procès d'Angleterre) les Jésuites sur l'échafaud jurer des faits dont
la fausseté fut ensuite très-bien constatée? Si l'on en croit Dorsanne
(_Histoire de la Bulle_), le roi avait été affilié à la Société dix
ans auparavant, et Tellier à sa mort lui en fit faire le quatrième
voeu. Il put participer au privilége de pouvoir mentir _in articulo
mortis_.
Pitoyable spectacle. On avait vu dans le _Légataire_ la très-choquante
scène d'un mourant jouet d'un fripon. Le duc du Maine dépassa Regnard.
Né mime et pour la farce, il mit les deux rôles en un seul et fit de
Géronte un Crispin.
Rien n'était plus contraire à la nature de Louis XIV, qui aimait le
noble et le grand. Il fallut, pour qu'il en vint là, la violence de
l'amour paternel, la faiblesse d'un mourant, les craintes dont on
l'obsédait. Il semble que parfois il entr'ouvrît un peu les yeux.
Tellier lui fit signer sa nomination de confesseur du futur roi. Mais
il ne parvint pas à lui faire nommer aux bénéfices vacants. Les
candidats proposés par Tellier apparemment lui donnaient moins de
confiance. Il dit (le 26) aux cardinaux de Rohan et de Bissy qu'il
mourait soumis à l'Église, mais qu'il n'avait rien fait que ce qu'ils
avaient voulu, qu'ils en répondaient devant Dieu, qu'il ne haïssait
point le cardinal de Noailles. À ce mot, Fagon, Maréchal (d'un
mouvement inattendu) demandèrent si le roi mourrait sans voir son
archevêque.--«Oui, si l'archevêque veut souscrire la Constitution.»
Telle fut leur réponse, à laquelle le roi se soumit.
Le public ne se soumit pas. Tout le monde fut indigné. On se lâcha
sans ménagement sur l'affaire ecclésiastique. Ce fut la première, la
très-vive échappée de la liberté.
Le roi, qui avait eu toute sa vie une grâce majestueuse, l'eut aussi
dans la mort. Il trouva les belles et touchantes paroles de la
situation pour ses serviteurs, pour l'enfant. J'y voudrais un mot pour
la France. Un seul peut-être indique qu'il eut l'idée de la terrible
responsabilité qu'il avait prise en tant de choses. Il disait que la
mort lui semblait peu pénible. «Elle ne l'est, dit madame de
Maintenon, que quand on a de la haine, de l'attachement aux créatures,
ou des restitutions à faire.--Je n'en dois à personne, comme
particulier, dit le roi. Mais, _pour celles que je dois au royaume_,
j'espère en la miséricorde de Dieu.»
Dans ces crises suprêmes, la nature apparaît. Les âmes les plus
fausses laissent voir quelque vérité. Tellier, madame de Maintenon, le
duc du Maine, apparurent dans leur lustre. Ils avaient de lui ce
qu'ils voulaient. Ce n'était pour eux qu'un corps mort. On ne faisait
pas seulement dire la messe dans sa chambre. Un capitaine des gardes
s'en indigna et rappela les prêtres à leur devoir.
Le duc du Maine avait peine à contenir sa joie. Il croyait tout tenir.
Sa soeur, la duchesse d'Orléans, avait fait demander à Saint-Simon,
par une personne intime et confidente, ce que son mari faisait,
préparait, et il avait répondu: «Rien, vous le verrez vous-même.» Le
bâtard, tout à fait rassuré, éclata de bonheur, d'hilarité, nous
l'avons dit, avec plus d'impudence qu'on ne l'eût attendu d'un homme
de tant d'esprit; mais son mauvais coeur l'emporta. Il bouffonna le
soir, entre ses familiers, la scène d'un empirique qui était venu
s'offrir, la grimace de Fagon, etc.
Madame de Maintenon aussi crut tout fini avec le codicille qui
remettait l'épée à Villeroi. Tranquille sur le succès de son fils
d'adoption, elle laissa le roi dans ce dernier combat, partit
lestement pour Saint-Cyr. (Dangeau travaille en vain à l'excuser.)
Mais voilà le 29 que le mort ressuscite. La drogue du charlatan agit.
Le roi prend du vin d'Alicante et deux petits biscuits. Il demande où
est Madame de Maintenon. Elle revient de Saint-Cyr. Les appartements
se repeuplent. Et d'autant se dépeuplent ceux du Palais-Royal, qui un
moment s'étaient remplis. Le mieux, au reste, ne dura pas un jour. Le
soir même du 29, on vit que la gangrène occupait tout le pied, gagnait
le genou même; la cuisse était enflée. C'en était fait réellement.
