Andrinople (Odrin), 5 avril.
On n'approche pas sans émotion d'une ville ainsi emportée violemment,
après six mois d'angoisses et de souffrances. Quel amas de ruines
s'amoncelle au delà de l'horizon? Quels cortèges de spectres hâves
rôdent parmi ces décombres?
Eh bien, non! A découvrir de loin Andrinople vaincue, à travers les
pâles verdures des bouleaux et des saules qui la paraient comme d'un
voile de jeunesse, nos appréhensions d'un coup s'évanouissaient. Dieu!
qu'elle nous apparut jolie, séduisante, à la fin d'une douce après-dînée
de printemps, vêtue de gris tendre, de bleu de lin, de mauve, allongée,
languide ainsi qu'une convalescente, au fond de l'opulente plaine, et
dressant orgueilleusement dans un ciel tendre sa mosquée dominatrice,
«Sultan Sélim», sa coupole à l'orbe harmonieux et le quadruple miracle
de ses minarets, lancés vers le zénith comme des javelots. Et, rassurés,
remis des inquiétudes que nous avaient fait concevoir les premières et
hâtives narrations, nous nous disions que nous avions été bien fous de
nous alarmer ainsi, et de concevoir, seulement, la possibilité que des
hommes d'à présent, des hommes qui se réclament de la culture qu'ils
sont venus chercher dans la douce France, avaient pu insulter à tant de
beauté.
De fait, les Bulgares n'ont pas bombardé Andrinople, au sens propre du
mot. On compterait, dans la ville entière, les bombes qui ont produit
quelques ravages appréciables. On pourrait presque, pour désigner ces
tirs, employer l'expression maritime de «coups de semonce». Ils avaient
bien plutôt pour but d'effrayer la population, de la déterminer, s'il se
pouvait, à faire pression sur l'autorité militaire et à la décider à
capituler, que de détruire. Il est certain qu'un bombardement un peu
intense--je ne parle pas même d'un feu comparable à celui qui écrasa
Aïvas-Baba-Tabia et le saillant nord-est, où il n'est pas un pouce carré
de terre qui ne soit labouré, retourné, et comme calciné par le feu du
ciel--eût anéanti irrémédiablement cette cité de 80.000 âmes, d'énorme
étendue, objectif trop facile pour les bonnes pièces françaises et leurs
artilleurs exercés. Mais dans la ville, nuls dégâts graves, ou si peu!
On montre à l'arrivant, comme des curiosités, les brèches aux façades,
les vitres éclatées, les trous de la chaussée. Le plus dommageable coup
fut, sans doute, celui qui troua la toute gracieuse coupole de la
mosquée du Sultan Sélim, qui eût pu l'endommager gravement et ne lui a
laissé qu'une blessure, d'en bas invisible, pour venir ensuite briser,
au pied d'un des sveltes et robustes piliers, le pavement.
Gardons-nous, toutefois, de suspecter les relations des assiégés: la
fièvre obsidionale a naturellement surexcité l'imagination de ces
pauvres gens, six mois isolés du monde, rationnés plus ou moins, privés
des mille douceurs qui rendent la vie parfois aimable. Leurs terreurs ne
furent que trop compréhensibles, et, réellement, les plus endurcis
souffrirent de ce siège.
Pourtant, au bout d'un moment de flânerie, on s'inquiète d'un détail, en
lui-même insignifiant au premier abord, mais dont la répétition finit
par obséder: d'innombrables portes, des volets clos arborent, ici
tracées à la craie d'une main hésitante, là soigneusement peintes, des
croix. On se rappelle la marque sanglante de la Pâque biblique.
Qu'a-t-on donc redouté à ces foyers? quels fléaux? quels pillages?...
Comme si les temps étaient encore des sacs et des égorgements!
Eh bien, réellement, on a pillé. Mais s'il faut en croire une version
que je rapporte timidement, ces croix étaient insidieuses. En
recommandant comme sacrées aux frères en Jésus qui arrivaient, telles
demeures, elles désignaient les autres aux appétits inévitables. Et il y
eut, après des «beuveries», des incitations malsaines, de-ci de-là
écoutées: la menace de pendaisons haut et court fit vite tout rentrer
dans l'ordre.
Mais enfin, aujourd'hui, plus nulle trace, à part ces vagues indices qui
s'effacent, en dehors de quelques plaies béantes dans les murs ou sur le
pavé, ne demeure des heures dramatiques passées. La ville, par ce soir
printanier, a je ne sais quel air d'allégresse et de bamboche. Les
denrées dont on fut longtemps sevrés s'étalent en abondance aux
éventaires, plus que jamais tentantes.
[Illustration: Sentinelle bulgare au péristyle de la mosquée du Sultan
Sélim.--_Droits réservés._]
[Illustration: Le général Vasof, commandant les troupes du secteur est,
qui emportèrent Andrinople. _Phot. de M. Luigi Barzini, envoyé spécial
du_ Corriere della Sera.]
Les marchands de friandises, à chaque pas, sollicitent de leurs appels
nasillards la clientèle, et leurs _loukoums_ givrés semblent bien
appétissants; à chaque boutique, des caisses de sucre, grandes ouvertes,
scintillent avec ces reflets bleus qu'ont les glaciers au couchant. Çà
et là, des cabarets chantent,--car on a annoncé la paix imminente.
N'étaient les soldats bulgares qui déambulent, curieux et désoeuvrés, de
rues en ruelles, poussiéreux, déchirés, parfois, mais bien sages pour
des vainqueurs, les patrouilles qui se croisent, la sentinelle qui
veille, symbole de la conquête, au péristyle clos de Sultan Sélim,
jamais on ne se croirait dans une ville conquise au prix d'une si chaude
lutte, et depuis si peu de jours. Même les étendards aux couleurs
bulgares, blanc, vert et rouge, qui s'éploient au vent du soir, aux
minarets de la triomphante mosquée, vide de fidèles depuis une semaine,
contribuent à donner une illusion de fête. Et nous sourions, maintenant,
de nos vaines frayeurs à l'arrivée. C'est l'Andrinople de naguère, sale
et pittoresque, avec ses trottoirs inachevés, tracés seulement d'une
bordure, et le changement le plus visible qu'elle ait subi, peut-être,
c'est, à la gare, le bel écriteau neuf qui, recouvrant l'ancien
cartouche, proclame son nom nouveau, son nom bulgare: _Odrin_.