L'incapacité de la coterie apparut tout d'abord dans les entreprises

légères où elle entraîna Chamillart. Sur la foi de quelque intrigant,

elle crut que l'Écosse, irritée contre l'Angleterre, n'attendait que

le Prétendant pour se donner à lui. Les Anglais étaient avertis,

surveillaient le passage. Forbin, si résolu, jugeait l'entreprise

impossible. Ceux qui voyaient tout du prie-dieu, de la chapelle de

Versailles, la déclaraient facile. Elle traîna, manqua. On n'en eut

que la honte.

Même espoir chimérique pour reprendre les Pays-Bas. Là, Beauvilliers,

Chevreuse, montrèrent d'un coup ce qu'ils étaient, prouvèrent qu'ils

ne soupçonnaient rien ni des affaires, ni de l'armée, ni du monde

réel, de l'éternelle nature humaine. Ils eurent l'idée bizarre de

mettre à cheval leur petit duc de Bourgogne, de lui faire commander la

grande armée de France, de lui faire faire sur Marlborough cette

conquête de la Flandre.

L'armée, péniblement refaite, n'avait pas besoin d'un tel surcroît de

découragement. Inexprimables furent l'étonnement, et, s'il faut le

dire, la risée. Le roi, jadis, avait amusé le soldat en lui donnant

dans son bâtard, le duc du Maine, un général bancroche; mais celui-ci

était bossu. Il y a bien des manières de l'être. Le bossu Luxembourg,

fortement ramassé, donnait une idée d'énergie, de concentration

redoutable. Mais le duc de Bourgogne était de ces bossus longuets qui

sont la faiblesse même.

Saint-Simon, dont il fut le Dieu, ne peut dissimuler le triste effet

de sa figure, nez long et long menton pointu, un grand désaccord des

mâchoires, dont le râtelier supérieur débordait jusqu'à emboîter celui

d'en bas. De là une parole et un rire ridicules. Les cuisses et les

jambes trop longues, non qu'elles fussent inégales; mais l'extrême

grosseur d'une épaule rompait l'harmonie générale et le faisait

boiter. Il n'était pas mieux à cheval. Il s'y tenait fort raide. «Il y

semblait une pincette.» Ce qu'il avait de beau et de charmant, les

yeux, la fine et spirituelle physionomie, c'est ce qui ne se voit que

de près, et point du tout de loin. À la tête des troupes, la

silhouette étrange d'un avorton bossu, boiteux, fut tout ce que vit le

soldat.

Le génie d'un Molière eût arrangé les choses qu'on ne serait pas

arrivé à les rendre plus comiques. Sous lui dut commander l'homme de

France le plus en contraste, le gros duc de Vendôme, patron des

_libertins_, des mangeurs, des rieurs, cyniquement obscène et dissolu.

Qui n'eût pas connu sa bravoure, aurait dit à le voir une femme

grasse, impudente. Comme on l'a vu plus haut, loin de cacher ses

vices, il en faisait trophée. Il était solennellement, triomphalement

sale et immonde. Les soldats en riaient et ne l'aimaient pas moins.

Ils le croyaient heureux, homme de grands réveils et de brillants

coups de collier. Il avait cependant cinquante ans et devenait lourd.

Manifestement, il baissait.

Le jeune duc, qui avait passé sa vie ou dans son cabinet d'études, au

prie-dieu, ou dans une société délicate de pieuses dames, ne pouvait

être qu'indigné. Il ne voyait rien, n'entendait rien de Vendôme qui ne

dût lui faire faire un signe de croix. En toutes choses, même de

guerre, il n'y vit qu'un damné bouffon qui ne pouvait qu'attirer sur

nos armes la colère divine. Les coups hardis et hasardés, où Vendôme

avait réussi, ne lui parurent que des folies heureuses. La

circonspection naturelle du novice était autorisée par le déplorable

mentor que le roi lui avait donné, M. d'O, qui déjà en pleine victoire

navale, avait arrêté le comte de Toulouse et gâté son succès. Il

n'avait promis qu'une chose, de ramener vivant M. de Bourgogne. Même

les gens habiles que le prince consulta ensuite, étaient des hommes de

tactique, opposés d'école et d'esprit à Vendôme, comprenant moins

l'élan de nos Français. Seuls, peut-être, ils auraient bien fait,

mais ainsi en contraste avec un génie opposé, ils ne pouvaient

qu'entraver tout.

