La première période est relativement modérée.--Le roi désapprouve le

zèle excessif du clergé dans la persécution protestante. Il fait

interdire la prédication à un Carme qui veut faire communier de force

les _nouveaux catholiques_ (mai 88). Il recommande la douceur pour une

fille de Metz qui ne s'est pas mise à genoux devant le saint-sacrement

et que le peuple a arrêtée (août 1691). Seignelay, en envoyant des

ministres aux îles de Sainte-Marguerite, écrit: «Ce sont gens qu'il

faut plaindre et traiter avec le plus d'humanité possible.» (29 juin

92.) Pontchartrain modère le lieutenant de police d'Argenson, et ne

goûte pas son expédient d'ôter les enfants aux _nouveaux catholiques_

qui veulent sortir du royaume (1697). Le roi écrit à l'évêque de

Luçon, qui demande encore des dragons, qu'il ne faut pas que les

ecclésiastiques emploient la violence et les menaces, qu'il faut

instruire, etc. (1697). Il désapprouve aussi (_Corresp. admin._, IV,

386, 408, 428, 447) les Lazaristes, aumôniers des galères, qui

faisaient battre à mort les forçats protestants, quand ils ne

s'agenouillaient pas à la messe (_Mémoires du forçat

Marteilhe_).--Dans cette période de douceur, le roi ne se dément que

pour le vieux duc de la Force, qu'il aime et qui est de son âge; il

fait de cette conversion son affaire personnelle, son travail,

j'allais dire son amusement. Il le fait venir, le prêche,

l'emprisonne, le persécute consciencieusement. Rien de plus triste que

ces vieillards en face; c'est un mort qui tourmente un mort. Le duc,

faux catholique, échappe enfin au roi, meurt protestant. Il n'est pas

quitte encore. Le roi retombe sur la duchesse, la persécute

interminablement. (_Correspond. admin._, IV, 422, 486 passim.

_Bulletin d'histoire protestante_, 1854, p. 229, 478.)

Dans cette période qui commence par la chute de Louvois, l'histoire,

comme je l'ai dit, est surtout chez madame de Maintenon, à

Saint-Germain et à Saint-Cyr. Saint-Simon n'y a rien compris. Il

ignore cette conspiration de femmes, de jeunes demoiselles, contre

l'_impie Aman_. Il ignore les tentatives d'assassiner Guillaume,

autorisées de la cour de Versailles, et que l'auteur d'_Athalie_

idéalise à son insu. Ces dures _nécessités_ d'État qui coûtèrent

certainement au coeur du roi et de madame de Maintenon, assombrirent

celle-ci, la rendirent un moment mystique, docile aux doctrines

quiétistes de l'oubli, de l'anéantissement. Mais cette dévotion,

tournée vite à la sécheresse, retomba sur Saint-Cyr, sur la pauvre la

Maisonfort et les jeunes dames, qui durent prendre le voile. Rien de

plus douloureux. La Maisonfort, cruellement abandonnée de Fénelon, et

durement traitée de Bossuet, près duquel elle s'était mise à Meaux,

fut ensuite exilée dans je ne sais quel couvent de province, livrée à

des nonnes imbéciles, à ses agitations surtout, et à sa dispute

intérieure. Bossuet, en vérité, ne répond rien de sérieux à ses

objections. Alors, elle périt; ce n'est plus qu'un fantôme, une ombre.

Il semble que ce soit celle du siècle qui ne peut arriver à la lumière

du XVIIIe. MM. de Noailles, Lavallée, dans leurs ouvrages estimables

et très-utiles du reste, me donnent peu là-dessus. Ils ne disent rien

d'un point essentiel qui avait fait l'attrait primitif de Saint-Cyr.

C'est que le roi avait promis de constituer des dots pour toutes

celles qui restaient jusqu'à vingt ans. (Voy. _Hélyot_, IV, 426, 441.)

Phélippeaux et les lettres de Maintenon, Fénelon, Bossuet, me

soutiennent dans tout ce récit.

Si j'y suis un peu long, il faut que l'on m'excuse. Là est le fil

moral qui conduit tout. Saint-Germain et Saint-Cyr mènent Versailles,

sans qu'il y paraisse. Où? aux descentes en Angleterre et au désastre

de la Hogue, etc. Où? à cette piété qui, quoique modérée, enhardit

l'exagération des furieux prêtres du Midi, et leur fait, par mille

vexations inconnues, décider l'explosion du Languedoc.

