifiée; les maisons d'une assez belle construction, les rues très
larges. Il y a aussi de très belles plaines très fertiles en blés et en
toute sorte de grains; on y boit aussi de bonne bière, on y récolte
aussi de très bons fruits. Cette ville est la capitale du duché de son
nom.
22.--Nous sommes arrivés à Cologne; nous y avons campé en arrivant.
29.--Nous sommes sortis de ce camp pour aller cantonner sur le bord du
Rhin au village nommé Langel. Nos postes étaient placés sur le bord du
Rhin; nous étions une compagnie par ferme, très serrés à cause de la
grande quantité de troupes qui étaient dans les environs. J'ai été voir
la ville de Cologne; elle est très grande, bien peuplée, les rues
larges; il y a une quantité de clochers. J'ai remarqué que sur une tour
très haute, il y avait une grue peinte en vert. Le Rhin flotte contre
les murs, et fait une partie de leur commerce. La ville n'est point
fortifiée, elle est entourée d'un simple mur très haut. C'était là que
l'électeur faisait sa résidence.
12 _frimaire_.--Sortis de Hangel pour passer à la droite de la Logne.
Suivant les bords du Rhin à une demi-lieue de la Logne, nous cantonnons
au village nommé Nille?
Nous avons reçu des ordres pour nous rendre à Bonn, soi-disant pour
passer le reste de l'hiver; nous sommes partis le 13; lorsque nous avons
été près des murs de ladite ville, nous avons reçu des ordres pour aller
cantonner dans les villages à une lieue et demie à la droite de Bonn.
Nous sommes arrivés dans ces cantonnements le 17, dans un village nommé
Melheim, situé sur le Rhin. Notre état-major est resté dans ce village;
notre compagnie a été détachée à une demi-lieue en arrière à un village
nommé Lanesdorf, situé auprès de grosses montagnes; nous montions tout
de même la garde sur le Rhin.
Quel froid nous avons enduré étant de garde dans ces endroits!
Des sentinelles sont mortes en faction; cependant on les relevait toutes
les demi-heures. Le Rhin était tout en glace; pendant vingt-quatre
heures, on était obligés de jeûner, car nos vivres étaient gelés, durs
comme de la pierre. Je ne veux pas peindre les maux que nous avons
soufferts dans ces différentes occasions; ils seraient faits pour
attendrir un coeur de roche. Que l'on se souvienne de la rigueur des
froids des différents hivers, de la rareté des vivres et du vêtement;
cela suffira pour dire que nous avons été malheureux.
17 _nivôse_.--Sortis de ce cantonnement pour aller au village nommé
Keising, à une demi-lieue de Bonn. Étant dans ce village, je suis allé
voir la ville de Bonn; je dirai qu'elle est très belle: des rues larges
et bien propres, des maisons d'une belle construction, très éclairées,
de belles places bien grandes, un superbe château à l'entrée de la
ville, situé au midi et appartenant à l'électeur. Le Rhin flotte contre
ses murs: elle n'est fermée que par des petits remparts, très bien
construits. Dans les environs de la ville, il y a de belles avenues de
marronniers et de tilleuls, environnées de belles plaines.
Étant au village de Keising, nous avons fait l'anniversaire de la mort
de Capet. Cela a eu lieu le 2 pluviôse, à dix heures du matin. Le
bataillon étant rassemblé, on a fait trois décharges et les pièces
d'artillerie en ont fait de même. Cela s'est fait dans l'armée de
Sambre-et-Meuse, dans nos cantonnements sur le bord du Rhin.
Nous sommes partis de Keising le 5 pluviôse 1795 (vieux style). Journée
odieuse et fatigante pour aller à Aix-la-Chapelle. Au moment où nous
nous sommes mis en route, il tombait de la pluie; il y avait longtemps
qu'il faisait de fortes gelées; ce jour-là il paraissait faire un dégel
universel. Jamais Français et autres n'ont vu une pareille journée, elle
a duré vingt-quatre heures. Toute la troupe était fatiguée. On enfonçait
dans la terre jusqu'aux genoux, on faisait trois ou quatre pas, et il
fallait s'arrêter pour reprendre haleine; aussi plusieurs soldats y ont
perdu la vie, et même les chevaux, avec rien sur leur dos, avaient bien
de la peine à s'en tirer. Ce n'était pas cependant dans des marais,
c'était dans des champs de gravier; on aurait préféré marcher dans l'eau
jusqu'aux reins, plutôt que dans de pareils chemins; mais il n'y avait
pas de choix; il fallait que la route se fasse.
Nous avons été dans cette triste situation depuis le matin jusqu'au soir
à la nuit. Étant arrivés à une petite ville nommée Bruhl, toute la
demi-brigade n'y a pu loger. Il était nuit: il nous a fallu aller loger
à une demi-lieue de Bruhl, dans un village. Pour faire cette demi-lieue,
nous avons été deux heures; en arrivant, les billets de logement nous
ont été distribués, mais on a eu bien de la peine à les trouver, par
rapport à la nuit.
Le lendemain, la route était plus favorable, la gelée avait remplacé le
dégel, la nuit avait raffermi la route, et le matin il tombait de la
neige qui a duré jusqu'à midi. Nous sommes partis de nos logements à
sept heures du matin vers Aix-la-Chapelle. Nous avons logé en y allant à
Norwenig, à Duren, à Eschviller. À Aix-la-Chapelle, nous avons logé chez
le bourgeois. Nous y sommes restés un mois pendant lequel les officiers
et sous-officiers ont été plusieurs fois chez le général de division
Poucet pour apprendre la théorie.
L'armée de Sambre et Meuse passait alors pour être si peu disciplinée,
parmi les Français, que l'on croyait que les généraux n'osaient livrer
aucun combat faute de discipline et de subordination. Le tout venait de
la part des ennemis de la liberté, qui cherchaient à mettre le désordre
parmi nos troupes, en faisant naître l'idée que le droit de la guerre
était de piller tout pays conquis.
Mais le Français a su se comporter plus vaillamment, car c'est la
discipline qui a fait tous nos succès, et qui a excité l'admiration de
toute l'Europe. Voilà pourquoi les ennemis de la République voulaient
nous entraîner au pillage; les perfides savaient bien qu'une armée sans
discipline est une armée vaincue; ils savaient par eux-mêmes que des
brigands ne sont jamais qu'une troupe de lâches. Nous avons démenti
cette calomnie par notre conduite; l'amour de l'ordre et de la
discipline, le respect pour les personnes et les propriétés,
distingueront toujours l'armée de Sambre et Meuse.
Voici un discours du représentant du peuple Gillet aux habitants
d'Aix-la-Chapelle, qui prouve la générosité des Français:
«Habitants d'Aix-la-Chapelle,
»Des actes de cruauté ont été commis dans votre ville envers des
soldats français lors de la retraite de l'armée au mois de mars
1793: des soldats malades et blessés ont été jetés par les fenêtres
dans la rue; d'autres ont été fusillés par des bourgeois qui se
tenaient cachés dans leurs maisons. Nous n'userons point des droits
que pourraient nous donner de justes représailles.
«Si les ennemis de la France se sont couverts de tous les crimes,
le Français s'honorera toujours d'être généreux. Mais le sang de
nos frères cruellement massacrés demande vengeance. Sans doute ces
actes de barbarie ont été désavoués par la majorité des citoyens,
et ne peuvent être l'ouvrage que d'un petit nombre. Nous demandons
que les coupables nous soient livrés dans les vingt-quatre heures;
vous nous devez cette justice, vous la devez à vous-mêmes sous
peine d'être réputés complices des plus atroces forfaits.