Rubicon d'audace impertinente qui devait blesser, humilier la
respectable dame. Je crois qu'elle fut provoquée. En calculant, on
trouve qu'il faut placer ici un fait que Saint-Simon rappelle plus
tard, mais comme ancien. Madame de Maintenon, la voyant prendre son
vol (au testament d'Espagne), lui suscita tout doucement une petite
concurrence. Elle inventa dans ses appartements une autre _amuseuse_
du roi. Elle prit une enfant, toute jeune, jolie, hardie, une certaine
Jeannette Pincré, qu'elle destinait, disait-elle, à Saint-Cyr, mais
qui n'y alla point. Aux absences de la duchesse, Jeannette était là
(par hasard) et ne se sauvait pas si le roi arrivait. On faisait
semblant de la renvoyer; mais il la retenait, la caressait beaucoup.
Il la garda si bien que non-seulement elle fut la doublure de la
duchesse, mais qu'elle lui succéda à sa mort, et fit seule leur
amusement aux trois dernières années.
Soit par émulation de petites farces, soit autrement, la duchesse en
hasarda une infiniment hardie. Elle la fit avec le concours de la
vieille Nanon Balbieu, la confidente de madame de Maintenon, qui la
lui avait donnée. Celle-ci, tout en l'aimant, peut-être, n'était pas
fâchée qu'elle fît un coup de tête, qu'elle passât une fois toute
mesure, choquât le roi et reçût une leçon qui pour toujours la
contiendrait.
Il faut lire la scène dans Saint-Simon (ch. 321). Une fois qu'il y
avait comédie, la princesse, le dos tourné au feu, se courbant un peu
en avant sur un bas paravent, laissa Nanon approcher d'elle par
derrière, comme pour lui rajuster quelque chose, mais en effet pour
lui insinuer un petit lavement. Le roi voulant savoir ce qu'on
faisait, elle se mit à rire et dit: «Je fais ce que je fais les jours
de comédie pour me tenir la tête fraîche; je prends un lavement
d'eau.» Le roi rit à mourir. Il ne la gronda point du tout, trouva
cela plaisant, charmant. Il n'y vit qu'une naïve liberté italienne,
une audace de petite fille (je crois qu'elle n'avait pas quinze ans),
et enfin la tendre assurance d'une enfant gâtée qui sait bien que,
quoi qu'elle puisse faire, elle n'en sera que plus aimée.
Selon toute apparence, il y eut encore autre chose. Tout en cédant à
madame de Maintenon dans tant d'affaires sérieuses, il se plaisait en
revanche à l'humilier. Sa plus grande mortification qui montrait assez
qu'il la trouvait peu amusante, c'est qu'il faisait entrer chez lui
par les derrières (uniquement pour causer) des dames spirituelles,
comme madame de Grammont, et aussi une demoiselle naïve, hardie, qui
ne ménageait guère la dame régnante.
La petite princesse, en traitant celle-ci sans façon, en se mettant
tellement à l'aise avec elle et chez elle, savait ne pas déplaire au
roi, flatter plutôt sa malice secrète.
Ce qui est fort bizarre, et ce que madame de Maintenon ne pouvait
prévoir, c'est que, cela ayant réussi, l'audacieuse recommença, en fit
une habitude, et que, le roi le trouvant bon, il fallut bien le
souffrir. Tout le monde le sut bientôt. Les dames imitèrent la
princesse; si bien que ce fut une mode, constatée dans la _Collection
des modes_ du temps. Cette grande histoire des moeurs qui donne tant
de faits précieux (j'y ai montré plus haut l'avénement de madame de
Maintenon), représente celui-ci dans une pompe solennelle. Et
peut-être, en effet, ce fut le véritable avénement de la duchesse de
Bourgogne.
