Aristophane est grand dans son _Plutus_ vainqueur, qui voit à sa

cuisine les dieux destitués, heureux de lui tourner la broche.

Rabelais est colossal dans le _Gargantua_; son rire est un tonnerre

qui lézarde et fend le vieux ciel. Mais combien est supérieure la

farce de l'_Unigenitus_, où la Rome idiote, sans s'en apercevoir, se

moqua d'elle-même, exterminant et le catholicisme, et le

christianisme, et, que dis-je? toute religion!

L'heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut là son point

de départ, il eut de quoi rire pour un siècle.

Tout est miraculeux dans cette bulle. Sa naissance même est un

prodige: un roi emploie ses efforts, ses millions (et dans ce temps de

banqueroute), un argent emprunté à quatre cents pour cent! pour

obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes:

_L'excommunication injuste est nulle_, qu'il condamne les gallicans et

désarme la royauté.

Il insiste pour que le pape se déclare infaillible et dans le dogme et

_dans le fait_, pouvant forcer de croire non-seulement l'absurdité

logique, mais le _faux matériel_, dire ou que trois font un, ou que le

soleil luit la nuit.

Il veut que le pape tranche à grand bruit la profonde question de la

Grâce, où est la base même du christianisme, question sur laquelle le

pape même avait commandé le silence. Les protestants, les jansénistes,

en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l'homme à Dieu,

rendaient moins nécessaire le prêtre. Celui-ci gagne tout, à décider

contre la Grâce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est

libre que d'obéir au prêtre.

Les Jésuites poussaient dans ce sens, qui livraient tout au

prêtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs colléges et de leur vieille

scolastique, ils se trompaient d'époque. S'étant armés du fouet que le

roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un

écolier de sixième, ils fouettèrent au hasard pour lui faire dire: Le

pape est Dieu.

La papauté, depuis des siècles, gravitait vers cela, et fatalement

devait y arriver. Elle le désirait, le craignait. Par scrupule? non;

mais par l'intelligence du danger qu'elle courait. Dans sa force, à

l'époque où elle exterminait des mondes (Albigeois, Hussites,

Moresques, Protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le

faire au temps de sa décrépitude? Elle avait un pressentiment que si,

vieille, édentée, quasi-paralytique, elle sautait sur l'autel, en

béquilles, il lui arriverait malheur. Il fallait la sottise de son

terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui

rompre le cou.

Celui-ci ne recula pas qu'il n'eût exécuté la chose. Dans son

amour-propre de père, il n'eut point de repos que son monstrueux

avorton, la Bulle, n'apparut, exposée à l'adoration dans les bras de

la vieille Église.

On n'a jamais encore tout à fait disséqué cette chose étrange. Rien de

lié, ni d'organique. Et de soudure, aucune. La plus grossière couture

du tailleur de village y manquait même. On avait pris d'ici, de là,

nombre de vieilles choses qui traînaient dans l'École, qui ne

sortaient pas du séminaire et y seraient mortes tout doucement si ces

furieux maladroits ne les avaient fourrées de force dans leur belle

création. Là, compilées, mises en face l'une de l'autre, elles

criaient, de couleurs discordantes, elles hurlaient, de

contradictions. L'ensemble est si difforme qu'on a désespéré de le

résumer. On montre tel article, tel membre. Essayons de donner le

monstre même, éclos rue Saint-Antoine, adopté de Versailles, intronisé

au Vatican, imposé _urbi et orbi_, mais, hélas! mort sous les

sifflets:

Le but et le sens général est _Mort à la liberté!_ à la vraie liberté

pratique, qui relève d'elle-même et du droit. Mort à celle de la

conscience, et aux franchises de l'État! _L'autorité au pape!_ au

prêtre! Son excommunication _injuste_ n'en est pas moins valable: il

fait la justice et le droit.

Mort à la Grâce (_à la non-liberté_), au dogme de saint Paul et de

saint Augustin, qui disent que c'est Dieu qui fait le bien en nous[1].

[Note 1: _Proposition condamnée_: La grâce de Jésus-Christ est

nécessaire pour toute sorte de bonne oeuvre.]

