Cet enfant gâté de l'armée étalait naïvement et faisait admirer ses

vices. Dès quatorze ans, où il fit la campagne de Candie, il vivait à

la turque, ou, si l'on veut, à l'italienne. Chose commune alors; mais

lui seul montrait tout cela. Ses grotesques amours étaient hardiment

affichées.

Quant à ce que raconte Saint-Simon de ses réceptions aux moments où

chacun se cache, ce n'est pas en ce siècle une singularité

personnelle. _Recevoir_, en ces moments-là, était chose royale, vieil

usage des cours, une faveur des belles et des rois. C'étaient les

moments de la grâce, de favorable audience, que recherchait un

courtisan habile, sûr d'éprouver moins de refus. (Voyez les chansons

de l'époque. _Maurepas_, XXX, f. III.)

Avec ces habitudes honteuses et molles, Vendôme fut serf du corps de

bonne heure, peu propre à la guerre. Noailles et Saint-Simon le

disent. Il était lourd et maladif. Il lui fallait beaucoup de

nourriture et beaucoup de sommeil. Il continuait tellement quellement,

sur les champs de bataille, la vie de son château d'Anet, mêlée de

jeu, de rire et de rien faire. Il la menait partout. Vrai général de

la Fontaine, qui, sauf les moments de se battre où il brillait,

semblait moins guerroyer que voyager, pour s'arrêter où l'on mangeait

le mieux, surtout pour y dormir. L'auteur des _Fables_ et des

_Contes_, qui lui dédie Philémon et Baucis, pour lui, ce semble, fit

ce voeu du néant: «Je le verrai, le pays où l'on dort. On y fait

mieux: _on n'y fait nulle chose_.»

Le rusé prince Eugène le surprenait parfois, mais non pas à temps pour

le battre. Il avait d'éclatants réveils. D'ailleurs, sous un général

si dormeur, chacun veillait pour soi. Tel colonel devenait général en

de telles crises, se dévouait. Il faut lire Mirabeau sur son

grand-père, qui se fit tailler en pièces à Cassano. L'orgueil de

l'armée d'Italie, son mépris pour celle du Nord, son fanatisme

inconcevable pour son étrange général, étonnent en ce récit qui dément

Saint-Simon.

Villars fut un autre homme, sauf des ressemblances extérieures. Sa

constitution admirable ne faiblit jamais. C'était un grand homme brun,

nerveux, toujours en mouvement. Il fabriquait sa généalogie de manière

à se rattacher aux antiques Villars du Dauphiné. Mais son

indestructible force disait assez sa bonne souche plébéienne. Son

grand-père était notaire dans le Lyonnais, et, très-probablement,

comme tant de Lyonnais, de race provençale ou gasconne. Son père avait

été le plus bel homme qu'on pût voir, aimé de tous, très-brave,

recherché pour second aux plus fameux duels, un héros de roman; on

l'avait nommé Orondate. Notre Villars n'aimait que les romans, les

comédies, les opéras, qu'il retenait, citait à chaque instant. Grand

coureur d'actrices et de filles (sans parler de choses pires). Sa vie,

de près d'un siècle, fut une merveilleuse gasconnade. Torrent de

vanteries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle,

tout cela détonnait à Versailles, et on l'aurait jugé un comédien de

campagne. Mais, sur le terrain, il payait de solides réalités. En

jouant le héros, il fut le héros même. Saint-Simon, qui le hait, après

l'avoir bien dénigré, est obligé de dire que «_ses projets_ étaient

hardis, vastes, _presque toujours bons_,» et, d'autre part, que jamais

homme «ne fut plus propre à l'_exécution_.» Quel éloge d'un capitaine!

Il semble que cela contient tout.

C'est la satire amère de Louvois et de son système de suivre

l'ancienneté, qu'un homme si vaillant, si brillant, et toujours en

avant des autres, soit arrivé si tard. Il n'était à quarante-neuf ans

qu'un officier de cavalerie qui n'avait jamais commandé en chef. Il

commençait à l'âge où l'on finit. Son heureuse nature voulut que,

jusqu'au bout de cette guerre, dans la suprême crise, il se trouvât

toujours le fort des forts. Terribles circonstances qu'on ne peut

comparer qu'à la retraite de Moscou.

