conseil de Régence? Une si énorme accumulation de forces, contre
Orléans désarmé et tout seul, paraît indiquer autre chose. Le petit
enfant de cinq ans, délicat, maladif, promettait peu de vie. On ne
croyait pas qu'il régnât, on ne le désirait pas. Madame de Maintenon
écrivait: «Il vit _malgré tout le monde_.» Et en effet, il compliquait
la situation, empêchait le duc du Maine, le vrai roi en expectative,
qui devait, avec les Jésuites, avec ce grand nombre d'évêques
jésuitisés, continuer le gouvernement ecclésiastique de Louis XIV,
régner pour la Société.--Elle avait calculé précisément sur ce dicton
anglais: «Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre.»--Or,
cet usurpateur, ce fils de l'adultère, qui n'eût pu arriver que par le
sinistre moyen d'un procès calomnieux fait au duc d'Orléans, un tel
roi, tremblotant et toujours mal assis, n'aurait duré, contre la
France, que par ses deux armées de prêtres et de soldats à haute paye.
Projet romanesque, hasardeux, qui nous aurait ramenés dans cette
horreur des guerres dont nous venions de sortir, qui aurait mis la
France au-dessous de l'Espagne. Philippe V y participait; on lui
montrait la chose de profil, comme une simple régence du duc du Maine,
qui serait son lieutenant. Une révolution d'Angleterre, une
restauration du Prétendant et de la légitimité était l'appoint naturel
de cette usurpation. Déjà Louis XIV, avec une témérité idiote, n'ayant
pas même encore la paix avec l'Autriche, ayant encore le pied engagé
dans l'abîme, provoquait l'Angleterre. Il chicanait sur le traité.
Ayant livré Dunkerque, il creusait à côté Mardick, pour en faire un
second Dunkerque. Il animait les Jacobites. Il allait lancer le
Prétendant, et cela n'ayant pas un sou et ne pouvant plus emprunter.
Les whigs, leur roi George, l'envoyé Stairs, le sauvèrent, à force de
menaces, de sa propre sottise. Il fut mis en demeure _de faire ou ne
pas faire la guerre_, et dut subir l'outrage permanent des
commissaires anglais qui restaient là pour surveiller sa fraude, pour
(de leurs propres yeux) sans cesse regarder s'il manquerait, le
malheureux homme!
Voilà l'effroyable péril où nous tenait ce trio radoteur d'une femme
de quatre-vingts ans, d'un Jésuite demi-fou, et du petit boiteux qui
eût eu peur de son épée. Ils affrontaient la guerre! «Monseigneur,
disait un jour M. d'Elbeuf au duc du Maine, où commandez-vous cette
année?... J'y vais, car je veux vivre. Où vous êtes, il y a sûreté.»
Trio aveugle, sourd, comme madame de Maintenon, n'ayant qu'une pensée,
leur intrigue intérieure, le testament qu'ils faisaient faire au roi.
Il y avait répugnance; on n'aime pas à régler sa mort. Mais cette
répugnance a été exagérée. Il s'agissait de faire pour le fils de son
coeur ce que toujours il avait fait, le grandir, le fortifier. Il
s'agissait de garantir l'Église, et surtout de sauver son âme.
Il redoutait Orléans comme exemple d'indévotion. Mais il ne le croyait
plus empoisonneur. Il était même revenu sur son prétendu complot
d'usurper l'Espagne. Il reconnut l'innocence du prince (qui ne voulait
agir qu'au cas où Philippe V eût été vraiment impossible). Il reconnut
que cette affaire était un roman de la princesse des Ursins. La
vieille rouée ayant été chassée par la nouvelle reine d'Espagne
qu'elle avait faite elle-même, se réfugiait en France. Le roi lui fit
défendre de se trouver partout où serait celui qu'elle avait calomnié,
le duc d'Orléans. Que devait penser celui-ci? Qu'apparemment le coeur
du roi lui devenait plus favorable, que le testament (inconnu) qu'il
avait fait et déposé au Parlement un an auparavant, en 1714, n'était
pas contre lui. Insouciant, bienveillant, optimiste, comme il était,
c'était à coup sûr ce qu'il pensait et ce qu'on voulait lui faire
croire.
Ce testament donnait à Orléans le titre de Régent, le pouvoir au duc
du Maine, _gardien_, _tuteur_ du Dauphin, et à un conseil de Régence
composé uniquement de ses amis.
