fête funéraire, dont Tellier et le roi honorèrent le tombeau du duc de
Bourgogne (8 mars 1712).
CHAPITRE XVIII
LE DUC D'ORLÉANS--FIN DU RÈGNE
1712-1715
Ce triste siècle s'est survécu douze ans, jusqu'à la mort du duc de
Bourgogne. Mais, pour le coup, il est fini. La guerre aussi
réellement; elle a perdu son nerf. Le règne enfin, ce règne excédant
de soixante-douze ans va finir. Louis XIV a l'air de vivre encore
jusqu'en 1715.
L'autre siècle est déjà tout entier en dessous, le siècle de la libre
pensée, celui des _libertins_, comme on disait, siècle des audaces
effrénées dans l'infini spirituel. Est-ce assez de l'appeler, comme
Hegel, l'_empire de l'esprit_? Ce siècle a dit son nom, plus complet,
plus profond: _Retour à la nature_, retour aux sentiments de la vie,
de l'humanité.
Il naît dans les souillures, celles de l'autre siècle et les siennes.
N'exagérons pas, toutefois. Il a de moins l'hypocrisie. Il a de moins
les hontes ténébreuses d'_anti-nature_ où son prédécesseur a trop
vécu. Il est bruyant, il est cynique, il étale ses vices au soleil. Il
ne les cache pas aux égouts.
L'_Anti-nature_, par-devant, c'est la Trappe. Et ailleurs? on n'ose
dire quoi. Triste par les deux faces, et profondément triste! même
désespérée aux choquants sonnets de Shakspeare.
La _Nature_, même vicieuse, a la lumière pour elle et la joie de la
vie. Ne s'égarant pas dans la nuit, elle peut retrouver son chemin.
C'est un caractère vigoureux du XVIIIe siècle. Il s'ouvre par un
immense, par un strident éclat de rire sur la bulle _Unigenitus_. Il
se pose déjà dans sa forme première avec son roi des _libertins_, cet
homme doux, de tant d'esprit, facile et humain, le Régent, qui ne put
haïr ni punir, qui pleurait ses ennemis, oubliait ses amis et laissait
tout aller au vent.
On n'a pas dit pourtant assez une chose, c'est que cet homme si gâté,
dans ses vices, n'eût point l'infamie de son père, ni la saleté de
Vendôme. Un meilleur temps commence. L'orgie est bien l'orgie, mais
elle ne se passe plus d'esprit ni de gaieté. Elle viole la morale,
mais non plus l'histoire naturelle. Les femmes sont débordées, et
cependant un peu plus fières. Les filles de théâtre moins
complaisantes (_V._ chansons de Maurepas). Ce que les casuistes
toléraient sous Louis XIV, ce que la bonne madame d'Elbeuf avouait
(sans y trouver le moindre mal, _V._ Saint-Simon), n'eût plus été
possible, même aux soupers du Régent. Ses dames, d'Argenton, Tencin,
Parabère, exigeantes et brillantes, libertines pour leur propre
compte, par leurs saillies obligeaient de compter. Et quand une fut
noble et digne, comme mademoiselle Aïssé, elle sut imprimer le
respect.
Ce sont des différences d'un siècle à l'autre qu'on a trop peu
senties. Maintenant, voyons l'homme même.
Il ne s'agit pas de refaire, encore moins de copier, le grand
portrait, si fort, si fin dans le détail, qu'en a fait Saint-Simon.
Tous l'ont lu, tous le savent. Je me tiendrai surtout aux points qu'il
laisse dans l'ombre.
Il n'y eut jamais un homme plus doué. Brillant esprit, rapide à
prendre tout au vol, étonnante mémoire, et, avec peu d'études, un
monde de connaissances. Tous les arts. Et la grâce en tout.
Il ne manquait à cela qu'une certaine base de fixité, de personnalité.
Il était né d'éléments trop divers et d'opposition monstrueuse. Son
père, Monsieur, était une jolie petite italienne (un Mazarin, selon
toute vraisemblance). Ce pauvre prince, sur l'injonction du roi, dut
avoir des enfants, et il fut épousé par la robuste et hommasse
bavaroise, Madame, d'un corps, d'un esprit mâle, qui n'en faisait
grand cas.