La meilleure source moderne pour cette guerre est, je l'ai dit,

l'éloquent ouvrage de M. N. Peyrat, qui, ayant l'âme même et du peuple

et de la contrée, a l'autorité d'un contemporain. Joignez-y la belle

_carte de M. Chante_, professeur au Vigan, les _Complaintes_,

recueillies par M. Voss, etc. On a généralement exagéré l'importance

de Cavalier, trop peu apprécié la grandeur de Roland, des véritables

camisards. On est très-injuste pour la Bourlie. J'avoue que j'y vois

un grand homme, un grand citoyen. Son malheur fut d'être trop

au-dessus de son temps, mal soutenu de la Hollande, de l'Angleterre.

Il fut cruellement mis à mort, disons, assassiné, par les ministres

anglais. (Voy. _Archives cur._, XI, 198.)--Un fait peu connu, mais

admirable, au grand honneur de la nature humaine, c'est qu'en 1691,

cinq villages près de Saint-Quentin furent tellement touchés de la

courageuse douceur des martyrs qu'ils voulurent se faire protestants.

(_Correspond. admin._, IV, 433; octobre 1691.)--D'autre part, rien de

plus choquant que la démoralisation qui suivit la Révocation de l'édit

de Nantes. Des prêtres, des sergents de police, persécutent des

protestants pour les faire communier, puis leur vendent des dispenses.

(_Correspond. admin._, IV, 439, 455.) Un gentilhomme, nouveau

converti, est payé par la police; il rappelle au ministre les services

qu'il rend comme espion. C'est dans ce but qu'il reste président du

consistoire, et que sa femme ne se convertit pas encore ostensiblement

(_Bulletin d'histoire protestante_, 1855, p. 587.)

On ne sait pas assez qu'à côté des martyrs protestants, il y eut des

martyrs juifs, au XVIIe siècle. J'aurais dû, en 1669, donner la belle

histoire de Raphaël Lévy, un juif des environs de Metz. On l'accusait

d'avoir volé et tué un enfant. Sujet du duc de Lorraine, il pouvait ne

pas venir aux tribunaux du roi et très-facilement échapper. Mais le

peuple de Metz, follement irrité, eût massacré les juifs. Le clergé

d'une part, d'autre part la concurrence commerciale, poussaient à ce

massacre. Lévy vint se mettre en prison, prouva son innocence. On

terrorisa l'intendant royal, en disant qu'il était le receleur de

l'enfant, l'ami des juifs. On entraîna le Bailliage, qui lui-même

terrorisa le lieutenant criminel. Enfin le Parlement ne put résister

au mouvement populaire, à la fureur des prêtres, des femmes, etc. Et

Lévy fut brûlé. En 1678, sur un mot dit par le fils du bourreau, un

enfant de douze ans, on tue deux juifs, etc. (_Archives israélites_ de

MM. Cahen, curieux recueil de tant de choses ignorées, t. II et III,

articles de M. Terquem.)

NOTE III.--LA SECONDE PÉRIODE.--LE MINISTÈRE OCCULTE.

1705.--L'INFLUENCE DOMINANTE DU DUC DE BOURGOGNE, DES AMIS DE FÉNELON

ET DES JÉSUITES. 1706-1715.

La grande et difficile affaire en ce volume était de bien dater, de

dater l'histoire _intérieure_, dont personne n'a donné les époques, de

marquer où commence, où finit telle influence dominante. Dangeau date

soigneusement le menu, l'extérieur et surtout l'inutile. Les autres

n'y suppléent nullement. Saint-Simon suit sa passion, néglige l'ordre

du temps, les causes et les effets. Il est d'ailleurs nombre de faits

qu'il ne veut pas voir. En vain lui demanderais-je l'époque principale

du règne de la duchesse de Bourgogne. La voici fixée, selon moi, fixée

par le rapprochement d'un nombre immense de faits secondaires ou

minimes, mais qui disent beaucoup par l'ensemble:

