siècle, le souvenir des victoires de Marlborough ont protégé Sarah, et
l'ont grandie. Si on la fait criminelle, on la pose en lady Macbeth,
digne, altière dans le crime. À l'en croire elle-même, elle aurait
tout emporté de haute lutte par l'ascendant d'une âme forte sur une
faible. Elle n'eût rompu avec la reine que par mépris de sa
dépravation. Le contraire est bien plus probable. Sarah est si souvent
menteuse dans ce qu'elle a écrit, qu'elle doit mentir ici encore. Anne
était une douce personne, honnête et pieuse, triste, ennuyée,
maussade, une sotte peut-être, qui, par pudeur, se défendit fort mal
des accusations impudiques d'une femme qui ne rougissait pas. Mais, à
les regarder toutes deux, Anne et Sarah, l'histoire (sous serment)
jurerait: «La coupable, c'est celle-ci.»
Elle tenait la reine dans ses mains, dans cette demi-séquestration où
nous avons vu en Espagne Philippe V. Une personne, ainsi captive, est
bien peu responsable. Elle reçoit, subit tout du dehors, même ses
vices. Anne, avec sa vie de recluse, d'esclave toujours contrariée,
était sur la pente générale alors; elle aimait les spiritueux, buvait
l'oubli. Sarah, qui pour cela l'insulta plus tard, y trouvait fort son
compte. Dans l'éblouissement, les pesanteurs de tête, le vertige d'un
tel état, les signatures passaient bien aisément.
La confidence de cette misère lui donnait une grande prise. C'est un
triste côté de la nature humaine qu'une faible personne aime plus
celle qui voit ses hontes de nature ou de vice, ces choses humiliantes
ou ridicules dont on demande pardon. L'enfant aime qui le souffre, le
gâte, sa bonne ou sa nourrice. La demi-ivresse est une enfance. Elle
tourne volontiers à l'attendrissement. Anne, tendre d'elle-même, en
ces moments de défaillance où l'on est à discrétion, servie, soutenue
par Sarah, avait pour elle des élans et des larmes, qu'on eût crues
des larmes d'amour. Fort loin des désordres du temps, ignorante des
moeurs qu'indiquent les sonnets de Shakespeare, elle se défiait peu,
suivait l'instinct aveugle. Sa vie avait été abstinente, ajournée.
D'autant plus aisément les mauvaises fées pouvaient agir, l'ivresse et
l'ivresse du sang, enfin les ruses caressantes qui sans nul doute ne
furent pas épargnées pour tirer des gages solides. Si la pauvre folle
en venait à écrire ces folies, si Sarah avait d'elle des lettres
ridicules, elle devenait maîtresse absolue. Les rôles étaient changés.
Anne était sa servante, et Sarah la foulait aux pieds.
Sarah avait été élevée avec la reine, donc n'était pas très-jeune, et
elle n'était pas précisément belle. C'était une petite femme, à traits
fins, délicats, dans un contraste singulier avec sa langue aiguë, sa
piquante énergie. Si sa riche chevelure, à flots voluptueux, n'eût eu
un effet féminin, elle eût tenu beaucoup du jeune homme. Et
certainement elle était plus qu'une femme. Sa violence, sa force
impérieuse, donnaient du prix à des moments plus doux. C'était un
maître, et d'autant plus aimé, pour peu qu'il mollît et fît grâce.
Mais cela, sans témoin. En public, elle commandait, grondait et
corrigeait la reine.
Elle avait donné à Sarah, on peut dire, l'extrême confiance
d'habitudes et de privautés, en la faisant Maîtresse de la garde-robe.
Place analogue à celle de la _Camerera mayor_ d'Espagne. C'était la
royauté de l'intérieur le plus intime, l'entrée aux heures cachées,
aux moments impossibles. Les reines et rois, toujours sous les yeux du
public, n'avaient nulle autre retraite (la duchesse de Bourgogne, plus
tard le petit Louis XV, s'y cachaient pour pleurer). Moins de mystère,
du reste, en France, Espagne ou Italie, où on ne s'enfermait guère.
Mais en Angleterre, tout fermé. L'heureuse favorite, admise à cet
asile, le témoin unique et chéri pour qui on ne se gardait plus,
tenait la personne même.