Entre de tels époux, il est bien clair que Madame fit tout, Monsieur
rien. Elle fit un corps vigoureux qui eut peine à s'éreinter par les
excès. Elle fit un esprit curieux, nullement inerte (comme Monsieur),
mais, au contraire, actif et voyageur à travers toute science, avec un
goût d'universalité étranger à la France de ce temps-là (donc
allemand, si je ne me trompe). Qu'eut-il donc de son père? Peut-être
le goût italien de la musique, peut-être aussi une certaine facilité
débonnaire. Mais il ne tomba pas, comme son père, au burlesque, à la
platitude. Le principicule italien, la femmelette et le vieux mignon,
qui étaient les traits paternels, ne parurent point dans le Régent. Il
était fort vaillant, comme sa mère, très-franc du collier, net, lucide
au champ de bataille. Il vit clair à Turin. Il vit clair en Espagne;
il vit et fit, à travers mille difficultés qu'on lui suscita. Il y eut
des succès, prit des places qui avaient arrêté Condé.
Ce que sa courageuse mère ne lui transmit pas, malheureusement, ce fut
l'orgueil. Ce soutien lui manqua. Il fit bon marché de lui-même, il
n'y tenait pas, et n'exigeait pas qu'on y tînt. De là un abandon
étrange, un grand laisser-aller, beaucoup d'indifférence pour le bien
et le mal. Il appelait cela _aimer la liberté_. Et il citait
l'heureuse liberté de l'Angleterre sous Charles II.
Une chose lui fit grand tort, d'avoir un héros favori, de vouloir être
un Henri IV, de vouloir lui ressembler, même de visage. Prétention
assez commune de nos Bourbons, qui leur était fort chère, en raison de
l'invraisemblance. Louis XIII en parlait, voulait qu'on y crût. De
même le duc d'Orléans, qui n'y avait aucun rapport. Sa bonne
corpulence allemande ne rappelait guère le Béarnais. Sa face pleine et
sanguine manquait du fameux nez. Il avait la facilité, mais dans
l'abondance éloquente, non l'étincelle du silex, l'éclair gascon.
Cette faiblesse d'imitation mena loin Orléans. Si on l'eût laissé en
Espagne, il eût rappelé Henri IV par sa valeur. Mais on fit croire au
roi qu'il était ambitieux, qu'il supplanterait Philippe V, et on le
tint en cage. Il ne put imiter d'Henri que ses galanteries, point sa
sobriété. Dans son désoeuvrement, il s'enivra de plus en plus.
Dans l'affaissement du vieux monde, le nouveau n'étant pas encore,
tout semblait incertain. Orléans eut plaisir à rire de tout ce que
croyait Versailles. C'était au fond le mouvement du temps, et surtout
celui de Paris. Le siècle semblait suivre, à son début, le précepte de
Descartes: _Douter d'abord de tout_, avant de reconstruire. On secoua,
on remua toute base, et la morale même. Cela parut, dès qu'on osa.
Mais, déjà au Palais-Royal, le précepteur du prince, Dubois,
l'endoctrinait à son profit, pour détruire en lui toute foi, surtout
la foi à la vertu, le conduire au mépris des hommes.
D'où venait ce Dubois? Du plus sale endroit du palais. Les dégoûtants
insectes de latrine et d'alcôve pullulent les uns par les autres.
Monsieur reçut Dubois de son ami de coeur, du chevalier de Lorraine,
et judicieusement lui confia son fils unique. L'utilité de ce coquin
fut de convertir le jeune prince au mariage qu'on lui imposait. Le roi
lui fit accepter sa bâtarde, fille de Montespan. Déplorable union. Le
jeune homme y sentit le froid de la mort. Rien au coeur. Un orgueil
infernal et profond. Il l'appelait _madame Lucifer_, et elle en
souriait. Elle ne rêvait qu'une chose, faire régner les bâtards, son
frère le duc du Maine, et elle lui livrait tout ce qu'elle savait de
son mari. Il ne l'ignorait pas. Il ne se fâcha point, mais se jeta
dans le désordre. Il essayait parfois aussi de l'étude, faisait de la
chimie avec le célèbre Humbert. Saint-Simon le blâme _de ces vaines
curiosités_. Mais c'est encore par là qu'il est un vrai représentant
du siècle.
Elles donnèrent, il est vrai, une prise à ses ennemis. La puissante
cabale qui voulait continuer l'imbécillité du vieux règne et le
triomphe des Jésuites, saisit aux cheveux l'occasion d'écarter, de
perdre Orléans, d'introniser le duc du Maine. On ne comptait guère
l'enfant de quatre ans qu'avait laissé le duc de Bourgogne. On croyait
qu'il ne vivrait pas.
