Tout prêt, le lundi 24 mars, à une heure après midi, le général Ivanof,
qui avait installé son quartier à Kara-Iousouf, donna le signal de
l'action décisive, du bombardement général. La canonnade reprit avec une
fureur accrue; obus et shrapnells, plus nombreux que jamais,
recommencèrent à vriller l'espace. Ils sifflèrent tant que dura le jour;
puis, vers huit heures, la nuit close, le silence se fit. On sembla,
d'un côté et de l'autre, se recueillir. Cependant les Bulgares ne
demeuraient pas inactifs.
[Illustration: Fantassins bulgares tués en plein assaut et retombés dans
le fossé en avant de la position, à Aïvas-Baba, _Phot. de M. Luigi
Barzini, envoyé spécial du_ Corriere della Sera.]
[Illustration: LES CONQUÉRANTS ET LEUR CONQUÊTE.--Groupe de cavaliers
bulgares se silhouettant sur le panorama d'Andrinople, que domine la
mosquée aux quatre minarets du sultan Sélim.]
[Illustration: Ceux qui sont tombés à l'assaut du fort d'Aïdjiolou.]
[Illustration: Un prêtre bulgare bénit les morts des 10e et 23e
régiments qu'on va ensevelir. _Droits de reproduction réservés._]
[Illustration: Un cheval pris dans les terribles réseaux de fils de fer
des positions turques, comme une mouche dans une toile
d'araignée._--Droits réservés_.]
Le commandant en chef s'était donné comme premier objectif d'enlever
Maslak (ou Mal-Tepe), où était établi un groupe défensif puissant,
position extrême à l'orient de la ville, en avant du village de
Misoubelli. A la faveur de cette sorte de trêve, et protégée par les
ténèbres, l'infanterie traversa dans la nuit le petit cours d'eau qui
lèche le pied des collines de Mal-Tepe et, en rampant, pour ainsi dire,
arriva vers 1 h. 1/2 du matin, sans que l'alerte eût été donnée, jusqu'à
400 mètres environ du but où les canons armés tendaient leurs gueules.
Là, tapie, elle attendit. Puis, à la première lueur de l'aube, elle se
rua, d'un élan fou, à la baïonnette: «Na noche!» Les Turcs, surpris,
abandonnèrent la place sans presque un simulacre de résistance--ceux du
moins qui eurent le temps de s'enfuir, car on fit un bon nombre de
prisonniers--laissant sur place leur artillerie, leurs mitrailleuses,
aussitôt retournées contre eux, pour les hacher dans leur fuite, puis
pour attaquer les forts de la grande ligne.
[Illustration: Pièces de campagne turques démontées et abandonnées: au
premier plan, trous d'obus dans le sol.--_Droits réservés._]
Car le combat repris dès le début du jour, sur tout le périmètre, en se
précisant, toutefois, vers le point vulnérable où l'on avait résolu de
faire la trouée. Alors que la veille, pour masquer ses desseins, par une
ruse qui apparaît quasi puérile, quand on y songe, mais qui devait
pourtant réussir à souhait, le général Ivanof faisant cribler d'un feu
intense toute la ligne des forts, semblait ménager l'angle nord-est,
comme s'il eût dédaigné d'accabler ce point faible, le second et suprême
jour, au contraire, il fit donner à fond contre Aïvas-Baba et ses deux
voisins, Tash-Tabia et Aïdjiolou-Tabia, la redoutable artillerie qu'il
avait accumulée contre eux. Perpendiculairement aux deux faces du
triangle que dessinent, à 30 ou 40 mètres au-dessus de la plaine, ces
trois forts, les feux des 100 canons se croisèrent contre le «saillant»,
déversant sur cet infortuné coin de terre et ceux qui le défendaient un
déluge de fer et de flamme. Tandis que les batteries de l'est criblaient
la pointe orientale de la colline et, intérieurement au périmètre,
l'arrière de la face nord de la position, celles du nord opéraient avec
une violence égale sur la face nord du mamelon et sur l'arrière de la
tranchée est. Quel ne dut pas être l'affolement des malheureux
canonnière turcs, bloqués entre ces deux trombes de projectiles! et
quelles angoissantes heures ils durent vivre, avant de succomber pour la
plupart! Ce fut vraiment, avant la mort, une sensation d'enfer.
[Illustration: Le colonel Khardjief, commandant les 10e et 23e
régiments, qui ont pris Aïvas-Baba et Aïdjiolou.--_Droits réservés._]
Au delà encore de la position ainsi directement attaquée, l'artillerie
couvrait de ses obus et de ses shrapnells la plaine dévalante, au delà
du village d'Arnaut-keui, enserré entre les trois ouvrages, afin
d'éviter même à des secours toute possibilité d'arriver. D'ailleurs,
comment l'eussent-ils pu tenter, à travers ce pays sans routes, sans
chemins, sillonné à peine de quelques sentiers, si mal préparé pour une
défense sérieuse?
Les Ottomans, du moins, sauvèrent l'honneur et tombèrent ici
héroïquement. 11 faut avoir entendu décrire, par les premiers arrivés
sur le lieu de ce désastre sans égal, Ludovic Naudeau, Luigi Barzini, le
spectacle qu'offraient, au lendemain de l'assaut, ces tranchées comblées
de lamentables dépouilles mutilées, pour s'imaginer ce que dut être ce
duel farouche.
Les artilleurs du «saillant», qui avaient d'abord tiré sur l'infanterie
ennemie, traversant la plaine sous la protection de ses pièces de
campagne, durent bien vite, pour se défendre eux-mêmes, se retourner
contre les batteries qui les assaillaient avec cette frénésie.
Ils luttèrent jusqu'au soir, lentement décimés. Puis leur feu diminua,
les servants, peu à peu, manquant aux pièces. A 5 h. 1/2, au déclin de
cette journée d'épouvante--c'était le mardi 25 mars--ils ne répondaient
plus que faiblement, un coup parti de temps à autre sous l'effort
désespéré de quelque bras roidi comme dans un spasme, que n'avaient pu
annihiler ni la mort ni la folie. A la nuit, c'en était fait de toute
résistance.
Alors, les assaillants, pour l'attaque finale, se massèrent au pied même
de la colline, tandis que leur artillerie continuait de cribler,
d'accabler le «saillant». Dans la nuit, commença l'escalade, l'assaut
irrésistible.