Les lettres de Marlborough, récemment publiées, disent sa situation.

Il était protégé par sa femme Sarah, la maîtresse absolue de la reine

Anne, un démon d'avarice qui menait tout avec les whigs. Il courtise

sa femme humblement dans ses lettres.

Anne était malheureuse d'un gros mari allemand, toujours ivre.

Elle-même buvait un peu, pour oublier. C'était une sotte, mais bonne;

elle avait le coeur tendre, et ne put jamais signer une seule

exécution. Comment lui fit-on signer l'exécution de la guerre, le

massacre d'un million d'hommes? Il y fallut cette étrange amitié.

Sarah, moins jolie que piquante, mais ardente et malicieuse,

très-perverse, la prit, et en fit sa servante. L'effrontée n'avait pas

assez de se faire payer de toutes manières, de faire autoriser son

voleur de mari dans sa guerre lucrative. Il lui fallait afficher la

honte de la reine, sa royauté à elle. Sans pudeur, à l'église, elle

l'humiliait, lui faisait tenir ses gants, et elle avait l'impertinence

de se détourner encore pour éviter l'haleine (peut-être un peu

alcoolique) de cette pauvre esclave qui l'aimait uniquement.

Ni ce gouvernement de femme de chambre, ni l'aveugle routine du

Parlement whig qui régnait, n'étaient pour comprendre la grande

question du siècle, entrevue par quelques penseurs, et devinée des

fanatiques à travers le nuage de leur inspiration. C'est que le

_Jugement approchait_, que la révolte pouvait devenir la Révolution.

Jurieu le dit à sa manière. Boisguilbert, dans le sombre et sublime

commencement de son _Factum_, paraît le sentir à merveille. Catinat

mieux encore. (Saint-Simon, ch. CCCXX.) La Révolution était prête par

l'excès des misères, beaucoup plus grandes, je crois, qu'en 1789. Les

idées, les formules n'existaient pas; mais la violence croissante de

la situation, foulant, refoulant l'âme, lui donnait une préparation,

singulière. Que fallait-il pour que la chose s'agrandît, aboutît?

Former, par l'intérêt commun, l'alliance des protestants et des

innombrables mécontents catholiques pour la réforme de l'État. Un

homme d'esprit, audacieux, à grandes vues, le catholique La Bourlie y

travaillait dès janvier 1703. Il était frère cadet du marquis de

Guiscard, et il avait influence en Languedoc. Il eût fallu lui envoyer

nos régiments français de réfugiés sous le légitime drapeau des

vieilles libertés de la France, l'appel aux États généraux.

Un autre personnage, le marquis de Miremont, petit-neveu de Turenne,

issu d'un bâtard de Bourbon, agissait fort à Londres pour obtenir une

armée et en avoir le commandement. Il se gardait bien de dire le vrai

caractère de l'insurrection. La reine, bonne anglicane, avait horreur

des puritains. On lui habillait tout cela en faisant de Roland un

comte, un colonel, un respectable _gentleman_ catholique, qui, par

pitié pour les persécutés, s'était converti. L'aristocratie anglaise

prit à ce roman, et on donna à Miremont, non une armée, mais la

permission d'écrire une lettre _au comte des Cévennes_ (juin 1703).

Miremont promettait de seconder la reine. L'envoyé ne put rapporter

autre chose à Londres, sinon qu'il avait trouvé _ce comte_, ce roi des

montagnes, dans un antre, sans autre cour que des paysans armés et des

espèces de brigands. Il eût pu dire pourtant la noblesse héroïque de

Roland qui était peinte sur son visage et qui frappait tout le monde.

Une fois, dans un brillant costume, il alla s'asseoir hardiment aux

États du Languedoc, sur le banc des barons, et l'on se demandait quel

était ce seigneur.

Tout ce que fit l'Angleterre, ce fut d'envoyer un secours d'armes et

d'argent qui n'arriva pas. On avait bien recommandé de ne rien

hasarder, s'il n'y avait au rivage une bonne force qui aidât le

débarquement. L'amiral qu'on chargea de cette ingrate commission s'en

débarrassa vite, ne vit rien à terre, n'attendit point et s'en alla.