L'affaire fut bien montée. On profita de l'émotion extrême de cette
mort si prompte, de l'ébranlement des imaginations qui se perdaient en
conjectures sinistres. On dénonça sans dénoncer. On n'articulait pas
l'accusation, mais on fuyait le prince, on frémissait, on pâlissait,
on levait vers le ciel de tristes yeux. Si on ne parlait pas, c'est
qu'on ne voulait pas briser le coeur du roi. Mais on aurait eu tant à
dire! Comédie scélérate, à laquelle cette vieille Maintenon,
uniquement dévouée à son pupille, ne rougit pas de s'associer. Le roi
n'était pas rassuré. Heureusement, pourtant, il ne perdit pas son bon
sens. Quelques hommes honnêtes, comme son chirurgien Maréchal,
n'aidèrent pas peu à l'affermir.
Quant au peuple, d'avance aigri par ses misères, il donna fort
aveuglément dans le panneau. Nul doute qu'il n'y ait eu de l'art et de
l'argent. Plus d'une fois, dans cette histoire, on a pu étudier les
procédés, toujours les mêmes, par lesquels un grand corps, riche et
disposant des aumônes, fabrique à volonté des mouvements _spontanés_.
Que de fois, au XVIe siècle, ces mécaniques grossières furent-elles
heureusement employées par les moines d'alors et par les curés de la
Ligue!
Quand Orléans mena le deuil du duc de Bourgogne, ce bon peuple était
sur le point de le mettre en pièces; il criait, maudissait, menaçait
du poing. À Versailles, à Marly, persécution plus cruelle; où il
était, on faisait le désert. Désespéré, il suivit le conseil (perfide
et dangereux) qu'on lui donnait pour le perdre. Il demanda au roi
qu'on lui permît d'entrer à la Bastille, qu'on le jugeât, ce que le
roi sagement refusa. La prison seule l'aurait déjà flétri.
Quand même on ne saurait rien des deux rivaux, on se déciderait par
une chose, une seule, qui dispense du reste:
Lorsque mourut le grand Dauphin, et avec lui sa violente cabale qui
déjà voulait perdre le duc d'Orléans, Saint-Simon le croyait au comble
de la joie. Il le trouva en larmes qui pleurait son ennemi.
Lorsque mourut Louis XIV, son bien-aimé duc du Maine, si
monstrueusement favorisé, le soir rit et fit rire tout ce qui était
là. Il bouffonna, d'un tel talent de mime, que personne ne put se
tenir. Ce tonnerre de gaieté perça les murs, jusqu'au mourant
peut-être.
Orléans avait aimé fort le duc de Bourgogne, et il était plein des
idées de Fénelon. Qu'il pût être accusé d'une chose si atroce, cela le
jeta dans le désespoir. Un de ses intimes le trouva sanglotant, se
roulant par terre. Et cependant il faut avouer qu'il n'était pas tout
à fait innocent des idées odieuses que l'on pouvait avoir. S'il était
doux, en revanche il était étonnamment faible, tout livré à sa fille,
la petite duchesse de Berry, un prodige de vices, vraie Messaline. On
la crut une Brinvilliers. Elle haïssait la duchesse de Bourgogne. Elle
pouvait souhaiter sa mort; mais jusqu'à la lui donner? Non.
Toute violente qu'elle parût, on ne voit pas, malgré sa terrible
réputation, qu'elle ait rien fait d'atroce, même quand elle fut
toute-puissante. Elle fut débordée, mais non à la mode d'alors,
hypocrite et passive. Elle était intrépide dans le mal, affichait,
montrait tout, et plus encore peut-être qu'il n'y en avait. Sa courte
vie fut un suicide. Elle n'eut point les arts du temps. Elle voulut,
ce semble, périr, se tua, s'extermina par les grossesses.
Pour la comprendre, il faut se rappeler qu'elle naquit de la discorde
même. Orléans, marié malgré lui, l'eut d'une femme où il voyait son
tyran, son espion. La petite entendit Madame, si grand'mère, parler
outrageusement de la bâtarde. Elle fut élevée, dirigée, par une
ennemie de sa mère, une ex-maîtresse d'Orléans, la fille de sa
nourrice, une De Vienne, femme de chambre perverse, et qui la fit à
son image.