Seulement, le graveur a fait d'une espièglerie une chose théâtrale,
impudente et cynique. Chez lui, c'est bien une Italienne, mais de fier
profil italien, une dame de majesté royale. Elle est près de sortir,
et déjà on lui tient sa chaussure, son chien de manchon. Couchée sur
un lit de repos, elle montre d'un geste hardi un jeune domestique en
grande tenue qui apporte l'objet, et va le remettre aux mains d'une
autre dame qui a la chaussure et qui apparemment fera l'office de
femme de chambre. Quatre vers, mis au bas, disent l'utilité de la
chose quand on va à la comédie ou au bal: «Cela s'appelle un
_agrément_ en style de galanterie.»
Un trait peut sembler satirique. La seconde dame est fort parée,
assise, donc n'est pas une femme de chambre. Serait-ce une parente
pauvre, une amie inférieure, comme madame Scarron le fut jadis à
l'hôtel d'Albret, chez madame de Richelieu, etc., serviable,
complaisante à tout faire?
Ce que ne dit pas la gravure, et le plus facétieux, qu'explique
Saint-Simon, c'est que, la chose prise, elle la gardait toute la
soirée, jusqu'après le souper du roi, allant, venant, siégeant en
grande cérémonie. Étrange carnaval dont la malignité riait fort en
dessous, de voir la jeune espiègle représenter, trôner entre ces
personnages tragiques, le grand roi du grand règne, et la fausse
reine, la prude, obligée d'endurer.
Celle-ci se hâta de prendre la prise ordinaire des vieilles sur les
jeunes, de noter ses glissades, de la tenir par ses secrets.
Elle l'avait fort bien entourée, lui avait donné de sages dames
d'honneur, mesdames du Chastelet et de Nogaret. Plus, comme dames de
palais, ses jeunes nièces (Mailly, Noailles). Mais la petite femme
était si caressante, se faisait tellement aimer, que tout cela ne
servait à rien. Elle avait des gens qui, pour elle, eussent voulu
traverser la flamme. Tel fut son _Domingo_, un Espagnol, domestique
qui ne l'était guère, d'un esprit élevé, orné, qui ne voulut point se
marier «pour ne pas se partager.» Elle ne l'ignorait pas et lui en
savait gré. Elle morte, il s'alita, mourut.
Madame de Maintenon ne pouvait se fier à des gens qui aimaient à ce
point, et moins à ses nièces qu'à d'autres. Elle prit pour
_observateur_ une personne froide, sûre, discrète, madame d'Espinoy,
princesse lorraine, qui gouvernait Monseigneur, le grand dauphin, père
du duc de Bourgogne.
Monseigneur, fort épais et jeune à cinquante ans, de sang et de
bêtise, aimait les farces d'écolier, à courir la nuit, berner les
gens. Notre étourdie ne manqua pas de se faire son second. Le
souffre-douleur qu'on bernait était une dévote grotesque et sale, la
princesse d'Harcourt, favorite de madame de Maintenon. Dans l'hiver, à
Marly, fort tard, Monseigneur s'en allait avec la petite duchesse
surprendre dans son lit la pauvre femme et la noyer de neige. Chose
peu humaine, encore moins convenable, qu'une jeune personne courût
ainsi la nuit. Ces libertés menaient plus loin, madame de Maintenon ne
pouvait l'ignorer.
Madame, mère du Régent, dit avec sa brutalité, que madame de Maintenon
trouva son compte _à la corrompre_. Mot dur, exagéré. Il faut dire
seulement qu'elle n'était pas fâchée qu'elle se compromît, qu'elle lui
donnât droit de la gronder, de lui dire qu'elle savait tout et de lui
faire valoir qu'elle n'en disait rien au roi. La duchesse pleurait,
l'embrassait.
Elle était mal mariée. Dans cette cour vieille, le jeune duc de
Bourgogne était vieillot, avait l'air d'un abbé. Il avait de l'esprit,
du coeur, mais avec une dévotion ennuyeuse, parfois puérile. Il en
était fort amoureux, et elle y répondait tant qu'il voulait, mais
regardait ailleurs. Tout ce qu'il y avait de jeune à la cour
papillonnait autour d'elle, comme d'une flamme. Elle choisit assez
tristement, prit un garçon agréable, Nangis, du reste, médiocre, et
qui ne monta guère haut. Il fut discret, modeste, convenable. On
aimait la duchesse et l'on ne disait rien. Mais elle-même se faisait
du tort par sa nature toute en dehors, involontairement provoquante.