Sarah avait bien plus que la princesse des Ursins, ayant la clef et le
verrou, le sanctuaire où la prude timide laissait la pruderie,
mollissait tout à fait. Sortant de là, émue, sous un reste d'ivresse,
elle achevait de délirer, et elle écrivait à Sarah bien plus peut-être
qu'elle n'eût osé lui dire. C'est ce que voulait la perfide. Loin de
la redresser doucement et d'anéantir ces billets, elle les gardait
comme menace permanente, comme arme, pour la perdre au besoin.
Dès lors, elle la ménagea peu, la traita comme un mari dur traite une
femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait
taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la
dévoilait cruellement, comme Cham fit à Noé. Un jour, à un office
solennel à Saint-Paul, elle lui donna ses gants à tenir, ce que fit la
reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se détourna
insolemment comme pour éviter son haleine. Anne eût pleuré, et c'eût
été tout, si, en particulier, Sarah l'avait dédommagée; mais c'était
le contraire. L'assiduité lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger
l'occuper, l'amuser, en plaçant auprès d'elle sa propre cousine, jeune
femme agréable, lady Masham, «pour le service de la chambre à
coucher.» Celle-ci était modeste, intéressante. Elle était pauvre. Son
père, bon négociant, s'était ruiné. Mariée, elle était veuve, n'ayant
qu'un mari nul, de forme et de cérémonie. La reine la trouva fort
douce, aussi obéissante que Sarah était insolente. De plus, elle avait
justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne
parlait que de la paix.
Les deux femmes s'attendrirent ensemble sur les misères de la guerre,
le désolant état de l'Europe. Anne sut peu à peu bien des choses
qu'elle ignorait. Elle sut que l'Empereur, la Hollande, faisaient peu
et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l'Angleterre, qui
seule payait le massacre annuel, pour l'élévation de l'Autriche et le
profit de Marlborough. Le bon coeur de la reine se souleva. Sa
conscience s'ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d'elle
primitivement, de sa signature, de sa main, dérivaient tous ces
maux,--d'elle captive, d'elle esclave de deux vices, épouse dégradée
de ce demi-mari qui l'avilissait en public.
Mais, d'autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce démon tenait
tout. Le Parlement, l'armée, toutes les places depuis longtemps
étaient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah: «Et mon
honneur aussi!» pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre
de son tyran, elle lisait: «Je te perdrai quand je voudrai!»
La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme
anglaise. Pour telle misère, fort innocente, elle pâlit, frémit. On a
tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu'était-ce donc,
grand Dieu! pour la reine Anne d'être violemment découverte en cette
honte d'intérieur, qu'elle avait peu sentie à travers certaines
fumées, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... _La reine_,
en Angleterre, c'est un être de religion, une divinité politique. Et
cette divinité, on allait la moquer aux cafés, la chanter aux
tavernes, aux carrefours, la traîner aux ruisseaux... Plutôt mourir.
Nul doute que telle n'ait été sa pensée.
Entre la peur et la pitié, la conscience, la peur l'emportait.
Les hommes dominent leur bonté fort aisément et l'étouffent au besoin.
Mais dans le coeur des femmes, la pitié est souvent une passion
souveraine et la bonté une douleur à laquelle elles ne savent
résister. Deux choses paraissent avoir emporté la reine Anne, vaincu
la peur et la pudeur qui lui liaient les mains.
Elle sut l'épouvantable horreur de notre année 1709 et la grande
boucherie du siècle, Malplaquet.
Elle sut la dernière négociation de Louis XIV en Hollande au printemps
de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois.
Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus
durs, du plus ferme courage, qui pleureront au souvenir de la patience
et de la douceur de nos pères dans ces extrémités funèbres.
Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les
offres illimitées du roi, espéraient retrouver l'aventure de Blenheim.
Ils avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en
partie de recrues. Avec ce surplus énorme de 40,000 hommes, avec des
masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complétés par des
paysans, ils étaient sûrs de tout, et cependant, ils essayèrent la
tromperie, les pourparlers qui à Blenheim avaient détrempé les
courages. Villars, qui avait entassé dans Mons ses malades
innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un
croissant dont les pointes étaient gardées de bois. Sa malheureuse
armée, retardée par les vivres, avait marché la nuit, et s'était à la
hâte fortifiée d'abatis, de petits retranchements.
