fâcheuse influence qu'elle avait eue sur nos affaires. Mais, dès 1704,
dès la campagne de Blenheim, il eut regret à celle de madame de
Maintenon, et, sans destituer son ministre Chamillart, il créa à côté
un ministère occulte auquel celui-ci dut rendre compte, soumettre les
dépêches, les plans, projets, etc.
Sous cette honte de Blenheim, humilié et se croyant, sans doute,
frappé de Dieu, il regretta non-seulement son gallicanisme, mais même
les tempéraments religieux de madame de Maintenon, cet esprit
d'équilibre qui lui faisait préférer Saint-Sulpice et les Missions.
Il trouva qu'il avait été trop dur pour les Jésuites en écoutant leurs
accusateurs des Missions sur leur paganisme chinois. Tout en gardant
La Chaise, il avait fait condamner et chassé le P. Lecomte, confesseur
de la duchesse de Bourgogne. Il avait nommé et créé contre eux un
archevêque de Paris, M. de Noailles, allié de madame de Maintenon.
Tout cela ne laissait pas que d'inquiéter sa conscience. Le fantôme du
jansénisme qu'on lui montrait à l'horizon, comme impiété et comme
esprit frondeur, le troublait fort aussi. De plus en plus il revint
aux Jésuites et accorda sa plus secrète confiance aux dévots des
dévots, MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, qui, avec le jeune duc de
Bourgogne, n'étaient qu'une âme en trois personnes et formaient comme
un petit couvent au milieu de la cour.
Ces honnêtes gens, fort crédules, appartenaient à Rome entièrement et
par suite aux Jésuites. Beauvilliers et le jeune duc étaient déjà dans
le Conseil. Chevreuse n'y entra pas, pour être d'autant plus
discrètement l'agent du ministère occulte qui contrôlait les actes de
Chamillart et rendait compte au roi.
Cette trinité, inspirée de Cambrai, grandit toujours contre madame de
Maintenon, se révéla, et, en 1708, elle eut tout le pouvoir. Elle
négociait toujours. On peut justement l'appeler le parti pacifique,
celui de la paix à tout prix.
Parti chrétien pour qui la guerre fut un péché, qui ne sut faire ni la
paix, ni la guerre. Parti romain, mené par les Jésuites, qui, malgré
sa douceur, les suivit à l'aveugle jusqu'à donner au roi le plus
funeste confesseur, le furieux jésuite Tellier. Parti de grands
seigneurs à petites vues qui, dans leurs projets de demi-réformes,
repoussèrent les réformes profondes de Vauban et de Boisguilbert.
Leur évangile était la lettre où Fénelon (dès 1693) voudrait que le
roi _demandât la paix et expiât par cette honte_ la gloire dont il a
fait son idole, _qu'il rendît ses conquêtes_. Les provinces qu'il eût
fallu rendre étaient nos barrières naturelles; s'en dessaisir, c'était
démanteler le royaume, abattre ses murailles et l'ouvrir à l'ennemi.
Autant il était sage de ne pas commencer la guerre, autant il était
dangereux de faire le pacifique en pleine guerre, d'aller offrant,
cédant de plus en plus. Mais rien ne suffisait; l'ennemi ne voulait
rien que la France elle-même.
Un vent de paix, doux, énervant et fade, soufflait ainsi de Cambrai à
Versailles, et l'on fit humblement les plus compromettantes démarches.
Dans leur triomphe olympien, Marlborough, Eugène eurent ce surcroît de
voir arriver en Hollande un homme de Versailles. Grotesque
négociateur. C'était l'empirique Helvétius, médecin de Chamillart,
guérissant par les vomitifs, célèbre pour des cures improbables, et
qui spécialement avait, par l'ipécacuanha, tiré M. de Beauvilliers
d'une diarrhée désespérée. Helvétius, qui était Hollandais, venait
comme pour voir son père en Hollande. Personne n'y fut pris. L'absence
d'un homme si connu tout d'abord marqua à Paris; on en rit dans
l'Europe. La France offrait de faire rendre gorge au roi d'Espagne,
de lui faire céder l'Italie, plus tard les Pays-Bas, plus tard
l'Espagne même, et telle enfin de nos provinces.
Le coeur du parti de la paix, l'homme de la résignation, le _vénérable
enfant_ qui, de son vivant, fit légende, doit d'abord être bien connu.
