BELGRADE ET SOFIA APRÈS LA VICTOIRE

Sofia, 30 mars.

Un printemps doux, précoce. A mesure que, quittant l'ombre glacée des

Karpathes, on redescend dans la plaine, vers les luxuriantes vallées du

Danube et de la Save, chargées déjà des espoirs de la moisson prochaine,

les tendres verdures dont se parent les bouleaux et les saules se font

plus touffues, plus vigoureuses; à la blancheur neigeuse des amandiers,

jaillis du milieu des vignes dénudées qu'on s'occupe à soigner avec

sollicitude, se mêle l'incarnat des pêchers épanouis, les uns parés du

rose défaillant des roses de France, d'autres empanachés de pourpre,

pareils à de belliqueux plumets. Et, comme si toutes les mains en pleine

vigueur n'avaient pas lâché les mancherons de la charrue pour saisir le

fusil, tous les champs de Serbie s'émaillent de l'émeraude violente des

jeunes blés qui pointent, ensemencés, fraternellement, pour les absents

par ceux qui demeurent aux villages, les trop vieux, les trop jeunes,

les trop faibles, les vieillards, les enfants, les femmes. Rien ne

révèle un pays engagé, depuis six mois, dans la plus implacable des

guerres.

Belgrade, la capitale, la ville où devrait battre, plus ardent, le coeur

de la patrie, si décimée et si heureuse, offre un spectacle plus

étonnant, plus déroutant encore.

Je l'avais surprise, naguère, au lendemain d'un drame farouche, dont

plus rien ne subsiste, pas même le petit konak aux grilles enguirlandées

de corolles couleur de sang, à peine un souvenir qui va s'effaçant,

délavé, submergé dans la mémoire des hommes par le flux des récents et

glorieux holocaustes,--je l'avais surprise dansant et chantant. Je l'ai

retrouvée, cette fois, au passage, au lendemain de tant d'événements

illustres, d'une déconcertante impassibilité, silencieuse, grave,

stoïque, et dissimulant à la fois sa joie et ses douleurs.

Les rues, embellies, depuis tant d'années, au point d'être

méconnaissables, avaient leur mouvement paisible d'autrefois. Les

passants y vaquaient sans hâte à leurs affaires. Les soldats qui

passaient, l'arme à la bretelle, pouvaient, tout aussi bien qu'en temps

de paix, aller à quelque fastidieuse corvée de place. Seulement,

certains d'entre ces hommes en capotes de bure, boitant beaucoup,

s'appuyaient sur une canne, portaient l'un ou l'autre bras en écharpe ou

promenaient des fronts ceints de linges blancs.

[Illustration: Lendemain de victoire à Sofia: la jeunesse bulgare en

fête. _Droits réservés.._]

Au Kalimagdan--le jardin verdoyant qui domine la désuète forteresse du

Prince-Eugène et d'où l'on découvre l'un des plus grandioses panoramas

du monde sur le fleuve aux eaux jaunes et son affluent, sur la frontière

menaçante d'en face, qui enserre, avec tant de jalousies et de haines,

tant de candides sympathies--des enfants jouaient, bien sagement, sans

cris, sous l'oeil baissé des mères; des blessés allaient et venaient;

des hommes contemplaient, pensifs, accoudés au parapet, le pays d'en

face, Semlin, si proche, qui s'embrumait au déclin, la rive où sont

tapis les torpilleurs autrichiens aux aguets. Mais pas de conversations

bruyantes, pas d'éclats, point de grands airs arrogants de vainqueurs,

point d'airs penchés et douloureux non plus. Aux façades, pas un

drapeau,--hormis quelques longues bannières de crêpe qui se balançaient

en signe de deuil pour la mort du roi Georges de Grèce.

Pourtant, alors que la guerre, à son compte, était virtuellement

terminée, la Serbie venait de prendre une pari méritoire à l'assaut

d'Andrinople, où, fidèle, elle prêtait son aide à l'alliée; pourtant,

des milliers encore de ses enfants étaient tombés dans ce suprême

effort; pourtant, on attendait, la nuit suivante, quatre ou cinq trains

chargés de blessés que nous allions, un peu plus tard, entendre

pieusement acclamer, dans les gares de la ligne, et pour lesquels, dans

les hôpitaux, on préparait des couches...

Sofia présente un aspect différent. Sans arrogance, quatre jours après

la victoire, on s'y réjouit encore, visiblement, du décisif succès que

vient de remporter l'armée. La gare est pavoisée; les trois couleurs

(blanc, vert et rouge) flottent encore, à la bise assez aigre ce matin,

aux façades des édifices publics, aux grilles du square, en face le

palais royal, à maints balcons. Et ce n'est guère que d'hier que des

démonstrations plus bruyantes ont pris fin. On a promené dans les rues

des étendards; on a chanté, illuminé; on a manifesté en foule, au pied

de la statue d'Alexandre II, le «tsar libérateur».

Et cela est légitime, et ces marques d'émotion que donne le peuple

bulgare le rapprochent de nous, évidemment, accusant des traits de

ressemblance, des façons communes de sentir, de vibrer, comme elles

accentuent la différence profonde qui existe entre lui et ses voisins

les Serbes.

L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913 · 第 12 / 39 题