Qu'envoya la riche Hollande? Une somme de vingt mille livres!

Cependant, les mesures les plus violentes furent prises contre

l'insurrection. La Terreur fut organisée sur une échelle immense. De

toutes parts il vint à Montpellier tant de captifs, qu'il n'y eut plus

moyen de juger. Le tribunal condamnait si roide et si vite tout ce

qu'on amenait, que des fournées immenses lui fondaient dans la main.

«Aux galères! au gibet! à la roue! au bûcher!» Les prêtres épouvantés,

et d'autant plus terribles, envoyaient des foules à Basville. Le

misérable serf eût été perdu à Versailles, s'il n'eût répondu à cette

impatience par la rapidité de ses jugements. Contre le terrorisme

massacreur de Montrevel, qui tuait tout (parfois les catholiques), il

essayait de maintenir ce simulacre de justice. Jugeant les yeux

fermés, tout au moins il jugeait. Il n'assassina par arrêt qu'environ

douze mille hommes.

Il était dépassé. Les militaires, exaspérés par un ennemi

insaisissable qu'ils n'atteignaient jamais, et qui, lui, savait les

atteindre, ouvrirent des avis furieux. Un Julien, maréchal de camp (un

apostat), demandait qu'on passât tout au fil de l'épée, et surtout les

enfants. Un autre, nommé Planque, plus ingénieux, voulait que

doucement on les tirât de la montagne «pour les noyer en mer.»

Basville, le _modéré_, proposa un autre parti, la Saint-Barthélemy des

maisons, la démolition de près de cinq cents villages du haut pays.

Dès lors plus de retraite l'hiver. L'insurgé devait mourir de froid et

de faim.

Cette magnifique opération, autorisée par le roi en septembre, et

poussée d'un zèle admirable, fut achevée en décembre 1703. Femmes,

enfants, vieillards, par troupeaux, descendirent sous le bâton du

soldat. Qu'en faire? Comment nourrir des peuples entiers? Pour les

hommes robustes, les hommes de combat, on ne les tenait point. Ils

n'eurent garde de se livrer. Désespérés, ils allèrent tous trouver

Roland et Cavalier. Puis, la faim les poussant, ils descendirent, mais

comme loups, rôdèrent autour des villes, livrèrent d'atroces combats.

Ils avaient perdu la montagne, mais ils s'emparaient de la plaine.

Le pape, dès le 1er mai, avait donné indulgence plénière à ceux qui

s'armeraient pour égorger les Cévénols. Un ermite entreprit de

renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous

avons vu, et dans la Ligue, et avant la Révocation, la démocratie

ecclésiastique, l'élan belliqueux des _bons pauvres_ qui recevaient la

soupe aux portes des couvents. Quand les Assemblées du clergé

obstinément venaient frapper le roi de la même demande d'écraser le

protestantisme, en cadence, _le peuple_ (ce peuple-là) se signala. On

vit l'ouvrier fainéant, on vit le perruquier bavard, qui avec un

tréteau, deux planches, se faisaient un métier nouveau. Ils couraient

le pays, aboyaient aux huguenots, poussaient à les piller, et le soir,

chez les moines, les curés, trouvaient leur salaire, la plus grasse

hospitalité. Le métier, sous l'Ermite, était meilleur encore. Derrière

l'armée de Montrevel, derrière les cinquante-deux régiments de milice

catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants

riches dans les cantons non insurgés. Ces vaillants commencèrent la

guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l'on avait désarmés.

Mais la chose leur parut si douce qu'ils négligèrent de s'informer si

les gens pillés étaient protestants. Quiconque connaît les moeurs de

la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines,

devine bien ce qu'elle fit. Montrevel lui-même en eut la nausée. Il

fut au moment de tomber sur ces _camisards blancs_, aussi cruels que

les _camisards noirs_, mais infâmes et immondes, autant que les noirs

furent austères.