On avait tout porté en Flandre. On n'était pas assez fort sur le Rhin

pour empêcher Eugène de le quitter et d'aller joindre encore

Marlborough, comme il l'avait fait à Blenheim. Les faciles et

brillants succès qu'on avait eus sur le premier, tant qu'il fût seul,

furent bientôt arrêtés. Les dissentiments éclatèrent entre les deux

partis qui divisaient l'armée. Ils s'accusent les uns les autres, et

tous deux justement. Vendôme fut parfois lent, et le prince hésitant,

trop circonspect. Toutefois nous devons, au total, en croire moins

Saint-Simon qui était alors à Versailles, que les historiens

militaires qui étaient présents.

Dans l'affaire d'Audenarde, où on se laissa surprendre, Vendôme, avec

la droite seule, combattit l'ennemi, et jamais il n'obtint des

conseillers du prince que la gauche le secondât. La nuit vint, nous

sauva. Vendôme, exaspéré, voulait rester sur le champ de bataille,

recommencer le lendemain. On lui dit qu'alors il resterait seul, ce

qui lui arracha ce cri de fureur: «Vous le voulez? Il faut donc se

retirer.» Et regardant le duc de Bourgogne: «Aussi bien il y a

longtemps, Monseigneur, que vous en avez envie!» Brutalité cruelle qui

s'adressait au moins coupable, à un enfant peu responsable de ce qu'on

lui faisait faire. Les assistants pâlirent, baissèrent les yeux. La

foudre aurait eu moins d'effet. Un tel outrage au petit-fils de

France! Lui, il n'eut aucun embarras; il était chrétien, étranger aux

idées de l'honneur du monde. Il ne dit rien. Peut-être, en son for

intérieur, trouva-t-il qu'en ce mot si dur, tout n'était pas mensonge,

et son respect religieux de la vérité l'empêcha de le démentir. Quoi

qu'il en soit, cet étrange silence qui parut un aveu, n'édifia pas, il

indigna. Il aggrava et enfonça l'outrage.

Pour comble, les conseillers du prince, voyant la retraite se faire un

peu confusément, auraient voulu qu'il prît une chaise de poste,

laissât l'armée, sous le prétexte d'aller au-devant d'un renfort.

Vendôme l'en empêcha. Il craignait une débandade. Il n'avait que trop

dégradé, par son imprudente parole, ce jeune prince qui, après tout,

était le drapeau de l'armée; il sentit qu'on s'en prendrait à lui,

s'il l'avilissait tout à fait.

Ces divisions enhardirent l'ennemi. Eugène et Marlborough prirent le

dessein téméraire d'aller saisir la porte de la France, sa barrière du

Nord, la place de Lille. Pour pénétrer ainsi en pays ennemi, il

fallait tout prendre avec soi; l'armée d'Eugène, qui arrivait

derrière, devait traîner un monde de vivres et de bagages. L'occasion

était belle pour l'attaquer à part, isolée et embarrassée. Vendôme le

voulait, mais on l'empêcha de bouger. Qui dit cela? L'apologiste même

du duc de Bourgogne, Saint-Simon, qui ne peut s'empêcher de déplorer

cette faute, et qui la juge inexplicable.

Par deux fois, Eugène, en personne, put amener ses troupes et ses

convois, le matériel immense dont un tel siége avait besoin. Le 12

août, Lille est investi. Par un dévouement admirable, le vieux

maréchal de Boufflers, qui était alors près du roi pour contrôler,

diriger Chamillart, quitta une position si douce, obtint de se jeter

dans Lille. Sa résistance obstinée, héroïque, donna quatre mois à

l'armée pour venir au secours. Et elle ne vint pas. Le prince avait

près de lui, pour l'autoriser contre Vendôme, un général sérieux,

habile, Berwick, qui n'en donna pas moins de funestes conseils. On

perdit du temps à percer des bois qui séparaient de l'ennemi. On

perdit du temps en prières publiques, en processions où le duc de

Bourgogne s'arrêta avec trop de complaisance. Il semblait étranger aux

choses de la terre. Il avait acheté une lunette anglaise, et s'amusait

le soir à observer la lune. Il menait à l'armée sa vie de Versailles,

s'y livrait à ses jeux de femme ou de séminariste. Quand la nouvelle

vint de la reddition de Lille, il jouait au volant et il n'interrompit

point la partie. Son menin, M. de Gamaches, lui dit ce mot piquant:

