CHOUKRI PACHA ARBORE LE DRAPEAU BLANC

La brigade que commandait le colonel Khardjief, composée des 10e et 23e

régiments, se rua, hurlante, sur Aïdjiolou, le plus facilement abordable

des trois points, et, en tailladant à la baïonnette, là où les obus ne

l'avaient pas suffisamment entamée, la trame savante des fils barbelés,

submergea de sa trombe le malheureux fort. Mais quelle hécatombe parmi

ces braves qu'attendaient encore, dans leurs tranchées, les fantassins

du Croissant, avec leurs fusils et leurs mitrailleuses!... De monstrueux

tumulus attestent les trésors d'héroïsme qui furent dépensés là. Même

Aïdjiolou tombé, il fallut emporter encore de vive force, dans les mêmes

conditions, et Aïvas-Baba et Tash-Tabia.

[Illustration: On décore dans son cercueil un des soldats qui se sont

sacrifiés pour couper les fils de fer devant Aïdjiolou.--_Droits

réservés._]

J'ai eu la bonne fortune de rencontrer, en cours de route, le colonel

Khardjief, et de recueillir de sa bouche le récit atroce et magnifique

de ce glorieux fait de guerre. Ce fut une brève et frénétique trouée,

qu'aucune plume ne saurait décrire, qu'aucun pinceau ne saurait peindre

avec des couleurs assez violentes, et je serais, pour ma part, incapable

d'exprimer avec des mots la sensation qui m'étreignait, tandis que cet

homme au masque débonnaire, l'oeil un peu triste, las, comme chargé de

trop de visions tragiques, contait ces choses d'une voix grave et sans

accent. Entre tant de détails poignants, j'ai retenu pourtant celui-ci,

qui donne une idée du courage, de la foi, on peut bien dire, qui animait

ses soldats: dans l'attaque préparatoire, les deux batteries du Creusot,

à tir rapide, dont disposait le colonel, avaient été démontées de leurs

chevaux, abattus l'un après l'autre. Alors des hommes s'étaient attelés

aux pièces et sous le feu décimant du fort les avaient conduites en

position.

Les pertes de la brigade avaient été effroyables: 310 tués, 2.000

blessés. Nul autre régiment ne fut éprouvé à l'égal de ces deux-là, 23e

et 10e. Mais on retrouva sur place 2.000 cadavres turcs.

La soudaineté, la violence de cette attaque en avaient assuré le succès.

Aïvas-Baba aux mains des Bulgares, c'était la ville grande ouverte

devant eux; des positions qu'ils venaient de conquérir, ils prenaient en

enfilade tous les forts du front est, et ils avaient toute facilité, là

encore, de retourner contre l'ennemi les pièces abandonnées. Pourtant,

dans leur retraite, les Turcs avaient réussi à emmener trois gros canons

de 120. Ils les mirent en batterie au bord de la route de Kirk-Kilissé,

à l'endroit où elle entre en ville en tranchée, et, de là, continuèrent

de lutter, dans un effort fou, désespéré: j'ai vu encore ces trois

canons braqués vers Aïvas-Baba, leurs roues tailladées, à la dernière

heure, de coups de hache ou de coups de sabre, afin de les rendre

inutilisables. Cependant, poursuivant sa course à travers champs, avec

une petite avant-garde, un officier du 23e, le lieutenant Neykof,

arrivait jusqu'en ville, où il pénétrait le premier, annonçant aux uns

le désastre, aux autres la victoire.

Les derniers forts du front est tombèrent avec une telle rapidité qu'à

peine on arrivait à signaler leurs redditions par téléphone,--le

merveilleux instrument qui avait rendu, en ces deux jours, au général

Vasof les plus insignes services et qui avait été, entre ses mains, un

infaillible instrument de commandement et de victoire.

[Illustration: Les téléphonistes du général Vasof.--_Droits réservés._]

[Illustration: Trois canons d'Aïvas-Baba emmenés par les Turcs en

retraite jusqu'aux portes d'Andrinople et mis en batterie sur la route

de Kirk-Kilissé pour tirer sur les forts tombés aux mains des

Bulgares.--C'est là que, le 26 mars, Choukri pacha se rendit au général

Ivanof.--_Droits de reproduction réservés._]

[Illustration: Une tranchée, devant le fort d'Aïvas-Baba, remplie de

corps de soldats turcs.]

[Illustration: L'HÉCATOMBE DES DÉFENSEURS D'ANDRINOPLE.--Servants d'une

pièce d'artillerie de forteresse tués à leur poste, à Aïvas-Baba. On

remarquera que la pièce n'est protégée par aucun cuirassement, mais par

un simple épaulement de terre avec revêtement de sacs de sable. _Droits

de reproduction réservés._]

Pareillement, la seconde ligne s'écroula, pour ainsi dire: toutes les

positions vraiment fortes étaient à l'avant. Mais c'était en vain que

l'on guettait à l'un des minarets de la mosquée du Sultan Sélim, temple

très vénéré des Musulmans, le drapeau blanc qui annonçait que les

vaincus se résignaient. Dix fois des yeux hallucinés par la fièvre le

crurent apercevoir. Il n'apparut qu'à 9 heures du matin, au sommet d'un

des pylônes du télégraphe sans fil de Hadirlik-Tabia, d'où l'indomptable

Choukri pacha, enfin réduit, avait jusqu'au bout dirigé la résistance.

Les troupes du roi Ferdinand déjà étaient près de franchir le seuil

d'Andrinople. Mais, jusqu'après midi encore, tels forts auxquels n'était

point parvenu l'ordre de cesser le feu continuèrent de tirailler, vers

l'ouest. L'écho du dernier grondement ne s'éteignit qu'à une heure.

Le compte rendu qu'a publié de ce victorieux assaut l'état-major bulgare

est sobre de détails sur ce qui se passa dans les autres secteurs. Mais

il est évident que toutes les forces qui participèrent à ce siège

admirable, et qui supportèrent d'un coeur si stoïque les souffrances de

ce rude hiver, que Serbes comme Bulgares concoururent avec élan à une

opération qui allait mettre un terme à leur impatience et dont le succès

même dépendait de l'unité de leur action. Le rapport officiel, dans sa

concision toute militaire, mentionne pourtant l'offensive hardie du 55e

d'infanterie bulgare et de sa batterie, l'énergie de l'attaque que

menèrent au sud, contre Marach et Doudjaros, les 31e, 53e, 54e et 57e et

leurs amis serbes de la division du Danube, et aussi l'action des Serbes

contre Papas Tepe.

[Illustration: Choukri pacha.--_Phot. Grigor Vassilef._]

Cette chère victoire jetait aux mains de l'armée bulgare plus de 50.000

prisonniers, dont 14 généraux, 2.000 officiers, 16 drapeaux, près de 600

pièces de canon, 100.000 fusils et une profusion inouïe de munitions,

cartouches, obus, shrapnells. Elle lui avait coûté 12.000 hommes hors de

combat, dont 2.500 morts: dans son abnégation, sa soif de sacrifice à la

patrie, elle s'estimait quitte à bon compte.

L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913 · 第 16 / 39 题