Dans le moment de solitude qu'eût Orléans au milieu du 29,
Saint-Simon, le trouvant de loisir, l'avait confessé, avait tiré de
lui l'aveu de sa faiblesse à l'entrevue de Villeroi. Le violent
seigneur, vrai magister du prince, lui donna de cruelles férules, lui
démontra la honte, le ridicule de sa conduite, les gorges chaudes de
ses ennemis. Le bâtard et sa soeur avaient joué d'ensemble, et gagné
la partie, réussi à lui faire subir un arrangement qui l'égorgeait,
_réussi à lui faire peur_, à le convaincre qu'il avait bien peu de
coeur. Voilà le nouvel Henri IV, etc. Orléans resta accablé et ne dit
pas un mot. Il sentait la piqûre. Il voyait que sa femme s'était
moquée de lui, l'avait jeté dans le filet. Il lui dit deux mots
fermes, dont elle avertit Villeroi, toutefois, espérant encore qu'il
n'en serait que des paroles, que, satisfait d'avoir parlé, il se
rendormirait, ne ferait rien du tout.
Il avait du courage. Ce mot, _qu'on lui avait fait peur_, était entré
et l'avait réveillé. Stairs, l'ambassadeur d'Angleterre, le poussait
aux résolutions non-seulement vigoureuses, mais violentes et jusqu'au
crime, peut-être. C'était un drôle, Écossais intrigant, fils d'avocat,
qui se fit lord. Il était capable de tout, et il avait commencé, à
neuf ans, par tuer son frère en jouant. Il disait nettement à Orléans
qu'il fallait un usurpateur en France comme en Angleterre, une
alliance intime entre les deux usurpations. Il le précipitait au
trône.
Orléans était à cent lieues de vouloir régner par un crime. Il n'avait
pas non plus, près de lui, comme son père, un chevalier de Lorraine.
Il n'avait qu'un rusé fripon. Son Dubois, avec Canillac, Noailles, lui
fit le petit brocantage nécessaire. On savait par le codicille
qu'avait montré le chancelier, le rôle que devaient jouer les Gardes
françaises. Leur colonel, M. de Guiche, était entièrement livré au duc
du Maine; mais il avait des dettes, et c'était un panier percé. On le
gagna par la promesse d'un don de six cent mille francs. Le colonel
des Gardes suisses se donna sans autre raison que sa haine contre le
bâtard, colonel général des Suisses. Déjà Orléans avait moitié des
mousquetaires (les noirs), par Canillac qui les commandait. Paris même
venait à lui. Le lieutenant de police d'Argenson lui assura le guet et
la maréchaussée, et le commandant Saint-Hilaire l'artillerie de la
ville.
Pour qui les Condé seraient-ils? Madame du Maine était Condé, et la
mère du chef des Condé était soeur du duc du Maine. Cette soeur,
_madame la duchesse_ (fille de Montespan), la maligne faiseuse des
bouts-rimés les plus salés du temps, vint trouver Orléans, se déclara
contre son frère (du Maine), et lui demanda pour son fils, _M. le
duc_, la présidence du Conseil de Régence. Ce fils, tout jeune, était
un petit borgne et aveugle d'esprit, incapable, indigne en tout sens.
Mais il avait été, comme Orléans, victime de Louis XIV, qui l'avait
marié de force à une femme beaucoup plus âgée. On devait croire qu'il
serait fort contraire à toute tradition du vieux roi. Premier prince
du sang, il siégeait là avec convenance et fermait la porte au bâtard,
Orléans ne refusa rien à madame la duchesse, avec qui, autrefois, il
avait été plus que bien.
Je ne crois pas que tous ces mouvements aient pu se faire avant le 29
(onze heures du soir), avant le moment où la gangrène si rapide assura
de la mort prochaine, qui eut lieu le 1er septembre au matin. Plus
tôt, on aurait craint un retour de vie, les rapports de la police de
madame de Maintenon et du bâtard. Depuis, on devina fort bien que
cette police elle-même tournerait et ne dirait plus rien. Et, en
effet, ils ne surent rien du tout. Elle partit en pleine sécurité.
Lui, il alla au Parlement, serein, gai, en triomphateur, n'ayant pas
même l'ombre d'un doute.