Orléans n'avait pas le moindre soupçon de cela. Il avait chez lui,
pour l'endormir, outre son insouciance et sa crédulité, sa femme,
madame d'Orléans, qui paraissait le sommeil même et d'autant mieux le
communiquait. Il la connaissait, ne l'estimait guère, et cependant
l'aimait un peu. Sa langueur apparente, sa mollesse, lui allaient.
Elle ne l'aurait pas fait _agir_, mais elle le faisait _ne rien
faire_. À quoi il était tellement porté! C'était comme une douce
torpille pour engourdir une volonté engourdie. Non-seulement on savait
par elle tel mot et telle pensée que laissait tomber son mari, mais
elle ménageait ces colloques, ces paroles avec l'ennemi, qui
détrempent avant la bataille.
Chacun devait songer à soi, prévoir, pourvoir. Visiblement, le roi
baissait. Fagon, vieilli lui-même, ne tient plus le journal commencé
depuis Henri IV par les médecins royaux. Ce grand monument reste là.
Depuis plusieurs années, je ne trouve que des pages blanches dans le
dernier volume, qui presque tout entier est vide.
Un régime indigeste de grande mangerie, de fruits glacés, de
sucreries, avançait le vieillard. Mais plus qu'aucune chose, je crois,
les tracasseries. La sèche et muette insistance de ceux qui
l'entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le força de
faire le testament, le contrista, le fatigua. Ce qui lui fit encore
plus de mal que tout le reste, c'est que, bon gré mal gré, il lui
fallait partager les fureurs de Tellier. Ce fort et brutal paysan de
basse Normandie, dans ses haines effrénées, l'entraînait avec lui,
sans répit, sans repos, le voulant toujours en colère et contre tout,
contre les Jansénistes, les nouveaux convertis, ou contre les lenteurs
de Rome. Il prit à tout cela une petite fièvre. Maréchal le dit à
Fagon, qui fit la sourde oreille. Il le dit à madame de Maintenon, qui
s'indigna, comme si le fidèle chirurgien avait manqué de respect.
On augmenta cette fièvre. On exigeait du roi qu'il eût, de sa
personne, d'irritantes conférences avec les gens du Parlement pour
l'affaire de la Bulle. Affaire plus liée qu'il ne semble à celle de la
Régence. Si l'on domptait le Parlement pour la question religieuse, on
pouvait espérer dans sa docilité pour la question politique. Le roi
fit venir plusieurs fois à Marly les présidents et avocats généraux.
Ils flottaient, hésitaient, n'osant faire au roi des promesses dont
ils auraient été désavoués par leur compagnie. D'Aguesseau, le
procureur général, était tout à la fois le plus doux, mais le plus
ferme, et les autres n'osaient dire autrement que lui. Le roi,
indigné, déclara qu'après Marly il irait lui-même au Parlement, y
tiendrait un lit de justice, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu'il
avait de crédit dans cette compagnie.
Le samedi 10 août, il revint le soir de Marly à Versailles. On le
trouva étonnamment changé. Il ne se sentait pas en état d'accomplir sa
menace, de forcer le Parlement dans un lit de justice. Le dimanche 11,
il supposa que d'Aguesseau pris seul à part serait plus malléable. Il
crut que face à face il ne tiendrait pas contre son roi. Ce magistrat
illustre n'était pas imposant. Il était assez gros, d'un visage fort
plein, aimable et bon, avec une singularité qui étonnait d'abord, et
disposait à l'hilarité, un oeil grand, l'autre très-petit. C'était un
savant universel et d'étude infinie. Ce qui faisait que sur chaque
chose, il voyait tout et ne décidait rien. Homme simple et de moeurs
innocentes, toujours dans son devoir, toujours au Parlement, il avait
vécu uniquement de l'esprit de cette compagnie qui, pour lui, était le
monde même. Le prodigieux respect qu'il avait pour les décisions du
Parlement (souvent contradictoires) l'embarrassait encore, à chaque
instant le rendait hésitant.
