qu'un _homme mortel_, comme dit Shakspeare. C'était un abbé Gautier.
On lui fit passer le détroit, d'Angleterre en Flandre. C'était la fin
de janvier 1711. Gautier arrive à Versailles chez Torcy: «Voulez-vous
de la paix?» dit-il. «C'était demander, dit Torcy, au mourant s'il
voudrait guérir.»
Les Anglais offraient de négocier en Hollande. Le roi les étonna en
leur disant qu'il aimait mieux négocier en Angleterre. Il leur donna
cette grande situation d'arbitres de la paix, leur transmit le sceptre
du monde.
Cela enhardit les tories. Ils pensèrent que si l'Angleterre recevait
des Français eux-mêmes la royauté du commerce et des mers, elle leur
pardonnerait d'avoir oublié la loi. Ils envoyèrent cette fois un
Anglais, le poète Prior, ex-garçon de taverne, hardi et plein
d'esprit, qui savait la France à merveille. Mais d'abord il demandait
tant qu'on était effrayé. On laissa la campagne s'ouvrir. Elle n'eut
pas grand résultat. Marlborough s'y enterra (dans l'or). Il ne fit
rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se hâtait de faire
sa main. Pour une petite ville qu'il prit, dans tout l'été, il se
trouva avoir mangé deux cent millions.
Anne se hasarda enfin à recevoir un Français, le Normand Ménager,
habile homme, avocat et négociant. Elle craignait beaucoup. Ménager
logea près Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la
nuit pour conférer avec les ministres. En bonne femme, et femme de
ménage, la reine s'occupa fort de lui, chargea Gautier d'en avoir soin
et de le régaler pour elle.
Du premier coup, grande difficulté. Les tories disaient qu'il fallait
satisfaire l'Angleterre d'abord, et remettre à la paix générale les
intérêts de la France. «Quelle garantie, si vous n'écrivez rien? leur
disait Ménager.--Notre parole et celle de la reine, notre fortune et
notre vie.» Louis XIV fit dire qu'une telle garantie suffisait. Les
Anglais furent saisis de joie. Harley retint Ménager à souper, et,
renvoyant les domestiques, il but «au roi de France, au meilleur ami
de la reine.» (Septembre 1711.)
On ne pouvait être difficile.
Les tories, en péril, toujours en vue de leur procès futur qu'on leur
ferait pour avoir fait la paix, étaient forcés d'être exigeants.
Premier point capital pour les couvrir d'avance: _la France renvoie le
Prétendant_;
2º La France détruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre
Terre-Neuve (sauf un petit débarquement), Terre-Neuve, la pépinière de
ses matelots, qui occupait quarante mille pêcheurs;
3º Elle donne libéralement ce qui est à l'Espagne, Gibraltar,
Port-Mahon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des nègres.
Enfin tout fut signé. Notre ami Bolingbroke mena le Français à
Windsor, où la reine l'attendait. C'était la nuit, l'automne (6
octobre 1711). La reine aussi, comme les feuilles, avait pâli. Elle
était loin dans son automne, malade, et elle ne dura guère. La scène
fut touchante.
Elle était heureuse de préparer la paix avant sa mort. Elle dit à
Ménager avec bonté qu'elle haïssait la guerre, le sang, qu'elle le
priait de présenter ses amitiés au roi de France. Peu après, Harley
l'ayant rencontré, lui prit les mains et dit avec effusion: «De deux
nations n'en faisons qu'une, une seule nation d'amis.»
Grande parole dont tout coeur humain reste touché. Elle est féconde
d'avenir. Elle portait bien moins sur le traité (nécessaire et dur)
que sur l'autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce
pont sublime de la libre pensée et de la nouvelle foi philosophique,
victorieuse de deux fanatismes, qui fut jeté sur le détroit.
Le traité fut hardiment publié.
Aux criailleries des Hollandais et Autrichiens, on répondit qu'ils
n'avaient aucun droit, n'ayant rien fait de ce qu'ils avaient promis.
Ils n'eurent plus de ressources qu'à conspirer contre la reine.
L'agent même de son successeur, l'électeur de Hanovre, celui de la
Hollande, l'ambassadeur d'Autriche, conféraient la nuit, débattaient
des propositions violentes, cruellement révolutionnaires.
Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa
l'Autrichien en lui disant: «Vous êtes déshonoré... La reine eût dû
vous faire sortir, mais par les fenêtres.» Il dit au Hollandais: «Vous
êtes un incendiaire.»
Enfin, l'exécution fut achevée, comme il fallait, sur le dos de
Marlborough, de l'illustre fripon qui si longtemps avait tripoté dans
le sang. On arracha l'orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l'on
saisit quelques-uns de ses vols: le brocantage et le filoutage que
depuis si longtemps il faisait sur l'Europe, spécialement sur
l'aveugle Angleterre. Un des articles montait à dix millions. En un
seul, il put s'excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte
pour partir, flétri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices.
La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la
servitude de la reine, au lieu d'être fouettée à Newgate, comme elle
l'avait si bien gagné, alla, riche, trôner en Europe, et dans la
France même, qu'elle avait égorgée.
CHAPITRE XVII
RUINE DE LA NOBLESSE--RUINE DU CLERGÉ--MORT DU DUC DE BOURGOGNE
1710-1712
Il est grand temps que tout ceci finisse. On vieillirait à user ce
vieux monde, qui, par delà toute raison, prolonge sa décrépitude. Tout
est fini. Qu'en faire? Pas une idée ne sortira de là. Ce sont de ces
moments (pour parler comme Luther) où Dieu s'ennuie du jeu, et jette
les cartes sous la table.
Les cartes, ce sont les rois, les reines et les valets. Tout cela va
disparaître en deux ou trois années. L'Empereur d'abord, ce qui fait
empereur son frère Charles, prétendant d'Espagne (et cela finira à la
longue la guerre). Puis, presque à la fois la reine Anne, le duc, la
duchesse de Bourgogne, et je ne sais combien d'autres princes en
Europe.
En tête de ces morts, nommons les deux grands morts, non pas des
hommes, mais des classes entières. La noblesse, le clergé périssent,
dévoilés et déshonorés, elle par l'enquête du _Dixième_, lui par
l'_Unigenitus_. La noblesse apparaît, ruinée de fortune et de coeur,
vivant de honteuse industrie. Le clergé, dans sa folle bulle, condamne
à la fois le dogme chrétien, l'esprit anti-chrétien. Il rejette le
passé, l'avenir, s'assoit entre eux dans le néant.
C'eût été bien dommage que l'invasion eût réussi. Si l'étranger fût
venu donner le dernier coup à la vieille machine, on n'eût pas vu
combien elle était pourrie en dessous, on ne l'aurait pas vue
s'affaisser d'elle-même.
En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands
expédients repoussés en 1708, quand il proposa d'ajouter à tous les
impôts le _Dixième sur le revenu_, qui devait atteindre tout le monde,
le clergé et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant
que le clergé s'en tirerait par un abonnement médiocre, et que la
noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixième, elle en
souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crédit se feraient
exempter, ne payaient guère. C'est ce qui arriva. Ce gigantesque impôt
ne donna par an que vingt-cinq millions.
Ce qu'il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout
le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et
subit qui se fit dans cet égout. Ces commis ne respectèrent rien. Pour
s'exempter ou se faire alléger, il fallut leur montrer le fond du
fonds. Saint-Simon est révolté de leur royauté insolente, de leur
curiosité effrontée. «Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis
le Grand.»
Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu'endura la
noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais
obscurs. On voit qu'il aurait trop souffert de s'expliquer. «_Il
fallut faire toucher ses plaies_,» produire au grand jour «_les
turpitudes domestiques_,» subir «cette lampe portée sur _les parties
honteuses_» qui frémissaient d'être montrées.
Que veut-il dire? Voici ce que l'on vit.
La noblesse, généralement expropriée, ruinée, ne vit plus alors que de
hasards, d'expédients, jeu, mendicité, vente effrontée du crédit qu'on
n'a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes
d'argent.
Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d'industrie
(le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrètement
acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister,
c'était uniquement pour l'exploiter près de la cour. Il ne vivait
qu'en l'air, dans l'ombre de lui-même. Il figurait, mais n'était plus.
Entre ces faux propriétaires et les vrais qui daignaient leur laisser
leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dégradantes
transactions. La finance, longtemps plumée par la noblesse, prenait
bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des
mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, défendait mieux son coffre.
