passage. Le blé resta où il était, et ne circula point. Il s'accumula
forcément ou s'entassa perfidement, attendant, spéculant sur la cherté
croissante. Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles
soupçons qui couraient dans le peuple. La cour aurait été complice!
Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui,
pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés,
et y gagna énormément. Il n'y a à cela aucune vraisemblance. Peut-être
ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune en prenant
part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux
bénéfices de ces cruelles spéculations.
Louis XIV, nullement complice, agit comme s'il l'eût été. Il trouva
fort mauvais que les Parlements menaçassent les monopoleurs. Il se
chargea de les punir lui-même. Mais aucun de ses officiers n'aurait
osé saisir des gens appuyés de si haut.
Pour comble, de pauvres laboureurs s'étant avisés de semer du _blé de
mars_, alors peu répandu, la police, soit par bêtise et stupide
ignorance, soit par servilité féroce pour les puissants accapareurs du
froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse! qu'on révoqua
trop tard.
Des petits travaux dans Paris, donnés à quelques ouvriers, un petit
essai de taxe des pauvres, tout fut misérable et honteux.
On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des épidémies
vinrent. Immense queue à la porte des hôpitaux. Ceux-ci, épuisés de
ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de
faim.
Les suites du fléau furent plus cruelles peut-être encore. Les
misérables survivants, les enfants pâles, étiques que laissèrent des
pères épuisés, eux-mêmes n'engendrèrent que des infirmes et des
avortons maladifs. L'exiguïté des Français fut proverbiale en Europe.
Les gravures anglaises surtout exposent à la risée, sous leur taille
de nains, les sujets de Louis le Grand (_V._ Hogarth, etc.).
Comment le roi prit-il cette crise? La misère n'était plus au loin.
Elle était sous ses yeux, à sa cour, à sa table presque. Elle
emplissait Versailles. Un flot de squelettes affamés venait battre la
grille d'or. On ne se fia pour la repousser qu'aux Suisses qui, ne
sachant que l'allemand, n'entendaient pas leurs navrantes prières.
L'idée du châtiment que Dieu étend sur les rois mêmes, la redoutable
idée que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle
enfin à l'esprit? La peur et la pitié auraient bien pu, ce semble,
agir en son coeur pour le pauvre, et lui faire enfin écouter la voix
de ces réformes populaires qu'il avait si outrageusement écartées. Un
homme qu'il aimait, son chirurgien, Maréchal, un homme excellent,
ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux à
qui elle profitait trouvèrent moyen de l'irriter. On afficha dans
Paris des lettres où l'on disait «qu'il y aurait encore des
Ravaillac.» Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le
raidir, de le tenir dans les vieilles voies, fermé, serré dans son
Versailles.
Il était tard pour qu'il changeât. Ce peuple qui criait à lui, qui
croyait encore à son roi, et semblait espérer qu'il changerait les
pierres en pain, ce roi n'y comprit rien que le Paris de son enfance,
le Paris de la Fronde. Il s'assombrit, mais ne s'attendrit pas.
Dans l'état de sécheresse où il était, on ne peut même dire qu'au
propre sens, il fût dévot. Il pouvait seulement, sans humilité vraie,
s'abaisser, céder tout, se livrer entièrement aux amis des Jésuites,
qui étaient ceux de la paix à tout prix.
Il faut laisser l'orgueil, être vrai, ne déguiser rien. Tout ce qu'on
a dit sur la dignité du gouvernement de Versailles dans ces extrêmes
malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna à l'Europe un
solennel spectacle d'humilité dévote dans la diplomatie, avala les
risées, souffleté, tendit l'autre joue.
Depuis plusieurs années, les menées maladroites de Torcy et de
Chamillart faisaient l'amusement de la Hollande. Chacun des deux
ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui
travaillaient à part, se dénigraient les uns les autres. On les
faisait parler, on en tirait ce qu'on voulait, on en riait, on ne
répondait rien.
Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux
ennemi, calcula qu'en faisant semblant de vouloir nous entendre il
amuserait en Hollande le parti de la paix, et réellement fortifierait
la guerre par l'avilissement du roi.
Sur ce leurre d'Heinsius, on envoya bien vite M. Rouillé de Marbeuf à
un très-secret rendez-vous, où il trouva deux Hollandais sans
instructions, sans pouvoirs, et qui n'avaient rien à lui dire.
L'entrevue secrète est publiée partout. Eugène et Marlborough simulent
la surprise, une grande colère contre leur compère hollandais. Nulle
paix si le roi n'abandonne Philippe V. «_Il l'abandonne_, ne demande
pour lui que les Deux-Siciles.--Non, ce n'est pas assez... Il faut
_qu'il le renverse_ et le chasse lui-même.--Mais le roi reprendra-t-il
Lille?--Nous gardons Lille, et nous voulons l'Alsace.»
Voilà ce qu'on avait gagné à cette démarche. Une telle négociation, en
mars, avant la campagne, valait déjà la perte d'une bataille. Eh bien!
cela n'éclaira pas. Beauvilliers (d'après Fénelon) imaginait que,
l'Espagne perdue, la France était sauvée. Un conseil eut lieu le 28
avril, où il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient
repoussé les grandes réformes, repris la routine impuissante,
exposèrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-être
eux-mêmes) combien ils y avaient contribué. M. de Beauvilliers, par ce
navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets,
l'empirique, qui, en 1708, s'était fait fort de sauver tout sans
recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbert, avoua qu'il
était perdu, qu'il ne pouvait plus rien. Curieuse destinée de nos
contrôleurs généraux. Chamillart avait fini par une sorte d'idiotisme.
Desmarets, que vit Saint-Simon, lui parut un fou furieux dans la rage
du joueur à sec.
Sous ce vertige, le conseil, effaré de désespoir et de terreur, eut
recours à ce qui était la ruine et l'abîme même, la honte des offres
suppliantes... Le roi écrivit de sa main à Rouillé de céder sur tout,
pour tout, et sans réserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on
avisa le lendemain que Rouillé, ignorant l'absence absolue de
ressources où l'on était, louvoierait encore, traînerait. Le ministre
Torcy lui-même, emportant ce fatal secret, alla solliciter à la Haye
la pitié de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d'où il
gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien étonné quand on lui dit
qu'un homme était là dans son antichambre, et que cet homme était...
la France, en son ministre des affaires étrangères. Autre bataille
gagnée, à bon marché. Eugène et Marlborough ne montrèrent aucune
grandeur. Ils jouèrent comme le chat féroce avec la proie. Ils dirent
qu'on pourrait bien donner un royaume à Philippe V pour le
dédommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni par son
grand'père, par exemple la Franche-Comté.
Une maladroite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu'éclairer
sa vertu. L'irréprochable capitaine déclina respectueusement l'offre
du roi. Nous étions tellement bas, et lui si haut, que ce n'était plus
pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientôt avoir
tout.
La farce finit le 28 mai par l'ultimatum dérisoire qu'on fit au roi et
qu'on peut dire d'un mot: _N'obtenir rien, et céder tout._ Le roi
doit, _en deux mois_, chasser son petit-fils, faire sur lui la
conquête de l'empire espagnol. Il doit, à l'instant même, détruire,
combler Dunkerque. Et, à ce prix, sans doute, il obtiendra la
paix?--Non, _une trève_ de deux mois.
Mystification insolente, mais méritée par l'excès de sottise de gens
qui s'en allaient pleurer devant l'ennemi, qui énervaient ainsi la
guerre à l'ouverture de la campagne.
Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel
à la nation. Cette pièce n'a point du tout ce caractère. C'est une
circulaire adressée aux grands seigneurs, gouverneurs de province.
Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu'il a fait ce
qu'il a pu pour avoir la paix, que la guerre n'est pas son péché, mais
bien celui des alliés. Il pense que ses peuples refuseraient la paix à
ces conditions qui blessent la justice et l'honneur.
Du moins sa conscience était calme; elle était en bonne main. Le P. La
Chaise étant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de
Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le Jésuite qui deviendrait son
confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non
consultée. Par grâce, elle obtint cependant que ses hommes, les
sulpiciens, Godet, évêque de Chartres, et le curé la Chétardie,
conféreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en
baisse, furent trop heureux d'être de leur avis.
Beauvilliers et Chevreuse furent ici incompréhensibles. Ils firent un
choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction
avec ce que le roi pouvait désirer, et directement opposé à leur
propre caractère. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour
expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les
grands malheurs, l'esprit baisse, que la vue devient trouble et
louche. Si ce n'eût été que sottise, le résultat eût été négatif, ils
auraient pris un imbécile. Il fut très-positif en mal, riche en
funestes conséquences.
Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai.
Combien plus dans celle-ci, l'affaire vraiment la plus grave du
royaume! Qui sera assez sot pour croire qu'ils aient agi sans Fénelon?
Il faut voir sérieusement ce qu'il était alors, et on le voit
très-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de
direction politique. Ceux qui ont tant jasé sur ses livres auraient
bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes,
instructives.
Il est absolument perdu dans sa guerre du jansénisme. Toute sa peur,
quand son élève vient en Flandre, c'est qu'il n'écoute les
Jansénistes. Il veut faire venir à Cambrai des Jésuites pour
travailler ensemble à cette belle guerre. On verra avec effroi
jusqu'où l'esprit de polémique put entraîner cette ombre qui ne vivait
plus que par là. Dans l'affaire de la _Bulle_, il suivit les Jésuites
jusqu'à l'extinction du christianisme et la condamnation des propres
mots de l'Évangile.
On est stupéfait de la manière étrange et malicieusement équivoque
dont il parle du jansénisme: «Les _libertins_ sont pour le jansénisme
qui prêche de _suivre son plus grand plaisir_.»
Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des épicuriens? C'est
le premier sens qui se présente et qui trompera le lecteur vulgaire
(qui est le plus nombreux). Ce qu'il veut dire au fond, c'est la
calomnie éternelle des prêtres contre la Liberté. La Liberté pour eux,
c'est _Quod libet_, ce qui plaît au caprice. Ils n'ont garde de
reconnaître qu'elle consiste à suivre la voix, nullement capricieuse,
de la conscience, interprète intérieur du Droit et de la Raison. Le
respect que l'on doit à ce parti austère du jansénisme, c'est de
reconnaître qu'à travers ses inconséquences, il défendit pourtant
contre la Bulle (contre le _Quod libet_ anti-chrétien de Rome),
l'Évangile et la conscience.
Fénelon dit ailleurs, avec une légèreté incroyable: «_qu'en deux mois,
on peut finir le jansénisme_.» Une victoire si prompte implique des
moyens bien violents. Quel homme était capable d'employer ces moyens?
Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de
la Révocation, lui faire proscrire les Jansénistes comme les
protestants? Il n'en était qu'un seul.
MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du pouvoir étrange de
choisir ce maître du roi, allèrent tout droit rue Saint-Antoine, aux
Grands Jésuites (qu'on appelait ainsi en opposition des Jésuites
enseignants de la rue Saint-Jacques). Ceux-ci n'enseignaient pas,
prêchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient,
couraient les grands hôtels. Leur vraie besogne était de ruminer sans
cesse, de conspirer pour la grandeur de l'ordre.
Derrière l'église maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans une
cour noire, verte d'humidité, et qui est comme un puits, on voit
encore l'ennuyeux bâtiment (aujourd'hui collége Charlemagne). Les
corridors étroits et monotones, percés de portes basses, vous mettent
dans des chambres nues, tristement blanchies à la chaux. Dans une de
ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci,
recuit, dont l'âcre fiel jaunissait ses yeux louches. S'il ne les eût
baissés, on n'eût pu supporter son regard de travers, faux, menteur,
et pourtant d'un fou furieux.
Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l'exclure de la
place en question. Le roi aimait les belles figures, et celui-ci avait
la mine atroce, «il eût fait peur au coin d'un bois.» Le roi, dans
l'affaire de la Chine, s'était fort déclaré, avait chassé le P.
Lecomte. Et justement Tellier, pour cette même affaire, eut contre lui
les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi
était habitué avec La Chaise à être dirigé tout doucement, par un
homme à tempéraments, qui, en même temps, ménageait le clergé,
atténuait l'odieux de sa grande puissance. Tellier n'avait rien de
tout cela; il était fait pour briser tout. Il vivait dans une seule
idée (la grandeur des Jésuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni
terre. Il était clos dans cette monomanie, comme une bête dans une
cage de fer. Ses confrères en avaient terreur. À peine cinq ou six, de
sa trempe, hasardaient d'approcher du monstre.
Jamais un homme, même le plus mal né, n'arriverait de lui-même à cette
perfection dans le mal. Il y faut l'action collective des grands corps
qui, à la longue, concentrent dans un individu un enfer de méchanceté.
Les Jésuites de France, maîtres de nos rois et rois réels de la grande
monarchie du siècle, étaient trop gros seigneurs pour être bien avec
leurs généraux (Gonzalès, Tamburini). Le vrai _Gesù_ était moins celui
de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. Là se tenait
leur _conseil étroit_, une véritable inquisition dont le chef et la
cheville ouvrière était ce Tellier. Ils réparaient leur indocilité en
étant plus Jésuites que les Jésuites romains, plus intrigants, plus
furieux, plus scélérats pour la grandeur de l'ordre. Ils avaient été
impudents, comme on a vu, l'avaient payé. Et d'autant plus, par ces
humiliations, le venin de Tellier s'était envenimé. Il était fou de
haine et de vengeance. Il empoigna cet énorme pouvoir que les deux
ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser,
comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer.
Il faut avouer que ces honnêtes et modestes seigneurs, qui n'avaient
pris ascendant sur le roi qu'à force de l'adorer, le ménagèrent bien
peu ici. Vingt ans plus tôt, jamais ils n'eussent osé lui montrer
seulement un tel homme. Mais alors ils pensèrent sans doute que,
vieux, sec et brisé, il serait moins sensible, recevrait le mors de
cette rude main, et peut-être la subirait d'autant mieux parce qu'elle
était rude, et par esprit de pénitence.
Les Missions, les Sulpiciens, les ex-concurrents des Jésuites, appuyés
sur l'influence décrépite de madame de Maintenon, ne purent faire
équilibre. Elle continuait de baisser devant l'importance croissante
du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle échoua pour mettre un homme
à elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu'elle parvint à
substituer à Chamillart, n'eut aucune influence morale. L'influence
resta tout entière du côté du soleil levant, de la puissance nouvelle
qui montait à l'horizon, je veux dire du côté du duc de Bourgogne. Son
père, le grand Dauphin, déjà apoplectique, pouvait mourir et mourut en
effet.
Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par
excès de scrupule, faisait effort pour être juste (comme Saint-Simon
veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il était en tutelle. On
ne lui avait pas permis seulement de lire les _Provinciales_. C'est
l'année de sa mort que Fénelon enfin lui permet, non de les lire, mais
de se les faire lire par le Jésuite Martineau, qui saura bien les
commenter et en adoucir le venin.
La France étant en de telles mains, la grande affaire est le salut et
le monde à venir, la dispute théologique. L'ennemi capital n'est pas
Marlborough, mais Quesnel. Les grands événements ne sont pas les
batailles, mais les mandements.