Cela donnait espoir. Le roi le prit de toutes les manières et il ne
gagna rien. Tout en s'abîmant de respect, de dévouement, d'Aguesseau
éluda, déclina, échappa toujours. Sa fluide éloquence, dans les
circuits verbeux, ordinaires au Palais, tourna et retourna toutes les
formes de l'obéissance pour se dispenser d'obéir. Le roi fut excédé,
comme on l'est par les résistances de ce que l'on a cru mou. C'était
comme les cuirasses mexicaines en coton sur lesquelles s'arrêtaient
les balles. D'Aguesseau avait trois cuirasses (outre sa bonne
conscience): primo, sa compagnie, son dieu, le Parlement; puis le
grand parti janséniste, l'Église persécutée; enfin, s'il faut le dire,
sa femme, solide janséniste, qui dans cette circonstance lui avait
dit: «Monsieur, ne songez là, ni à votre place, ni à votre fortune. Ne
vous souvenez point que vous avez femme et enfants.»
Le roi fut tellement indigné que lui, le plus poli des hommes, il
sortit de toute mesure, finit par lui tourner le dos.
Pour la première fois, dans son règne, tout lui devenait impossible,
la force et la douceur également impuissantes. Point de traité avec le
Parlement, et point de lit de justice.
Le plus doux, d'apparence le plus obséquieux, contre lui s'était
trouvé ferme. Son procureur et son organe, les _gens du roi_, comme on
disait, qui semblaient en justice la voix du roi, sa volonté parlante,
lui donnaient tout doucement sa défaite dernière, son Blenheim et son
Malplaquet.
Une chose curieuse, c'est qu'en cette extrémité, et à Versailles et au
Palais-Royal, chez le roi et chez Orléans, on eut l'idée des États
généraux. Saint-Simon les conseille au prince. Un mémoire anonyme
(qu'on croit de Torcy) propose au roi de faire du conseil de régence
comme des États généraux au petit pied pour lier les mains au Régent.
Ce conseil eût été une sorte d'assemblée nationale où l'on eût appelé
un député des États de chaque province et un de chaque parlement.
Un autre projet, plus hardi encore, proposait d'assembler, du vivant
du roi, les véritables États généraux, uniquement pour nommer un
Régent. Ces États, disait-on, s'en tiendraient là discrètement, et ne
manqueraient pas de choisir _la personne agréable au roi_.
Inutile de dire que ces vains projets n'arrêtèrent pas même un
moment. On voulait non tourner l'obstacle, mais le briser, dompter
cette Fronde janséniste du parlement de Paris.
On ne songea plus qu'à la force. Villars, fort prudemment, avait
quitté Paris pour aller aux eaux de Baréges. Mais la cour avait
Villeroi.
CHAPITRE XX
MORT DU ROI--RÉGENCE
Août 1715
Il reste deux récits capitaux de la fin de Louis XIV, celui-ci de
Saint-Simon et celui de Dangeau.
Le premier, fort passionné contre le duc du Maine, n'est cependant
nullement partial pour le duc d'Orléans. Il note sans ménagement sa
faiblesse, son inconsistance, le peu de foi qu'on pouvait ajouter à
ses paroles, tous ses défauts de caractère. L'auteur avait le plus
grand intérêt à être bien informé, et il put l'être réellement par des
témoins de l'intime intérieur qui ne quittèrent point le roi.
J'entends spécialement un excellent observateur, l'honnête chirurgien
Maréchal, avec qui il était lié, et qui (sur Port-Royal et bien
d'autres sujets) partageait ses opinions. Dès sa jeunesse,
Saint-Simon avait l'invariable habitude de prendre, jour par jour, des
notes sur les événements de son temps. Son récit, quoique achevé
longtemps après, a l'autorité de ces notes prises au moment, comme il
en a la palpitante émotion.
Le récit de Dangeau ne me rassure en aucun sens. Au milieu de son
journal, bref, aride, si peu instructif pour les grands événements,
vous trouvez un mémoire d'un style opposé, emphatique. L'auteur
embouche la trompette: «Je sors du plus grand, du plus touchant, du
plus héroïque spectacle,» etc. Cette pièce a tous les caractères d'une
oeuvre de réaction, inspirée de la vieille cour et destinée surtout à
laver le duc du Maine et madame de Maintenon. Oeuvre, je crois,
tardive, malgré la précaution qu'on a eue de mettre en tête:
«Dimanche, 25 août 1715, à minuit,» etc. Du reste, peu d'intelligence.
Au milieu de tant de louanges données à Louis XIV, il omet justement
des choses importantes, touchantes, et qui font honneur, telles que le
mouvement de coeur et de conscience «sur les restitutions qu'il
pouvait devoir au royaume.» Ces grands traits sont dans Saint-Simon.