De là les désespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la
Brinvilliers et de la Voisin.
Les hommes, plus légers, joueurs et parasites, sautant d'un pied sur
l'autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutôt que de
baisser, faisaient tout, aimaient mieux périr. Elles défendaient
jusqu'au bout l'apparence, le titre, qui les soutenaient à la cour, à
portée des bontés du roi. De là une situation contradictoire et
difficile. Pour se maintenir dans cette vieille cour de madame de
Maintenon, il fallait un peu de décence; au contraire, pour traiter
avec les créanciers, beaucoup, beaucoup de complaisance.
La plus fière devait en rabattre. Le mari l'envoyait. Mais l'homme de
finance aimait à les tenir suspendus sur la ruine, près d'y tomber. Il
exigeait des gages écrits de honte. D'autres, espérant se relever,
pour vendre leur crédit, avoir part aux affaires d'argent les plus
malpropres, épuisaient les bassesses.
Même avilissement du clergé. J'ai parlé de ses moeurs, des prêtres que
le roi sauvait de la justice, mettait en correction à Saint-Lazare, à
la Sodome de Bicêtre. Il les cachait, mais eux se dénonçaient les uns
les autres. Les Jésuites avaient ri de voir le gallican Harlay,
archevêque de Paris, hué du peuple qui l'éclairait la nuit quand il
allait secrètement de sa grisette à sa duchesse. Les gallicans purent
rire, quand le procureur général des Jésuites partit en emportant la
caisse et faisant banqueroute aux créanciers de la maison.
Un peu de honte passe vite. Ils remontaient par la terreur. Dans leur
affaire des rites de la Chine, le pape y ayant envoyé le cardinal de
Tournon pour faire enquête, ils le firent enfermer dans les prisons
chinoises, où il mourut trop tôt pour leur honneur. Le pape n'osa
examiner, mais décida contre eux la question des rites.
D'autant plus ils poussèrent la guerre du Jansénisme. J'en ai parlé
ailleurs, et j'en ai dit le fonds. Les Jansénistes furent les derniers
chrétiens. Ils soutenaient ce qui est le fonds du christianisme, la
Grâce, contre le libre arbitre. Les Jésuites, gens d'affaires par le
confessionnal, enseignaient traîtreusement la liberté pour la salir.
Ce qu'il y avait en France de plus saint, c'était Port-Royal. Il
s'éteignait, ayant défense de recevoir des novices. Les religieuses
étaient vingt-deux vieilles femmes, plusieurs octogénaires. Les
Jésuites n'ayant pas de temps à perdre pour détruire cette maison
détruite. Ils calculèrent qu'un tel coup, obtenu du roi, étonnerait
aussi le pape. Le 5 novembre 1709, le lieutenant de police d'Argenson,
le magistrat des _filles_, fort connu pour ses moeurs, vint avec les
recors mettre sa main de police sur ces saintes. On enleva les malades
qui ne pouvaient se traîner. À peine purent-elles prendre un peu de
pain et de vin. Par une nuit humide et froide, on les fit voyager,
cinquante lieues d'une traite. Une, de quatre-vingt-six ans, mourut.
Les morts mêmes furent persécutés. L'église, le cimetière, contenaient
trois mille cercueils. Il y avait là le coeur du grand Arnaud (apporté
de l'exil), les corps des fameux solitaires, Lemaistre de Sacy,
Tillemont. Racine y reposait. La grande foule, c'étaient les
religieuses, autour de leurs abbesses, la mère Agnès et la mère
Angélique. Les pauvres vierges, dans le long martyre d'une vie si
austère, privée de toute joie de nature, avaient bien gagné le repos.
Gardées, de leur vivant, par le voile et la grille, elles l'étaient
alors par la terre. On eut l'indignité d'aller les regarder au fond de
cette fosse, d'ôter le dernier voile. Celles dont l'inhumation était
récente, honteusement livrées au soleil, furent, parmi les risées,
jetées au tombereau.