Pour l'extérieur, le trait saillant de la politique des saints, c'est
la confiance pour l'ennemi. Il y aurait peu de charité à douter de la
bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colère de la cabale dévote
est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fénelon ne dissimule
pas qu'il craint nos succès, qui endurciraient le roi d'Espagne dans
son obstination. Lui-même, si l'ennemi prend Cambrai, il ne quittera
pas (dit-il) son diocèse, subira le maître autrichien. Dans cet esprit
de résignation, de bons généraux et de bons ministres ne sont pas
désirables; ils retarderaient ce qui doit s'accomplir, prolongeraient
nos calamités. On rappelle d'Espagne notre ambassadeur Amelot, homme
capable, administrateur sérieux qui eût un peu relevé ce pays. On
rappelle le jeune Orléans, qui y a eu quelques succès. On laisse
croupir chez lui Vendôme, qui eût pu en avoir. À grand'peine on en
vint à l'employer plus tard.
Plusieurs proposaient de céder tout à l'ennemi _jusqu'à la Somme_,
d'abandonner ce que la France avait gagné en deux cents ans, de
revenir à la misérable France ouverte et désarmée que trouva Louis XI
à son avénement.
Fénelon mord à cette idée. «On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier
Péronne, Saint-Quentin, Guise.»
Qui prouve qu'on eût gardé Paris?
CHAPITRE XVI
LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH--MALPLAQUET
1709-1710
Le grand peuple qui meurt dans cette année funèbre s'éteint sans voix.
Il effraye le monde de sa patience.
À peine quelques pages rares et presque ignorées d'un petit paysan
(Duval) disent l'horreur profonde des pauvres troupeaux d'hommes
poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout,
errants sur la plaine déserte, ivres, éblouis de l'hiver, frappés,
mais résignés, s'asseyant à terre pour mourir.
Ceux qui étaient armés montraient même douceur. Ni plainte, ni
pillage. Dans une armée de cent mille hommes à qui le pain manquait
sans cesse, nos soldats épuisés jeûnaient et ne se plaignaient pas, et
mouraient de la mort des saints.
Les langues sont finies et les mots épuisés, devant de tels
spectacles. L'histoire en deuil s'arrêterait, s'asseoirait aussi pour
pleurer, si, dans l'abîme même, elle n'avait vu enfin une lueur.
Hors de la politique atroce qui froidement perpétuait les maux, deux
faits fort différents eurent lieu qui recommencèrent la nature.
Nature! grand nom! qu'importe qu'on en ait abusé! Ce n'est pas une
vaine parole, c'est la réalité solide qui porte tout le reste, c'est
la vie elle-même; d'autre part, l'amour, la pitié. Dans les situations
désespérées, ayant creusé la mort, on trouve (au fond, dessous) la
Toute-Puissante et l'Adorable, qui renouvelle le monde.
Dès longtemps la pitié, la conscience, tyrannisées et étouffées,
réclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait à chaque
ordre de guerre qu'on la contraignait de signer.
D'autre part, notre infortuné paysan de France, dans l'excès des maux
mêmes, eut un réveil étrange. Par le sublime coup de Malplaquet, il
reconquit pour nous l'intérêt, le respect de tous.
L'opinion tourna et redevint française. Anne s'enhardit peu à peu, et
commença d'agir. Malplaquet n'y suffisait pas. L'élan définitif, qui
fit enfin sortir le monde de la mer de sang, eut lieu, il faut le
dire, d'abord tout simplement dans le coeur d'une bonne femme.
Elle était bonne, et voilà tout. Du reste, faible, craintive et née
pour obéir, pour être le jouet des autres. Tous l'ont méprisée,
dénigrée. Elle n'avait pourtant pris le trône que par scrupule
religieux. Anglicane zélée et craignant le papisme, elle faisait avec
remords et larmes la guerre à son frère qu'elle aimait. Esclave du
parti de la guerre, malheureuse dans son intérieur, elle tomba de
chagrin dans de tristes faiblesses. N'importe, elle était bonne, d'un
coeur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du
monde.