Ceux qui ont prétendu que le duc d'Orléans travaillait son succès
lui-même, qu'il allait la nuit, enfermé dans une chaise à porteurs,
s'entendre, au cloître Notre-Dame, avec l'abbé Pucelle et autres
jansénistes, ont fait un roman ridicule. Il n'avait besoin de bouger.
Tout l'attendait, le désirait, comme une rénovation, une délivrance.
Soixante-douze ans d'un règne si pesant, que le duc du Maine et madame
de Maintenon auraient continué, parlaient assez pour le Régent. Des
prisons, tout un monde, enfermé par Tellier, faisaient des voeux pour
lui. Le Parlement, sous lui, allait reprendre la parole, l'action, le
droit de remontrances. Les pairs (et l'ardent Saint-Simon) comptaient
par lui se relever contre les premiers présidents et contre les
princes bâtards. La noblesse, à qui le feu roi avait accordé un
sursis pour payer ses dettes, espérait bien sous un prince si bon
payer tard ou ne point payer. Le peuple enfin, dans la joie violente
qu'il eut de la mort du roi, crut voir mourir aussi tout l'enfer des
finances, l'anthropophage Desmarets, et salua dans Orléans un doux
libérateur qui allait alléger l'impôt. Quoi de plus vraisemblable?
Orléans, c'était la paix même. Au contraire, le duc du Maine, tout
pacifique qu'il fût, malgré lui tournait à la guerre. Seul ou avec le
roi d'Espagne, c'était l'âme de Louis XIV, c'étaient ses idées, ses
projets, ses dangereuses tentatives pour rétablir le Prétendant,
l'imprudence insensée qui, dans les derniers jours, avait risqué la
paix, signée à peine à Utrecht, à Rastadt, relancé la France épuisée
vers une ruine qui, cette fois, aurait été définitive.
Ce qui pouvait le plus nuire à Orléans, c'étaient ses amis. Lord
Stairs voulut assister à la séance du Parlement, témoigner par sa
présence de l'intérêt de l'Angleterre pour Orléans et pour la paix.
Mais cette bonne pensée, sous une si mauvaise figure, la figure
provoquante, aigre et basse d'un hardi coquin, était faite pour
tourner tout le monde à la guerre et contre Orléans. D'autre part,
Saint-Simon prit juste ce moment pour soulever une dispute qui pouvait
brouiller le prince avec le Parlement. Une question était pendante
entre les pairs et les premiers présidents, celle du salut (du
_bonnet_). L'âpre seigneur voulait qu'on réglât l'affaire du _bonnet_
avant celle de la monarchie. Orléans le pria en grâce d'ajourner, mais
ne put si bien faire qu'à l'entrée même, l'imprudent Saint-Simon, que
l'on savait son ami personnel, ne levât ce lièvre fâcheux, ne
protestât, n'annonçât qu'Orléans avait donné parole de juger ces
usurpations des présidents contre les pairs. C'était tout d'abord
nuire au prince, montrer le désaccord de son parti, poser une querelle
prochaine entre les amis du Régent, parlementaires et grands
seigneurs.
Le premier président, M. de Mesmes, commensal du duc du Maine, qui ne
bougeait de chez la duchesse, de son petit théâtre et jouait Gilles et
Arlequin, leur avait donné bon espoir. Le duc entra d'un air riant et
de jubilation, Saint-Simon va jusqu'à dire: «Il crevait de joie!»
Boitant, mais non sans grâce, il vit tout, salua profondément,
«perçant chacun de son regard.» Le duc d'Orléans, au contraire, fort
myope, ne voyant qu'à deux pas, faisait moins bien dans l'assemblée.
Il avait (dès l'âge de quatre ans) un oeil un peu malade, de plus, le
teint rouge, échauffé. Il apportait les codicilles, mais déjà il les
violait, n'amenant pas, comme ils l'ordonnaient, le jeune roi au
Parlement. De là, sans doute, sa contenance un peu embarrassée. Il
s'affermit pendant la lecture du testament, des codicilles, et dit
ensuite que ces écrits étaient contraires aux assurances que lui avait
données le roi, «qu'il ne trouverait rien _dont il ne dût être
content_.» Ces assurances avaient été publiques.
Qu'eût pu répondre le duc du Maine? sinon qu'écrivant une chose, et en
disant une autre, le moribond avait menti.
Ce qu'Orléans venait de dire de fort, il le gâta par un mensonge,
assurant faussement qu'aux derniers jours le roi avait renvoyé à lui,
pour les ordres à donner, qu'il lui avait adressé les ministres pour
le travail, etc.