Un regard expressif, un accueil trop charmant, faisaient croire qu'on
était aimé. Un fat, Maulévrier, d'ambition encore plus que d'amour,
osa faire le jaloux et menacer Nangis. La duchesse, craignant le
scandale, endura très-imprudemment, voulut calmer ce furieux, lui fit
écrire, ou écrivit, lui envoya une femme de chambre, une madame
Cantin. Les choses en vinrent au point que ce Maulévrier, en lui
donnant la main pour la conduire, par une fausse fureur, la lui
serrait à l'écraser. On le fit partir pour l'Espagne, où il fit de
même l'amour à la reine. Bref, n'arrivant ni ici, ni là-bas, au but de
folle élévation qu'il s'était proposé, le jour même du vendredi saint,
il se jeta par la fenêtre. Autre scandale: elle le pleura. Tout cela
fit du bruit. D'autres eurent la même pensée, entre autres l'abbé de
Polignac. Il n'alla pas bien loin, et cependant tel était ce faible
coeur que, le voyant partir, elle se mit encore à pleurer.
Tout cela très-public, et elle croyait qu'on ne voyait rien. Le soir,
au cabinet, dans un laisser-aller tout italien, elle se soulageait de
ses confidences amoureuses au milieu de deux ou trois dames qu'elle
appelait _mon puits_ (de discrétion), et qui le matin disaient tout.
Non-seulement madame de Maintenon n'ignorait rien, mais elle était à
même d'avoir des gages contre elle. Je ne croirai jamais que la femme
de chambre ait fait à son insu l'étonnante démarche d'aller chez ce
Maulévrier. Par sa veuve, ou encore par la femme de Nangis, qui était
très-jalouse, il ne lui fut pas malaisé d'avoir des billets de
l'imprudente.
C'était la tactique ordinaire de madame de Maintenon. Elle eut des
lettres amoureuses de la princesse de Conti, qui la perdirent. Elle
eut des lettres satiriques de la mère du Régent, dont elle l'accabla,
l'effraya, jusqu'à la mort du roi.
Une chose résultait de ce très-dangereux système. Madame de Maintenon
tenait autour de la duchesse, au coeur de la famille royale, cette
madame d'Espinoy et les Lorrains. La maison de Lorraine eut, comme on
sait, toujours un double rôle. Française et Allemande, elle avait ici
son intrigue, mais son coeur dans l'Empire. Ses cadets, Guise ou
Vaudemont, ont fait plus d'une page noire à notre histoire. Vaudemont,
général chez nous, n'en avait pas moins ses enfants généraux sous
Eugène. Sa nièce, d'Espinoy, espion de madame de Maintenon pour la
duchesse de Bourgogne, paraît l'avoir été aussi contre la France. Elle
avait sa soeur mariée secrètement au dangereux chevalier de Lorraine
(l'empoisonneur de madame Henriette), intime du bavard Villeroi, si
avant dans la confiance du roi. Entre ce chevalier et Vaudemont,
Villeroi était tout à jour. La cour, l'armée n'avaient rien de secret.
Les Lorrains mandaient tout au chef de leur famille, le duc de
Lorraine, qui le mandait au prince Eugène. Maître en intrigues, aussi
bien qu'en batailles, celui-ci assistait invisible à tous nos
conseils. Il vivait comme entre le roi, le ministre et madame de
Maintenon. Il la connaissait à fond, cette chambre, si bien close, où
tout se décidait. Il en tenait les portes, il l'occupait par ses
démons familiers.