Elle était toute pitié, sensibilité instinctive. Il n'y eut pas une
seule exécution (même de meurtriers) pendant son règne, parce que la
signature de la reine y était nécessaire et qu'elle ne pouvait la
donner. On peut juger du désespoir où la jetaient ces grandes
exécutions d'innocents qu'on appelle des batailles, de sa douleur aux
massacres inutiles qu'on s'obstinait à faire, la France offrant tout
pour la paix! Elle s'écriait: «Mon Dieu! quand donc finira cette
horrible effusion de sang?»
On la faisait marcher, on la faisait signer au rebours de sa volonté;
par exemple le terrible _writ_ qui inflige _la mort à quiconque
communiquera avec un pays où serait le Prétendant_. Sauvage précaution
pour rendre toute négociation impossible, élargir le détroit,
éterniser la guerre, faire couler entre les deux peuples un
infranchissable fleuve de sang.
Cette pauvre âme de douceur et de paix était entre les mains du démon
de la guerre. J'appelle ainsi son amie d'enfance, Sarah Marlborough,
charmante, intrigante et perverse, d'un coeur cruel, qu'elle aimait
uniquement. Née pauvre, elle était si riche de malice et d'esprit, que
le sage Marlborough n'hésita pas à l'épouser, sûr d'y trouver une mine
d'or. Comme il était toujours absent, et le mari d'Anne toujours ivre,
les deux délaissées s'épousèrent, pour ainsi dire. Mais Anne était la
femme. Elle avait les besoins d'une Anglaise: aimer, obéir. Elle
dépendait extrêmement de Sarah, car elle souffrait dès qu'elle ne la
voyait pas, et elle lui écrivait sans cesse sous le petit nom de
_Morley_. Elle appelait Sarah _Freeman_ (l'homme libre), allusion à
son parti et à l'énergie de son caractère.
Les amitiés passionnées de femmes sont, on l'a vu, un caractère de ce
siècle. L'amour des hommes était si peu de chose! Les emportées s'y
jetaient avec scandale, virilement, comme la fameuse Christine de
Suède. Les dévotes, avec une certaine onction féminine, comme les deux
reines d'Angleterre, celle de Londres et celle de Saint-Germain (la
seconde pour une Italienne). Mais cette bien-aimée Sarah abusait
cruellement de son ascendant masculin. C'était un politique en jupes,
espion des whigs et lieutenant des Marlborough, qui leur livrait la
reine dans son plus secret intérieur. Si elle avait soupiré pour la
paix, si elle avait pleuré au souvenir de sa famille, on le savait, et
d'autant plus on la traînait dans la voie de la guerre.
Tant que Louis XIV fut vraiment redoutable, avant Blenheim, Ramillies
et Turin, la guerre était le droit de l'Angleterre. Mais quand il
baissa tellement, qu'il offrit l'Italie, quand il offrit l'Espagne
même, il était insensé que les whigs s'acharnassent pour grandir
l'Autrichien, pour en faire un Louis XIV. Ils se disaient le parti
patriote, et patriotiquement gagnaient de toute manière. Ils
engraissaient par la bourse et la banque, en écrasant d'impôts
l'agriculture, ruinant le commerce, la marine marchande, partout en
proie à nos corsaires. Pendant que leur poète Addison écrivait
_Caton_ à leur gloire, leur chef Marlborough s'arrondissait et se
faisait tout d'or. Il gagnait par les fournitures, gagnait par les
troupes incomplètes, recevait pension des rois, des juifs de Londres.
Peu à peu cependant, les offres de la France augmentant, il devenait
clair qu'on ne voulait plus rien dans la guerre que remplir ses
poches. Comment cette effrontée Sarah soutenait-elle près de la reine
une si honteuse situation? Par des moyens honteux certainement, par
tout ce qui pouvait obscurcir, affaiblir, ce très-faible esprit.