Il ajouta: «Il faut que le feu roi n'ait pas compris ce qu'on lui
faisait faire (là il regarda le duc du Maine), puisqu'avec un tel
Conseil de régence, ma régence à moi serait nulle. La chose touche
non-seulement mon droit, mais mon honneur. J'espère assez de l'estime
de tous ceux qui sont présents pour croire que ma régence sera
déclarée libre, entière...»--Le duc du Maine voulait parler, mais
Orléans se tournant vers lui, dit d'un ton sec: «Monsieur, vous
parlerez à votre tour...»
Au même instant, partit l'acclamation. On ne put même prendre les voix
dans la forme ordinaire. Il fut Régent en pleine autorité, pouvant
choisir le Conseil de régence, qui voterait les affaires politiques.
Mais toute chose de grâce et de justice était au Régent seul. (Pouvoir
embarrassant dont lui-même, obsédé dans tous les sens, souffrit
bientôt.)
Encouragé, il passa du testament aux codicilles, et dit que son
honneur y était plus blessé encore, sa liberté et sa vie en danger,
que le jeune roi s'y trouvait dans la dépendance absolue de ceux qui
avaient profité de la faiblesse d'un roi mourant pour lui arracher ce
qu'il n'avait pu entendre.--Selon une relation anonyme, il eût été
plus loin (échauffé par l'acclamation, ou peut-être d'un peu de vin).
Il aurait dit que, «si l'auteur d'un tel conseil était connu, il
mériterait un châtiment exemplaire.» Et encore (selon Saint-Simon):
«qu'un tel codicille jetterait infailliblement la France dans de
très-grands malheurs.» Intimidation violente que l'on n'attendait pas
de lui.--Le duc du Maine devint de toutes les couleurs, s'anima, et,
par une attaque indirecte, dit qu'ayant l'éducation, il fallait bien
qu'il eût la garde de la personne, la maison militaire, qu'il devait
en répondre, ayant eu pour cela _toute la confiance_ du feu roi.
À ce mot, Orléans l'arrête... Il connaissait son homme, qui s'aplatit,
recule, et qui, au lieu de prendre l'offensive, de parler de
_défiance_, se jette de côté, adoucit, divague. Que serait-il arrivé
s'il n'eût été poltron, s'il eût franchement rappelé les bruits
sinistres (absurdes, mais si forts cependant) qui avaient rendu
Orléans suspect?--Il ne lui fût arrivé rien du tout. On se fût récrié,
mais personne n'eût tiré l'épée contre ce coup de poignard; Orléans
l'eût reçu en pleine poitrine, ne pouvant entamer une apologie,
accepter le rôle d'accusé, ni plaider dans le Parlement qu'il n'était
pas empoisonneur. Sa situation devenait mauvaise. Quand il dit: «C'est
à moi que la plus grande confiance était due,» plusieurs pensèrent
tout le contraire, qu'il était après tout l'héritier de l'enfant et
intéressé à sa mort.
À demi-voix on parlait de partage entre les deux rivaux. Saint-Simon
approcha, conseilla au Régent de continuer la discussion dans une
chambre voisine, et ils y passèrent en effet.--Laisser les juges, s'en
aller dans un coin discuter seul, c'était baisser, faire croire qu'il
allait s'arranger avec le duc du Maine. Celui-ci s'enhardit. Dans un
cercle formé de curieux, de passants, d'officiers, ils se disputent à
demi-voix. Chose inconvenante en tout sens. Le Parlement se morfond à
attendre. On en avertit Orléans. Il rentre et dit qu'il est trop tard
pour retenir la Compagnie, _qu'il faut aller dîner_. Seulement,
puisqu'elle vient de lui confirmer la Régence, il en use pour faire M.
le Duc chef du conseil. Il expliquera au Parlement la forme nouvelle
qu'aura le gouvernement. Mais, dès ce jour, il compte profiter de ses
lumières _et il lui rend le droit de remontrances_. Tonnerre
d'applaudissements.
Il est deux heures. On sort, les deux princes fort diminués, ayant
paru pitoyablement faibles, chacun à sa manière, l'un dans sa
reculade, l'autre dans la bassesse maladroite de sa finale, _ce droit
de remontrances_ rendu là si mal à propos comme payement du matin,
comme achat de l'après-dînée! On ne le croirait pas si la chose
n'était contée par Saint-Simon, l'ami d'Orléans.
Le duc du Maine, battu par le testament, crut avoir vaincu par le
codicille, garder le roi, la force en main. Et en effet, Orléans avait
deux fois évité la discussion, quittant le Parlement pour une chambre
à part, puis quittant cette chambre même.
