Il est plaisant de voir ce que Versailles opposait à ces deux

exterminateurs. Tous pauvres gens de bien, créatures médiocres de

madame de Maintenon. La place du féroce Louvois était tenue par

l'agneau Chamillart, un bonhomme incapable de faire aucun mal à

personne. Il était si adroit à la guerre du billard que le roi

judicieusement le fit ministre de la guerre. Il avait d'ailleurs ce

mérite d'avoir arrangé les affaires entre les Chevreuse et Saint-Cyr,

dont les terres se touchaient. Pourquoi n'eût-il pas arrangé les

affaires de l'Europe? Les généraux de Chamillart, dignes de lui, ne

ressemblaient en rien à ce dangereux Luxembourg de Steinkerque et

Fleurus, c'étaient des gens paisibles.--Marsin, homme du monde fort

léger, mais dévot, ami de Fénelon et de M. de Beauvilliers.--Tallart,

esprit doux, fin, gracieux, nullement incapable comme intendant

d'armée, mais myope, hanneton qui se heurtait à tout. Ces généraux,

modestes autant que malheureux, avaient leurs défaites écrites déjà

sur le visage. En regard, au contraire, mettons deux très-beaux

hommes, têtes vides et légères que la cour admirait, dont raffolaient

les dames: le favori de Chamillart, la Feuillade, qui devint son

gendre, et Villeroi, ami de madame de Maintenon, tellement agréable au

roi, qu'un jour il s'avança jusqu'à l'appeler «mon favori.» Ces deux

fats, adorés et de tous et d'eux-mêmes, étaient précisément les deux

hommes qu'Eugène et Marlborough eussent demandés pour adversaires, si

on les avait consultés.

La France avait pourtant un très-capable général, vainqueur naguère à

Staffarde et Marsaille, le sage et ferme Catinat. Il ne fit rien, ne

put rien faire ni en Italie ni en Alsace. Nos anciennes armées avaient

fondu, et il n'avait que des recrues contre les vieux soldats

d'Eugène. Son inaction désespérait le roi qui voulait des batailles.

L'état du matériel les eût rendues fort dangereuses. Sur le Rhin, la

moitié de l'armée manquait de fusils (Villars). En Espagne, M. de

Tessé avait de vieux canons qui à chaque instant éclataient et ne

tuaient que leurs canonniers.

On avisa que pour chauffer ce sage et trop vieux Catinat, il fallait

un jeune homme. On envoya le bouillant Villeroi, qui n'avait guère que

soixante ans. On était sûr du moins qu'avec celui-ci on aurait du

nouveau. Et, en effet, du premier coup, Villeroi se fit prendre. Il

était dans Crémone, si peu, si mal gardé que, dans une nuit d'hiver

(1er février 1702), le prince Eugène eut le temps d'entrer par un

égout et de faire entrer cinq mille hommes. La garnison dormait et

dormait aussi Villeroi. Un régiment, par grand hasard, s'était levé

pour passer une revue; il voit les Autrichiens sur la place, fait une

décharge. La garnison s'éveille. Villeroi descend, sort, est

prisonnier. Heureux événement. L'armée sans général ne s'en battit que

mieux de rue en rue. Elle coupa le pont qui allait amener encore huit

mille hommes à Eugène. D'un clocher, avec désespoir, il vit Crémone

perdu, et partit assez vite. On mangea son dîner, avec des risées pour

Eugène et des risées pour Villeroi.

Cent chansons en furent faites, et beaucoup excellentes. L'_ami du

roi_ eut le mérite de ressusciter notre verve. Le grand recueil de

Maurepas témoigne de cette révolution. Aux dernières années du siècle

fini, nulle chanson que des impromptus graveleux ou de matières

grasses, comme les petites pièces ordurières de madame la Duchesse. En

1702, Villeroi a ranimé l'esprit frondeur. Par lui, la chanson

politique recommence. Cette muse est Renée de Crémone.

Ainsi du premier coup, Eugène eut l'ascendant. Il nous eût pris la

grande place de Mantoue si les pluies et les boues n'avaient retenu

ses canons. Tout l'hiver, nos recrues furent poussées par les Alpes

pour compléter l'armée qu'on voulait faire supérieure à tout prix. On

avait envoyé Vendôme pour débloquer Mantoue, pour préparer une belle

campagne au petit roi d'Espagne, qui devait y venir, et pour dominer,

entraîner notre allié douteux, le Savoyard. Celui-ci double d'intérêt,

encore plus de nature, était notre beau-père; il était au coeur de

Versailles par sa fille adorée, cette petite fée, la duchesse de

Bourgogne, qui savait tout, lui disait tout; mais cela ne l'empêchait

pas d'être en bons termes avec le prince Eugène (de Savoie), son

parent, qui, disait-on, au fond, était excellent Savoyard.