«Je ne sais, Monseigneur, si vous gagnez le royaume des cieux; mais

pour celui d'ici-bas, il faut avouer que Marlborough et le prince

Eugène s'y prennent de toute autre manière.»

On fut enfin devant l'ennemi. Vendôme voulait attaquer et en avait

l'ordre du roi. Berwick et les amis du prince s'obstinèrent à

attendre. Ils exigèrent qu'on en référât encore à Versailles, ce qui

donna au prince Eugène tout le temps désirable pour fortifier ses

lignes, barrer la plaine intermédiaire et devenir inattaquable. Alors

arrive Chamillart, avec l'ordre nouveau et précis d'attaquer. Trop

tard. Une vaine canonnade montre qu'il n'y a plus rien à faire. On

s'éloigne; on se borne à essayer d'affamer l'assiégeant. Cela eût

réussi peut-être. L'espoir dernier d'Eugène était un grand convoi de

vivres qui lui venait d'Ostende. On chargea d'arrêter ce convoi un

mauvais officier, protégé du ministre, qui se fit battre, et le convoi

passa. Lille dès lors devait succomber. Après plusieurs assauts

repoussés avec grand carnage, après que Boufflers, retiré de la ville

dans la citadelle, l'eût défendue encore deux mois, il reçut du roi

l'ordre de capituler (10 décembre 1708), et l'ennemi, maître de Lille,

le fut d'envahir le royaume. Lille une fois rendue, ce fut une débâcle

morale, Gand se livra sans tirer un seul coup. Rien n'arrêta le cours

des revers.

Le duc de Bourgogne resta fort tard dans la saison pour assister,

impuissant, immobile, à ces malheurs, pour en endosser la lourde

responsabilité. Ce fut, de toutes parts, contre lui un cri, de risée à

la cour, et dans le pays, de douleur. Saint-Simon a beau épuiser les

ressources infinies du talent, de la passion, à grossir, à gonfler

l'importance de la cabale de Vendôme, de la cabale de Meudon. Mais la

France, tout entière, alors, était dans la cabale.

Les monuments les plus naïfs, les lettres même du duc de Bourgogne et

de son maître, disent que la France avait raison. Ses bonnes

intentions ressortent, mais aussi sa parfaite incapacité, son

indécision, sa préoccupation des petites choses et des petits

scrupules. Parmi ces grands et cruels événements, il est préoccupé de

minuties. Il demande s'il ne pèche pas en prenant logement dans un

couvent de religieuses. Fénelon admire ce scrupule d'une âme si

timorée, répond en s'écriant: «Ô! que cet état plaît à Dieu!»

Le plus souvent pourtant, c'est Fénelon qui est le militaire, et le

prince semble le prêtre. Fénelon l'anime et le pousse. Il semble qu'il

grossisse sa voix pour l'obliger d'avoir du coeur. Il lui écrit le mot

biblique: «Combattez et soyez vaillant.»

Mais ne l'est pas qui veut. Il y faut ou l'énergie de race, ou une

vaillante éducation. Il n'avait eu ni l'une ni l'autre. Il était né

d'une femme passionnée, maladive et mélancolique. Il était l'oeuvre

d'un bel esprit mystique, qui l'éleva justement dans son grand moment

quiétiste. Rien de plus énervant que la quiétude agitée. En général,

l'éducation dévote, habituant l'esprit à l'espoir du miracle, à

l'attente du surnaturel, détruit la foi en soi, le nerf, l'activité de

l'homme. Cela détruit, on ne le refait pas. Un exemple saillant est

celui des tribus d'Amérique que les missions convertirent; adoucis,

christianisés, devinrent incapables de se défendre contre leurs

sauvages voisins.