_Anathème à l'amour de Dieu_, à ceux qui disent que nul bien n'est

sans cet amour[2].

[Note 2: _Proposition condamnée_: Nulle bonne oeuvre sans l'amour

de Dieu.]

_Anathème à la charité_, à ceux qui disent que: La foi justifie quand

elle opère, mais n'opère que par la charité[3].

[Note 3: _Propositions condamnées_: Il n'y a ni Dieu ni religion

là où n'est pas la charité.--_Autre_: La foi justifie quand elle

opère, mais n'opère que par la charité.]

_Anathème à l'amour de la justice_, à ceux qui prétendent que: Le

coeur tient au péché, tant que cet amour ne le conduit pas[4].

[Note 4: _Proposition condamnée_: Le coeur demeure attaché au

péché, tant qu'il n'est point conduit par l'amour de la justice.]

On voit qu'en ce grossier mélange, on a copié d'une part la

condamnation de l'esprit moderne, d'autre part celle de l'esprit

ancien; celle de la Loi, celle de la Grâce. La philosophie, le

christianisme, les deux plaideurs sont mis hors de cause, renvoyés dos

à dos.

Quinet a dit excellemment cette vérité profonde: «Pour en finir avec

les hérésies, le pape ici poignarde non-seulement le christianisme,

mais l'idée même de la religion et de Dieu.

«En vérité, le XVIIIe siècle s'ouvre avec plus de solennité qu'on ne

le dit. Du haut du Vatican, le pape jette l'Évangile dans l'abîme.

C'est la première journée du siècle. Ce reste de gloire appartenait au

souverain de l'ancien monde, de donner le premier signal de son

renversement. Voltaire, Rousseau, n'avaient pas une autorité

suffisante pour commencer. Il fallait que le prêtre même livrât son

Dieu, fît cet aveu: Que toute chose était consommée.»

L'effet fut admirable, une trentaine d'ouvrages parurent contre la

Bulle. Mais le meilleur ne s'écrivait pas. On jasait, on riait

partout. On contait de Tellier (fausses ou vraies) mille choses

plaisantes. À ceux qui objectaient que c'était condamner saint Paul,

il aurait dit: «Saint Paul, saint Augustin étaient des têtes chaudes

qu'on aurait mises à la Bastille.--Et saint Thomas? lui

disait-on.--Vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand

j'en fais si peu d'un apôtre.»

CHAPITRE XIX

DERNIÈRE ANNÉE DU ROI

1715

La mort vivante ou la vie morte, ce misérable état intermédiaire qui

n'est ni l'un ni l'autre, c'est ce que je suis condamné à décrire pour

épuiser ce règne de soixante-douze ans, terminer ce siècle éternel,

enterrer ce revenant grotesque et violent, l'_Unigenitus_. Funèbre

carnaval de morts mal enterrés, qui paradent encore aux approches du

jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants.

Regardons bien dans les trois fosses. J'appelle ainsi

l'arrière-appartement où vit presque toujours Louis XIV à cette

époque. J'appelle ainsi le maussade Gesù de la rue Saint-Antoine, où

les trois terroristes de la Société, Doucin, Lallemant, Tournemine,

préparaient les mesures violentes que Tellier exigeait du roi. Enfin,

pour l'humiliation de la nature et du génie, voyons ce palais de

Cambrai, où l'homme de la Bulle, Fénelon inquiet, donne le triste

spectacle de sa stérile agitation.

Qui écrit, écrira. On ne peut plus s'en empêcher; c'est une maladie.

Fénelon écrit à tous, et sur tout. Il régente la guerre, défend les

batailles à Villars. Il régente l'État. Et, avec quelle sagesse! Pour

l'avenir, une république de grands seigneurs. Pour le présent, un

conseil de régence que Louis XIV doit créer de son vivant, _pour

partager avec lui l'autorité!_ Mais la grande affaire, c'est la Bulle.