Il s'agissait dès lors bien moins de religion que de propriété. La

noblesse protestante, qui jusque-là était étrangère à l'insurrection,

devait prendre parti. Or on pouvait prévoir qu'elle n'irait pas

quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux

paysans armés, qu'elle suivrait bien plutôt la doctrine commode des

pasteurs (_obéir aux puissances_), qu'elle resterait fidèle au roi,

qu'enfin, si elle négociait avec les insurgés, ce serait pour les lui

ramener, et qu'elle deviendrait le vrai dissolvant du parti.

Ce qui avait rendu les camisards très-forts, c'était de n'avoir ni

nobles, ni prêtres, d'ignorer les doctrines énervantes des ministres,

les molles résignations de l'Évangile, d'être un parti biblique et non

chrétien. D'autre part, ces paysans ne naissaient pas, comme les

nobles, dans la tradition monarchique, bâtés, sellés et le mors à la

bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne

voulurent entendre rien à une affaire républicaine. Comme les Juifs à

Samuel, ils criaient: «Il nous faut un roi!» Quand La Bourlie en

obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils

firent difficulté, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau

royal, et non s'aventurer _comme des gens sans aveu_, au risque d'être

pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu'il prît le drapeau de

l'Empire.

D'autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d'Aigalliers,

protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit

directement dans l'intérêt des gentilshommes, qu'il croyait celui du

public. Il pensa que Basville, après la destruction des camisards,

retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralité. Il

alla à Versailles, persuada à Chamillart «que la persécution

continuait seule la révolte, que, si l'on se confiait aux _nouveaux

convertis_, en leur donnant des armes, ils persuaderaient ou

combattraient les camisards.» On le crut. S'il réussissait, l'effet

devait être terrible pour les camisards, qui allaient se trouver

isolés dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir

contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frères, les nobles

protestants. L'audace des insurgés aux derniers temps, leurs courses,

si hardies, dans la plaine, tenaient précisément à la destruction de

leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de

d'Aigalliers, et l'amnistie avec un nouvel intendant qui n'aurait pas

les rancunes de Basville, ils fussent retournés à la vie agricole. Il

n'était pas nécessaire pour cette oeuvre de paix d'employer le premier

général de France. Il suffisait de d'Aguesseau, l'excellent intendant.

On envoya Villars.

Ce fut l'heureuse idée de madame de Maintenon, qui réservait le grand

théâtre de la guerre à ses amis, Villeroi, Tallard et Marsin, mais qui

aimait Villars, et qui, après ses victoires, ne pouvait décemment le

mettre à la retraite. Celui-ci comprit à merveille qu'il allait, à

fort bon marché, se donner le laurier de héros pacificateur. C'est

ainsi qu'il se pose, dans ses Mémoires, avec ses vanteries ordinaires,

maintes et maintes contradictions, tantôt avouant que ces populations

étaient fort douces, disposées à la paix, tantôt faisant entendre

qu'elles ne se soumirent que terrifiées.

Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d'Aigalliers, qu'on

allait faire une paix sérieuse entre des partis acharnés? Il était

fort léger et tâchait de le croire. Il voulait un succès rapide,

quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus

grand sur le Rhin. Basville, qui ne s'y trompait pas, et qui n'avalait

pas plus aisément que les évêques l'amnistie et l'intervention de la

noblesse protestante, Basville s'y prêta, cependant. Il sentit les

avantages d'une fausse paix pour désorganiser les camisards.

Ils avaient eu un échec assez grave, mais ils s'en remettaient. Leurs

redoutables chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Ravanel, étaient tous

vivants et en selle. Tous leurs corps s'étaient complétés. Villars,

pour mieux les diviser, s'adressa, non pas à Roland, qui était le

premier, mais au jeune Cavalier, qui n'avait jamais commandé que sept

cents hommes. C'était le plus brillant, le plus populaire; sa

défection pouvait être contagieuse. Il lui envoya d'Aigalliers.

Et, d'autre part, Basville, pour prévenir Villars, par un plus court

chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier

connaissait et respectait d'enfance, ayant été petit berger chez lui.