Les Hollandais hésitaient d'attaquer. Eugène le voulait. Marlborough
envoya d'abord des promeneurs qui vinrent causer et regarder. La vue
de ces gens bien nourris, bien vêtus, était une tentation. Les nôtres,
en guenilles, sentaient d'autant mieux leur misère. Le rouge Anglais
et le lourd Hollandais semblaient une risée de leurs tristes figures,
de leurs bras maigres, faibles pour lever le fusil. Ces promeneurs
inoffensifs furent bien reçus des nôtres. Ils avaient l'air de dire:
«Pourquoi se battre? arrangeons-nous.»
Ils firent venir aussi leurs officiers, et enfin l'homme important,
dirigeant, de l'armée anglaise, le factotum de Marlborough, le rusé
Cadogan, qui, tout en observant nos positions et nos défenses,
s'adressa à un de nos généraux, l'Italien Albergotti. On parla de
paix, on regretta que Villars ne fût pas là pour en parler. De sorte
que ce mot fatal de _paix_ circulait de rang en rang, l'espoir aussi,
l'idée qu'entre braves gens on pouvait s'entendre. Voilà qu'on
s'attendrit là-dessus; on est amis déjà, on s'embrasse sans se
connaître. Villars vit le danger. Mais ces Anglais nous aimaient tant
qu'ils ne voulaient pas se retirer. Pour en venir à bout, il fit tirer
des coups en l'air.
S'ils n'avaient pu débaucher nos soldats, du moins ils s'en allaient
instruits. Quelques dessinateurs avaient eu le temps de saisir les
profils de nos défenses; on voyait les jours, les endroits où leur
canon pouvait nous entamer, où leurs grosses masses se jetteraient
pour nous écraser de leur nombre. Ils virent que le centre était
faible, et qu'en portant la grande attaque sur la droite, ils
forceraient Villars à affaiblir encore le centre pour secourir cette
droite.
Ils virent supérieurement le matériel, point du tout le moral.
L'impatience des souffrances, la bataille retardée deux jours, ce
parlage inutile et ces embrassements de Judas, avaient donné à nos
soldats une violente irritation, une sombre et terrible fureur.
Villars, passant devant les lignes, vit des morceaux de pain à terre
qu'ils avaient jetés. Ils ne voulaient plus manger, mais le sang de
leurs ennemis.
L'expérience s'en fit par les mercenaires de Hollande. Ils vinrent
faire contre notre gauche l'attaque secondaire pendant que les Anglais
faisaient la principale à droite. Ces soldats allemands étaient menés
par de vrais Hollandais, capitaines orangistes, et par le petit
prince, neveu de Guillaume III; ils voulaient lui faire gagner sa
princerie avec du sang allemand, lui faire planter le drapeau jaune
sur les lignes françaises. On les laissa venir à bout portant, et là
les grasses légions, mitraillées, fusillées, lardées, fondirent et
disparurent. Le recul du drapeau tuait la maison d'Orange. Les pauvres
diables de soldats achetés, ne refusèrent pas, gagnèrent leur argent.
Ils furent ramenés trois fois par ces furieux orangistes. En un
moment, les nôtres firent un tas de douze mille morts.
Notre droite, moins heureuse devant l'épaisse armée anglaise, avait
faibli. Villars, pour la sauver, prit des troupes au centre; il
chargeait à leur tête, quand un coup de feu lui brisa le genou. On
l'emporta évanoui. Heureusement, le vieux Boufflers, qui était venu
généreusement l'aider et qui déjà avait eu ce succès de la gauche,
accourt au centre. Déjà il était percé par Eugène. Succès facile avec
ses nombres énormes. Eugène jeta là trente mille hommes qu'il avait de
trop. Boufflers avait de son côté toute la cavalerie française qui
n'avait pas donné encore. Il chargea, rechargea, je ne sais combien de
fois. Tout restait incertain, lorsque Marlborough vint établir une
batterie qui mettait notre cavalerie entre deux feux. Cela décida la
retraite. Boufflers la fit lentement avec une moitié de l'armée.
L'autre moitié rejoignit bientôt.
