extraits, apprennent beaucoup sur tout cela, non-seulement pour
l'Italie, mais pour la France. Quelque déchue que fût Rome, une foule
de plaintes y arrivaient, de pauvres diables, décidément perdus,
désespérés, qui, ayant tout épuisé, s'adressaient au diable ou au
pape. C'est un gémissement immense de toutes les prisons de l'Europe,
mais des nôtres surtout. Exemple: Des forçats catholiques de nos
galères écrivent au pape que depuis dix ans, vingt ans, trente ans,
ils ont fini leur peine, et qu'on les retient pour ramer jusqu'à la
mort; que leurs aumôniers (les Lazaristes, les gens de saint Vincent
de Paul) ne font rien pour eux que les persécuter. Remarquable
confirmation des plaintes du protestant Marteilhe.--Mais le plus
effrayant, c'est la multitude infinie des plaintes que font au pape
les ecclésiastiques eux-mêmes. Les moines poussent des cris
douloureux. On sent que la vie monastique devient tout à fait
impossible. Un capucin de Dijon, qui a prêché la réforme de son ordre,
écrit au pape que ses supérieurs vont le mettre _in pace_ pour le
reste de ses jours, comme ils y ont mis un autre capucin qui avait été
à Rome demander protection. Un Jésuite, réduit au désespoir, écrit au
pape pour la troisième fois; il en appelle des mauvais traitements de
son général Oliva. On voit que ce galant et voluptueux Oliva, dont on
a vanté la douceur, n'était pas moins terrible pour les simples
religieux.
Ces lettres, adressées à Rome et au pape, sont pleines des crimes de
Rome. Un Polonais écrit que le secrétaire du nonce vient de violer sa
fille. Un Espagnol écrit que la papauté doit attendre, «si elle ne se
réforme, un horrible jugement de Dieu.» Il a vu, à Rome même, les
prêtres user de _toutes les religieuses_, publiquement et comme en
mariage. Un pauvre Turc écrit qu'il a été racheté des galères de Malte
par les aumônes des mosquées, que les chevaliers ont reçu l'argent, et
ne l'en ont pas moins donné au pape pour servir comme forçat sur les
galères de l'Église. (Archives de France, _Extraits des Archives
secrètes du Vatican_, carton L, 384, 387.)
Le clergé de France était plus prudent, et plusieurs ont cru qu'il
était régulier. En réalité, nos Françaises, étant moins que les
Italiennes asservies au plaisir passif, éclataient en scandales,
grossesses, etc. Sous Richelieu, les Jésuites français organisèrent
l'hypocrisie. On fit des grilles et des murs aux couvents. Clôture
fort illusoire, qui, en excluant les mondains, n'existe qu'au profit
des prêtres. Le directeur entre, et même dans chaque cellule. (Voy.
l'affaire de Louviers, celle de la Cadière, etc.) Le vicaire général
et autres dignitaires entrent pour inspection. L'aumônier entre, pour
dire la messe; avant, après, pour préparer et ranger, il reste avec
une jeune religieuse de son choix (la sacristine). Chose curieuse:
c'est justement depuis les réformes décentes du XVIIe siècle que nos
couvents se ferment aux médecins. Les religieuses ne les appellent
guère. Elles sont médecins entre elles. Madame de Maintenon, qui
prévoit tout et sait que les demoiselles de Saint-Cyr seront la
plupart religieuses, ordonne expressément qu'elles sachent saigner et
faire un peu de médecine.
Il faut songer qu'alors un peuple immense de femmes entre au couvent
(_par les quatre cents_ confréries du Sacré-Coeur, créées subitement
aux dernières années de Louis XIV). Il faut songer que l'heureuse
équivoque de ce culte nouveau, si favorable aux séductions
ecclésiastiques, dispense le supérieur, le directeur, le confesseur,
de tous les moyens d'autrefois.
Ces prêtres ont sur les religieuses une prise qu'ils n'avaient
nullement aux temps indécents d'Henri IV. Ils en sont très-jaloux.
Malheur à elles si elles s'écartent du côté des mondains. Ainsi,
l'abbé de Clairvaux, blessé des légèretés de la prieure de
l'Abbaye-aux-Bois, osa réclamer sur elle son droit de supérieur. Ce
droit, au Moyen âge, aurait été atroce, la peine même de l'épouse
infidèle: on la mettait _in pace_, et le mari ou le père spirituel y
entrait une fois par jour pour la _discipliner_. Au XVIIe siècle, plus
doux, le père spirituel se contentait d'une correction donnée en
secret et dans la cellule. Mais cette dame, à la tête d'une maison
brillante du faubourg Saint-Germain, dont le parloir était sans doute
un centre de société, fut révoltée dans sa fierté. Elle n'avala pas la
chose, comme le faisaient les autres. Alors, il éclata et exigea que
tout se fit en public, qu'elle fût châtiée devant ses religieuses.
Elle recourut au roi, qui craignit le scandale.