Le roi ne connaissait ni ses moyens, ni les difficultés, le possible,

ni l'impossible. Il ne tenait nul compte des distances, ni des

saisons. Il voulait, en 1702, que Catinat, très-faible, qui gardait à

peine l'Alsace, s'affaiblît, détachât Villars pour s'en aller à cent

lieues, devant des armées supérieures, au fond de l'Allemagne,

secourir notre faible allié, l'électeur de Bavière. Il voulait que

Villars, en octobre, aux premières neiges des montagnes, passât les

étroits défilés du val d'Enfer et de la Forêt-Noire, qu'avec les

charrois, l'artillerie et tout l'embarras d'une armée, il suivît ces

sentiers qu'on ne passait guère que l'été, à pied, tout au plus à

cheval.

Passer le Rhin, c'était déjà chose audacieuse et difficile, devant un

excellent général allemand, le prince de Bade. C'est ce que Villars

hasarda en face d'Huningue, sous le feu du fort de Friedlingen. Il

était inférieur d'un bon tiers en cavalerie, et l'infanterie (comme

partout la nôtre) était formée en partie de recrues. L'infanterie

allemande avait en outre l'avantage du terrain, occupant une colline

et gardée par un bois. On pouvait parier dix contre un qu'on serait

battu. Deux choses animèrent ces novices, Villars, et l'arme nouvelle

que personne ne maniait mieux que les Français, la baïonnette, réputée

invincible depuis la Marsaille. Ils enlevèrent la colline, en effet,

culbutèrent, précipitèrent l'ennemi. Puis, peu habitués à vaincre, ils

eurent peur de leur victoire et se troublèrent d'une panique.

Heureusement notre petite cavalerie avait rompu en plaine les masses

de la cavalerie allemande, que son imprudent général priva de son

artillerie en se jetant devant, l'empêchant de tirer. Nous vainquîmes

un peu par hasard. L'armée, sur le champ de bataille, par un grand

mouvement populaire, proclama Villars _maréchal_. Le roi n'eut qu'à le

confirmer (octobre 1702).

L'hiver le ramena en Alsace, mais le résultat moral fut grand, et fort

à point. Nous étions de plus en plus seuls. Le Portugal nous quittait.

Bien plus, le duc de Savoie, notre beau-père, se mettait avec

l'Empereur pour faire la guerre à ses deux filles (janvier 1703). Les

Pays-Bas et la frontière du Nord n'eussent pu être défendus contre

Marlborough, si les Hollandais ne l'eussent ralenti.

Ce fut encore Villars qui nous releva sur le Rhin. En plein hiver,

pendant que ses officiers se chauffaient encore à Versailles, Villars,

avec une armée délabrée, dont un tiers seulement avait des fusils,

passe le fleuve près d'Huningue, et le descend sur la rive allemande.

À peine il y a mis le pied, les pluies cessent, une belle gelée

commence et le soleil. Le soldat, plein d'élan, de gaieté, traîne ses

canons jusqu'à Kehl, une place de Vauban, qui n'en est pas moins

forcée en treize jours (10 mars 1703).

Et, à l'instant, sur un ordre précis, pour sauver la Bavière, il

fallut entreprendre l'immense et périlleuse traversée de la

Forêt-Noire. Elle ne fut possible, dit Villars, que parce qu'on la

crut impossible. Une partie de l'armée, restée au Rhin, occupait le

prince de Bade. Villars, ayant fait faire de petits chariots pour les

chemins étroits, passa en onze jours du Rhin aux sources du Danube. On

alla souvent à la file, souvent sous des hauteurs où pour nous écraser

il eût suffi de dérouler des pierres. Enfin, à Willengen, la rencontre

se fit; l'Électeur se jeta dans les bras de Villars.

Qu'allait-on faire? Deux partis se présentaient. L'un qu'on peut dire

proprement bavarois. L'instinct, l'amour de la Bavière, c'est toujours

d'avoir le Tyrol, le pays bizarre et charmant qui le sépare de

l'Italie. L'Électeur pouvait profiter de la stupeur de l'Autriche pour

percer le Tyrol, pour donner la main à Vendôme, et revenir avec une

force double, dicter la loi dans Vienne. Ce plan était fort

chimérique, ne tenait compte ni des difficultés géographiques, ni des

antipathies nationales du Tyrol, des vives résistances qu'un tel pays

peut opposer.