Trois courriers, coup sur coup, l'annoncèrent à Versailles, à
Villeroi, qui attendait. Et tout Paris le crut aussi.
Orléans, au Palais-Royal, fit venir d'Aguesseau et Joly de Fleury,
s'entendit avec eux, et prit du courage en dînant. À quatre heures, il
rentra plus ferme, plaça la question sur le terrain même qu'évitait le
duc du Maine, dit nettement qu'on ne pouvait laisser un codicille qui
rendait celui-ci arbitre de la liberté, _de la vie_ du Régent. Son
rival n'avait osé dire _que le Régent pouvait faire mourir le roi_.
Lui, il articulait _que le duc du Maine pouvait faire mourir le
Régent_.
L'affaire, ainsi réduite aux termes d'un combat possible, les prudents
s'effrayèrent, et les plus sages mêmes comprirent qu'il n'y avait pas
de partage possible entre gens qui pensaient pouvoir être tués l'un
par l'autre. Le gouvernement eût été un duel permanent. Ce que chacun
eût reçu de pouvoir, n'eût été qu'une arme de guerre.
Le duc du Maine avait une réplique, mais dangereuse; c'était de dire:
«Aimez-vous mieux risquer la vie du jeune roi?»
Il y eût eu là sans nul doute un tumulte. Car, on avait dîné, et
chacun était échauffé. Il le sentit, et il eut l'air d'un condamné, la
mort sur le visage. Il fut respectueux et humble, parla bas. Personne
n'écouta, et, d'un élan, on opina, sans même attendre les discours que
les avocats généraux avaient préparés.
Le duc du Maine, se voyant _tondu_, dit Saint-Simon (mais, je pense,
content, heureux de vivre encore, de n'avoir que faire de bravoure),
parla très-bien, dit avec adresse et mesure qu'il demandait alors à ne
conserver que l'éducation, _à être déchargé de la garde du roi, à ne
plus répondre de sa personne_.--«Très-volontiers, monsieur, dit
Orléans, il n'en faut pas davantage.» Le pauvre homme resta assommé.
Le Régent, en remerciant, dit que le conseil de Régence serait le
conseil suprême où ressortiraient les hautes affaires, que lui-même ne
gouvernerait qu'avec l'aide des conseils qu'il allait créer,
conformément aux idées du duc de Bourgogne,--qu'aux conseils _de
l'intérieur et des affaires ecclésiastiques, il appellerait des
magistrats_ qui y porteraient leurs lumières, spécialement sur les
droits de l'Église gallicane.
Sous cette forme modérée, il proclamait réellement la liberté
religieuse, émancipait les Jansénistes. Le lendemain, il vida les
prisons.
Les Jésuites, en déroute, n'eurent de consolation qu'à bien montrer
que le mort fut Jésuite. Ils firent autour de lui, avant
l'enterrement, les petites cérémonies qu'ils font pour un des leurs.
Et pendant que le corps, fort mal accompagné, allait à Saint-Denis, le
coeur, selon sa volonté, alla rue Saint-Antoine, aux _Grands
Jésuites_. Six de ces Pères (et pas un courtisan), dans un simple
carrosse, portèrent chez eux ce coeur que personne ne leur disputa.
NOTES
Le volume précédent, c'est la _mutilation_, et celui-ci, c'est la
_dissolution_.
La mutilation de la France, la Révocation de l'Édit de Nantes.
Et maintenant la dissolution de la vieille société.--Royauté, clergé
et noblesse aboutissent d'ensemble à la débâcle. Tout s'en va à
vau-l'eau, moeurs, idées, dogmes et fortunes.
La banqueroute financière et morale se fait avant la mort du roi. Ce
qu'on appelle la Régence, existait déjà en dessous; et pis, une vie
souterraine de vices étranges, immondes, monstrueux enfants des
ténèbres. Si bien que la Régence, dans son effronterie, montrant tout
au soleil, semble un retour à la nature.
Tout cela a été gazé, arrangé, décoré de décence et de majesté. Ou
bien encore, on l'a enfoui sous l'immensité du détail militaire,
administratif. Enfin, de piquants accessoires, d'amusantes anecdotes,
de curieux portraits, occupant, détournant l'attention, l'empêchent de
saisir le vrai fil historique, disons mieux, la fibre vivante où est
l'unité morale, l'âme de l'histoire.