Le règne exclusif de madame de Maintenon a commencé, je l'ai dit, à la

mort de Louvois, qui en balançait l'influence (1691). Mais, à partir

de la discussion sur la succession d'Espagne, où sa petite duchesse,

son élève, sa fille adoptive, nourrie à Saint-Cyr, se déclara contre

elle pour qu'on acceptât la succession, elle connut la dangereuse

enfant et elle compta avec elle. L'enfant était la reine; le mariage

venait d'être consommé; elle était adorée de toute la famille pour qui

elle s'était déclarée dans cette affaire d'Espagne contre madame de

Maintenon. Celle-ci fit, comme pour la Révocation et pour bien

d'autres choses, elle louvoya, laissa faire la petite, qui travailla

hardiment pour son père. Elle lui obtint la confirmation du mariage

d'Espagne que le roi voulait rompre, lui obtint l'éloignement de

Catinat que le duc de Savoie haïssait et craignait. Il ne tint pas à

elle, plus tard, qu'on ne brisât Villars pour une prétendue insulte au

duc de Savoie. Cependant, la jeune folle allait bride abattue,

traînant après elle une meute de poursuivants, Nangis, Maulévrier,

Polignac. Madame de Maintenon eut enfin en main des lettres d'elle, et

le roi, fort blessé de ces légèretés, se refroidit (1705).

D'après cela, je circonscris son apogée en cinq années, 1700-1705.

Elle resta aimée et influente, mais non pas exclusivement.

Qui profita de ce changement? Personne ne l'a su, personne ne l'a dit

que Saint-Simon. Il faut lui rendre hommage. Il n'est pas seulement le

plus grand écrivain de l'époque, il est ici l'historien le plus

instructif.

Malheureusement ce fait capital, il ne le donne point en son temps,

1705. Il en parle longtemps après, mais de manière à constater que la

chose commence en 1705.

Ce fait, c'est _le ministère occulte de M. de Chevreuse_, à qui

Chamillart et les autres ministres de madame de Maintenon durent

rendre compte, et qui, sur leurs plans, leurs projets et leurs actes,

dut très-secrètement donner avis au roi.

Quel avis? Non pas du seul Chevreuse, mais l'avis d'une trinité qui de

plus en plus influa, celui de Beauvilliers et du jeune duc de

Bourgogne qui regagna du terrain chaque jour près de son grand-père.

Ceci après Blenheim, la grande honte. Le roi, comme averti d'en haut,

sacrifia ce qu'il gardait de défiance contre les amis de Fénelon, les

amis des Jésuites. Leur triomphe fut complet en 1708. La triste

campagne du duc de Bourgogne, loin de lui nuire, l'aida beaucoup. Le

roi, personnellement blessé des chansons, des risées qui poursuivirent

son petit-fils, lui revint tout à fait, à lui, à la petite cabale,

inspirée de Cambrai, reçut d'eux en 1709 son ministre et son

confesseur, et, dès lors, sans partage se donna aux Jésuites.

Le respect perd l'histoire. Personne n'a osé exposer franchement cela,

dire la part odieuse de Fénelon à la triste affaire de la Bulle et au

règne de Tellier. Tous semblent avoir dit: «Quel dommage de gâter une

si belle légende, qui concilie la religion, la liberté, la

philosophie! Il vaut mieux supprimer les dix dernières années de

Fénelon, laisser croire qu'il fut tolérant.» Sur ces belles raisons,

beaucoup des plus sages et des nôtres ont fait comme Rousseau, qui n'a

pas lu et ne sait point, mais qui, au nom de Fénelon, s'attendrit,

pleure à chaudes larmes.

Pour moi, je crois devoir distinguer les époques, et les tendances

différentes d'un homme si complexe. Je ne nie nullement ce qu'il y eut

d'élevé, de grand, de délicat, dans ce charmant esprit. Je ne

méconnais pas tant de belles pages, inspirées de l'amour des hommes.

Je ne le déclare pas durement un _hypocrite_, comme Bossuet (_Ledieu_,

ann. 1700, p. 242). Le _Télémaque_ (quoiqu'une oeuvre bâtarde et de

décadence) ne me paraît pas mériter le jugement si sévère de l'évêque

de Meaux: «Il le jugea écrit d'un style efféminé et poétique, outré en

toutes ses peintures, indigne d'un chrétien, plus nuisible que

profitable,» etc. (_Ibidem_, p. 12.)