Elle fut très-précoce, en contraste parfait avec sa taciturne mère,
tout en dehors, parlante, amusante, dans ses caprices passionnés.
Orléans, avec ses roués, ses maîtresses payées, était réellement seul.
De plus en plus, il fut pris par l'enfant. Il ne la quittait guère. À
peine grandelette, elle le tenait à sa toilette les matinées entières.
Elle se fit son camarade en tout. Le soir, il buvait; elle but. Dans
la demi-ivresse et l'effréné babil qu'elle donne, elle l'imitait, le
dépassait en risées de l'Église et de la vieille cour, et de sa mère
surtout. Celle-ci, avec un parler gras, traînant, une grande paresse,
semblait une eau dormante, comme un marais suspect. Elle avait une
grâce oblique, n'étant pas trop droite de taille, boîtant un peu tout
bas (non pas tant que son frère). Elle était belle, pourtant
n'attirait pas, avec des joues pendantes, des sourcils ras, pelés
roses, qui ne donnaient pas bonne idée de sa peau. Plus, telle
infirmité peu agréable dans le monde. Le père, la fille, avaient un
très-vilain plaisir à disséquer la mère. La fille la méprisait, se
comparait. Grande et jolie, svelte, légère, elle avait de charmantes
mains dont son père, dit-on, raffolait. Ses yeux, non rassurants,
quelque peu égarés, avaient l'attraction des demi-fous. Elle plaisait
par ce qui doit plaire (mais non aux hommes vicieux), la furie du
plaisir. Elle ne savait pas sa mesure, s'abandonnait de manière
effrayante. Une fois, à quinze ans, devant toute la cour, elle
s'enivra avec son père et fut malade, au point de salir tout.
Nul doute que la De Vienne ne la dressât à faire le dernier outrage à
sa mère, à profiter des hasards de l'ivresse pour la supplanter tout à
fait. En ce siècle, l'inceste était fort à la mode chez les princes et
les grands prélats, toléré dans le bas clergé, où la parenté la plus
proche couvrait tout, dispensait du bruit. Bientôt, dans un petit
roman, Montesquieu exalte les unions patriarcales entre frère et
soeur. Les dispenses s'étant élargies depuis le Moyen-âge, la cousine,
la nièce étant déjà permises (et bientôt la soeur de la femme), on
disait que la soeur serait permise aussi. Et tel Italien dit: la
fille!
C'est la fureur première dans l'émancipation de braver tout. Il suffit
que la chose parût hardie, impie, pour qu'on l'ait faite alors.
Orléans, qui fuyait Sodome, tomba-t-il au piége de Loth? Il le niait.
Mais deux choses feraient croire qu'il en fut ainsi. Il se montra
très-froid pour marier sa fille au duc de Berry, qui pourtant
l'approchait du trône. Et elle, d'autre part, mariée, exigea de son
père ce qui pouvait le mieux dégrader sa mère comme épouse, constater
à quel point il préférait sa fille. Il s'agissait d'un collier de
diamants qui venait de la succession de Monseigneur, et qui était
alors dans les écrins de madame d'Orléans. Elle voulut qu'on le lui
ôtât, que son père le lui mît au cou, à elle. Il n'osait, hésitait; il
remontrait que sa femme allait éclater près du roi. Elle fit de si
épouvantables cris, qu'il eut peur d'elle encore plus que du roi.
Brave de peur, il affronta madame d'Orléans, se fit ouvrir sa
garde-robe, ses pierreries, enleva le collier.
Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prêcha en vain l'orgueilleuse.
Il fallut que le roi intervînt, la forçât de restituer et demander
pardon. Il chassa la De Vienne. Elle fut enragée, donna cours à sa
haine, à son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort
très-prochaine d'autant plus lui fut imputée.
La France tout entière était si occupée et de ces bruits et de la
Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du
duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de
la succession Philippe V. Louis XIV eut la maladresse de traîner,
d'hésiter à tirer de lui la renonciation qu'attendait l'Angleterre.
Elle retira bientôt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les
Allemands qu'elle soldait s'obstinèrent à rester, à servir sous
Eugène. S'il fût resté le vrai Eugène, il aurait marché sur Paris. Il
devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il étendit ses
lignes à dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se
promenait, vit le premier un point faible où on pouvait le forcer.