Après les deux récits de Saint-Simon et de Dangeau, celui d'un
moderne, Lémontey, mérite attention. Chargé en 1808 d'écrire
l'histoire de Louis XV et de Louis XVI, disposant des plus secrètes
archives, il compulsa plus de 600 volumes originaux qui, en 1814,
furent enlevés de Paris. Sa critique pénétrante, sa fine plume
d'acier, entrent souvent fort loin dans l'intelligence des temps. Trop
loin aussi parfois, au delà des réalités. Il est tenté par le subtil,
par la fausse profondeur. Ainsi (d'après Lassay), il croit que ceux à
qui on représentait Orléans comme empoisonneur «n'en furent que plus
ardents à s'attacher à lui. Ils chérissaient dans la _certitude de ses
crimes passés_, le gage d'un dernier crime, et se hâtaient de faire un
régent qui saurait bien se faire roi.»
Ceci est faux en plusieurs sens. D'abord, l'horrible idée de 1712 ne
s'était nullement soutenue jusqu'en 1715. Rien ne dure trois années en
France. Les seuls ennemis personnels d'Orléans faisaient semblant de
croire cela. Deuxièmement, c'est faire trop d'injure à la nature
humaine. Même aux plus mauvais temps, peu d'hommes se donneraient à un
prince _parce qu'il serait un assassin_.
En fait, le contraire est exact. La grande majorité jugeait le futur
Régent précisément ce qu'il était, faible, corrompu, mais très-doux,
débonnaire. Indifférent au bien, au mal, il ne devait ni punir les
coupables, ni venger ses propres injures. C'est ce qui le fortifia
immensément, et fit que les meilleurs amis du duc du Maine le
laissèrent sans scrupule. Ils savaient qu'il ne risquait rien sous le
Régent, que de rester un très-grand prince, très-riche, de continuer
en repos une vie de fêtes et d'amusements et de jouer toujours la
comédie à Sceaux.
Le vrai danger était qu'avec beaucoup d'esprit et des idées
très-avancées, Orléans ne gardât les vieux hommes et la vieille cour,
ne fût prodigue et généreux pour elle aux dépens de la France. Ses
ennemis, sous lui, prirent tout ce qu'ils voulurent, eurent les plus
hautes positions. Pour l'enfant royal qu'on voulait si sottement
défendre de lui, il l'aima, et s'y attacha. Il le trouvait joli et
fin, et le préférait de beaucoup à son fils, un lourdaud que lui avait
donné son indolente et suspecte moitié.
* * * * *
Le 11 août, pour la dernière fois, le roi avait sondé d'Aguesseau,
tâté le Parlement. Il en désespéra. Et, sa santé ne lui permettant pas
d'aller lui imposer ses volontés, il écrivit le 13 un codicille qui
pouvait passer pour une déclaration de guerre.
Ce Parlement qui, après tant d'années d'obéissance et de silence,
faisait mine de vouloir reprendre la voix, n'imposait pas beaucoup. Ce
n'étaient plus les graves et savants magistrats du XVIe siècle.
Beaucoup faisaient les grands seigneurs, étaient les singes de la
cour. On avait vu, dès la mort d'Henri IV, combien, sous la pourpre et
l'hermine, ces gens de plume aisément mollissaient, étaient souples
devant l'épée. Il avait suffi que d'Épernon leur fît sonner la sienne,
sans la tirer, pour les déconcerter. On fit un d'Épernon. Villeroi
était un peu mûr pour jouer ce rôle de spadassin. Mais ses
réminiscences de jeunesse, ses contes galants le surfaisaient aux yeux
du roi. À soixante ans, soixante-dix ans, il faisait le gaillard,
avait une _petite maison_, et pas trop en secret. Bref, c'était le
mauvais sujet, vieil enfant gâté de la cour, l'homme d'épée et de
panache, que l'on avait tant admiré. Au jour du décès, Villeroi devait
monter à cheval, prendre le commandement de la Maison du roi (dix
mille hommes d'élite), et marcher droit au Parlement. On lui ordonnait
même expressément de l'investir, «d'avoir soin que les gardes du
corps, les gardes françaises et suisses prissent leur poste dans les
rues _et au Palais_.» Alors, le jeune roi présent, on ouvrirait le
testament. Et que ferait-on si les amis du duc d'Orléans réclamaient,
invoquaient son droit de plus proche parent, pour lui donner une
régence réelle, et non pas nominale. Rien d'écrit. Villeroi, sans
doute, avait l'ordre verbal d'enlever les récalcitrants.