Le monde recula d'étonnement. On mesura par là la férocité des
Jésuites, leur pouvoir, la servitude du roi. Mais ce qui surprit le
plus, ce fut la honteuse faiblesse de Noailles, l'archevêque de Paris,
qui avait consenti, pour se laver du crime de jansénisme. Des trois
juges de Fénelon (Bossuet, Godet, Noailles), les premiers étaient
morts, et le dernier tombé bien bas. Fénelon ne blâma la destruction
de Port-Royal que sous un point de vue politique, craignant seulement
«qu'elle n'excitât la compassion pour ces filles.» Du reste, il en
profite pour accabler Noailles. Dans la même lettre (à M. de
Chevreuse, 24 novembre 1709), il dénonce un M. Habert, dangereux
janséniste, que Noailles tenait chez lui, dans son cloître de
Notre-Dame; il envoie à la cour une réfutation de cet Habert, et prie
Chevreuse de voir avec le P. Tellier ce qu'on pourrait faire contre
lui. Noailles, ainsi noté, dans cette flagrante inconséquence
d'abriter à Paris le jansénisme qu'il persécutait à Port-Royal,
semblait double, hypocrite et traître. Il n'était que faible et
flottant.
Les fervents et fidèles amis de Fénelon, le voyant triomphant,
croyaient le ramener à la cour. À leur étonnement, le roi persévéra
dans son antipathie. Les Jésuites eux-mêmes, très-probablement,
l'aimaient mieux à Cambrai, dépendant, espérant, que d'être sous lui
à Versailles. Il attend patiemment, mais, tout en protestant qu'il est
résigné à l'exil, et priant Tellier «de ne pas s'exposer pour lui,» il
ne néglige rien pour son retour. Il dément dans ses lettres ce qui
peut irriter le roi. Il assure «qu'il n'y a nulle satire dans le
_Télémaque_;» et ailleurs: «qu'il n'a jamais proposé de rendre les
conquêtes du roi.» Mensonges évidents qui ne servirent de rien.
Il avait rendu aux Jésuites le plus grand service, qui leur livra
l'Église, celui de faire marcher avec eux les Sulpiciens, leurs
rivaux, les Lazaristes, leurs ennemis, la grande armée de
Saint-Vincent de Paul (les Jésuites de la charité). C'est par un
Sulpicien, soigneusement dressé à Cambrai, qu'il exécuta pour Tellier
la perte de Noailles et prépara le grand coup de terreur (la bulle
_Unigenitus_). Ce Sulpicien, séide de Tellier et de Fénelon, alla
secrètement en Vendée, pays barbarisé par la persécution et devenu le
plus ignorant de la France. Là résidaient deux évêques imbéciles, un
Lescure, un Champflour (Saint-Simon). Cet homme, arrivant de la part
des deux grandes puissances, du confesseur qui nommait les évêques, et
du grand prélat de Cambrai, fit faire aux évêques (ou apporta tout
fait) un mandement terrible contre Quesnel et Noailles. Et cette pièce
fut, contre toute règle, affichée au diocèse de Paris.
Noailles la lut avec effroi sur les portes de l'archevêché. Fort
maladroitement il répondit, retira aux Jésuites leurs pouvoirs dans
son diocèse, en exceptant Tellier! Tellier lui fit défendre de
paraître à la cour, et, par ruse ou terreur, travaillant par toute la
France, il lança sur lui trente évêques, qui signèrent les lettres que
leur envoyait le Jésuite.
La mort du dauphin (16 avril 1711) faisait dauphin le duc de
Bourgogne. Le prince des dévots, héritier présomptif, dès lors prit
connaissance de toutes les affaires. Le roi même voulut que les
ministres allassent travailler chez lui. Laborieux, consciencieux, il
fut, cette année, un demi roi de France. Son influence modeste, mais
réellement illimitée, donna grand encouragement, et aux Jésuites dans
leur guerre, et aux utopistes de Cambrai, de Versailles, qui lui
firent parvenir leurs plans.
Qu'ils partissent de la noblesse, comme Saint-Simon, ou, comme
Fénelon, du clergé, ils s'entendaient si bien qu'en comparant ces
projets non concertés, ils crurent qu'il y avait du miracle. Le fonds
commun était de faire la monarchie fortement aristocratique, de lui
associer des assemblées où domineraient les évêques et seigneurs, de
remplacer chaque ministre par un conseil de seigneurs et d'évêques.
Curieuse médecine! Ils croient guérir les maux par ceux qui les ont
faits!