Il prit un moyen terme, bien fâcheux pour la pauvre dame. Ce fut de
sauver seulement «l'honneur de la maison,» en cachant tout, défendant
la honte publique. Point de bruit et point de lumière. Mais on la
remet au supérieur, qui la tiendra dans un couvent de l'ordre. Dur,
cruel abandon! Une fois là, perdue et oubliée, qu'en fera-t-il? Ne
va-t-il pas lui faire expier longuement la prétendue grâce du roi?
(_Corresp. adm._, IV., 186; 9 oct. 1692.)
Les Mémoires trop peu lus de l'abbé Legendre (_Magasin de librairie_)
et de l'abbé Blache (_Revue rétrosp._, 1833, t. I, II, III) donnent
les faits les plus curieux sur la pourriture de l'Église, ses moeurs
effrénées et barbares. On voit les lazaristes à Saint-Lazare, comme
aux galères, user du nerf de boeuf _à mort_! On voit l'avilissement
public de l'archevêque Harlay, que le peuple poursuit et hue la nuit
par les rues et par les ruisseaux. Il va des duchesses aux grisettes,
donne à une petite chanteuse, apprentie couturière, seize mille livres
de rentes en biens d'Église. Voilà le premier prélat de France, le
chef des fameuses Assemblées du clergé, exemple et surveillant des
moeurs des prêtres. Aussi elles ne sont pas bonnes. Ils se déguisent
en cavaliers, courent les Anglaises ou Irlandaises réfugiées.
(_Corresp. adm._)
Les notes du lieutenant de police sur Bicêtre ne nomment presque que
des prêtres, et tellement immondes qu'on ne peut les tenir qu'en
loges, comme des fous ou des bêtes sauvages: «François Laire, âgé de
40 ans, prestre du diocèse de Bayeux, impie et scandaleux, abominable,
qui faisoit des pactes avec le diable et qu'on ne peut entendre sans
horreur, tant il est impénitent et endurci;--Jean-François du
Rollet..., âgé de 50 ans, prestre qui se mesloit d'invocations
sataniques. On assure que parmi tous les scélérats que l'autorité du
Roy retient à Bicestre, il n'y en a point de si dangereux que
celui-là. Aussi a-t-on été obligé de le mettre dans une chambre à
part, à cause de la corruption de ses moeurs...--Jean-Ant. Poujard,
récollet apostat, séditieux, impie, capable des plus grands crimes,
sodomite, athée si on peut l'estre; enfin c'est un véritable monstre
d'abomination qu'il y auroit moins d'inconvénients à étouffer qu'à
laisser libre... Mis en liberté le 10 octobre 1715.--Jacques de Bret,
hermitte de Montmorency, mendiant, libertin de mauvaises moeurs, qui a
souvent fait servir les choses sacrées à ses abominations et à ses
désordres.--Jean Lemaire, âgé de 30 ans, religieux qui ne sauroit
estre trop caché pour l'honneur de la religion.--Innocent Thibault,
âgé de 64 ans, prostituoit les filles à des prestres et à des
religieux, etc.»
NOTE DERNIÈRE DU RÈGNE DE LOUIS XIV.
Nous achevons les soixante-douze années du règne de Louis XIV.
Pénible étude, mais vraiment instructive.
Ce n'est pas seulement le plus long règne de l'histoire, c'est le plus
important, comme type et légende du gouvernement monarchique. L'Europe
l'a accepté ainsi. Elle n'a point du tout accepté les glorieuses
tyrannies militaires qui ont pu suivre. Elle n'y a vu qu'un accident
sinistre. Mais Louis XIV est la règle, le roi des _honnêtes gens_.
Le bien, le mal, le pire, on a tout imité de lui. Il est le vrai et le
complet miroir où tous les rois ont regardé. Ils ont copié servilement
sa cour, son administration, ses fautes surtout. La France même de 93
lui a volé les lois de la Terreur et le régime des suspects.
Donc, tout ce que l'on sait de lui a une portée fort générale, au delà
de son temps, de son individualité. Il nous apprend au précédent
volume comment la royauté politique et religieuse (celle de Louis XIV
fut tout cela) n'atteint son idéal qu'en se faisant les plus cruelles
blessures.
Cette sottise de la Révocation avait été parée de faux prétextes d'une
grande sagesse politique. Nous devions obtenir par là une belle et
puissante unité. On avait suivi à la lettre le précepte de Molière: «À
votre place, je me crèverais cet oeil; vous y verriez bien mieux de
l'autre.» Pendant vingt-cinq ans, les évêques, d'assemblée en
assemblée, ont demandé, peu à peu obtenu la mutilation de la France.
Oh! que la voilà belle, allégée de 500,000 hommes!--Attendez, il
manque une chose! Plus clairvoyants que les évêques, les Jésuites,
dans l'oeil qui lui reste, voient une paille, le jansénisme,
tourmentent le malade pour l'arracher. Voilà qu'il agonise. Encore un
peu, ils n'auront plus qu'un mort.