Il la salue à sa naissance d'un éloge effréné (12 octobre); il en est

le poète et l'apôtre, le berger d'Orient qui vient s'agenouiller à son

Noël. Mais tous ne sentent pas comme lui la beauté du Dieu nouveau-né.

Les Jésuites seuls sont avec lui. Son coeur est au Gesù de la rue

Saint-Antoine. Ses communications continuelles et confidentielles avec

le bon Père Lallemant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main

un vicaire général qui travaille avec lui contre les Jansénistes.

Pour le connaître mieux encore, il faut l'étudier dans une source trop

négligée, mais singulièrement instructive, qui révèle et l'homme et le

temps. Fénelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur.

Regardons-le dans la direction de madame de Montberon. C'est la plus

acharnée des saintes, la persévérante brebis. Celle-ci, traînant son

mari, vint à Cambrai, vécut là sur cette frontière.

Il en est fort embarrassé. Le genre d'activité qu'il garde, c'est de

se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d'amitié,

d'hospitalité, d'aumônerie, d'économie de son domaine, de justice

parfois; car il juge lui-même, comme prince-évêque de Cambrai. Il va,

vient, il suffit à tout; d'autant plus sec, qu'il est plus tiraillé.

Il est tari et las de tout. Adieu le flot du coeur. Mais elle, elle ne

veut que cela; car, malgré son âge, elle est jeune. Seulement dans sa

voie quiétiste où il l'a soutenue longtemps, elle est comme un enfant

qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut être porté. Elle prie,

elle supplie. Elle meurt, s'il ne peut pas la confesser. Le mari, qui

la voit dans cet état, vient lui-même prier Fénelon. Hélas! ce qu'on

demande, il ne l'a plus, il ne sait plus que dire. Cette royauté des

âmes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti là, au

néant de l'énervation. Tout ce qu'il trouve pour se tirer d'affaire,

c'est de lui dire toujours: «Communiez.--Mais quoi? sans préparation,

sans confession?--N'importe, communiez.» Expédient grossier pour un

homme si délicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre

chose. Elle se désespère; elle va s'en aller, s'éloigner. Vous

penseriez alors qu'il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il

se fâche. Il veut l'avoir là, la garder et ne rien faire pour elle. Il

lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et

désolant de deux âmes, qui jusqu'au bout vont s'usant par le

frottement à vide, qui, par delà la mort du coeur, continuent leur

agitation, ne pouvant s'apaiser, ne pouvant se quitter, ni vivre, ni

mourir tout à fait.

Maintenant, passons à Versailles. Derrière le grand appartement se

trouvent de petits cabinets noirs. De même à Fontainebleau. Sur la

_porte dorée_, une belle chambre, lumineuse, en a derrière une autre

sans fenêtre, sombre et obscure. C'est dans ces sortes de cachettes

que madame de Maintenon fuyait la lumière, mais elle ne pouvait fuir

le roi. Il était là, et ne la quittait guère. Âgée et fatiguée, un peu

sourde, dans le dégoût universel où elle était de tout, elle devait

encore endurer jusqu'au bout sa terrible assiduité. Elle expiait,

comme Fénelon.

Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut épouvantée du vide, de

la monotonie, du triste et pesant tête-à-tête qui allait devenir

invariable. Elle essaya des moyens extrêmes (peu convenables dans un

si grand deuil), des concerts et des comédies. Elle fit venir Villeroi

avec ses vieux contes galants. Elle suppléa, comme elle put, la

duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincré, dont j'ai parlé. Le

roi y tenait, et ne la laissa se marier qu'en restant à Versailles.

Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame,

était-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculés?

Donc, le poids reporté à droite, à gauche, revenait, retombait

d'aplomb sur madame de Maintenon, et elle en était écrasée. Elle se

lâche dans ses lettres, et parle indécemment, sèchement du roi, des

faiblesses dernières dont elle était témoin et qu'une épouse eût dû

cacher: «Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il

lui prend souvent des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il

est incommodé. Il n'a pas de conversation.»

Mais elle-même n'était-elle pour rien dans cet affaissement d'esprit?

De quoi l'occupait-elle? De pauvretés. Elle mêlait mille petites

affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l'État.

Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c'était la vie du

roi. Gouvernement étrange qui voudrait gouverner homme par homme, et

dans le secret même de la conscience. Son effort impuissant, c'est

d'arrêter un peu la débâcle de l'Église, de contenir le clergé qui ne

se contient plus. Les moeurs des moines, leurs querelles, les

élections des religieuses, tout ce misérable ménage, c'est

l'occupation incessante.

La simplicité, la crédulité du roi et de madame de Maintenon dépassent

tout ce qu'on peut croire. Ils voient la vieille machine de dévotion

extérieure aller son train, et ils ne voient pas qu'il n'y a plus rien

dessous. On se moque d'eux tout le jour. Les plus impies farceurs se

font passer pour saints (Marcé, Courcillon, _V. Saint-Simon_). Une

dame est surprise par son mari en adultère, et c'est le mari qu'on

enferme; elle fait croire au roi qu'il voulait la faire protestante

(_Staal_).

Le jansénisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il

occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque

ennui, quelque colère, enfin ouvrit une carrière à l'âcreté d'humeur.

Les lettres de Fénelon à Tellier (22 juillet 1712), les paroles de

Tellier au roi, se résument en un mot: _Tout est perdu!_--Comment?

tout est perdu?--Oui, si l'on ne réprime vigoureusement le jansénisme,

qui est à la fois l'hérésie et l'avant-garde des _libertins_. Son

chef, Quesnel, est _Anti-Christ_; la Bulle le dit en propres mots.

Dans ce péril immense, on ne peut ménager nul moyen de salut public.

Le roi le sent; avec regret il emploiera non-seulement la force, mais,

il le faut, l'argent. Il corrompt les évêques pour les faire devenir

des saints. Le beau Rohan, l'intrigant Polignac, Bissy, l'évêque de

Meaux que son prédécesseur Bossuet appelait «un petit fripon,» ont

rejeté d'abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir. À Rohan (fils

du roi, peut-être par la belle Loubis) il donne la grande aumônerie, à

Bissy le chapeau. Polignac reçoit de l'argent. Madame de Maintenon a

désormais, heureusement, une affaire. Elle négocie pour la Bulle, elle

fait trotter Bissy chez les évêques; c'est le grand chien de chasse

qui les rabat dans les filets.

Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne

soufflerait. Sa grande prétention avait toujours été (dans cet

affaissement de la papauté), de la suppléer, d'être pape. Il l'avait

été en 82 à la tête des gallicans. Il l'avait été en 88, à grands

frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l'être en

1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les

jansénistes, en imposant de force, comme article de foi, cette

déification prodigieuse de la papauté. S'il avait été vaincu par

l'Europe, il se relevait triomphant dans la théologie. Il avait

demandé et obtenu la Bulle, et ses Jésuites français l'avaient dictée.

Il l'imposait au monde catholique, à l'Italie, à l'Espagne, à

l'Autriche,--oui, même à cette Autriche qui lui faisait encore la

guerre. Le prince Eugène n'avait pu empêcher Villars de prendre

Landau, Fribourg, de rançonner l'Allemagne. Et la paix fut faite à

Rastadt. Mais l'empereur Charles VI, dans Vienne, était obligé de

recevoir et croire (s'il était catholique) la Bulle de Louis XIV.

Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Théodose!

La France seule avait la tête si dure, qu'en donnant aux autres la

Bulle, elle n'en voulait pas pour elle-même. Paris, repaire d'athées,

d'incrédules, de mauvais plaisants, en faisant des ponts-neufs, des

noëls, où le nouveau-né, l'avorton, était durement houspillé.

L'autorité royale n'y faisait rien. Chose triste, le roi, à

soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa

enfant et le fit fuir à Saint-Germain.