Comment les alliés, les prétendus vainqueurs, ne profitèrent-ils pas
de cette séparation? C'est qu'ils n'en pouvaient plus. Les nôtres
voulaient combattre encore. On ne leur laissa rien que cet horrible
champ à nettoyer. L'homme le plus véridique, le modeste Boufflers, dit
qu'ils eurent environ _vingt mille morts_, et les Français sept mille.
Rien ne manquait à la laideur de l'événement. Il était inutile,
puisque la France offrait tout. Il fut taché de trahison, fatal aux
alliés, qui n'en tirèrent que Mons, qui, plus nombreux que nous d'un
tiers, perdirent trois fois plus que nous. Ils purent sonner les
cloches, mais les cloches des morts.
Même succès sur la frontière. Entrés par trois côtés, Allemands,
Autrichiens, Savoyards, se donnaient rendez-vous à Lyon. La partie fut
manquée. Les premiers qui parurent, les Allemands, furent jetés dans
le Rhin. On commençait à voir qu'on n'entrait pas impunément en
France. Marlborough avouait lui-même que les Français ne se battaient
pas mal, «quand ils étaient bien conduits.» À Malplaquet, ils ne
furent pas conduits; Villars fut blessé tout d'abord, et vers la fin
Boufflers, dans ses brillantes charges, négligea d'appeler à lui sa
droite, qui était alors disponible et aurait donné la victoire. Ainsi
manquèrent les généraux. Tout se fit par l'élan et l'obstination du
soldat. Il y avait donc une France, on l'avait vu, senti, mais une
France à bout de ressource. L'hiver, Desmarets descendit aux hontes
dernières. Il ne payait qu'en rentes les sommes exigibles. Celui qui
attendait cent francs, en touchait cinq, plus un papier de 5 pour 100.
C'est la dérision du _consolidé_, solidement fondé sur la banqueroute
prochaine. Éperdu de détresse, il en était à voler des dépôts, à
brocanter des grâces; pour argent, il amnistiait les dilapidateurs de
la marine; il innocentait les faussaires. Les jeunes arbres des forêts
royales, l'avenir, l'espérance, il les coupait, les vendait à bas
prix.
Dans ce Versailles doré, sous les triomphants plafonds de Lebrun,
l'Europe voyait un mendiant, pauvre diable en faillite, débiteur
insolvable. Aux négociations que le roi ouvrit au printemps, quand il
offrit de l'argent pour la guerre qu'on faisait à son petit-fils, les
Hollandais se mirent à rire, et demandèrent où seraient les sûretés,
quels seraient les banquiers qui répondraient pour un homme tellement
ruiné. Nos négociateurs, Uxelles et Polignac, répondaient
sérieusement, nommaient telles solides maisons. Mais les Hollandais
prolongeaient cruellement la facétie, disant: «Si ces banquiers
faisaient faillite eux-mêmes...?»
De telles risées portent malheur. On trouva partout odieuse la
conduite d'Heinsius. Il voulait seulement pouvoir dire au parti de la
paix: «Vous le voyez, je négocie.» Il appelait nos négociateurs, et en
même temps, par tous les genres d'affronts, il tâchait d'irriter,
d'exaspérer. On lui avait envoyé les deux hommes les plus endurants du
royaume, décidés à sourire à chaque soufflet. L'un, le bel abbé
Polignac, dispensé (comme prêtre) d'avoir du coeur. L'autre, Uxelles,
un bas courtisan. Ils étonnèrent l'Europe de leur martyre
diplomatique.
On ne voulait pas seulement qu'ils débarquassent (mars 1710). Puis on
ne leur permit de séjour que Gertruydemberg, petite citadelle noyée,
et on les logea dans un trou. Encore, durent-ils se déguiser, Polignac
en laïque, d'Uxelles quitter son habit militaire. On les tint là comme
en prison, avec si peu d'égards, qu'on leur ouvrait leurs lettres et
qu'on les leur donnait ouvertes. On traînait le plus qu'on pouvait;
chaque proposition mettait dix jours pour aller à la Haye.
Qu'imposait-on? que voulait-on? on ne daignait le dire. Le roi, après
tant de choses offertes, offrait encore l'Alsace, il offrait de
démolir Dunkerque de ses mains; il offrait cette chose déshonorante de
faire une guerre d'argent à son petit-fils, de payer l'exécution de sa
ruine. Que voulait-on? tantôt c'était Metz, les trois évêchés, tantôt
la Franche-Comté. Pourquoi pas la Bourgogne? pourquoi pas Lyon? Jadis
il a dépendu de l'Empire. Bref, on ne voulait rien.