L'autre plan, bien plus raisonnable, celui auquel tenait Villars (_V._

ses lettres de cette époque, au tome III de Pelet), c'était d'aller

tout droit à Vienne. Le moindre résultat aurait été de sauver

l'Italie, d'où l'Empereur tremblant eût certainement rappelé ses

troupes. Mais on pouvait en espérer un autre, c'était d'exterminer le

monstre, de dissoudre l'empire autrichien. Il semblait condamné. Le

sang de la Hongrie, abondamment versé dans les massacres et les

supplices, fermentait d'autant plus, et l'éclat ne pouvait tarder.

Villars montrait ici un vrai génie divinateur. Il voulait frapper le

coup à la mi-juin, et ce fut justement vers le 1er juillet que

l'insurrection des Hongrois fit éruption sous Ragotzi. Tout cela était

sous la terre. Villars n'en savait rien. La juste haine du monstre

l'avait illuminé. Et il y fut fidèle. Plusieurs années après, il eut

l'idée de recommencer la partie en se joignant à Charles XII. Mais le

temps des grandes choses était passé. On retenait Villars; Charles XII

était demi-fou, et ses rusés ministres, payés par l'ennemi, le

détournèrent sur la Russie.

Villars assure (ce que les lettres prouvent) que la mobilité de

l'Électeur empêcha tout. Sur un petit échec, ce prince change de

projet. Il lui passe l'idée d'aller en Franconie. Puis, il change de

nouveau et se lance, bride abattue, dans la grande folie du Tyrol.

Tout échoua. Le Tyrol allemand arrêta les Bavarois. Et Vendôme, de

l'autre côté, trouvait les mêmes obstacles au Tyrol italien, quand la

défection de Savoie l'obligea de rentrer bien vite en Lombardie.

Malheur immense pour l'Europe. L'insurrection avait gagné moitié de

l'empire autrichien, de la Turquie à la Bohême. L'Empereur, aux abois,

en était à acheter des Danois, à employer l'aide désespérée des bandes

croates, des brigands serbes.

La France avait deux généraux, Villars, Vendôme, et elle n'en sut que

faire. Vendôme, sans direction, laissé à sa paresse, flotta, puis

s'amusa à la vaine affaire du Tyrol; puis, la Savoie se déclarant, il

eut assez à faire de désarmer ce qu'il avait de Savoyards et d'entrer

en Piémont. Villars, abandonné sans secours en Allemagne, ayant en

face deux armées, et près même de manquer de poudre, ne se tira

d'affaire qu'en gagnant une grande bataille sur les troupes de

l'Empire à Hochstedt (21 septembre 1703). Bataille longue, acharnée,

meurtrière, où il tua huit mille hommes, en prit quatre mille.

Avec cela, nulle ressource nouvelle, aucun secours. Il tirait vers le

Rhin et l'Électeur vers la Bavière. Dissentiment complet. On rappela

Villars, qui n'en fut pas fâché, ayant, dit-on, beaucoup gagné en

Allemagne et pressé de mettre son argent en sûreté. Il eut pour

successeur le très-incapable Marsin, et lui-même fut employé, par

demi-disgrâce honorable, à pacifier les Cévennes. Le premier général

de France, dans une crise si grave, resta enterré là pour faire la

guerre à des Français.

CHAPITRE XII

LES CÉVENNES

1702-1704

Rien de semblable à l'affaire des Cévennes dans toute l'histoire du

monde. On a vu une fois le miracle du désespoir.

Rien de pareil dans l'Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se

peuvent comparer. Ils n'avaient pas assez souffert. Ils restèrent

d'ennuyeux citateurs de la Bible. Mais les nôtres la refaisaient.

Bien plus ridiculement encore on a comparé la Vendée. Le paysan

vendéen n'était nullement persécuté. On le lança, aveugle, contre une

révolution qui n'agissait que pour le paysan.

L'explosion du Languedoc fut toute spontanée. Il faut être bien

simple, ou cruellement partial, pour dire (avec un Brueys) que ce

miracle épouvantable fut fait et refait à la main, en 1688 et en 1700,

par un fourbe, une tailleuse, etc. Il faut n'avoir rien lu, rien su,

ni rien comprendre à la nature, pour croire que ces grandes choses

populaires se font ainsi. Ah! gens de peu de coeur, comment ne pas

sentir qu'elles sortirent de l'excès des maux?

La même horreur revint deux fois, par l'effet monstrueux d'une

pression épouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, _parla par les

petits enfants_.--Oui, Dieu, la Justice éternelle.