Madame de Maintenon aidait à se trahir elle-même. C'est par égard pour
les dames lorraines, ses indispensables espions, qu'elle ferma
l'oreille aux révélations de Catinat sur ce Vaudemont, agent de
l'ennemi. Et, par égard pour la duchesse de Bourgogne, elle supprima
les dépêches où le clairvoyant général annonçait la prochaine trahison
de son père. Ainsi, elle eut une double prise sur elle, les bienfaits
aussi bien que la crainte. Elle se serait fait trop haïr, si, tout en
la grondant et lui reprochant ses écarts, elle ne l'eût servie dans
ses intérêts de famille. Cela alla bien loin. C'est la principale
cause qui fit rebuter, dégoûter, enfin éloigner du service Catinat,
l'homme que le duc de Savoie craignait le plus, l'homme qui l'avait
éreinté à la Marsaille, l'homme qui avait exécuté l'ordre de brûler
ses châteaux, ses propriétés personnelles; l'homme qui le connaissait,
le devinait. On soulagea le duc de Savoie de ce dangereux ennemi; on
envoya Catinat en Alsace. Là, comme en Italie, on le laissa
très-faible, n'ayant que des recrues, et ne pouvant agir; ce qui le
perdait près du roi, excédé de sa lenteur. Tout doucement, l'opinion
s'établit que ce bon général malheureusement avait vieilli, était usé.
On le plaignit; sans le disgracier, on fit si bien qu'il dut se
retirer de lui-même.
Le roi n'avait à coeur qu'un général, _son ami_ Villeroi, un acteur,
un bravache, militaire de théâtre, qui, sous son panache et ses
plumes, n'ombrageait aucune cervelle. Il est des sots qui savent au
moins gouverner leur sottise, la masquer de quelques semblants.
Celui-ci était tel, que le roi même, parfois, voyant qu'il ne
comprenait rien, baissait la tête et rougissait, essayait de lui
mettre les choses à sa portée. Dans ce siècle, cette cour qu'on croit
si spirituelle, l'inepte Villeroi fut le héros des dames, leur
admiration unanime. Et plus, il les eut toutes. Nulle femme importante
qui n'eût été, dans un temps ou un autre, la maîtresse de Villeroi. Il
fut, cinquante années durant, _le charmant_, le vainqueur et
l'irrésistible.
Il avait près du roi un grand mérite, c'était (ayant son âge) de
rester cependant l'évaporé jeune homme du temps de la Vallière.
Villeroi, des premiers, à soixante ans, eut ce que les jeunes gens
commençaient à avoir aux faubourgs de Paris, _une petite maison_.
Maisons à rendez-vous; mais, pour trancher le mot, vrais cabarets, où,
parmi les coquines, de grandes dames venaient se soûler (_V._ Madame).
Il n'en avait pas moins la haute estime de madame de Maintenon. Rien
ne donne une plus pauvre idée d'elle et du roi.
Il n'y avait dans cet homme qu'ignorance et fatuité, tout faux, tout
vent, tout vide. L'âge même et la cour qui forment les plus
incapables, ne purent rien mettre dans ce rien. Au contraire, son
néant s'accrut, si l'on peut dire, sa bouffissure aussi. Les plus
cruelles piqûres que la fortune y fit à nos dépens, n'aplatirent pas
cette outre. D'un zéro gonflé échappèrent les réels malheurs de deux
règnes. Du bavard de Louis XIV et de l'inepte général, resta pour
Louis XV un radoteur funeste, vieil enfant corrompu pour corrompre un
enfant.
Sa ridicule affaire de Crémone ne lui nuisit pas. Le roi, à son retour
de sa prison, gracieusement lui permit sa revanche, et lui donna
l'armée du Nord, le vis-à-vis de Marlborough.
Le moment était le plus grave de toute cette guerre. L'Autriche
agonisait. Le criminel empire qui s'est bâti de la mort des nations,
et dont l'Angleterre, tant de fois, fit un si immoral usage, il
périssait. L'Angleterre allait perdre son mercenaire gagé, l'épée
barbare qui lui servit, à volonté, dans tous les sens. Pour la sauver,
il ne fallait pas moins que déplacer le théâtre de la guerre. Par une
situation unique, Marlborough, dictateur en Angleterre, entraîna
encore la Hollande par son ami, le puissant Heinsius, et par la haine
envieillie de la France. Il obtint carte blanche pour aller joindre
Eugène au fond de l'Allemagne. Pour comble de bonheur, il n'avait en
présence que cet imbécile Villeroi.