Le dernier âge de Louis XIV (un quart de siècle, 1689-1715) commence
et finit dans le _santissimo_. La dévotion y est la grande affaire. La
guerre même est secondaire, et l'administration périt. C'est la
royauté de la Grâce, le gouvernement des dames et des saints.
L'énervation du Quiétisme en est le commencement, la fin un coup de
tête de vieillards tombés en enfance. La grotesque bulle Unigenitus.
Là, un strident éclat de rire ouvre le XVIIIe siècle.
NOTE I.--DE LA SANTÉ DU ROI.
Les angoisses morales de madame de Maintenon dont parle Phélippeaux,
le travail assidu et secret du roi après la mort de Louvois (Dangeau),
la connaissance (incontestable, _V._ Berwick, Macaulay, etc.) qu'il
eut des tentatives contre la vie de Guillaume, tout cela coïncide avec
l'époque où Fagon modifia son régime. On l'entrevoit fort bien,
quelque peu instructif que soit le _Journal des médecins ms._, déjà
cité aux tomes précédents. Rien de plus uniforme que ce journal. La
médecine de ce temps ne s'occupe que d'une chose, l'observation
quotidienne des résultats de la digestion. Observation utile
certainement, mais impossible alors, dans l'état si imparfait des
connaissances. Il eût fallu d'ailleurs l'éclairer par un journal
correspondant de toutes les autres fonctions et activités (chasse,
promenades, travail, vie intime, etc.). C'est sur un tel bilan complet
des dépenses vitales qu'on pourrait raisonner.--Toute l'industrie de
Fagon est de faire croire au roi que ses médecins le soulagent d'une
prodigieuse quantité d'humeurs fermentées, qu'il rend des vers (chose
peu croyable pour cet âge avancé), «_de grands vers morts_, tués par
la médecine.» (1697, 1702, 1704.)--On voit dans ce journal que les
séjours de Marly, de Fontainebleau, les visites du roi d'Angleterre,
étaient des occasions de cuisine, de mangerie, de galas, où le roi ne
s'épargnait pas et se rendait malade. D'autre part, les jours maigres,
il mangeait imprudemment d'immenses quantités de pois qu'il ne
digérait pas.--«Je lui fais suivre, dit Fagon, un régime qui eût été
trop nourrissant pour un autre, mais que les courtisans trouvent
épuisant pour le Roi. (1705).»--Dans ce journal, il ne paraît
nullement l'homme robuste de l'histoire convenue. On est obligé de
prendre pour lui les précautions que demandent les vieillards les plus
délicats. En 1702, Fagon avoue ce qu'il niait en 97, que le roi a la
goutte. Dès cette époque, et même plus tôt, il le fait suer beaucoup,
en le chargeant de couvertures de ouate, de manteaux ouatés, etc., en
lui faisant le matin des frictions avec des linges chauds (1706).
L'année 1704, où commencèrent ses grands revers (Blenheim, etc.), est
celle où l'on commence les fortifiants, par moment le vin d'Alicante,
«le rossolis des cinq graines chaudes (1710).»--En 1711, tombe le coup
de foudre, la mort du grand Dauphin. Mais le roi n'en mange que plus
de petits pois. Là finit le journal. Fagon lui-même est vieux, malade,
fatigué. Le reste du gros volume est blanc (voy. le _ms de la
Bibliothèque_).--Il eût été curieux en 1712. On sait qu'à ce moment le
roi et madame de Maintenon craignirent la mort extrêmement, l'épidémie
régnante. La duchesse de Bourgogne étant morte, ils se sauvèrent à
Marly, sans attendre le pauvre jeune duc, qu'ils laissèrent à
Versailles et qui les rejoignit pour mourir.
NOTE II.--DIVISION DE CE VOLUME EN DEUX PÉRIODES.--LA PREMIÈRE, DE
1691 À 1705, SOUS L'INFLUENCE EXCLUSIVE DE MADAME DE MAINTENON ET DE
CHAMILLART.
Le roi était très-facile à conduire, pourvu qu'on lui fit croire qu'il
dirigeait. Le gouvernement personnel fut en réalité celui de deux
petites cabales: celle qu'on peut appeler des _médiocres_ (madame de
Maintenon, Chamillart, Godet-Desmarais, les sulpiciens, les
lazaristes); plus tard celle des _dévots_, du duc de Bourgogne, de MM.
de Beauvilliers et de Chevreuse, c'est-à-dire de Fénelon et des
Jésuites. Cette dernière, écartée d'abord, reprend crédit en 1705,
règne en 1709 et jusqu'à la mort du roi.