Le duc de Bourgogne, né en 1682, n'avait rien de son père,
Monseigneur, si lourdement matériel, rien de Louis XIV, si froidement
équilibré, rien de la maison de Savoie dont il était par son aïeule et
sa grand'mère; il n'eut la ruse ni l'esprit politique de cette maison.
Il dériva entièrement de sa mère, fille de l'électeur de Bavière. Son
aïeule maternelle était autrichienne; c'était une de ces filles de
l'empereur Ferdinand qui peuplèrent l'Allemagne de Jésuites. Il
descendait ainsi de Ferdinand II, le terrible fantôme de la guerre de
Trente Ans, et, d'autre part, de l'ambitieux Maximilien de Bavière,
des deux exterminateurs de l'Allemagne. Bigote et cruelle origine, qui
ne promettait pas d'aboutir à cet aimable prince, qui n'en garda que
la dévotion.
Sa mère était fort romanesque. Laide malheureusement, mais de coeur
amoureux, d'esprit cultivé, distingué, elle ne demandait qu'à aimer,
et, quand elle vint en France, elle se donna très-naïvement et aima
son mari. Monseigneur, tout épais, inculte, fait pour les choses
grossières, était disputé par tous et par toutes. Sa soeur, la
charmante princesse de Conti, fille de la Vallière, l'amusait et le
gouvernait; elle n'eut pas grand mal à l'éloigner de l'Allemande,
qu'elle couvrit de ridicule. Il en eut trois enfants et ne l'aima pas
davantage. Elle bouda, s'isola; il la laissa et l'oublia. Elle fut
comme recluse à Versailles, et tourna tout son coeur, tout ce qu'elle
avait de poésie et d'imagination, vers certain bijou italien, une
jeune Tyrolienne, la Bessola, avec qui elle avait été élevée et
qu'elle avait comme femme de chambre. C'est ainsi que Marie-Thérèse,
femme du roi, avait eu une Espagnole en son intime intimité, et
surtout pour certains petits soins corporels. La Bessola n'était
nullement une intrigante; elle aimait elle-même tendrement sa
princesse. Mais comme elle avait beaucoup d'esprit, elle la priait et
suppliait de se modérer un peu, de cacher ce délire. Le contraire
arriva. La Bessola ayant été malade, la Dauphine, éperdue, ne ménagea
plus rien. Elle crut qu'on la lui avait empoisonnée, s'enferma avec
elle, oublia tout devoir, toute convenance, ne vit personne, ni mari,
ni enfants. Quand elle l'eut sauvée, elle sortit de là étrangère à
tout le monde. Rien de plus triste que sa vie. Elle ne tarda pas à
mourir, la pauvre Allemande. On parla de poison, et il y en eut un en
effet, le délaissement, la moquerie dont elle était l'objet. Sa
Bessola ne lui survécut pas.
Sauf le dernier de ses enfants (Berri, épais comme Monseigneur), ils
semblaient nés sans père, de leur mère uniquement et de cet étrange
roman. Le duc de Bourgogne eut l'aspect italien, un long et fin
visage, les cheveux fort bruns et crépus; il naquit emporté,
passionné, et de certaine passion (dit Saint-Simon) qui aurait
aisément tourné aux goûts bizarres, à l'amour excentrique qui avait
possédé sa mère. L'autre, le roi d'Espagne, Philippe V, fut, de tous
les hommes connus, le plus asservi au besoin du sexe, à la vie
conjugale, mais sombrement mélancolique, encore plus dévot que
Bourgogne, craignant toujours la mort, l'enfer, et demi-fou.
Fénelon n'eut le duc de Bourgogne qu'à sept ans. Il en fut effrayé. De
sa mère et de ses nourrices, des femmes qui l'élevaient, il était tout
gâté. Faible et fougueux, orgueilleux, méprisant, cruel, railleur, et
à chaque instant furieux. Subtil comme un Allemand, âpre, ardent comme
un Italien. Fort pénétrant, précoce aux choses littéraires, ayant tous
les défauts et des princes et des gens de lettres.