Les réponses du prince sont fort touchantes, mais elles donnent peu

d'espoir. Il s'humilie et s'accuse encore plus qu'on ne le fait. On

lui reprochait seulement la mollesse, l'indécision. Il se reproche _la

hauteur et l'orgueil_ (fatalité native, qu'il ne pouvait dompter même

à l'égard d'un exilé, notre hôte, le pauvre Prétendant). Il se

reproche _le mépris des hommes_. Là il exagère ou confond. Car son

coeur charitable n'eut nul mépris du peuple. Quant à son entourage de

cour qui le menait si mal, tout en eût été mieux s'il l'avait vraiment

méprisé.

C'est du reste l'adresse instinctive des dévots de se dispenser de

réforme en s'accusant, s'humiliant; ils esquivent par l'humilité. Il

ne dit pas un mot sur le point essentiel, _le défaut d'activité_, et

l'inertie mobile qui tourne, sans avancer. Il n'y peut rien changer.

Il subit passivement ses défauts, qui sont sans remède, étant devenus

sa nature. «_Il se renferme, prie et lit._»

Ainsi, dans cet aimable prince, l'un des meilleurs hommes du temps, se

trahit l'incurable vieillesse d'un monde qui va finir. Chez lui, c'est

impuissance. Chez les autres, endurcissement. À la veille des plus

grands malheurs, nulle réforme possible, ni dans l'État, ni dans

l'Église. Tous se résignent à leurs vices, qui sont leur imminente

ruine, aux abus qui, plus que la guerre, plus que tous les fléaux,

vont amener la catastrophe.

CHAPITRE XV

SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS--L'ANNÉE 1709

1708-1709

On devinait que quelque chose de terrible allait arriver. Les

prophètes ne manquaient pas; mais qui les croit dans ces moments? Les

avertissements successifs, les appels à la pénitence, je veux dire aux

grandes réformes, revinrent souvent, comme une cloche funèbre. Fénelon

dès 93; Boisguilbert en 98; et celui-ci plus tard encore dans sa

mémorable réponse à la principale objection: «_Peut-on réformer l'État

en pleine guerre?_» Il cite avec raison l'exemple d'Henri IV et de

Sully, qui vaillamment commencèrent la réforme bien avant la paix de

Vervins.

Mais le dernier et le grand avertissement se fit en 1707. On entrait

dans la banqueroute. Chamillart en était aux ressources désespérées

des assignats, d'une espèce de papier-monnaie. Et on n'en voulait

plus, de son papier. Tout l'argent fuyait sous la terre. Éperdu, ne

sachant où donner de la tête, devenu jaune, étique, lui-même ne

pouvait plus se porter sur ses jambes. Il n'y avait pas de temps à

perdre. L'année 1708 mangée d'avance. Pour faire face à la guerre et à

toutes dépenses, il ne reste que 20 millions.

Dans ce moment suprême, à ce lit de l'agonisant, viennent deux

médecins, deux prophètes, Vauban et encore Boisguilbert. Leurs avis,

différents en plusieurs choses, sont identiques en une, l'essentielle,

qu'on peut dire d'un mot: «_L'égalité_,» l'impôt sur tous, sans égard

aux priviléges.

Ces créateurs de la science économique, parmi leurs vues fécondes,

mêlaient (toute création a pour ombre un peu de chaos) nombre de

choses hasardées et qui donnaient prise. Leur grand élan de coeur,

leur chaleur admirable, faisait tort quelquefois à ce qu'ils

apportaient de lumineuse vérité. Il était trop facile de ridiculiser

Vauban, par exemple sur la dîme royale payée _en nature_ par la gerbe

patriarcale des anciens âges. Leurs réformes, à ces choses près,

étaient-elles impraticables par excès de hardiesse? Point du tout. La

plupart se sont faites par les progrès des temps, et nous semblent

aujourd'hui timides. Même trois ans après, on en prit quelque chose,

et l'on imposa la noblesse.

Vous ne lirez rien de si éloquent dans les hommes de 1789, non pas

même dans Mirabeau, que la préface du _Factum_ de Boisguilbert (1707).