Appelez cela catalepsie, épilepsie, tout ce que vous voudrez.

L'ébranlement nerveux fut la forme, l'effet, le signe de la chose, non

la chose même. Les enfants se mirent tous à dire ce que les parents

n'osaient dire, à appeler, prédire la vengeance du ciel.

L'enfant naît juste juge. L'instinct du droit est si fort chez lui,

que, quelle que soit l'éducation et la famille, il juge pour les

persécutés. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se

mirent à parler. On vit des enfants catholiques (ceux même d'un juge

de Basville) qui criaient pour les protestants.

L'intendant Basville avait dit qu'on raserait les maisons de ceux dont

les enfants prophétisaient. Grande terreur pour le paysan, qui tient

tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou même,

pour prévenir la délation du curé, ils lui menaient le petit inspiré,

demandaient ce qu'il fallait faire. Le curé disait: «Faites-le

jeûner.» Ou bien: «Fouettez-le, comme il faut.» Cela n'empêchait rien,

et l'enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante

gravité, que très-souvent le père en larmes était transformé tout à

coup. Lui-même, méprisant le martyre, commençait de prophétiser.

L'intelligent Basville, esprit très-cultivé, mais dur légiste et à

cent lieues de la nature, ne comprenait rien à cela. Il n'imagina

autre chose, pour arrêter la contagion, que de grandes razzias

d'enfants. Mesure affreuse. Ces petites créatures, dont plusieurs

n'avaient pas cinq ans, furent enlevées et traînées par troupeaux. Les

plus grands aux galères. Trois cents des moins âgés étaient dans la

prison d'Uzès. Basville les fit étudier par des médecins de

Montpellier, qui y furent bien embarrassés. Dès qu'ils entrèrent, ces

pauvres petits se mirent à les prêcher, à vouloir guérir l'âme de ceux

qui prétendaient guérir les corps. Que dire de ces enfants? Ils

n'étaient pas malades, n'étaient pas fous, n'étaient pas fourbes.

Étaient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s'en tirèrent avec un

mot: «Ce sont, dirent-ils, des fanatiques.» La belle explication!

Restait toujours à dire comment ils l'étaient devenus.

Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut.

Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clergé, le

servit bien mieux que n'eût fait aucun ami. Il voyait bien que les

moindres propositions d'un peu de tolérance (hasardées par Vauban,

Noailles) étaient aigrement repoussées par les évêques. Il ne pouvait

faire sa cour et conquérir le ministère qu'en aidant la persécution.

On dit à tort qu'elle cessa dix ans (de 88 à 98). Erreur. Si les

_nouveaux convertis_ ne furent plus _dragonnés_ dans les grandes

villes, ils restèrent à l'état des _suspects_ de 93, et pis encore,

recensés le dimanche par le curé sur les bancs de l'église, tenus au

sacrilége. Les ministres qui rentraient, pendus, roués, brûlés.

Dans ce grand peuple de damnés, forcés constamment de mentir, de se

crever le coeur, d'avaler (en grinçant) l'hostie, Basville, nullement

rassuré, crut devoir se faire une armée, huit régiments de soldats

payés, cinquante-deux régiments de milice catholique. Cela eut des

effets épouvantables. Le clergé se voyait déjà à la tête de la

majorité, l'énorme majorité. Il régnait à Versailles, et il avait

l'autorité. De plus, il eut la force armée. On voit (même aux lieux

importants, comme les passages du Rhône) que le curé disposait des

milices.

Leurs chefs furent ses valets, et Basville lui-même le grand valet,

sur son trône de Languedoc. Le curé-capitaine, le

capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux,

licencieux, se lâchèrent dans tous les excès, purent enlever qui ils

voulaient et l'envoyer aux prisons de Montpellier.

Ce qui me fait frémir dans ce clergé, c'est sa gaieté étrange, la

bouffonnerie de Brueys, les plaisanteries de Louvreleuil, la légèreté

galante de l'évêque Fléchier. Toujours le mot pour rire, surtout quand

il s'agit des femmes. _Nés Français et galants_, ces abbés du Midi

badinent agréablement sur les sujets les plus tragiques. Ils

voltigent, tournent sur le pied, avec une grâce militaire. C'est

l'esprit de la dragonnade. Derrière les murs de Nîmes, de Montpellier,

d'Alais, derrière les armées qui les couvrent, leur riante

imagination, dans ces scènes d'horreur, cherche les amourettes, les

côtés libertins.