Eugène avait en poche un plan dressé, signé par lui, du démembrement
de la France (Duclos l'a vu). C'était là son roman, et il s'y
obstinait en furieux. Fort sottement les Hollandais se faisaient ses
organes, disaient les choses folles qui devaient rompre tout et
rouvrir le champ aux armées. Le roi consentant à payer ceux qui
chassaient son petit-fils: «Non, ce n'est pas cela, dirent-ils. Il
faut que _seul_ il le chasse lui-même, et en deux mois.--Mais, disait
Polignac, Philippe V tient toute l'Espagne, moins Barcelone. Comment
le faire partir de là, si vous ne lui donnez au moins la Sicile?
Est-il possible que le roi fasse en deux mois la conquête de l'Espagne
et des Indes?--Eh bien! la guerre sera possible; nous allons la
recommencer.»
C'était assez et c'était trop. Polignac publia par une lettre dans
tous les journaux les offres excessives du roi, les insolences
incroyables des Hollandais, le détail désolant de cette bastonnade
diplomatique. Triste publicité, dont les coeurs furent touchés
pourtant. Un grand revirement avait lieu en Angleterre. Trois partis,
sans s'entendre, agirent pour faire sauter les whigs:
1º Les amis de la paix. C'était presque tout le monde, la masse
immense qui souffrait de la guerre. Agriculture, commerce, marine
marchande, immolés par la banque, la bourse et les agioteurs;
2º Ce qu'on peut appeler les amis de la France. Je ne parle pas des
vieux jacobites, je parle du petit parti, très-puissant et
très-influent des gens d'esprit qui admiraient, aimaient notre
littérature, les moeurs faciles, les modes de France. Groupe brillant
de libres-penseurs, qui nous dut son élan, et nous le rendit bien. Ils
n'influèrent pas peu sur Montesquieu et sur Voltaire.
3º Mais la coalition qui se faisait contre les whigs avait besoin
d'agir dans une forme identique, de prendre unité, force, dans quelque
grand mouvement. En Angleterre, les choses politiques prennent souvent
l'aspect religieux. Ce fut l'anglicanisme qui fournit cette force,
cette apparence populaire. On attaqua les whigs par un côté
certainement imprévu, leur tolérance (indifférence en matière
religieuse). Un furieux anglican, Sacheverel, déchaîna toutes les
langues. Il dénonça, piloria, en chaire, les chefs des whigs. Il
prêcha pour le droit des rois et contre la Révolution.
Applaudissements unanimes. Chacun trouva commode de placer ses griefs,
financiers, politiques, sous ce masque de réaction. Sacheverel,
poursuivi, condamné, n'en fut que plus populaire. Les dames eurent son
portrait sur les bagues et les éventails. Nul n'y prit intérêt plus
que la reine. Elle assista secrètement au procès. Elle attendait de là
son émancipation. Chose bizarre, mais vraie. La véhémence fanatique,
intolérante, absolutiste, de Sacheverel, travaillait pour la liberté,
battant en brèche le parti de la guerre, les Catons de la Bourse, les
spéculateurs en carnage.
L'Angleterre était traînée par eux au rebours de sa volonté dans cette
guerre éternelle. La reine n'osait même soupirer. On la tenait
tellement captive et si étroitement séquestrée, que Sarah ne lui
laissait pas seulement porter du vin à une domestique malade. L'ayant
surprise ainsi en flagrant délit de charité, elle lui fit une scène
effroyable. Anne voulut s'échapper, mais elle la retint, s'adossa à la
porte, la força d'entendre, une bonne heure, cent choses abominables.
Elle parlait si haut, qu'au-dessous, les domestiques entendaient
tout. Anne, prisonnière, tête basse, écoutait malgré elle, perdue de
honte et de rougeur.