Il y a à la fois l'amertume du grand inventeur méconnu, l'âpreté

désespérée de la sibylle qui revient une dernière fois; ce sont les

accents de Cassandre, mais avec la sombre menace du temps nouveau qui

vient vengeur. En voici deux mots abrégés: «On a ri de mon premier

livre (en 98). _Il y avait encore alors de l'huile à la lampe._ Ceux

qui ruinent la France trouvaient encore de quoi se payer leurs

mensonges, acheter la protection. Mais aujourd'hui que _tout a pris

fin faute de matière_, que leur sert de me contredire?... Ils ont crié

à la folie. Oui, l'un des deux partis est fou... Christophe Colomb et

Copernic ont été traités ainsi. Saint Augustin, Lactance, ont appelé

fou celui qui le premier parla des antipodes. Et la suite a fait voir

que la folie était de leur côté...»

«La France a la pierre dans les reins. Il faut une incision...»

Était-elle praticable? Non, disait la routine, l'administration

(d'accord avec la cour et les traitants protégés par elle). Non,

disait l'utopie anodine et superficielle de Fénelon, de Beauvilliers,

du duc de Bourgogne; et l'on va voir qu'eux-mêmes ils ne savaient

proposer rien.

Ce parti était au plus haut, puisqu'il donna au roi, comme j'ai dit,

son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de

vaine sensibilité, il était si peu sérieux, que sur ces vingt millions

qui restaient en tout pour l'année, il en donne un à notre gouverneur

des Pays-Bas, l'électeur de Bavière, pour qu'il laisse la place et

l'éclat des succès au duc de Bourgogne. La dévote cabale voyait

l'avenir, et Salente, le prochain règne du jeune Télémaque, et ne

voyait pas l'horreur de la situation présente. Du moins elle ne la

sentait pas, mais elle en jasait à merveille.

Vauban fut disgracié, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son

livre. Il meurt six semaines après de voir la France perdue. Pour

Boisguilbert, on lui accorde l'essai de son système, mais où? comment?

dans un essai, dérisoire, impossible, qu'on en fit justement chez un

parent de Desmarets son adversaire, intéressé à faire échouer tout.

Boisguilbert s'emporta, fut exilé, privé de son gagne-pain, sa place

de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand'peine à le sauver.

Il dit très-bien: «Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un

grand défaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais

ils ruinaient l'armée des financiers, des commis, des employés. _La

robe_, qui a toutes ces places, en rugit tout entière.»--Il devrait

ajouter _la Cour_. Les gens de cour, même tels parents de madame de

Maintenon, telle duchesse, sublime d'_amour pur_ et de quiétisme,

étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des

traitants. Ils s'associaient (à l'aveugle, je veux bien le croire)

dans mainte affaire véreuse qu'ils ne comprenaient même pas. Le roi

ainsi réparait leur fortune.

Affaire de coeur et de pitié. Tous les abus de cour étaient

intéressants, et il y avait la plus grande cruauté à les frapper.

C'étaient tous des cas spéciaux et hors des lois, de ces _miserabiles

personæ_ devant lesquelles le droit s'arrête. Vauban et Boisguilbert,

qui fauchaient tout cela, semblaient des coeurs bien durs. Les bons,

les doux, les pacifiques, comme Beauvilliers, Chevreuse, même leur

austère jeune prince, n'auraient pas supporté le _tolle_ et les cris

qu'une telle violence eût soulevés. Le roi, attaché au passé, dominé

par la cour, n'eût pu la voir en deuil, en larmes.

Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers et Chevreuse, gendres

de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de

Colbert, Desmarets, qui se fit fort de nous tirer d'affaire sans

sortir des anciens errements, sans entrer dans l'inconnu périlleux des

révolutions.

La qualité qu'on demandait le plus aux contrôleurs généraux, c'était

la dureté, et Desmarets l'avait. Saint-Simon l'appelle cyclope,

anthropophage. Il n'avait pas bonne réputation, et on l'avait chassé

jadis pour une assez mauvaise affaire. Il était très-capable. Il le

montra par cette belle réforme de créer les receveurs généraux, de

faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les

traitants. L'histoire pardonnera beaucoup à celui qui fit face à ce

moment terrible, et trouva de l'argent pour le suprême effort des

résistances, dans cette crise désespérée.