Le grand rhétoricien Villars, grand menteur (tout héros qu'il est), ou
du moins exagérateur, boursoufleur souvent ridicule, pour mieux
grossir sa victoire de Denain, suppose qu'en 1712, la situation était
celle à peu près de 1709, dans cet effroi qui précéda l'affaire de
Malplaquet, quand la France était en prières et que Versailles faisait
les prières de quarante heures. «Louis XIV, dit-il, en lui disant
adieu, pleura, lui dit que, s'il lui arrivait malheur, lui Louis,
monterait à cheval et irait se faire tuer.» Ce morceau à effet devait
faire l'ornement du discours que Villars prononça en 1715, lorsqu'il
se fit recevoir à l'Académie française. Le roi lui fit rayer cela.
Réellement, dès janvier 1712, on savait la disposition de
l'Angleterre. Eugène y avait été de sa personne tâter le terrain. Il y
perdit deux mois. On lui avait fait croire que l'on pourrait forcer la
main à la reine malade et aux tories. L'électeur de Hanovre,
successeur très-hostile de la mourante, qui attendait impatiemment,
eût avoué tout à Eugène, si l'on eût pu monter un complot, faire un
mauvais coup. Rien ne bougea. La reine ne se vengea qu'en donnant à
Eugène une épée qui valait cent mille livres.
Les conférences venaient de s'ouvrir à Utrecht, et, malgré les
reproches, les vaines fureurs de l'Autriche et de la Hollande,
l'accord réel de l'Angleterre et de la France rendait la paix
probable. Les ministres anglais nous étaient amis plus que nous-mêmes.
Ils nous ouvraient une chance admirable, celle de transférer Philippe
V en Italie, de lui donner la Savoie, le Piémont et la Sicile, _qui
après lui reviendraient à la France_. Le duc de Savoie eût été roi
d'Espagne. La politique anglaise, alors vraiment grande et hardie,
était (en s'emparant des mers) de renouveler l'Europe par les deux
faits qui voulaient s'y produire, la création de deux royaumes: _la
royauté de Prusse_, contre-poids protestant de la vieille et bigote
Autriche; _la royauté du Savoyard_ en Italie ou en Espagne. Philippe V
s'obstina à rester roi d'Espagne et fit un mal immense à son pays. Les
whigs, qui régnèrent après Anne, firent roi le duc de Savoie, mais
pour qu'il gardât les Alpes contre nous, nous séparât de l'Italie.
Eugène, voyant les Anglais échapper, voulait dès son retour les
employer. Au premier ordre, il vit leur cavalerie qui dessellait, et
lui tournait le dos. Le 12 juin, la nouvelle arrive d'une trève
conclue entre l'Angleterre et la France. Pour arrhes, le roi donnait
Dunkerque. Nouveau coup pour Eugène. Il perdait l'armée britannique,
plus de soixante mille hommes. Mais les mercenaires allemands et
belges, qui en faisaient les trois quarts, sans s'inquiéter du serment
qu'ils avaient fait à la reine Anne, restèrent obstinément, laissèrent
partir les vrais Anglais. Il se trouva avoir encore en tout cent
trente mille hommes. Villars prétend n'en avoir eu que soixante-dix
mille, avec trente mauvais canons. S'il en était ainsi, Eugène, plus
fort du double, n'avait qu'à aller en avant. Il en parlait, disait
qu'il irait à Versailles. Seulement, il voulait d'abord prendre
Landrecies, petite place, qui, dans le style des vieilles guerres,
_couvrait_ la Picardie. Autre faute, pour ce siége, il divise son
armée en trois armées. Ses lignes étaient faibles à Denain. Il y avait
là douze mille de ces coquins, qui servaient contre leur serment,
ayant pour général le fils du fameux traître Monck, le restaurateur
des Stuarts. On dit qu'un conseiller au Parlement qui se promenait vit
le premier cette faiblesse de Denain, et avertit.
Villars, par une feinte heureuse, en se portant vers Landrecies, y
attira Eugène, qui affaiblit Denain, s'en éloigna. Villars trompa
aussi les siens, qui ne comprenaient rien à ses manoeuvres. Ils
murmuraient. Tout à coup, il se lance sur Denain. Point de fascines
pour aider l'escalade. On y monta avec des hommes, sur les vivants et
sur les morts. Rien ne tint contre cet élan. Tout fut tué, et de plus
ce qu'Eugène envoya au secours. Il était venu au galop, et furieux,
mordant ses gants et ses dentelles, il assistait à la déroute (24
juillet 1712). C'était celle de sa fortune, qui ne se releva jamais.