Ce que dut faire un clergé si léger, devenu tyran féodal, maître

absolu dans chaque localité, on le devine sans peine. Ce peuple était

brisé. L'habitude du mensonge et du sacrilége lui faisait endurer bien

d'autres choses honteuses. Il en fallut beaucoup dans _ces bonnes

années_ dont on ne parle pas, pour amener enfin l'explosion de 1702.

On cite, parmi les tyrans, celui qui fut tué, le grand vicaire Du

Chayla. Mais il y avait mille tyrans. Combien d'autres durent en faire

autant dans des lieux isolés où ils étaient encore moins en vue de

l'opinion!

Du Chayla s'amusait à torturer chez lui, dans sa cave. La torture d'un

homme lui amenait les femmes, les mettait à discrétion. Quand, par les

soupiraux, les cris du père martyrisé arrivaient à la mère, à la

fille, elles se livraient. Elles se damnaient pour le sauver. Et

encore, elles n'étaient sûres de rien. Cet homme, racheté si cher, on

pouvait le reprendre et l'envoyer à Montpellier. Elles restaient

serves du caprice, avilies et désespérées.

Voilà le terrible spectacle que l'enfant avait sous les yeux. D'une

part, le sacrilége et le viol de la conscience,--la honte d'autre

part, les larmes intarissables. Tranchons le mot, l'enfer dans la

famille.

L'enfant vit de paix, d'harmonie. Que pouvait advenir de lui dans ce

bouleversement moral? Pour lui, la mère, c'est tout; c'est l'ordre,

c'est le monde et c'est Dieu. Mais il est clairvoyant. Une mère hors

de sens, éperdue de terreur, menteuse à chaque instant pour le salut

des siens, c'est pour lui un tel renversement de toutes choses, que

son âme peut y périr. Il sera idiot, ou, tout au contraire, inspiré.

L'enfant du Nord eût succombé. Il en fût resté hébété. Celui du Midi

se fait homme. Il prend le premier rôle, devient le chef de la

famille, prêche sa mère et relève son père, dit le mot de Dieu et en

meurt. Cet atroce prodige d'un nourrisson apôtre est souvent acheté à

ce prix.--Il n'importe. Il est fait, le grand pas héroïque. Les

parents supportaient, se courbaient et s'avilissaient. Les enfants ne

supportèrent pas, et par les plus petits se fit la foudroyante

réclamation du Juste et le premier cri de la guerre.

Qui la racontera cette guerre? Et le peut-on? Voilà encore un côté

sombre et désolant de l'affaire des Cévennes. Non, on ne peut plus la

conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la

terre, que celle même des Albigeois. Les perfides récits des bourreaux

ont menti, obscurci, tant qu'ils pouvaient. Et les récits protestants

n'éclaircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des

_fanatiques_. Le seul livre important est une petite compilation

confuse qui s'est faite en 1707, quand la malveillance anglicane,

quand la sécheresse génevoise et l'étroit esprit des pasteurs

entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre

hommage à la vérité. Le _Théâtre sacré des Cévennes_, ce curieux et

terrible livre, le seul débris d'un monde, est écrit dans la froide

atmosphère de Londres, sous la persécution. Elle était unanime;

prêtres et philosophes étaient également hostiles. Les libres esprits

même, sous cet étrange habit, méconnaissaient la liberté. Aussi,

découragés, les témoins véridiques déposent de ce qu'ils ont vu, mais

sèchement, tristement, sans détail; ils ne rougissent pas de la

vérité, mais sentent qu'elle ne sera pas crue. Ils abrégent,

suppriment ce qui eût tant intéressé. Triste punition d'un âge si dur!

d'un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura

péri pour lui,--hélas! aussi pour nous qui l'aurions mieux comprise.

Si quelqu'un l'eût pu faire revivre, c'était M. Peyrat, l'illustre

historien du Désert. Son livre a un mérite unique que les

contemporains eux-mêmes n'ont point, c'est qu'il donne le sol, le

paysage et la nature où le combat se passe. Il vit du souffle même et

du génie de la contrée. Cela éclaire beaucoup de choses. Et cependant

il reste de l'obscurité sur l'ensemble. Voici comment il m'apparaît:

La chose fut absolument démocratique et populaire. Les nobles n'y

prirent aucune part.--Elle fut nationale. Les Cévennes ne reçurent

aucun secours de l'étranger.