Ce codicille voulait que le jeune roi fût mené «dans un lieu où l'air
est très-bon,» dans le château fort de Vincennes, vieille place de
guerre très-défendable encore, tout au moins contre un coup de main.
Qu'avait-il donc à craindre, cet enfant, objet de l'intérêt de tout le
monde? De qui voulait-on le garder? du Régent? Vaine et outrageuse
précaution. Que pouvait le Régent, subordonné au Conseil de régence?
rien que par un crime. C'était donc annoncer que l'on craignait un
crime. Sans doute, à chaque repas, le gouverneur, la gouvernante,
feraient _l'essai des mets_, maintiendraient l'opinion dans les plus
sinistres idées.
Chose bizarre, le roi absolu déléguait en mourant son pouvoir à une
république, au Conseil de régence, dont le duc du Maine eût été le
dictateur. Mais le bâtard n'eût pu remplir ce rôle; il n'avait pas le
poids nécessaire. Orléans dégradé, en suspicion, n'aurait pas eu
grande influence. La partie était belle pour l'étranger, le roi
d'Espagne. Tous les trois auraient travaillé, tiré en sens contraire.
La France eût été ballottée comme au jour le plus noir de toute son
histoire, sous les oncles de Charles VI.
Le même jour, 13 août, le roi fit l'effort de recevoir debout un
prétendu ambassadeur de Perse et de signer avec lui un traité. Cette
comédie, dont les ministres avaient flatté sa vanité, l'acheva
réellement. Le matin, il avait fallu le porter à la messe, et le soir
on le roula au concert qui se faisait chez madame de Maintenon. Il y
parut un homme mort. La princesse des Ursins le jugea tel, et ne
voulant pas se trouver en France sous la régence d'Orléans, elle
partit le lendemain pour Rome.
Fagon ne voulait pas que le roi fût malade, et personne n'eût osé le
dire. Quatre médecins qu'il appela, se gardèrent bien d'être d'un
autre avis. Ils ne firent rien qu'admirer, approuver, chanter en
choeur la sagesse de Fagon. Le lendemain, quatre autres médecins, mais
toujours des louanges et des admirations.
Tout en faisant semblant d'être fort rassuré, on se hâtait pourtant
d'agir. On fit venir les gens d'armes du roi à Versailles, dans
l'espoir qu'il pourrait encore en passer la revue, le vendredi 22,
avant la Saint-Louis. On voulait commencer à s'assurer des troupes.
Mais il baissait si vite que la chose devint impossible. Là se posait
la question: Qui remplacerait le roi, le représenterait dans cette
circonstance solennelle? Qui poserait devant les troupes dans la
majesté du commandement? Le fils de son frère, Orléans, si près du
trône, était appelé là par la force des choses, par son droit de
naissance, et par cette convenance aussi qu'il avait commandé (et
avec honneur) en Espagne. Ajoutez qu'une partie de ce corps, les gens
d'armes d'Orléans, était déjà sous son commandement. Le roi envoya le
duc du Maine.
Dangeau, dans sa plate chronique, a brouillé de son mieux l'événement,
pour nous donner le change sur les ruses de ceux qui menaient le roi.
Saint-Simon est fort net, et dit fort nettement la scène qui, du
reste, fut très-publique, et se passa en plein soleil.
On doutait de l'accueil que les troupes feraient au bâtard, qui avait
laissé dans l'armée une triste idée de sa bravoure et qui la
confirmait par la mine la moins militaire. On fit parler le petit
Dauphin; on lui fit désirer, demander d'être de la partie, de figurer
sur son petit cheval qu'on lui apprenait à monter. Habile mise en
scène, qui ornait fort le triomphe du bâtard. De son coursier royal,
dominant, abritant le pâle et fragile orphelin, il apparaissait là
comme le tuteur nécessaire. Il profitait des applaudissements qu'on ne
manquerait pas de donner à l'intéressante créature, postérité unique
du duc de Bourgogne, et débris dernier du naufrage.
Grand coup pour Orléans. Si la chose se fût bien passée, on eût
récidivé pour d'autres corps, et le duc du Maine se serait trouvé
avoir tout doucement conquis cette nombreuse élite. Orléans demeurait
dans l'ombre et oublié. Il aurait laissé faire certainement sans
Saint-Simon. L'âpre seigneur, sans ménagement, lui fit honte de sa
paresse, dit qu'on la croirait lâcheté, qu'on dirait qu'il n'osait se
montrer devant le bâtard. La haine donne une seconde vue; il prévit,
il prédit que le duc du Maine aurait peur, blanchirait comme un linge.