Pour pénétrer dans ces deux caractères, il ne faut pas s'en tenir à

leurs ouvrages théoriques, à leur admirable duel où ils furent si

grands écrivains. Il faut, comme je l'ai dit, les comparer au fonds,

au plus intime, dans la direction. Là, Bossuet gagne beaucoup. Il est

plus fort, plus simple, moins raffiné. Sauf quelques mots imprudents

d'amoureux mysticisme (comme en laissent échapper tous les prêtres qui

écrivent aux femmes), Bossuet est ferme et haut; sa direction est

mâle, de grand bon sens. Il veut que sa pénitente (la Cornuau)

travaille et lise l'Écriture. Il ne lui permet de se faire religieuse

que pour être chargée des affaires de la communauté. Il regarde la

communion comme la ressource suprême dans les troubles de l'âme. Il ne

la prodigue pas comme Fénelon et les Jésuites.

Tout cela, au reste, même dans Bossuet, est fort malsain. Fénelon

montre très-bien combien la direction énerve, amortit, sans calmer. Il

dit (vers 1700): «Je suis dans une paix sèche, obscure et

languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir

jamais... sans vue d'avenir en ce monde, avec un présent insipide et

souvent épineux... C'est un entraînement journalier. Cela a l'air d'un

amusement par légèreté d'esprit et par indolence.--Le monde m'apparaît

une mauvaise comédie qui va disparaître, et je me méprise encore

plus.» (Lettre 256; ann. 1700.)

Il dit encore vers cette époque (lettre 194): «... Je ne puis

expliquer mon fonds. Il m'échappe. Il me paraît changer à toute heure.

Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment

après... J'agis beaucoup par prudence et arrangement humain... Vous

n'avez point l'esprit complaisant et flatteur comme je l'ai... J'ai eu

autrefois une _petitesse_ (humilité) que je n'ai plus...»

Le dernier mot est juste et fin. Moins humble, plus irritable à cette

époque, il sortit de cette _paix sèche_ en écrivant contre les

jansénistes, en s'associant à l'intrigue des Jésuites. Tout ce qu'il

écrit vers la fin est un coupable radotage. La petite cabale de

Cambrai finit par donner au roi, à la France, ce désolant fléau,

Tellier!

Persécutés pour jansénisme, les gallicans, Noailles, demandent qu'on

persécute les protestants. Cet archevêque, de lui-même doux et

charitable, sollicite pour que les _nouveaux catholiques_, après leur

long supplice d'hypocrisie forcée, ne puissent mourir en paix. «Le roi

a trouvé sur la table de Maintenon une ordonnance du cardinal Noailles

pour que les curés préparent de bonne heure les malades à la mort. Il

en fera une ordonnance pour le royaume.» (1707.) _Correspond. admin._,

IV, 295.

Ceci en 1707. Mais en 1709 (avénement réel des Jésuites et du duc de

Bourgogne), la persécution commence franchement en Languedoc. Frappant

contraste! En 1700, le roi avait décidé qu'on ne pouvait forcer les

convertis d'appeler les médecins (catholiques), et en 1712 il

renouvelle la barbarie sauvage d'exiger que le médecin vienne et force

son malade de faire ses dévotions, sinon, le laisse et par là le

trahisse!

Les papiers du duc de Bourgogne, extraits par Proyart, montrent

combien le bon petit prince perdait toute sa bonté, dès qu'il

s'agissait des huguenots. Il leur reproche amèrement de ne pas vouloir

contribuer aux dépenses des églises catholiques. On apprend au Conseil

que des catholiques de Saintonge ont brûlé la maison d'un huguenot (t.

II, p. 104); le roi et le duc s'attendrissent, mais pour les

brûleurs, et ne peuvent s'empêcher d'applaudir.

NOTE IV.--L'ANNÉE 1709.--MALPLAQUET LA REINE ANNE, ETC.

La grande face du temps est horrible; et c'est elle surtout que j'ai

dû marquer fortement. Mais l'on aurait péri si cette face eût été la

seule. À travers tant de misères et de sottises, on ne peut nier que

l'excès des maux ne provoque de très-beaux éclairs. En citant de

mémoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709 à la nation, je n'en

ai pas assez marqué le noble caractère. Mais, ce qui est sublime,

c'est la douceur héroïque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot

à Villars arrache des larmes: «_Panem nostrum quotidianum_,» etc. Il

n'y avait de pain que de deux jours l'un. On n'en donnait qu'à la

moitié de l'armée qui était en marche. Étonnante révélation de la

France qu'on croit si violente! L'année 1709 ressemble à 93. Mais il y

a une grande différence: 93 eut un drapeau; 1709 n'en avait pas. Ceux

de 93, le matin des batailles, au défaut de pain, avaient la

_Marseillaise_. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du _Chant du

Départ_. Hélas! 1709 avait le souffle à peine, et point la force de

chanter.--D'autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais

les hommes n'y combattaient pas. C'était la Justice éternelle.