Ce qui saisit dans cette fin lamentable de 1715, c'est que,
non-seulement toute la vieille machine (royauté, clergé et noblesse)
s'enfonce et presque disparaît, mais l'ordre, même extérieur,
l'administration, vraie gloire de ce règne, n'existe plus, à
proprement parler. La bureaucratie est paralysée, la comptabilité
périt. Le gouvernement effaré ne peut même plus se rendre compte de
ses fautes.
Dans tout ceci éclate le contraste et la lutte de deux choses qu'on
aime trop à confondre dans l'idée complexe de la centralisation
royale: le _gouvernement personnel_ et l'_administration_. C'est
justement le premier qui tue l'autre. Colbert, Louvois, malmenés par
le roi et minés par la ligue des courtisans et des dévots, meurent à
la peine, et avec eux l'ordre même. Au gouvernement personnel, ils
avaient prêté le beau masque et la couverture secourable d'une
certaine régularité administrative qui faisait illusion. Ces
commis-rois faisaient obstacle au roi, empêchaient ce gouvernement
d'apparaître dans sa vérité. Quitte enfin d'eux, la royauté se révéla,
fut elle-même. Libre, Louis XIV en donna le vrai type, la forme pure.
Il put descendre en pleine majesté ce superbe Niagara de la
banqueroute, du plus profond chaos, de l'écrasant naufrage.
La France ne fut pas sauvée, comme on l'a dit, mais roulée et brisée.
Elle enfonça, disparut. Et, si elle revint, ce fut en tel état que,
jusqu'à la Révolution, le monde entier jura qu'elle n'était jamais
revenue.
FIN DU TOME SEIZIÈME
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
CHAPITRE PREMIER
CHUTE DE LOUVOIS.--COUR DE SAINT-GERMAIN. 1689. 1
CHAPITRE II
CHUTE DE LOUVOIS.--SAINT-CYR.--_Esther._ 1689 11
CHAPITRE III
MADAME GUYON. 1689-1690 23
CHAPITRE IV
MADAME DE LA MAISONFORT.--ATHALIE.--MORT DE LOUVOIS.
1690-1691 37
La cour autorise l'assassinat de Guillaume 53
CHAPITRE V
LE DÉSASTRE DE LA HOGUE. 1692 62
CHAPITRE VI
STEINKERQUE.--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE.
1692-1698 83
CHAPITRE VII
NEERWINDE.--AFFAISSEMENT.--PAIX DE RYSWICK. 1693-1698 97
Le Puget 100
Jean Bart 107
CHAPITRE VIII
MISÈRE.--DISSOLUTION.--LIBERTINS, QUIÉTISTES.--ESSOR
DU SACRÉ-COEUR. 1696-1700 117
Pesant de Boisguilbert 117
Les modes de l'époque 123
Duel de Bossuet et Fénelon 129
CHAPITRE IX
OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1700-1704 142
La duchesse de Bourgogne contre madame de Maintenon 152
CHAPITRE X
GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1702-1704 161
Le mariage de Philippe V.--La Des Ursins 165
CHAPITRE XI
VENDÔME.--VILLARS. 1702-1704 175
CHAPITRE XII
LES CÉVENNES. 1702-1704 187
Histoire (impossible et sublime) des Camisards 199
CHAPITRE XIII
GOUVERNEMENT DES DAMES.--DÉFAITES DE BLENHEIM,
RAMILLIES, TURIN. 1704-1706 207
Les dames écartent Catinat et Villars 218
CHAPITRE XIV
GOUVERNEMENT DES SAINTS.--LE MINISTÈRE OCCULTE.--LE
DUC DE BOURGOGNE. 1707-1708 228
Comment Fénelon, Beauvilliers, relèvent les Jésuites 237
CHAPITRE XV
SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS.-L'ANNÉE 1709. 252
Vauban et Boisguilbert disgrâciés.--Tellier 255
CHAPITRE XVI
LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH.--MALPLAQUET.
1709-1710 271
La France se relève par une défaite 280
CHAPITRE XVII
RUINE DE LA NOBLESSE.--RUINE DU CLERGÉ.--MORT DU DUC
DE BOURGOGNE. 1710-1712 295
CHAPITRE XVIII
LE DUC D'ORLÉANS.--FIN DU RÈGNE. 1712-1715 309
Orléans calomnié.--Sa fille 315
CHAPITRE XIX
DERNIÈRE ANNÉE DU ROI. 1715 329
CHAPITRE XX
MORT DU ROI.--RÉGENCE.--AOÛT 1715 348
NOTES
I. De la santé du roi 372
II. Division de ce volume.--Première période,
influence exclusive de madame de Maintenon et de
Chamillart. 1691-1705 373
III. Suite. Seconde période.--Ministère occulte.
1705.--Influence du duc de Bourgogne, des amis
de Fénelon et des Jésuites. 1706-1715 376
IV. L'année 1709.--Malplaquet.--La reine Anne,
etc. 380
V. De Saint-Simon, de Voltaire, etc. 380
VI. Marine, guerre, etc. 382
VII. Débâcle de la noblesse et du clergé 383
VIII. Note dernière du règne de Louis XIV et
conclusion. 387
Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.