La guerre réellement, dans sa violence, ne dura que deux ans et demi,

de juillet 1702 à décembre 1704. Et dans sa courte durée, elle compta

trois générations de héros.

Ils m'aident à donner la formule qui la résume:

1º Les exterminateurs, le forgeron Laporte et le cardeur Séguier,

nommé l'_Esprit_, l'homme des représailles qui rend au clergé supplice

pour supplice;

2º L'organisateur, le beau, noble, généreux Roland, où l'insurrection

eut son idéal. Il y eut ici fanatisme, mais grand, lucide et sage,

l'_organisation dans l'Esprit_;

3º Les guerriers qui ne furent que cela, le trop célèbre Cavalier,

garçon de dix-huit ans; un boulanger d'Anduse, qui avait été à Genève,

instruit, rusé, vaillant, qui se révéla capitaine sur le champ de

bataille. Ce favori des foules, petit, fort et trapu, avec une grosse

tête blonde, leur apparut David, vainqueur de Goliath. Il fut juste

assez fanatique pour se servir du fanatisme, l'abandonner à temps. Je

l'appelle _la guerre, moins l'Esprit_.

Nulle part la France n'est plus grande, plus terrible. Il n'y eut

jamais plus de trois mille insurgés, et Roland n'en voulait pas plus;

il n'acceptait que des hommes solides.

Or, avec ces trois mille, ils allaient et venaient à travers quatre

diocèses, et ils eurent un moment affaire à plus de cent mille hommes

(en comptant les milices). On envoya contre eux un maréchal de France,

et finalement Villars.

Ces pâtres, ces tisserands, qui n'avaient jamais vu le feu, s'y

trouvèrent dans leur élément, superbes sur le champ de bataille.

Combien plus sur les échafauds! Les bourreaux étaient consternés! Le

grand Séguier fit peur à tout le monde quand on le jugea. «Comment

devrait-on vous traiter?--Comme je t'aurais traité toi-même.--On vous

appelait l'_Esprit?_--Sans doute. Car l'_Esprit_ est en moi.--Votre

domicile?--Au Désert, au ciel.--Demandez pardon au roi.--Le roi, c'est

l'Éternel.»--On lui apprit qu'il aurait le poing coupé et serait

brûlé vif; on lui dit de se repentir. À quoi il répondit: «Mon âme est

un jardin d'ombrages et de fontaines.»

Basville, dans les commencements, avait cru la chose peu importante,

il espérait l'étouffer. Le ministre Chamillart, à son tour, différa,

n'en parla qu'à madame de Maintenon, qui prit sur elle de n'en rien

dire au roi. Ainsi, dans les six premiers mois, l'insurrection eut le

temps de grandir. Enfin, en janvier 1703, les soixante régiments de

milice parurent insuffisants. On envoya de vrais soldats sous le

maréchal Montrevel, vieux fat sans talent, mais féroce. Sa victoire la

plus mémorable fut l'horrible incendie d'un moulin aux portes de

Nîmes, où il brûla trois cents protestants. Près de Pâques, aux

Rameaux, ces malheureux, hommes, femmes et enfants, n'osèrent pas,

malgré le danger, ne pas fêter la grande fête. Quand Montrevel fut

averti, il était à table et peut-être ivre. Il enveloppe le moulin, y

met le feu. Tout ce qui sort, reçu à la pointe des baïonnettes, rejeté

dans le brasier. Une fille seule avait été sauvée par un laquais. Tous

deux traînés à la potence! On eut une peine infinie à la sauver.

Montrevel était hors de lui, jusqu'à sabrer des catholiques. Il

voulait commencer une Saint-Barthélemy de tous les protestants de

Nîmes.

Ces fureurs eurent d'abord fort peu de résultats. Si les protestants

eussent été en Europe les protestants de Coligny, ils avaient le temps

de secourir, de sauver leurs frères du Languedoc. Mais l'Angleterre

entrait dans sa voie mercantile. La Hollande baissait de courage. Ni

Marlborough, ni le pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui

conduisaient la guerre, ne comprirent l'importance de ceci. Eugène y

pensa, mais trop tard. C'est là qu'on voit combien ces grands acteurs,

si grands par nos sottises, étaient dépourvus de génie.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 11 / 24 段