Nous n'avions plus Catinat en Alsace. Tallard avait l'armée du Rhin.
Marsin était en Bavière près de l'électeur. Il s'agissait, pour
Marlborough, de se jeter entre nos deux armées, d'y faire sa jonction
avec les Allemands. Il trompa Villeroi, l'amusa, marcha vers Coblentz,
où il eut déjà les renforts de la Prusse et de la Hesse. Où allait-il?
on l'ignorait. Villeroi eut peur pour la France.
_Un ordre exprès de Versailles_ lui défendit de s'écarter; autrement
dit, on lui enjoignit de ne pas déranger Marlborough et de respecter
son voyage. Donc, Villeroi serra l'Alsace, s'y joignit aux deux corps
qu'y avaient Tallard et Coigny. À eux trois, ils avaient en face
15,000 hommes d'Eugène, restés pour observer. Ils étaient quatre fois
plus forts, pouvaient les accabler. Mais _un ordre exprès de
Versailles_ leur défendit de le faire, leur enjoignit de respecter
Eugène, comme on avait fait pour Marlborough. Admirable prudence de
madame de Maintenon et de Chamillart. Ils voulaient avant tout garder
la France, et croyaient que ces 15,000 hommes allaient envahir le
royaume!
Notez que, pendant que Marlborough allait à tire-d'ailes, et
promptement, heureusement, accomplissait sa jonction, les nôtres ne
bougeaient qu'au doigt de Chamillart. On écrivait à cent vingt lieues
pour obtenir des ordres. Versailles délibérait lentement, mûrement.
Nos soldats, ces marcheurs terribles qui si souvent ont effrayé le
monde de leur rapidité, marchaient au pas d'une vieille femme.
Les Anglo-Allemands se trouvèrent avoir 60,000 hommes contre 30,000
qu'avaient Marsin et l'électeur de Bavière. Marlborough, pour forcer
celui-ci de changer de parti, le pillait, le brûlait, exerçait contre
lui par le fer et le feu une cruelle contrainte par corps.
Il criait au secours. On lui envoie enfin Tallard. Les deux armées
françaises réunies, tout était sauvé. Il n'y avait qu'à attendre. Nos
ennemis n'ayant qu'un pays dévasté, et ne pouvant faire venir leurs
vivres que de loin, eussent été fort embarrassés. Les Hongrois avaient
battu les Autrichiens en Moravie, battu encore la seule armée qui
couvrît Vienne. On s'y croyait perdu.
Marlborough, venu de si loin au secours de l'Autriche, avait l'air de
ces charlatans qu'on fait venir _in extremis_, et qui n'ont à soigner
qu'un mort.
L'électeur le tira d'affaires. Il était furieux du ravage, furieux
d'avoir reculé. Dès qu'il se vit en force, il voulut en tirer une
vengeance éclatante, exigea la bataille. Tallard et Marsin obéirent.
L'exemple de Villars, déporté aux Cévennes pour indocilité, disait
assez à ces généraux courtisans ce qu'ils avaient à faire. Ils prirent
précisément le champ d'Hochstedt où, l'année précédente, Villars avait
vaincu. Mais ils ne suivirent nullement la disposition qui l'avait
fait vaincre. D'abord, ils isolèrent leurs deux armées, laissèrent
entre un espace. Puis, ils se crurent couverts par un méchant
ruisseau. Tallard mit son infanterie dans le village de Blenheim, où
elle lui fut inutile. Enfin, ils crurent longtemps que l'ennemi
n'osait venir à eux. C'est que Marlborough attendait pour attaquer
d'ensemble avec Eugène. Alors, au grand étonnement des nôtres, il
passa le ruisseau. Tallard n'était pas à son poste; il était dans
l'autre armée près de Marsin et de l'électeur. Il y retourna en hâte.