Aussi ne refusa-t-il aux Jésuites nulle mesure de rigueur. Des curés

qui s'émancipaient furent mis à la Bastille, des évêques _internés_,

des docteurs remis à l'école, enfermés dans les séminaires. À la

Sorbonne, les dernières violences; le syndic, à chaque opposant,

criait: «Écrivez qu'il résiste au roi!» On chassa des docteurs, et

quatre, fort âgés, furent durement exilés. Des soeurs furent

maltraitées, mises à la porte, des couvents entiers détruits,

dispersés. En un an, les prisons si pleines, qu'on fut obligé

d'enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors,

des exempts. Le bon vieux Rollin fut chassé de son collége de

Beauvais. Des oratoriens, des feuillants, toutes sortes de gens

pêle-mêle, persécutés. Les Jésuites étaient si furieux qu'ils se

persécutèrent eux-mêmes. Leur père André, éminent par son esprit

philosophique, sa douceur et sa tolérance, parut avoir trop de mérite

pour ne pas être janséniste. Un autre Jésuite, trop doux, eut pour

punition la défense de porter perruque sur sa pauvre tête pelée.

Quiconque avait un ennemi était suspect et poursuivi. Les plus futiles

prétextes suffisaient. Il est austère, retiré... _janséniste_.--Il est

libertin, _janséniste_. À tel jour maigre il a fait gras:

_janséniste_, à coup sûr.

Quelques-uns furent jetés dans des cachots profonds, d'une humidité

meurtrière. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent,

fuyaient dans la campagne, et, s'ils pouvaient, hors du royaume.

Seconde émigration, après la protestante.

Les jansénistes résistaient, et les protestants ne résistaient pas.

Cependant, la persécution des premiers raviva celle des seconds.

Nombre d'entre eux envoyés aux galères. Si le roi eût vécu, l'affaire

gagnant toujours, on arrivait aux prétendus athées. Fontenelle eût été

mis dans une forteresse, si d'Argenson ne l'avait protégé. En

revanche, d'Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre

Fréret, savant universel et pénétrant critique, qui, dans sa

dissertation sur l'origine des Français, s'était affranchi des

mensonges du père Daniel.

Le peuple de Paris était tellement contre la Bulle, que le Parlement

l'ayant enregistrée (avec réserve, protestation), on n'osa vendre dans

la rue l'arrêt d'enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille

récits à la honte des acceptants. On disait que Sillery, l'évêque de

Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accepté la Bulle, devint

malade de chagrin, furieux, désespéré. On ferma tout, de peur qu'_in

extremis_ il n'éclatât par un désaveu solennel, une pénitence

publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des

hurlements de damné.

L'année même de la Bulle, 1713, contre l'inquisition jésuite commence

une contre-inquisition. Quelqu'un, on ne sait qui, publie les

_Nouvelles ecclésiastiques_, violent journal satyrique, qui a duré 80

ans. Le secret fut impénétrable. De Paris, la feuille invincible,

insaisissable, courait toute la France.

L'ingénieuse organisation de ses propagateurs a servi de modèle aux

grandes sociétés de la Révolution, spécialement aux Jacobins, sous

Duport et sous Robespierre, et le tableau qui l'expliquait faisait

tout l'ornement de la salle de conférences à leur club, rue

Saint-Honoré.

Cruelle piqûre pour les Jésuites. Tandis que le trio de leur _conseil

étroit_ (Doucin, Lallemant, Tournemine) souffle le feu de la

persécution, eux-mêmes ils sont persécutés. D'invisibles flèches

(aiguisées, assure-t-on, dans les ruines d'un vieux moulin de

Vaugirard) volent jusqu'à leur rue Saint-Antoine, jusqu'à Versailles,

et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D'Argenson court,

crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l'insolence de lui

jeter dans sa voiture, à plein paquets, le criminel journal. Encore

moins la police du Parlement trouve-t-elle. Est-il sûr qu'elle veuille

trouver? qui sait si elle-même ne travaillait pas aux _Nouvelles

ecclésiastiques_?

Les Jésuites tombaient dans le désespoir. Leur P. Lallemant avouait

qu'on ne pouvait rien faire en France, si l'on n'y importait

l'inquisition d'Espagne. D'autres disaient: «_Il y faudrait du sang!_»

Ils se trompaient s'ils crurent n'avoir rien fait. Ils avaient fait

beaucoup. Ils avaient réglé la Régence, donné la France au duc

d'Orléans.