La séduction fut très-grossière. On lui offrit de le faire colonel

d'un régiment qu'il formerait de ses camisards. Il fut séduit.

D'Aigalliers, qui survint ensuite, l'acheva, en chantant des psaumes

avec lui, l'embrassant, lui disant qu'il suivrait sa fortune. Cavalier

se laissa aller jusqu'à écrire une lettre de repentir, d'aveugle

soumission à Villars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade,

de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. La joie et

l'ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophète.

Les vanités mondaines qui lui troublaient la tête lui faisaient dire,

dans l'extase, les plus ridicules paroles: «Ô mon fils lui disait

l'Esprit, tu verras le Roi!» C'était, en effet, une des choses qui

l'avaient le plus tenté, l'espoir qu'on lui donna de voir ce dieu

mortel!

Il n'avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef

Roland, bien loin d'approcher, eut horreur du contact, s'éloigna,

monta au Désert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie,

pendant que Cavalier, aveuglé par son fol orgueil, acceptait le

triomphe que le rusé Villars lui arrangea dans Nîmes, pour bien

montrer qu'il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume

où parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d'où

s'échappaient ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche),

galonné d'or, laissait voir un dessous royal, la veste et culotte

écarlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d'ample mousseline

blanche. Les dames catholiques s'étonnèrent de voir en lui ce monstre

redouté; et plus d'une fut assez folle pour vouloir toucher ses

vêtements.

Villars promit généreusement ce qu'il ne pouvait pas tenir, _la

liberté de conscience_, la délivrance des prisonniers, le retour de

l'émigration. Il refusa les temples, les villes de sûreté.--Telles

sont ses réponses écrites sur la requête écrite de Cavalier. Je m'en

rapporte à cette pièce. (Peyrat, II, 165.) Villars, dans ses Mémoires,

dit n'avoir pas promis _la liberté de conscience_. S'il ne l'eût pas

promise, Cavalier n'eût pu un seul moment tromper les siens; démasqué

et percé à jour, manifestement traître, il serait resté seul dès ce

moment, inutile à Villars.

Cavalier, un peu tard, manda tout cela à Roland qui le fit venir, lui

fit honte de sa précipitation, et écrivit à Villars qu'il ne

traiterait pas sans les garanties de l'Édit de Nantes. Il défendit aux

chefs d'obéir à Cavalier.

Mais la grande majorité protestante se déclarait pour la paix. Villars

avait abattu les gibets, écrit des choses magnifiques sur la

tolérance. Ces banalités éloquentes eurent le plus grand effet. Les

villes protestantes s'assemblèrent, signifièrent à Roland que, s'il ne

se soumettait, elles armeraient contre lui. Donc, pour manifester

quelque bonne volonté de paix, il manda encore Cavalier. Celui-ci,

homme de Villars, fut en danger dans ce camp fanatique, fortement

menacé. Mais je ne sais quel souvenir d'affection, et la magnanimité

naturelle de ces sauvages, le protégèrent. Il en sortit vivant.

Dès lors, il n'était plus grand'chose. Villars, qui avait intérêt à le

maintenir important, n'y réussit qu'en lui achetant des soldats par la

paye alors énorme de dix sous par jour, quarante aux officiers. Il

avait eu la honte d'être forcé de fraterniser avec un chef des bandes

de l'Ermite, sale coquin, qui ne marchait qu'avec un violon de

guinguette, et qui vint l'embrasser avec douze brigands. Pour comble,

la maréchale de Villars, une belle dame, galante et moqueuse, riait de

sa triste figure. «Monsieur Cavalier, disait-elle, vous me feriez

plaisir de prophétiser un peu devant moi.» On finit par lui faire une

centaine d'hommes avec lesquels il partit. Dans ses Mémoires suspects,

il se donne l'honneur d'une entrevue avec Louis XIV. Rien de moins

vraisemblable. Selon Voltaire, bien plus croyable ici, le roi qui

passait vit sur un escalier le petit homme, et lui tourna le dos. On

ne s'y fiait pas. Il se sauva en Angleterre, et mourut vieux,

gouverneur de Jersey.