Fénelon, né lui-même ému, mais si fin et si calculé, dans l'embarras
terrible où le mettait ce caractère, hasarda une chose, la médecine
homéopathique; contre la passion, il usa d'elle-même. Il se donna à
l'enfant, le nourrit de son âme. Ceux qui ne la connaissent, cette
âme, que d'après les livres arrangés (comme l'ouvrage de Beausset),
croiront qu'elle ne fut qu'harmonie. Il faut en croire Fénelon même,
qui si souvent nous fait entendre les débats intérieurs qui se
passaient en lui. On a parlé de l'_homme double_, mais que celui-ci
fut _multiple!_ mêlé de principes contraires! Le tout glissait sous la
douceur chrétienne (naturelle et voulue), sous le poli de l'homme de
cour et de l'élégant écrivain, mais sans se concilier. Il n'arriva, de
guerre lasse, qu'à un état fort négatif, ce qu'il appelle «une paix
sèche.» Il en était fort loin encore quand il forma le duc de
Bourgogne. Il était au fort du combat. Il lui transmit ce combat même.
Amitiés et disputes, quiétisme, ultramontanisme, foi systématique au
passé, lueurs de l'avenir, utopies sociales plus ou moins chimériques,
il verra tout dans cette éducation, et jusqu'à ce roman d'amour qu'on
croirait sorti de la direction des _Nouvelles catholiques_.
Éducation très-hasardeuse, peu saine assurément, qui ne put
qu'augmenter la fermentation d'une nature passionnée. Elle l'ennoblit,
mais l'exalta, et fit de l'enfant une trop fidèle image de Fénelon,
mêlé du prêtre et du sophiste, de l'écrivain surtout. Sous ce dernier
rapport, il était plus qu'imitateur; il était le singe du maître. Dès
qu'il le voyait faire un travail pour lui, il en faisait autant sans
en parler. L'orgueil de la naissance, dont lui-même plus tard il
s'accuse sans se corriger, était très-fort en lui, et, en rendant au
précepteur ce que doit l'écolier, il le cachait à peine sous les
dehors d'une fausse modestie. Il disait à neuf ans: «Je laisse
derrière la porte _le duc de Bourgogne_ et ne suis avec vous que _le
petit Louis_.»
C'était un être tout factice, nerveux et cérébral, affiné, affaibli
par sa grande précocité morale et sexuelle. Il n'était pas né mal
fait; sa taille resta droite, tant qu'il fut dans les mains des
femmes. Mais, pendant ses études, de bonne heure elle tourna, et il
devint un peu bossu. On l'attribua à l'assiduité avec laquelle il
tenait la plume et le crayon. On essaya de tous les moyens connus
alors, des plus durs même (la croix de fer). Mais rien n'y fit. Il en
était fort triste, ayant besoin de plaire. Rien peut-être ne contribua
à le contenir et à le jeter dans la grande dévotion. Il aima, mais
uniquement dans le cercle du devoir, et n'eut d'Eucharis que la
sienne, la duchesse de Bourgogne.
Fénelon le quitta en 1694, et cinq années après, en 1699, il parle
encore des _défauts choquants_ qu'il conserve. C'est alors qu'eut lieu
le grand changement sous l'influence de sa petite femme et de M. de
Beauvilliers. Dans cette année (23 octobre), le mariage, célébré
depuis deux ans, devint réel. Il parut ravi d'elle; elle bien moins de
lui, pleura beaucoup. (_Arch. cur._, t. XII.) Il était faible et
délicat, et on les faisait vivre encore presque toujours à part. Grand
accroissement de passion. Pour elle, il fut poète, fit quelques vers
passables, se fit son humble et tremblant serviteur. Il l'appelait en
plaisantant _Draco_, du nom du terrible législateur. L'orgueil,
l'emportement, la dureté, tout mollit en lui par l'amour. Il
s'attendrit, et M. de Beauvilliers (c'est son très-grand honneur),
profitant de ce beau moment, lui étendit sa sensibilité, fit appel à
son coeur, l'intéressa aux souffrances du peuple. Dès lors, ce fut un
saint. Sa charité était extrême, et, dans ce but, il se retranchait
tout ce qu'il pouvait. On eût voulu seulement qu'elle fût un peu plus
raisonnée, moins aveugle pour les couvents. De même sa vie intérieure,
son travail, n'étaient pas d'un prince, mais d'un savant, scribe ou
lecteur à gage. S'il arrivait le matin à Marly avec le roi, dès qu'il
l'avait accompagné, il revenait en hâte travailler à son cabinet de
Versailles jusqu'au dîner de Marly; il s'absentait encore avant le
souper. Il était ainsi tout tendu dans l'étude et la piété, tout à
fait étranger aux hommes.
