Sur les dernières heures de la résistance, sur les dissensions qui se
seraient produites, touchant l'opportunité d'une reddition, déjà avant
l'assaut du 27 mars, entre le commandement militaire, tout-puissant, et
les autorités civiles, nous n'avons que des données vagues et souvent
contradictoires: les Ottomans ont la sagesse et le bon goût de se
refuser à toutes confidences, et l'histoire de la défense d'Andrinople
reste à écrire.
De même, diverses versions ont circulé touchant les conditions dans
lesquelles Choukri pacha se rendit au général Ivanof: la photographie
que nous reproduisons ici, document précieux, émouvant, représente la
première entrevue entre l'héroïque vaincu et le général victorieux,
montre dans sa simplicité ce dernier épisode du drame.
Que Choukri pacha, établi, je l'ai dit plus haut, dans le fort de
Hadirlik, ait songé à se remettre aux mains du général Stepanovitch,
dont le quartier général était le plus rapproché du sien, c'est assez
vraisemblable. Mais seul le commandant en chef de l'armée alliée qui
venait de prendre Andrinople avait qualité pour recevoir ce prisonnier
illustre.
[Illustration: Choukri pacha se rend au général Ivanof, sur la route de
Kirk-Kilissé. _Phot. Grigor Vassilef.--Droits réservés._]
Il lui fit donner rendez-vous à l'entrée même de la ville, sur la route
de Kirk-Kilissé, où les premiers régiments triomphants venaient de
passer, bannière en tête. Sur les accotements demeuraient encore en
batterie les trois canons de 120 braqués sur Aïvas-Baba, après la prise
de ce fort par les soldats du 10e et du 23e régiment. Le commandant en
chef de la seconde armée bulgare attendit là un moment, entouré de son
état-major.
Enfin, Choukri pacha arriva, impassible, impénétrable, sa figure
basanée, plus sombre d'être frangée d'une barbe d'argent. Il était sans
armes.
L'entrevue fut brève, courtoise de la part du général Ivanof, mais sans
cordialité, certes. Les deux adversaires de la veille s'exprimèrent en
quelques mots concis leur mutuelle estime, leur admiration, peut-être.
Ils ne pouvaient aller plus loin.
Le lendemain, le colonel Markolef, chargé de conduire à Sofia Choukri
pacha, arrivait avec lui, en voiture, à la gare de Mustapha. La cour, le
quai, étaient remplis de soldats bulgares, de blessés qu'on évacuait, et
qui avaient versé leur sang pour conquérir Andrinople.
Une rumeur de colère gronda dans les rangs pressés de ces hommes, chez
qui s'assoupissait à peine la fièvre de la bataille; une rafale de cris,
d'exécration, s'éleva, déferla, sous laquelle se courba le front de
l'impavide héros. Et l'on vit des larmes couler sur ses joues bronzées.
L'homme farouche était entamé. Cette réprobation, dont il venait tout à
coup de se sentir environné, avait fondu le triple airain qui l'avait
protégé de la défaillance, au cours de la longue et magnifique lutte
qu'il avait soutenue six mois durant. Il fallut presque le hisser dans
son wagon. Et, écroulé dans un coin du coupé qui l'emmenait, captif,
vers la capitale ennemie, Choukri pacha pleura, gémit jusqu'au bout du
trajet: c'était la tragique rançon de combien d'autres larmes et de
quelles sanglantes rosées, dont la terre se sèche à peine?