Il voulait (en grand poète dramatique, comme eût voulu Shakespeare)
qu'Orléans exploitât fortement la situation, que, de sa figure mâle,
poursuivant le triste poltron, il lui rendît des respects dérisoires,
lui fît sa cour, l'en accablât, jusqu'à ce que la pauvre femmellette
défaillît devant tout le monde, dévoilât son manque de coeur.
Le duc fut moins cruel, ne suivit pas ce terrible programme. Il resta
modestement à la tête de sa compagnie, et salua le Dauphin. Il n'en
eut pas moins le plaisir de voir la prédiction s'accomplir. Le bâtard
pâlit, se troubla, baissa les yeux, ne sut plus où se mettre. Chacun
s'émut de voir les rôles intervertis, le faux prince sur le cheval
blanc, à la place du roi, le vrai prince avec les soldats, en simple
capitaine. On compara les mines, et leurs exploits aussi. Tous, d'un
tact français, reconnurent qui était l'homme et qui était la femme,
et, d'un mouvement instinctif, sans regarder si l'on observait des
fenêtres, laissèrent l'un et entourèrent l'autre.
Ce fut comme un coup de lumière qui éclaira la situation. Les médecins
mêmes y virent plus clair. Ils comprirent dès lors où en était le roi.
Ils distinguèrent aux jambes des marques noires, qu'ils n'auraient osé
voir la veille.
Ceux qui menaient le roi prirent leurs dernières dispositions. La
principale, c'était, si l'on pouvait, d'endormir Orléans. On y employa
deux moyens, l'un de parlementer, de lui envoyer Villeroi; l'autre
d'employer le roi même à tromper son neveu. Moyen, à coup sûr,
imprévu de donner au mourant un rôle dans cette comédie. Orléans ni
personne, contre une chose si nouvelle, n'eût songé à se mettre en
garde.
Les deux choses se firent le 24 et le 25 août, jour de la Saint-Louis.
Villeroi vint trouver Madame d'Orléans, la fit parler à son mari. Elle
lui dit que ce bon maréchal, plein d'amitié pour lui, voulait le voir
dans son pur intérêt et pour sa sûreté, lui révéler un grand secret.
Orléans ne refusa pas. Et mystérieusement Villeroi vint en effet. Mais
pour dire cette chose, tellement utile au prince, il exigeait d'abord
qu'il s'engageât à conserver la place à son ami le chancelier. Il lui
apprit ensuite la teneur du testament, les avantages qu'il donnait au
duc du Maine et à lui Villeroi, tout comme chose naturelle qui ne
pouvait faire difficulté, ajoutant (le vieux fat) qu'en ce qui le
regardait (l'emploi des troupes), «il n'en abuserait pas.»
La chose était bien grave. Orléans devait voir qu'avec ce commandement
des troupes, son adversaire pouvait parfaitement le faire arrêter,
était maître de sa liberté, au besoin, de sa vie. Ce qui est
incroyable, mais certain (Saint-Simon l'affirme avant, après la mort
du roi), c'est qu'Orléans prit bien cela, n'objecta rien, et ne fit
rien, se résigna, se reposa, trouvant infiniment commode d'être
dispensé de gouverner. L'essentiel pour lui était de s'amuser, de
souper, s'enivrer, à Paris, à Asnières.
Quand Villeroi vint redire à Versailles cette merveilleuse
insouciance, on ne put pas la croire. Pour plus de sûreté, on employa
l'autre moyen. Le 25, l'état du roi s'étant aggravé, il reçut les
sacrements, communia et fut administré de l'extrême-onction. Il ajouta
de sa main quelques lignes au codicille. Puis il fit appeler le duc
d'Orléans. «Il lui témoigna, dit Saint-Simon, beaucoup d'estime,
d'amitié, de confiance. Mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ
sur les lèvres encore qu'il venait de recevoir, il l'assura _qu'il ne
trouverait rien dans son testament dont il ne pût être content_.» De
telles paroles, en un tel moment, supprimaient tous les doutes. Le duc
crut retrouver un père, et il fondit en larmes, sortit, suffoqué de
sanglots. (Dangeau, 121.)
«Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait communié, reçu
l'extrême-onction, et il venait de retoucher dans l'entre-deux ce
codicille qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans,
dont il livrait le manche en plein au duc du Maine.»