Cependant M. de Beauvilliers lui avait fait un devoir de connaître la
France. Il l'occupa de poser les questions qu'il adressait aux
intendants sur l'état de leurs provinces, lui fit étudier leurs
réponses. Cette enquête, faite par des hommes officiels qui profitent
souvent des abus, dévoila cependant une immensité de maux et de
douleurs. Quelle terrible odyssée commence! jusqu'où iront les choses!
Nous ne sommes encore qu'en 98, et déjà le pays semble à l'extrémité.
Dans la riche Normandie, autour de Rouen, sur sept cent mille
personnes, il n'y en a pas cinquante mille qui ne couchent sur la
paille. Dans le Berry, vaste désert; les paysans sont des sauvages
qu'on ne voit que loin des chemins, parfois assis en rond dans une
terre labourée. Si l'on approche, ils disparaissent.
Ces mémoires parlent peu des protestants. On sent que c'est là le
point délicat sur lequel on craindrait d'éveiller la sensibilité du
prince. Les écrits qui restent de lui montrent qu'on le tint, à cet
égard, dans une singulière ignorance. Il croit que «le nombre des
huguenots qui sortirent du royaume peut monter (avec le calcul le plus
exagéré) à soixante-sept mille sept cent trente-deux personnes.»
Chiffre mensonger, ridicule, dans sa précision apparente. Il ne fait
pas honneur à ses éducateurs, Fénelon, Beauvilliers. Ces hommes,
délicats sous tant d'autres rapports, dès qu'il s'agit de l'unité de
l'Église, semblent beaucoup moins scrupuleux. Il faut qu'ils aient
bien mal instruit leur prince, qu'ils lui aient étrangement défiguré
le passé. Il accepte la Saint-Barthélemy, l'impute aux protestants
mêmes, par ce raisonnement singulier que, s'il n'y avait pas eu
d'hérétiques, on n'eût pas tué les hérétiques. De ces lugubres
souvenirs, il tire, non la pitié et l'idée de réparation; il conclut,
au contraire, qu'il faut pour toujours fermer la France aux
protestants.
En l'entretenant des maux de la France, des réformes dont elle a
besoin, ses éducateurs l'abusèrent sur la grande réforme, la seule qui
eût relevé l'État, la question des biens d'Église. «C'est de ces biens
que vivent les pauvres. Il serait contre l'intérêt de l'État de les
dénaturer.»
Sur d'autres points encore, il est trop évident qu'on le tint dans une
ignorance voulue et calculée. On lui fait croire que le soldat en
France est naturellement dévot. On lui fait croire que la noblesse est
le soutien militaire de la France (erreur tellement démentie en 1674,
où on lui fit son dernier appel).
MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, honnêtes, aimables et excellents
par tant de côtés, étaient faits pour être dupes, et pour duper
consciencieusement le duc de Bourgogne. Le premier, dévoué à Rome et
aux Jésuites, leur livra le jeune prince, et employa sa modeste, mais
grande et croissante influence, à relever les Jésuites, à leur rendre
un pouvoir dont ils abusèrent cruellement.
Vers 1700, ils gisaient au plus bas. De tous côtés, ils venaient
d'être connus, percés à jour. Non-seulement on les avait repris sur
leur _Morale relâchée_, de plus en plus molle et fangeuse, mais par la
découverte de leurs mensonges hardis sur l'Amérique et l'Orient, ils
étaient la fable du monde. Leurs rivaux des Missions les
convainquaient d'idolâtrie, et la Sorbonne les déclarait païens. Je
dirai ailleurs tout au long comment au Canada, et comment en Asie,
leurs masques tombèrent. Le chef de leur _conseil étroit_ de la rue
Saint-Antoine, le P. Tellier, fut doublement frappé et par les
Sorbonnistes et par les Jacobins (l'inquisition dominicaine).
La Chaise avait pourtant la feuille des bénéfices, mais pour être
obligé de les donner aux Sulpiciens, aux Missionnaires et Lazaristes.
Ainsi enfonçaient les Jésuites. Qui eût dit qu'en si peu de temps ils
remontassent, et que ce P. Tellier, si mal noté, serait en 1709
confesseur du roi, ou plutôt roi lui-même, et jusqu'à remplir la
Bastille, toutes les bastilles de France!
À partir de 1703, l'année où Bossuet fut atteint de la maladie dont il
mourut, Fénelon fut le grand évêque, le premier homme de l'Église. Il
écrivait pour Rome (qui l'avait condamné) contre les Jansénistes, et
sensiblement remontait.