Fénelon va si loin dans son zèle pour la qualité qu'il veut qu'on
préfère les nobles, non-seulement pour les grades militaires, mais
_pour les fonctions judiciaires_, qu'on retourne au Moyen âge, aux
juges d'épée. Défense à la noblesse de se mésallier par des mariages
bourgeois.
Ce qui surprend un peu dans les idées de ces gens, honnêtes pourtant,
c'est leur parfait accord pour la banqueroute. Le _prêt_ à intérêt
est un péché défendu par l'Église. Ceux qui ont prêté à l'État ont
péché, doivent expier. Fénelon ne les rembourse qu'au trentième
denier! Saint-Simon veut qu'on ne paye rien à cette canaille.
L'horreur qu'on a pour les traitants, on l'étend au peuple immense,
infortuné, des petits créanciers de l'État, vieillards, orphelins,
pauvres veuves, qui ont là leurs dernières ressources, leurs petites
économies.
Autre voeu: _Exterminer le jansénisme_ par une condamnation de Rome:
on déposera les évêques, on destituera les docteurs, professeurs,
confesseurs qui ne souscriront pas. Il est bien ridicule, après ceci,
de parler de la tolérance de Fénelon, d'après ses premiers ouvrages
théoriques. Il faut consulter sa pratique, surtout sa ligue avec
Tellier.
Saint-Simon, ami des jésuites, et qui en même temps se croit gallican,
dans son vertige éloquent et confus, veut nous persuader que le duc de
Bourgogne, vers la fin, fut impartial, du moins tâcha de l'être; qu'il
eût échappé aux Jésuites; que, nommé par le roi médiateur dans leur
querelle, il penchait pour Noailles;--qu'enfin, quand on surprit les
lettres toutes faites que Tellier envoyait signer aux évêques, il se
fût écrié: «Oh! s'il en est ainsi, il faut chasser le P. Tellier!»
Autre assertion de Saint-Simon. On surprit, on força le consentement
du pape. Il refusa jusqu'à la fin la Bulle de proscription. On la
placarda malgré lui, etc.
Tout cela n'a guère de vraisemblance. On veut maladroitement laver le
pape et le jeune prince. Mais la bulle fut demandée par le roi en
décembre 1711, lorsque le duc de Bourgogne était à l'apogée de son
influence. Elle ne fut point une surprise. Elle contenait ce que les
Jésuites avaient souvent formulé, ce qu'ils sollicitaient depuis cent
ans. Le pape hésita de leur donner pleine victoire. Mais comment
n'eût-il pas cédé? Le roi lui demandait de décider contre les rois.
Fénelon, l'homme de la Bulle, son violent défenseur, n'était qu'une
âme avec le duc de Bourgogne. Et le dernier écrit de celui-ci, inspiré
de son maître, est contre les jansénistes, pour les Jésuites et pour
le pape.
Il faut ouvrir les yeux, ne pas faire sottement des héros d'humanité
contre l'histoire. Le premier acte qui signala l'influence du jeune
Dauphin au moment où il eut ce titre, fut un acte de persécution. On
ferma aux protestants le commerce, l'unique carrière qui leur restait,
en leur défendant de vendre _même des biens meubles_ (17 mai 1711).
Cela manquait encore à la Révocation, que le duc de Bourgogne appelle
«une conduite modérée.»
Le vieux tigre Basville, trop longtemps inactif, se rafraîchit d'un
nouveau sang. L'affaire de Marcilly (v. 1668) se renouvelle (avril
1711). Un camisard du nom de Saint-Julien passait en Languedoc les
aumônes de Hollande. En ce moment, il y retournait, il partait de
Genève. Basville dépêcha un officier et des soldats qui, sans respect
pour la neutralité suisse, ni pour l'État de Berne dont dépendait le
lac, l'enleva sur l'eau au passage, le mena à Basville qui, en un tour
de main, le jugea, le fit rompre vif.
Répétons-le. C'est sous l'influence du duc de Bourgogne, de
Beauvilliers, de Fénelon, que fut demandée au pape _la Bulle_ de
proscription contre les jansénistes. On en parle toujours trop tard,
longtemps après la mort du jeune prince. Il faut la replacer au moment
où on l'exigea, en décembre 1711.
Rien d'étonnant, puisqu'en la même année on recommençait à poursuivre
aussi les protestants, à surprendre, à sabrer les pacifiques
assemblées du désert.