Pressé et accablé, il demande secours à Marsin, qui ne peut. Il court
alors à Blenheim pour en tirer des troupes. Il venait de perdre son
fils. Effaré et myope, il se lance au galop juste dans l'ennemi. Il
est pris. Personne pour donner des ordres. Marsin, satisfait d'avoir
résisté à Eugène, n'en demande pas plus, et emmène l'armée bavaroise.
Que deviendra l'infanterie de Tallard, entassée dans Blenheim? Celui
qui la commandait perd la tête, se sauve et se noie. Elle est
enveloppée de toutes parts. Douze escadrons, vingt-sept bataillons de
vieilles troupes sont livrés à l'ennemi. Les officiers capitulent,
malgré la fureur des soldats.
Tout était-il perdu? non. L'électeur soutint qu'on pouvait rester en
Bavière. Et, en effet, ce pays, seul contre tant d'ennemis, se soutint
tout l'hiver encore. Mais l'abattement était extrême. Un conseil de
guerre décida qu'on évacuerait toute l'Allemagne. Marsin ramena 5,000
hommes sur la rive gauche du Rhin.
Un seul mot fait juger du coup qu'avait reçu la France: que put-elle,
que fit-elle dans toute l'année suivante, 1705? _rien_.
Rien en Espagne. Les Anglais y avaient pris Gibraltar, qu'ils ont
gardé pour eux. On ne put le reprendre. Barcelone et Valence se
déclarèrent pour l'archiduc.
Rien sur le Rhin. On admira Villars qui, dans un camp très-fort,
attendit Marlborough et l'invasion. Ce qui arrêta réellement celui-ci,
ce fut la discorde des alliés. Les Allemands lui manquèrent de parole,
et les Hollandais voulurent retourner dans les Pays-Bas.
Rien de sérieux même en Italie, sauf la brillante affaire de Cassano,
où Vendôme, surpris par Eugène, lui tua beaucoup de monde. Eugène,
sans secours de l'Autriche, recula jusqu'au Tyrol. Le Savoyard,
abandonné, semblait perdu. Il ne lui restait que Turin. Vendôme perdit
six mois à préparer le siége de cette ville par celui d'une petite
place qui la couvrait, et il y resta tout l'hiver.
Voilà l'année 1705, misérable d'impuissance, d'épuisement. La
vieillesse du roi apparaissait. Dans l'hiver de 1706, il fait
pourtant effort, prépare un coup. Il donne sa grande armée de Flandre
à Villeroi, avec ordre de livrer bataille. Armée de 80,000 hommes.
Mais on la croit trop faible encore, on lui ordonne d'attendre un
énorme renfort que Marsin va lui amener. Villeroi fut jaloux et voulut
vaincre seul.
Quatre courriers du roi, envoyés coup sur coup, ne gagnèrent rien sur
lui. Il n'y a pas d'exemple d'une désobéissance si obstinée. Il prit
juste un terrain connu, fort désavantageux, que Luxembourg avait jadis
soigneusement évité. Il s'arrangea si bien que toute sa gauche resta
inutile, le nez dans un marais; son centre faible et vide. Un officier
général le lui dit. Villeroi s'emporta, dit qu'il lui manquait de
respect. Il fut percé à jour, écrasé. Il essaye la retraite.
Impossible: une panique immense emporte tout. (Ramillies, 21 mai
1706.)
Marlborough, d'un seul coup, eut Anvers, Bruxelles, Bruges, les
Pays-Bas.
Tout notre espoir était en Italie. Ce que le favori du roi avait perdu
en Flandre, le favori de Chamillart, son gendre La Feuillade, allait
le regagner par la prise de Turin. C'était un Villeroi, plus jeune, de
souveraine impertinence, qui, comme duc, faisait peu de cas de son
beau-père, le piètre Chamillart. Celui-ci osait à peine lui
transmettre des ordres. Vauban s'offrit en vain pour le guider dans
les travaux du siége. L'étourdi s'en moqua. Il n'avançait à rien,
lorsqu'il fut menacé par le duc de Savoie et Eugène, que Vendôme
devait arrêter aux fleuves et qu'il laissa passer. La Feuillade vit
bien qu'il fallait se hâter, livra trois assauts, où il échoua.