Roland devait périr. Une tempête dispersa le secours que lui amenait

La Bourlie. Les pasteurs hollandais à qui il se recommanda lui

conseillèrent de se recommander _à Dieu_. C'est tout ce qu'il en tira.

D'Aigalliers l'éreinta, le réduisit à rien en obtenant de Chamillart

que tous pourraient partir avec leurs parents délivrés, pourraient

vendre leurs biens. Roland se fit tuer. Il avait trente ans, et reste

le grand chef de l'insurrection cévenole.

La dupe, d'Aigalliers, enfin et à la longue, reconnut qu'il l'était,

et alla pleurer à Genève. Villars revint glorieux à Versailles, de la

paix qu'il n'avait pas faite et du besoin qu'on eut de lui. Le

Languedoc resta écrasé, non pacifié, et il fallut y envoyer Berwick,

bâtard de Jacques II, pour assister Basville, un bourreau avec un

bourreau.

Ce qu'il y eut de roues et de potences à Montpellier, de bûchers pour

brûler ces martyrs, nous ne le dirons pas. Mais ceux qui, vers le

soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée du

Peyrou vers la mer et le ciel, verront encore leurs âmes sur la _via

sacra_.

CHAPITRE XIII

GOUVERNEMENT DES DAMES--DÉFAITES DE BLENHEIM, RAMILLIES, TURIN

1704-1706

Le lendemain du jour où la mort de Roland semble pacifier les Cévennes

(16 août 1704), nous éprouvons en Allemagne l'épouvantable revers de

Blenheim. De quatre-vingt-dix mille hommes, il en revint cinq mille.

Le reste, tué, dispersé et perdu. Le pis, un corps nombreux qui se

rend sans combat; chose inouïe! _une armée prisonnière_, plus que

Pavie, Azincourt et Poitiers!

Juste punition d'avoir écarté Catinat et Villars, pour donner le grand

rôle aux généraux de madame de Maintenon.

Les historiens militaires sont véritablement bien secondaires ici. Il

faut remonter à la source, à la cause primitive des événements. Avant

d'être perdue sur les champs de bataille, la campagne fut perdue dans

la chambre de madame de Maintenon. De là partirent ces généraux

indignes. De là les ordres, à la fois timides et imprudents, qui les

firent opérer plus mal encore qu'ils n'auraient fait. Publiés enfin de

nos jours, ils révèlent ces ordres que les grandes sottises furent

expressément commandées de Versailles et visiblement inspirées par _la

petite prudence_ d'une femme médiocre, qui, en craignant tout, perdit

tout.

Elle craignit, en 1701, de choquer la duchesse de Bourgogne et lui

sacrifia Catinat qui accusait la perfidie de son père. Elle craignit,

en 1702, la mauvaise humeur du roi, dont la santé s'altérait de

nouveau (Journal des médecins), et lui cacha l'affaire des Cévennes,

laquelle eut le temps de grandir, tant qu'on y envoya Villars. Elle

craignit, en 1704, les manoeuvres hardies qui nous auraient sauvés,

fit perdre les occasions.

Il faut savoir à fond ce que c'est qu'un gouvernement de femmes. Et,

j'entends, de deux femmes; car, à partir de 1700, la petite duchesse

influe beaucoup. Deux caractères fort opposés, entre lesquels l'union

fut bien moindre qu'on ne l'a dit.

Madame de Maintenon qui l'eut à onze ans, crut l'élever, s'imagina

qu'elle en ferait une demoiselle de Saint-Cyr. La petite, douce et

rusée, déjà bien dressée par son père (comme sa soeur la reine

d'Espagne), amusa la vieille dame, la conquit, la trompa. Elle savait

d'avance parfaitement ce qu'était de naissance madame de Maintenon.

Elle l'appelait _ma tante_, la captait et la caressait, en faisait ce

qu'elle voulait. Elle resta tout à fait elle-même, exactement le

contraire de la prude, l'opposé de cette secrète personne. Dès douze

ans, ou treize ans, elle était maîtresse de tout. Il n'y avait pas

moyen de la garder, car ses gardiennes et tout le monde, du roi

jusqu'aux valets, étaient séduits, gagnés, fascinés de sa grâce

caressante, de son entrain charmant et de sa très-réelle bonté.