La cour voyait venir son jeune duc de Bourgogne. Malgré l'antipathie
du roi, de Cambrai à Versailles, il y avait en dessous un va-et-vient
continuel. Le prince obéissant ne communiquait pas alors avec son
maître. Même en Flandre, et traversant Cambrai, il l'embrassa sans lui
parler. Mais, indirectement, il ne cessait d'en recevoir l'esprit. MM.
de Beauvilliers et de Chevreuse, faisant chaque semaine une petite
retraite chez eux, à Vaucresson, voyaient là quelques bonnes âmes, de
pieux officiers qui arrivaient de Flandre. Cambrai était leur passage
nécessaire pour aller à l'armée. Par eux revenait la légende de la
noble hospitalité du prélat, de sa charité, des secours qu'il donnait
aux pauvres soldats. L'ennemi même, Marlborough et Eugène,
l'aimaient, l'honoraient, faisaient respecter les propriétés de son
Église. Le défenseur de Fénelon à Rome, le cardinal de Bouillon, ayant
quitté la France, ils lui firent un triomphe, lui montrèrent leur
armée, lui firent l'honneur de donner le mot d'ordre.
Fénelon n'avait pas à se louer fort des Jésuites qui, dans l'affaire
du quiétisme, l'avaient quitté si vite. Il n'en fut pas moins empressé
et secourable pour eux dans leur péril des Rites chinois. Il écrivit
au P. La Chaise une lettre ostensible où il louait le pape de bien
examiner, de ne pas se presser de décider contre eux. Mais un plus
grand service qu'il leur rendit, ce fut de se mettre avec eux dans la
diversion qui détourna l'attention, qui fit oublier les Jésuites et
poursuivre les Jansénistes.
M. de Noailles, qui lui avait enlevé l'archevêché de Paris au moment
où il y touchait, goûtait fort, ainsi que Bossuet, la première partie
de Quesnel, un livre janséniste fort modéré. Il l'avait approuvé, sans
prévoir que la fin du livre serait tout à fait janséniste. Fénelon, en
1703, demande l'examen de Quesnel par les évêques, et lui-même donnant
l'exemple, lance un mandement. La chose fut, tout à fait en cadence,
travaillée à Versailles. Les Jésuites obtinrent du roi que Quesnel,
alors à Bruxelles, serait arrêté. Fénelon l'apprit le 4 juin 1703, et
à l'instant il fit avertir Beauvilliers pour que les papiers saisis de
Quesnel fussent portés à Versailles et épluchés de près pour découvrir
les secrets du parti. Le fin mystère qu'on brûlait de surprendre, eût
été de savoir si les Jansénistes étaient en rapport avec les
gallicans, Bossuet, Noailles. Cette secrète pensée de Fénelon se
devine surtout par un mot passionné, qui échappe à cet homme si
contenu: «Si on fait des mandements, il faudra bien que M. de Meaux
parle, _ou que son silence montre le fonds_.»
Ce mot est le premier du terrorisme qui pesa sur l'Église. Quiconque
n'attaqua pas les Jansénistes et se tut, fut _suspect_. Le seul
silence compta pour jansénisme. Bossuet mourant (1704) fut forcé de
parler, et condamna Quesnel. Saint-Sulpice, rival des Jésuites, et son
grand homme, Godet, l'évêque de Chartres (et de Saint-Cyr), le
confesseur de madame de Maintenon, se serait tu peut-être sur Quesnel,
pour ménager Noailles, le parent de la dame. Mais il lui fallut suivre
les amis des Jésuites sur ce terrain de guerre qui allait être pour
eux celui de la victoire et du retour au pouvoir absolu. Fénelon, que
Godet avait humilié jadis, prit doucement sa revanche. Il veut bien
(24 mai 1703) «s'entendre avec M. de Chartres, mais _sans que le roi
le sache_.» Clause très-favorable aux Jésuites. Car le roi, voyant
ceux-ci appuyés également dans leur guerre au jansénisme, et par les
amis de Fénelon, comme Beauvilliers, et par ceux de madame de
Maintenon, comme le sulpicien Godet, par deux partis qu'il croit
brouillés entre eux, le roi, dis-je, admirera une telle concordance et
dira: «Les Jésuites évidemment ont ici la cause de Dieu, l'unanimité
de l'Église.»