Lui-même allait être assailli par l'armée qu'on voyait venir. Le jeune
duc d'Orléans, qui avait un grand sens et du coup d'oeil, dit qu'il ne
fallait pas attendre, mais prévenir, qu'on devait se donner l'avantage
du choc, et ne pas subir la bataille dans les lignes du siége en
dispersant ses forces sur un front de six lieues. Mais avec lui était
venu au camp un personnage militaire d'autorité, ce Marsin de
Blenheim. Il soutint qu'il ne fallait pas aller attaquer M. de Savoie,
mais se défendre contre lui, s'il attaquait.
Tout le conseil de guerre qu'on assembla fut pour Marsin.
Le bruit du temps, dont la trace est restée dans des monuments bien
légers (dans les chansons), mais qui me semble pourtant grave et
infiniment vraisemblable, c'est que Marsin, ami et confident de madame
de Maintenon, apportait la pensée des dames, ses craintes à elle, et
surtout celles de la duchesse de Bourgogne. La première n'aurait pas
aimé une victoire du duc d'Orléans; la seconde aurait craint une
bataille rangée où l'on aurait peu ménagé son père. Dans l'attaque des
lignes, il restait maître de se hasarder plus ou moins. Duclos
(très-informé) dit durement que la princesse nous trahissait,
informait de tout le duc de Savoie. On a peine à le croire; mais il
est bien probable que, dans une si terrible occasion, où il s'agissait
de sa vie, elle l'avertit. Tout au moins, elle put chapitrer Marsin à
son départ, lui faire promettre qu'il ouvrirait l'avis le moins
dangereux pour son père.
Ce qui est sûr, c'est que Marsin, homme ferme jusque-là, se trouva
désorienté, flottant, timide. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est
que La Feuillade, qui avait tant d'intérêt au succès, y crut peu et
espéra peu, et de bonne heure achemina vivres, munitions, fourgons sur
la route de France.
Nos lignes, peu élevées, mal garnies de soldats, malgré une vive
résistance sur quelques points, furent forcées de côté par le duc de
Savoie, de front par Eugène.
L'indiscipline augmenta le désordre, une brigade refusa de marcher.
Marsin ne donnait aucun ordre. La Feuillade en donnait d'absurdes, et
contre ceux du duc d'Orléans. Celui-ci fut grièvement blessé, Marsin
tué.
Eugène et le duc entrèrent à Turin. La Feuillade alors désespère, lève
le camp, encloue ses canons, _brûle ses poudres_, prend la route de
France, abandonne toute l'Italie.
Orléans seul voulait rester, et il avait contre lui tous les officiers
généraux qui avaient fait leur main en rançonnant le pays, et
voulaient mettre leur gain en sûreté.
Grande histoire, et très-simple. Nous lui avons rendu son unité. C'est
la direction qui part du seul Versailles.
On croit lire des faits militaires. Non, ce sont des événements de
cour, ceux du gouvernement féminin, personnel. Les dames y sont les
Parques. De leur main délicate elles font la destinée.
Ces galants généraux, admirables pour être battus, ces ordres
équivoques, cette demi-entente avec l'ennemi, tout cela part du même
lieu, de la même influence.
En 1704, Blenheim, qui perd tout en Allemagne, qui perd notre
réputation, notre ascendant militaire. En 1706, Ramillies et Turin, la
perte des Pays-Bas et de l'Italie. Ajoutons Gibraltar, Barcelone et
Valence.
CHAPITRE XIV
GOUVERNEMENT DES SAINTS--LE MINISTÈRE OCCULTE
LE DUC DE BOURGOGNE
1707-1708