L'ennuyeux palais de Versailles, attristé des affaires, attristé de

vieillesse, se mit à sourire malgré lui. Elle remplissait tout de sa

gaieté d'enfant, mais d'enfant très-intelligent. Elle entrait (à

propos) chez madame de Maintenon, et la forçait souvent de rire. Elle

sautait sur les genoux du roi, le caressait, lui tirait le menton.

Bien plus, elle brouillait ses papiers, et parfois y lisait. Jamais le

roi n'avait eu, pour les siens mêmes, cet excès d'indulgence. Mais

l'enfant était si folâtre, paraissait si légère, qu'on pouvait croire

que tout ne serait qu'amusement et n'irait pas jusqu'à l'influence

sérieuse.

Le contraire éclata en 1700, à l'occasion du testament de Charles II.

Le fond se révéla. Des flatteuses grâces italiennes se détacha la

décision piémontaise. Elle prit parti hardiment pour l'acceptation,

c'est-à-dire se mit avec Monseigneur et la famille _contre madame de

Maintenon_. Cela paraissait très-français, mais c'était surtout

savoyard; elle espérait marier sa soeur à notre jeune roi d'Espagne.

La petite duchesse se trouvait bien puissante alors. Elle avait

justement quinze ans. Elle éclatait de grâce et d'agréments, divinisée

par son petit mari, par la faiblesse du roi et de tous. Elle ne

touchait pas terre. Point jolie, elle était pourtant juste au point où

fleurit la gentille figure, un peu pouponne, de Savoie.

Au portrait de Versailles, on l'a prise plus âgée, en tâchant de la

faire princesse imposante. On a armé ses yeux de hardiesse (royale? ou

libertine?). Elle les avait très-beaux, très-tendres et qui

promettaient plus d'amour qu'elle n'en aurait eu à donner. Le masque

intelligent, comique, est d'un petit bouffe italien, sensuel et

facétieux. Les lèvres sont un peu épaisses, mais _mordantes_, dit

Saint-Simon, et cela aux deux sens, pour la malice ou le baiser.

Le buste qui est en face en dit bien davantage. La personne est

trouble, charnelle. Et, en effet, sans sa bonté, sa crainte de

déplaire, je crois qu'elle aurait été loin. Ces natures molles, de

tissus lâches, se dépravent aisément. Ici, sous la femme gracieuse, il

y a comme un page mignon dont on ne sait trop que penser.

Enfant, elle était indomptable pour les polissonneries de garçon. Elle

se faisait traîner sur le dos, par les pieds, dans les appartements.

Plus grande, elle mit à se rappeler tout ce qu'elle avait su de

baragouinage des deux côtés des Alpes. Le solennel Louis XIV, qui,

dans son âge mûr, détestait le grotesque, Téniers et Scaramouche,

s'amusa, contre toute attente, de ces petites farces. D'elle, il

prenait tout bien. Il fallait qu'on en rît. Madame de Maintenon en

riait.

Mais jusqu'où irait-elle dans cette voie scabreuse? La mesure n'était

pas la même ici et en Italie. Nos divertissements de Pourceaugnac et

du Malade imaginaire n'étaient pas au niveau des bouffons de là-bas.

Les belles Italiennes, innocemment, se contraignaient bien peu en

maintes choses de nature qu'on n'aurait acceptées ici que dans les

jeux de carnaval. Hasarder de telles licences dans ce Versailles, dans

cette cour tendue de dignité, que dis-je? dans cette chambre, le saint

des saints de la pruderie et des plus hautes affaires, c'était

l'audace la plus hasardeuse. C'était un grand coup de partie, à tout

perdre ou à tout gagner. Si le roi supportait, goûtait ces choses

hardies, ces privautés extrêmes, il était dompté dès ce jour, et

madame de Maintenon subordonnée, dès lors fort peu comptée.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 12 / 24 段