LES PRÉPARATIFS DE L'ASSAUT

L'opération finale qui a décidé du sort d'Andrinople m'est apparue comme

très intelligemment conçue, très habilement préparée, très vaillamment

conduite,--et comme très simple aussi; mais la simplicité est sans

doute, dans l'art de la guerre comme dans tous les autres arts,

l'attribut même de la perfection.

Depuis six mois bientôt qu'ils investissaient la place, les Bulgares

devaient être admirablement avertis de sa situation et connaître ses

endroits vulnérables. La précision avec laquelle fut donné l'assaut

atteste l'exactitude de leurs informations: ils portèrent à coup sûr

leur effort sur le point faible de la ligne de défense.

[Illustration: Schéma de la répartition des troupes attaquant et

défendant Andrinople, à la veille de l'attaque décisive. Avec

l'artillerie de forteresse (11.000 hommes) et la cavalerie (2.000

hommes), la garnison ottomane comptait au total environ 58.000 hommes

(19.500 du Nizam ou active et 25.500 du Rédif ou réserve).]

Andrinople était ceinte d'un ensemble de vingt-quatre positions fixes,

complétées par toute une série de batteries ou d'ouvrages établis

probablement depuis le commencement des hostilités. De l'avis des

militaires, aucun de ces forts n'avait grande valeur. Point de ces

modernes coupoles blindées qui offrent au projectile une sérieuse

résistance; peu de béton, sauf sur quelques points; partout ailleurs,

des remparts de briques et de terrassements, de plans désuets,

entretenus... à la turque; des tranchées assez soignées, armées d'une

bonne et nombreuse artillerie et toujours précédées de l'inextricable

lacis de fils de fer barbelés savamment entre-croisés. Mais tout cela

était établi sur des positions naturelles extrêmement fortes. Bien

armée, Andrinople eût été inexpugnable. Telle qu'elle était, les

assiégeants eussent pu l'emporter, j'imagine, beaucoup plus tôt, s'ils

avaient voulu consentir les sacrifices nécessaires. Sagement, ils ne se

sont décidés à donner l'assaut que lorsqu'il leur a paru indispensable

pour affermir leurs droits au cours des négociations prochaines, et afin

de s'assurer, par une possession de fait, qu'on ne leur marchanderait

plus une conquête si ardemment disputée.

[Illustration: Croquis des attaques successives des Bulgares, le 24 et

le 25 mars, contre Maslak, Aïvas-Baba et Aïdjiolou.]

Les forces qui composaient l'armée d'investissement--la IIe armée

bulgare--comprenaient, sous le commandement suprême du général Ivanof,

assisté du général Vasof, commandant le secteur de l'est, et du général

Kirkof, chargé du secteur sud, deux divisions bulgares, plus les deux

divisions serbes du Danube et de Timok, commandées par le général Stepan

Stepanovitch, auxquelles avait été dévolu le secteur ouest. Et ces

40.000 hommes avaient à garder et occuper un front de 60 kilomètres

environ.

On suivra aisément sur le plan la répartition de ces troupes: le 55e

faisait face au «saillant» nord-ouest de Tchiflik-Ekmekchikeui; venaient

ensuite, à l'ouest, les deux divisions serbes, gardant le front jusqu'à

l'Arda, au sud de laquelle s'échelonnaient, jusqu'à la Maritza, les

régiments bulgares nº 12, 52, 51 et 30. A l'est du fleuve, en remontant

vers le nord, veillaient, face au secteur est, les 53e, 54e, 57e et 31e.

Enfin, devant le «saillant» nord-est, composé des trois forts Tash,

Aïvas-Baba et Aïdjiolou, se déployaient le 23e et le 10e.

[Illustration: Dans une tranchée d'Aïvas-Baba: morts turcs.--_Phot. de

M. Ludovic Naudeau, du_ Journal.]

L'artillerie était ainsi répartie: avec le 53e, une batterie de 4

pièces; avec la division serbe de Timok, 6 pièces de siège; dans le

secteur sud, 12 batteries de campagne bulgares et 28 pièces serbes;

enfin, contre les forts du saillant nord-est, un groupe formidable de 22

batteries, plus 12 grosses pièces de siège. En effet, après mûre étude,

c'est là que le général Ivanof avait décidé de porter son effort; c'est

sur ce point qu'il était résolu à attaquer, à emporter la place. Le

grand rôle allait donc échoir au général Vasof.

Depuis l'échec des négociations de Londres et la reprise des hostilités,

ce suprême assaut se préparait. Alors que l'artillerie répartie sur les

autres secteurs était relativement faible, on avait accumulé, contre

Tash-Tabia, Aïvas-Baba-Tabia et Aïdjiolou-Tabia, ces 88 pièces de

campagne et ces 12 pièces de siège que je viens de dire, et qui, au

moment voulu, accablant de leurs feux croisés ces trois forts disposés

sur un éperon du terrain dominant la plaine, allaient les écraser de la

plus effroyable façon. Et, chose merveilleuse, révélatrice des lacunes,

des faiblesses de la défense, le général Ivanof put amener la cette

force écrasante, l'accumuler en deux groupes, à l'est et au nord, à 4

kilomètres du but, sans être éventé, sans que rien fût tenté, rien

d'efficace, contre son projet.

Il fallut un grand mois pour concentrer ces 100 pièces avec leurs

approvisionnements de munitions: 30.000 obus, que les chariots à buffles

amenaient quatre à quatre seulement, quand il s'agissait des gros

projectiles des pièces de siège.

L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913 · 第 14 / 39 题