Villars, fortifié, emporta toutes les places voisines, tous les
magasins de l'ennemi, se trouva riche tout à coup. Soixante drapeaux
envoyés à Versailles.
La France fut rassurée, le ministère anglais encouragé. En août, le
brillant Bolingbroke vint à Paris et fut reçu comme l'ange de la
paix. Il eut à l'Opéra un de ces enivrants triomphes comme nous savons
seuls les donner. Il n'y avait point à cela de bassesse. Car nous
étions vainqueurs partout. Et sur le Rhin, et vers les Alpes, l'ennemi
avait été arrêté glorieusement. Bolingbroke nous plaisait par l'éclat
de son esprit, par son audace d'opinion en toute chose. Paris lui fut
charmant. Versailles, encore si près de son grand deuil, l'accueillit
de façon touchante. Par une distinction délicate et unique, le roi lui
donna un diamant que portait au chapeau son tant regretté petit-fils,
le duc de Bourgogne. Bolingbroke retourna Français.
Il avait servi à la fois les deux pays, en avançant l'oeuvre de paix.
Ni la reine, ni le roi, n'avaient beaucoup à vivre. Les ambassadeurs
d'Anne signifièrent à Utrecht que, si la paix n'était pas signée le 11
avril 1713, ils la signeraient seuls. Donc, le 11, fut signée la paix,
malgré l'Empereur qui lui-même fut bientôt forcé de signer à Rastadt.
L'Angleterre gagne tout. La France ne perd presque rien. Elle croit
(bien à tort) avoir acquis l'Espagne. La Hollande reste ruinée.
L'Autriche a les Pays-Bas, Milan, Naples, la Sardaigne.
La victoire de Denain! et la paix de l'Europe! deux merveilleuses
éclaircies. La misère est la même, l'embarras financier s'accroît.
Mais l'âme est riche d'espérance. On voit que le vieux roi, la vieille
cour, n'iront pas longtemps. Versailles de plus en plus pâlit, et
Paris reprend l'ascendant. Paris n'a pas encore la vie officielle,
mais il a celle d'opinion. C'est à l'Opéra de Paris qu'éclata la
scène du triomphe de Bolingbroke, triomphe de la fraternité entre les
deux grands peuples, qui moins visiblement, mais réellement en
dessous, fut l'élan de la pensée libre.
Un brusque changement dans les modes indiqua celui des esprits.
L'insipide échafaud en fil de fer, à deux pieds de hauteur, que les
dames portaient branlant et tremblotant, comme la vieille tête de
madame de Maintenon, il s'écroule un matin. Cela durait depuis 1689.
Le roi le détestait. Chacun le trouvait incommode. Et nul n'y pouvait
rien changer. L'ambassadrice d'Angleterre, comtesse de Shrewsbury,
Italienne de mère, hardie et fort parleuse, arrive en coiffure simple,
harmonique à la tête humaine. Nos dames, à l'instant, démolissent leur
château, descendent leurs cheveux, exagèrent même, et visent au plat
extrême.
Bien avant que le roi meure, se fait en tout le changement. Les
soupçons insensés dont Orléans avait été victime, on les oublie; on en
sent l'absurdité, le ridicule. Et n'est-ce pas assez de lui voir près
de lui cet immuable ami, l'honnête Saint-Simon, l'ami du duc de
Bourgogne?
À Versailles, à Marly, Orléans reste seul. On craint madame de
Maintenon, le duc du Maine. Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup
attendent, espèrent de ce côté. Et lui, que fera-t-il? rien du tout,
que boire et dormir, le soir s'enfermer pour l'orgie. Mais à force de
ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il
devient le roi de Paris.
Belle fortune pour ce paresseux. Il est désiré à la fois des
incrédules et des croyants, des esprits forts, des jansénistes.
Ceux-ci, ces hommes austères, sous la persécution cruelle, sont bien
forcés de faire des voeux pour l'avénement de la tolérance. Combien
plus les infortunés protestants, si barbarement écrasés!
Rien ne profita plus au duc d'Orléans que la bulle _Unigenitus_, les
furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir.
Cela d'avance tuait le rival d'Orléans, le duc du Maine, favori du
parti bigot, sous lequel eût continué le règne du Néron jésuite.