«Quoi! ces hommes si doux firent cela?» Ils y forcèrent leur coeur,
voulant à tout prix rétablir, sauver l'unité de l'Église.
Telle était la situation lorsque tous ceux qui espéraient tant du duc
de Bourgogne furent cruellement frappés.
Une fièvre pourprée l'emporta, lui et sa charmante femme (février
1712). La cour fut à la lettre comme assommée du coup. Cent cinquante
ans après, on pleure encore en lisant les pages navrantes où
Saint-Simon a dit son deuil.
En réalité, quelque ombre que jette sur ce caractère sa bigote
intolérance, on ne condamnera pas entièrement la faveur unanime dont
les opinions diverses l'ont entourée. On doit considérer sa naissance,
son éducation, la cour où il vécut, le mur insurmontable dont furent
entourés son esprit ami du vrai, son âme sympathique. Pouvait-il
déduire des abus la nécessité de l'égalité? Lui-même était abus, était
clergé, noblesse. Il était né justement identique à ce qu'il eût
fallu changer.
Donnez un point d'appui, un levier; je soulève un monde. Il n'eut ni
appui, ni levier, et il était dans ce monde même qu'il s'agissait
d'ébranler de sa base. Pardonnons-lui et comptons-lui sa droite
intention, sa vie pure, l'amour du devoir, le désir du bonheur des
hommes. Il fit peu, mais _voulut_... L'histoire est désarmée.
Elle est et restera attendrie de sa mémoire.
Il faut pourtant noter deux choses. Le duc de Bourgogne, impopulaire
en 1708, fut-il tout à coup populaire au point qu'on dit? Cela s'est
si souvent répété qu'on le dit toujours. En remontant aux sources, on
ne trouve pour preuves que des témoignages de cour. Versailles pleura
le prince, qu'il trouvait accompli, l'idéal de la cour dévote.
Je doute que la France ruinée ait cru si fortement à ce prochain
miracle de l'Âge d'or. Je doute que Paris (déjà tout _Régence_ en
dessous) ait eu impatience de voir s'ouvrir un règne intolérant,
ennemi de la libre pensée.
Autre chose peu remarquée, c'est que le bon souvenir que lui garda la
France, le culte que l'on eut pour son maître, revendiqué également
par les philosophes et les dévots, enfin la légende arrangée de
Fénelon et du duc de Bourgogne, fut, au XVIIIe siècle, un des plus
solides obstacles à la réforme des abus. Les oeuvres imprimées de l'un
et les papiers secrets de l'autre, lus du Régent, de Louis XV, de son
fils le Dauphin, surtout de Louis XVI, fixèrent leur opinion sur
plusieurs points très-graves, la resserrèrent et la circonscrirent.
Ils jugèrent que ces hommes vantés des philosophes eux-mêmes (qui ont
fait de Fénelon une si aveugle apothéose), avaient posé la vraie
limite des réformes raisonnables.
Point de rappel des protestants. Point de grâce pour les jansénistes.
La fixe division des castes, comme la base de société.
Tel fut le sort du duc de Bourgogne. Il ne put faire le bien de son
vivant, et, très-innocemment, il fit le mal après sa mort.
Dès le lendemain, le roi, frappé de Dieu, crut l'apaiser en faisant
une chose qu'il supposa agréable à celui qu'il avait perdu. Il
renouvela la terrible ordonnance pour forcer le malade protestant de
se confesser.
Dès le second jour, le médecin devait l'en avertir, et, s'il ne le
faisait pas sur-le-champ, s'en aller le troisième jour, le laisser
crever là. S'il n'y pensait, ce médecin payait une grosse amende et
pouvait perdre son état.
Le prêtre averti arrivait, mais avec un huissier pour verbaliser en
cas de refus. Les voisins arrivaient. Ils obsédaient le moribond, lui
disant le nouvel édit. S'il refusait, il ruinait ses enfants, ses
biens étaient confisqués. Il leur donnait l'horreur de le voir traîné
sur la claie.
Pour régaler la populace, dont c'étaient là les fêtes, on traînait le
corps nu.
Mademoiselle de Montalembert fut traînée ainsi à quatre-vingts ans, et
la comtesse de Monion, plus jeune, fut exhibée de même.