N'eût-il pas pu le trouver autrement? Oui, s'il avait pu faire peser

la grande réforme sur les privilégiés, sur le clergé, le grand

propriétaire, et, dès 1708, exiger d'eux sérieusement ce qu'il essaya

d'en tirer plus tard, en un mot, faire payer la guerre, la défense du

sol à ceux qui possédaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux

qui influaient et qui donnèrent un confesseur au roi, le lui

trouvassent hardi, d'un grand coeur qui forçât le sien et qui imposât

la réforme pour expiation de son règne. Desmarets alors, ayant carte

blanche, eût pu oser prendre l'argent où il était vraiment, au lieu de

pressurer et de sucer à mort ceux qui n'avaient plus que les os.

Mais les amis de Fénelon, les Beauvilliers, etc., amis dévoués des

Jésuites, étaient très-loin de ces idées. Leur coeur sensible eut

pitié des abus, pitié du clergé, des seigneurs. Desmarets ne put rien

que suivre l'ancienne route, c'est-à-dire écraser le pauvre.

Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangés

d'avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard,

puis jamais. Cependant la nécessité l'oblige d'anticiper sur les

années suivantes jusqu'en 1716! Et comme on doute fort qu'on soit

jamais payé, on ne lui prête plus qu'avec une usure effroyable.

Mais si l'industrie, le commerce pouvaient se relever, l'impôt

retrouverait où se prendre. Le colossal effort de Colbert, le

grandiose, l'éphémère monument de l'Industrie improvisée par lui, et

aujourd'hui gisant à terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu?

Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle

est l'obstination de nos protestants exilés dans leur amour pour elle,

que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir

travailler ici, sous l'écrasement de l'impôt. En cela justement,

Desmarets est encore lié par sa malheureuse origine. Il est appelé,

créé précisément par le parti dévot qui repousse l'idée de ce rappel,

qui subirait plutôt toute réforme; celle-ci blesse trop leur

conscience. On l'a vu par ce que nous avons cité des papiers du duc de

Bourgogne.

Loin de relever l'industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le

pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible.

Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la

libre circulation. Desmarets la supprime. Il double en une fois les

droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors,

le peu de mouvement qui restait a cessé. Dans ce grand corps

paralytique, chaque parti s'isole. La main gauche peut mourir que la

droite n'en saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée

financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du

cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout à l'heure les

morts.

C'est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le

terrible hiver de 1709 vint l'accabler. Il faut dire au contraire que

les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, s'il fut

si meurtrier, c'est qu'il sévit sur un peuple que l'on avait mis en

chemise.

On fut saisi cruellement, et l'on perdit l'esprit. Il y paraît aux

contradictions singulières qu'on trouve dans les récits de ce fléau.

On ne s'accorde ni sur la date du mois où il sévit, ni sur son

intensité réelle. Ce qui est sûr, c'est qu'après un début d'hiver

tiède, où les feuilles revinrent, on fut percé à vif d'un froid subit.

Les uns disent que la mer gelait (exagération ridicule). Toutes les

rivières furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches

sur les grands hivers, fut à Paris de 16 degrés Réaumur et ailleurs de

18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C'est ce qui

se voit habituellement en Pologne, souvent même en plusieurs parties

de l'Allemagne; c'est ce qui n'est nullement inouï en France, ce qui

s'est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829).

La mortalité n'en fut pas moins épouvantable. On le comprend par ce

qu'on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche généralité

de Rouen, ne couchait que sur la paille.--On le comprend quand on sait

que le pauvre Français d'alors n'était vêtu que de toile (l'Anglais de

laine);--quand on sait que partout les maisons ne se réparaient plus,

que la chaumière, ouverte à la bise sifflante, était vide de bestiaux,

que la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs

de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tiède haleine, la

défendent si puissamment. La nature fut sévère, mais n'eût pas été

homicide, si elle n'eût pas frappé sur l'homme nu, dépouillé par

l'homme.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 15 / 24 段