Et il n'en fut nulle autre chose. La reine avala cela. Contre Sarah,
elle n'avait d'armes que la fuite. Six mois après, autre mortelle
injure. Marlborough devant être parrain d'une fille qu'on voulait
nommer Anne: «Je ne le souffrirai pas, dit la furie, si elle doit
porter le nom de cette p...» Le mot court, on en rit, Anne s'enfuit,
va se cacher à son château de Kensington. Sarah l'y poursuit et nie
tout. Elle l'aurait ramenée en laisse, si la nouvelle amie (selon
toute apparence) n'eût été là, invisible et présente. Anne n'osa lui
désobéir en obéissant à Sarah. J'explique ainsi sa fermeté. Les pleurs
menaçants de Sarah furent inutiles. Anne resta de glace. Ayant une
fois résisté, elle se trouva plus brave. On lui fit faire le pas
décisif, de commencer à modifier le ministère.
On y alla tout doucement. On changea les ministres un à un, pour tâter
l'opinion. On réserva Marlborough. À l'entrée de la campagne, on
n'osait lui ôter les armées. Qu'eût-on dit au moindre revers? Les
ministres tories, l'adroit Harley et le spirituel Bolingbroke, se
tinrent en observation, l'oeil sur leur ennemi, ne faisant rien et le
regardant faire.
Il ne fit rien du tout,--que prendre de petites villes. Et en même
temps Stanhope, autre général whig, éprouvait en Espagne la plus
sanglante défaite. Cette année 1710 fut étonnante en changements
rapides et romanesques. Les Autrichiens et les Anglais sont vainqueurs
d'abord. Philippe V fuit de Madrid. Mais il a l'Espagne pour lui, et
la France lui envoie Vendôme. L'archiduc fuit à son tour. Vendôme, à
Villaviciosa, trouve les alliés séparés. Par le coup le plus
hasardeux, il force les Anglais dans une petite ville, puis bat les
Autrichiens. Ceux-ci ont à jamais perdu la partie. L'Europe voit la
question d'Espagne décidée. Celle d'Angleterre l'est aussi. Les whigs
perdent l'espoir de remonter.
Une chance unique leur restait. Une surprise pouvait leur rendre le
palais et la reine elle-même peut-être. Chassés par-devant de
Saint-James, ils auraient pu tenter de revenir par les derrières. Anne
était une femme faible, tendre, timide, qui aisément s'éblouissait.
Sarah avait toujours les clefs du plus secret appartement. L'obstacle
unique peut-être et le vrai était son orgueil. Mais son mari, plus
corrompu encore, ayant à craindre pour ses vols, n'aurait-il pu la
plier jusque-là, la pousser à cette porte? On savait les moments où
Anne avait peu de défense. N'eût-elle pas été embarrassée si tout à
coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N'eût-elle
pas été émue de voir la fierté même joindre les mains, vaincue, rendue
à discrétion, implorant d'elle, non sa grâce, mais son châtiment? Qui
châtie n'en aime que plus. La reine eût bien pu s'attendrir, et la
rusée, pour un moment de honte, se serait retrouvée maîtresse.
Les tories n'eurent point de repos que la dangereuse porte ne fût
fermée, que Sarah ne rendît la clef. Elle fit une résistance
désespérée, sentant que c'était tout. Il le fallait pourtant. Furieuse
alors, elle se mit à courir Londres de maison en maison, criant
qu'elle publierait les lettres d'Anne, contant toute chose secrète,
dévoilant (l'impudique) les tristes nudités de sa maîtresse,
exagérant, noircissant, salissant.
Elle mêlait à cela une calomnie meurtrière. Elle disait à l'oreille
que le Prétendant naguère avait été dans Londres, qu'Anne l'avait fait
venir, l'avait vu, embrassé, qu'elle était vendue à la France, aux
papistes, etc.
Terrible accusation en Angleterre. Qu'on se rappelle tant de lugubres
souvenirs, la furieuse explosion antipapiste qui eut lieu par trois
fois, et sous Élisabeth, et sous Jacques Ier, enfin par Titus Oatès.
Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l'Angleterre
aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiration des poudres. Que la
réaction wigh se fît sous Anne, on aurait eu, au lieu du procès de
Marlborough, le procès de la reine, et sa tendre amie eût refait pour
elle l'échafaud de Charles Ier.
Elle fût morte de peur, cette femme craintive, si elle eût su son
frère dans Londres. Ses ministres frémissaient à l'idée seule
d'entamer des négociations avec la France. Il y avait peine de mort.
Personne n'osait donner aux whigs une telle occasion, et nul
n'attachait le grelot.