Plus le roi était un fléau, plus on craignait qu'il ne continuât ce

règne désespérant de soixante-douze années par une régence jésuite, un

conseil d'imbéciles où des Villeroi seraient présidés par le petit

fourbe bancroche, le duc du Maine, c'est-à-dire par l'interminable

Maintenon et par le noir démon Tellier. Celui-ci avait fait une chose

bien rare en politique et dont il pouvait être fier. Il avait mis

d'accord les partis opposés, les hommes les plus contraires d'idées,

de moeurs. Les plus honnêtes magistrats, exemple d'Aguesseau,

n'attendaient rien que du roi des roués.

Tellier n'y voyait plus, de rage. Il désirait moins le triomphe que la

mort de ses ennemis. Son rêve était de faire chasser tout évêque

récusant. Noailles surtout, Noailles. Il s'acharnait à lui, comme un

chien sur un os. Il le voyait déposé, dégradé, lui arrachait son

cordon bleu (en rêve), le mettait de sa main dans un _in pace_, le

murait là, jetait la clef à l'eau. Pour en venir à frapper ce grand

coup de terreur qui eût emporté tout le reste, il fallait dompter le

Parlement même, le sortir de sa position expectante (_d'enregistrement

sous réserve_), où trop visiblement il attendait la mort du roi. On

voulait le briser par un _enregistrement sans condition_ qui

démentirait tous ses précédents et le déshonorait, de plus, lui faire

subir un édit d'après lequel tout évêque devait souscrire _purement

et simplement, sinon être poursuivi_. En même temps, le roi

sollicitait Rome _pour qu'elle lui déléguât le droit de poursuivre et

de déposer_ les évêques. Énorme pas du pouvoir absolu, qui de Louis

XIV eût fait un Henri VIII, eût aplati d'ensemble les évêques et le

Parlement, eût désarmé et Rome et les conciles de ce droit de

déposition,--pour le transmettre à qui? en réalité à Tellier, à la

Société, à son comité de salut public.

Les Jésuites, je l'ai remarqué aux temps de l'Armada et de la Ligue,

étant plus fins qu'habiles, sont retombés toujours dans la même faute,

celle de faire des écheveaux trop compliqués, tissus de tant de fils

cassants, que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que

par la réussite de tant de choses, ne réussit jamais, avorte.

Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu'à donner au

roi la haute justice sur les évêques? Le vieux roi aurait-il la force

de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et après

lui, qu'adviendrait-il?

Pour sa résolution, elle paraissait forte. Il était au dernier degré

d'endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante

avait demandé qu'on tirât de leurs chaînes cent trente-six galériens

protestants. Cela fut exigé, imposé au traité d'Utrecht. Mais c'était

si pénible au roi qu'à peine permit-il que quelques-uns partissent;

ils ne furent, la plupart, délivrés qu'à sa mort. Quant aux

jansénistes, l'un d'eux, un bon vieux gentilhomme, M. de Charmel,

qu'autrefois il avait aimé, demandait à venir à Paris pour se faire

tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opéré par des chirurgiens

de village et mourut au bout de trois jours.

Ainsi la volonté ne manquait pas. La vie pouvait manquer. De longue

date, Tellier, madame de Maintenon, avaient avisé à cela. Contre le

duc d'Orléans, que l'on voyait venir, on avait, d'année en année,

exhaussé le duc du Maine. Riche de l'héritage de la grande

Mademoiselle, légitimé et _apte à succéder_, prince du sang, déclaré

_fils de France_, gouverneur du Languedoc, il avait eu de plus trois

choses qu'on peut appeler trois épées: 1º l'_artillerie_, dont il

était grand maître; 2º l'armée _suisse_, neuf régiments, outre les

gardes suisses; 3º son mariage avec les Condé, grand souvenir, grand

patronage militaire.

Ce n'était pas assez. On y ajouta bientôt le commandement de la

_Maison du roi_, dix mille hommes d'élite (gardes du corps,

mousquetaires gris et noirs, gardes françaises, etc.).

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 20 / 24 段