Au nom de la justice aussi, j'ai dû faire ressortir tout ce qu'il y

eut de bon, d'humain, dans une faible femme que tous ont immolée, la

pauvre reine Anne. Il n'est nullement prouvé qu'étant si bonne

anglicane, elle ait voulu donner l'Angleterre à son frère, à un

catholique; mais il est certain qu'elle eut horreur du sang; qu'elle

voulut finir la guerre à tout prix et tendit la main à la France,

morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misérable Sarah,

j'ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M.

Moret, dont l'important ouvrage a été heureusement achevé (et

très-bien) par M. Saillant.

NOTE V.--SUR SAINT-SIMON, VOLTAIRE, ETC.

On me reprochera des lacunes. Je répondrai: «Il le fallait.» C'est au

prix de grands sacrifices que j'ai pu dégager cette unité cachée que

les anecdotiers, les chroniqueurs, etc., me dérobaient sans cesse.

Contre un Dangeau et autres, on se défend sans peine. Mais qu'il est

difficile de marcher droit quand on a près de soi le maître impérieux

qui vous tire à droite et à gauche, qui donne tout ensemble à

l'histoire le secours et l'obstacle, son guide, son tyran,

Saint-Simon.

Quand je le lus la première fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis

sans résistance. Sa force hautaine et colérique m'imposait ses

jugements. Il m'a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui,

j'ai passé par plus d'une phase. Je l'ai adopté, critiqué. Je l'ai

aimé et désaimé. Le fruit de ces variations, c'est que j'ai pu enfin

acquérir, en face de ce rude seigneur, une certaine liberté.

J'en sais le fort, le faible. S'il a écrit longtemps après, c'est sur

les notes qu'il faisait le jour même. Elles palpitent, ces notes,

encore de l'émotion du moment. Il veut être vrai, il veut être juste.

Et souvent, par un noble effort, il l'est contre sa passion. Par

exemple, après un portrait haineux, désolant, de Villars, après force

chapitres où il lui nie ses victoires une à une, sans souci de se

contredire, il ajoute généreusement un mot qui efface tout: «que ses

plans étaient bons, et l'exécution admirable.»

Saint-Simon se croit gallican. Il s'intéresse à Port-Royal. Et il est

ami des Jésuites. Il les défend contre Noailles qui voulait les

chasser à l'avénement de la Régence. Il est dans de bons termes avec

cet horrible Tellier, qu'il qualifie un scélérat. Étrange aveu

d'inconséquence. Ami de Beauvilliers et des amis de Fénelon, il ne

l'est pas moins de leurs adversaires, le chancelier Pontchartrain.

Son plus grave défaut, c'est d'étendre, enfler, exagérer de petites

choses éphémères, en abrégeant, rapetissant des choses vraiment

grandes et durables. Quelle importance il donne à la cour de Meudon, à

la cabale de Monseigneur, qui n'aboutit à rien! Quelle abondante et

puissante éloquence il prodigue pour détacher le duc d'Orléans de sa

maîtresse, et préparer par là le mariage de sa fille, déplorable et

sans résultat! Ainsi, il tourne la lorgnette et tour à tour regarde

par un bout ou par l'autre, mais presque toujours pour grossir

l'infiniment petit.

On a noté ses injustes sévérités (il n'est pas éloigné de croire que

M. de Noailles est un empoisonneur!) Mais on n'a pas noté assez ses

excessives indulgences, non moins déraisonnables. Après avoir flétri

les turpitudes de Vendôme, il exalte Conti qui avait les mêmes vices,

et il le compare à César. Rien de moins exact que ses jugements sur le

duc de Bourgogne, qu'il veut faire croire impartial pour les Jésuites

dans l'affaire de la Bulle. Pour la duchesse, il omet le plus grave,

la secrète assistance qu'elle donna toujours à son père.