Ainsi le roi croyait Fénelon à Cambrai, et il était à Versailles. «Le
grand homme à _grand nez_,» dont parle Saint-Simon, eût pu s'y
reconnaître, même à ces traits physiques. M. de Beauvilliers lui
ressemblait par le long et maigre visage, par ce nez fin, spirituel,
chimérique, qui se reproduisait encore dans le duc de Bourgogne. Au
moral, ressemblance encore plus forte. Beauvilliers, c'était sa
douceur insinuante; Chevreuse, sa subtilité; le jeune duc, sa
mysticité, avec plus de dévotion littérale, et moins d'esprit du
monde. D'eux au roi, la pensée du maître filtrait dans les détours
d'une infinie prudence. Le jeune prince n'agissait qu'à force de
respect et dans les formes de la timide obéissance. Les deux ducs
avaient pour moyen l'assiduité, la domesticité, dit franchement
Saint-Simon, l'attitude humble, admirative, la tremblante idolâtrie.
Ils le gouvernaient par le tremblement, toujours accablés, effrayés de
la supériorité de son génie. Sans s'en apercevoir, il adoptait,
répétait, leur imposait leur propre pensée, celle de Cambrai, qu'il
avait reçue d'eux d'abord.
Toute la politique de Fénelon, qu'il soufflait à Versailles, portait
sur un point faux: «Que l'Espagne était l'unique cause de la guerre,
que les alliés étaient sincères, et que, du jour où le roi ne
soutiendrait plus l'Espagne, la France aurait la paix.» Le duc de
Bourgogne était le meilleur frère, il se saigna le coeur et fut de cet
avis. Il mettait cette immolation de son frère aux pieds de Dieu.
Quand on eut perdu l'Italie en 1706, on en vint à cette cruelle
opération; sans consulter Philippe V, on offrit l'Espagne même aux
alliés. Et cela juste au moment où cette pauvre Espagne semblait se
relever un peu d'elle-même.
Le mouvement espagnol, mal représenté jusqu'ici, tint aux rivalités
provinciales des Catalans et Castillans, au fanatisme de ces derniers,
à leur haine des Anglais hérétiques qui soutenaient l'archiduc. La
petite reine y montra un courage, un élan qui plut aux Espagnols.
Berwick gagna la bataille sanglante, disputée, d'Almanza. Le duc
d'Orléans déploya un vrai talent militaire; sans moyens, sans
ressources, contrarié par la malveillance des dames dirigeantes, il
reconquit la Catalogne, prit Lérida.
D'autre part, sur le Rhin, Villars fit une course hardie en Allemagne,
rançonna le pays. Choses brillantes, de peu d'importance. Cela
n'empêchait pas la France d'être morte réellement. On repoussa Eugène
et le duc de Savoie qui entraient en Provence, mais on n'eut pas la
force de les poursuivre dans leur retraite. Vendôme, qui refaisait en
Flandre l'armée battue à Ramillies, avec des recrues ou des troupes
découragées, n'osa bouger. On vit ce général, qui passait pour
aventureux, en venir à la triste précaution de faire entre lui et
l'ennemi une tranchée de cent lieues de long, misérable monument de
peur qui fait penser à la muraille des Chinois, aux longs murs contre
les barbares que bâtissaient les Byzantins.
En cette année 1708, la timide coterie des amis de Fénelon révèle son
pouvoir par un événement de cour très-significatif. Chamillart,
ébranlé, ne cherchant où se prendre, marie son fils; il peut lui
donner une nièce de madame de Maintenon, et il préfère celle de M. de
Beauvilliers, mademoiselle de Mortemart. Celui-ci, qui luttait contre
le ministre, fait la paix avec lui et le domine, l'acquiert par ce
mariage. Leur union devient si forte que Chamillart, pliant sous le
fardeau des deux ministères réunis de la guerre et des finances, cède
les finances à Desmarets, parent de mesdames de Beauvilliers et de
Chevreuse (les pieuses filles de Colbert). Les Colbert, on peut le
dire, ont alors seuls tout le pouvoir. Ses neveux, Desmarets, Torcy,
ont les finances, les affaires étrangères. De ses gendres, Chevreuse a
le ministère occulte et la confidence du roi; Beauvilliers, la
direction très-patente de l'ensemble et une influence directe sur la
guerre, par le mariage qui unit sa famille aux Chamillart. Madame de
Maintenon, en perdant Chamillart, sa créature, semble alors avoir
perdu tout.
C'est l'apogée des saints, l'avénement réel du duc de Bourgogne, la
rentrée violente des Jésuites au pouvoir par un directeur absolu, que
les saints vont donner au roi.