L'abrégé brillant de Voltaire n'a pas peu contribué aussi à fausser

nos idées. Il écrit de mémoire, d'après ses souvenirs de jeunesse, les

récits légers, hâbleurs de Villars. Il est faible pour Louis XIV,

faible pour les Jésuites. Il les croit de grands humanistes. Il ne

comprend rien à leur affaire des cérémonies chinoises, prend leur

friponnerie pour une tolérance philosophique. C'est la maladie de nos

pauvres philosophes d'être souvent trop doux pour l'ennemi. Rousseau

est pitoyable sur Fénelon, qu'il ne connaît pas du tout. Chose

étonnante, je trouve la même faiblesse chez nos modernes. On verra

combien, au XVIIIe siècle, ces légendes d'Henri IV, de Fénelon et du

duc de Bourgogne entravèrent les idées, retardèrent les réformes. De

nos jours, tout cela subsiste. Une ornière s'est creusée de redite en

redite, et elle se creuse encore par l'excessive _modération_ des

nôtres, leur excès d'impartialité. Il m'a fallu une sorte de violence

pour en tirer l'histoire qui restait là.

On se plaindra de ne plus reconnaître les visages auxquels on était

accoutumé. Qu'y puis-je? C'est par des faits certains, des dates

précises, que j'ai effacé la légende. Ses effets indirects étaient

incalculables pour consacrer, perpétuer le faux, l'idolâtrie.

NOTE VI.--SUR LA MARINE ET LA GUERRE.

J'y suis fort incomplet. Pour la seconde, on trouve un excellent

tableau de l'administration de Louvois dans l'histoire de M. Henri

Martin (si utile et si instructive), ainsi que dans l'ouvrage exact et

très-bien fait de M. Chéruel.

Page 51, etc. Sur l'_affaire de la Hogue et de la marine_ de ce temps

en général, les pièces publiées par Eugène Sue sont certainement la

source principale. Elles font toucher au doigt les jalousies, la

tyrannie des bureaux, etc. Mais il est loin de savoir tout. Macaulay

donne le point capital qui réduit la gloire des Anglais: le désastre

et l'_incendie des vaisseaux n'auraient pas eu lieu si Tourville,

organe fidèle du corps orgueilleux de la marine, n'eût refusé le

secours de nos troupes de terre_.--Sur l'imprévoyance générale, la

mauvaise qualité de la poudre, etc., l'intendant Foucault fournit de

précieux renseignements. M. Baudry, qui publie ce manuscrit, a bien

voulu me le communiquer.--_V._ aussi le très-important récit de

Villette et Richer, _Vie de Tourville_, etc., etc.--Sur les galères,

_V._ M. Brun, _Histoire du port de Toulon_, 1860, et l'_Étude_, de M.

Laforêt. La barbarie de Seignelay, qui fit servir les galères dans

l'Océan, est immortalisée par le livre d'un saint, l'admirable forçat

Marteilhe, _qui n'est pas réimprimé_! (chose honteuse pour les

protestants!)--Dans une _note manuscrite_ que M. Brun veut bien me

communiquer, je trouve le désolant tableau de la ruine de notre

marine, de l'abandon de l'Arsenal par les ouvriers qui ne sont plus

payés, du délabrement des vaisseaux non réparés dont on vend le bois,

etc.

NOTE VII.--DÉBÂCLE DE LA NOBLESSE ET DU CLERGÉ.

La noblesse de ces temps est un vrai carnaval. Ses familles fictives

ne se perpétuent qu'en prenant les noms des femmes, des collatéraux,

etc. (Voir Benoiston de Châteauneuf, _Annales d'hygiène_, 1846, t.

XXXV, p. 25). Blanchefort se fait Créqui; Vignerot se fait Richelieu,

Champagne se fait Sully; Crussol et Chabot deviennent Uzès et Rohan;

Précigny devient Montausier, etc.

Jusqu'en 1687 (observe très-bien Lémontey; 336), Louis XIV

récompensait les services militaires des laïcs par des bénéfices, des

pensions sur les évêchés, etc.; mais depuis il donne les évêchés, les

abbayes, aux petits garçons des grandes familles. (Voir le pitoyable

résultat dans Legendre.)

On ne comprendra rien aux moeurs du clergé, ni aux moeurs de ce temps

en général, si l'on reste dans les hauteurs, si l'on n'a l'oeil ouvert

à ce qui se passe en bas, sous cette société décrépite, mais encore un

peu élégante, un peu dorée en dessus. Cent choses honteuses ont lieu

dans les caves et dans les égouts. La grande occupation du roi est de

couvrir ces laideurs, ces misères, de maintenir quelque décence,

d'empêcher la lumière qui perce, de fermer et boucher les trous.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 23 / 24 段