Une intrigue, fort bien menée entre Turin et Versailles, avait dupé le

roi, lui avait surpris son aveu pour le mariage d'une soeur de la

duchesse de Bourgogne avec le jeune roi d'Espagne.

Celle-ci avait adroitement caressé, aveuglé madame de Maintenon. Le

roi n'eut pas plutôt consenti qu'il le regretta.

Le plan très-dangereux du Savoyard était, par cette petite fille,

pleine d'esprit, et d'un rusé courage pour l'intérêt de la famille,

d'obtenir qu'il fût seul en Italie le général de l'Espagne et de la

France, qu'il eût nos armées dans sa main. Là, à son aise, il eût fait

ses marchés, balancé les avantages des deux partis. L'Autriche lui

offrait le Montferrat, même un morceau du Milanais. Il aurait fallu

que la France, contre un pareil appât, lui offrît un royaume (la

Lombardie, la Couronne de fer?). La petite venait pour réaliser sur

l'Espagne la fable du Lion amoureux, qui se laisse couper griffes et

dents.

On lui avait ôté ses dames piémontaises, mais pour lui donner la pire

intrigante de l'Europe, madame des Ursins, une Française, qui avait

toujours traîné à Rome, vieille maîtresse des cardinaux, des

d'Estrées, des Bouillon, galante à soixante ans, admirable pour la

pervertir, la rendre encore plus dangereuse.

La petite avait treize ans, lui dix-sept. Deux enfants.

Leurs enfantillages vont faire le destin de l'Europe. L'Espagne, en de

telles mains, sera le terrible embarras, le fléau de la France, et

toutes deux, s'il ne vient pas un miracle, vont rouler ensemble à

l'abîme. Notons donc bien ces choses puériles, ces misères de nature.

Comment les mépriser, puisqu'elles décident de la vie, de la mort des

nations?

Saint-Simon, qui écrit trente ans après, a tout défiguré. Il faut en

croire Louville, qui y était, en croire Philippe V, qui se confia à

cet ami d'enfance, en croire son confesseur, le P. Daubenton, qui

donne les plus secrets détails. (Louville, I, 207; II, 98, 99.)

La rencontre eut lieu à Figuières (3 novembre 1701). Le roi, qui

croyait avoir une femme, se trouva avoir une enfant. C'était une toute

petite fille qui grandissait. Elle était vive et jolie, très-blanche,

trop même (elle était scrofuleuse); mais elle n'avait pas le goître

commencé de la duchesse de Bourgogne. Elle en avait la grâce et la

facilité. Ces filles d'Amédée savaient tout en naissant. Celle-ci,

emportée, se dominant moins que sa soeur, avait au moindre mot un

torrent d'éloquence et de passion. Grand fut l'étonnement du jeune

homme, quand cette intrépide poupée se mit à discourir bride abattue,

comme un vieux politique, et fit ses conditions.

Elle avait beau jeu. Il avait été élevé, non pour régner, mais pour

obéir, céder toujours (à son aîné, le duc de Bourgogne). Il avait du

sens, du courage, de la vertu, mais une timidité extrême, et il

semblait muet comme un poisson. Il paraît que la petite fille lui

débita sa leçon de Turin, voulut le lier, l'engager à remettre tout à

son beau-père. Chose impossible. Philippe V arrivait plein encore du

respect, de la crainte de son grand-père Louis XIV, et il n'osa

promettre rien.

On avait cru tout emporter d'assaut, pensant que le jeune homme, d'un

tempérament exigeant, impérieux, ne pourrait disputer. Mais deux

choses le soutinrent: d'abord l'enfant n'était pas une femme, puis

déjà il en avait une.

Une chanson, qu'on chantait à Versailles (collection Maurepas, X, 35),

nous apprend que le _frère cadet de Télémaque_ était accompagné en

Espagne de _la fille de sa nourrice_. Philippe, sans cela, aurait été

très-sérieusement malade. On eut même dispense que pour Louis XIV

enfant. Cette fille suivit le roi avec sa mère et son père. Le père,

huissier du roi, fut (pour cela, sans doute), haï des grands, et même,

un jour, outrageusement battu. (Louville, I, 290.)

D'autre part, le confesseur, le P. Daubenton, sut et dit à Louville

que la petite princesse, si précoce de langue et de tête, était

absolument retardée pour le reste, à peu près inutile. Elle ne devint

femme que deux ans après; il fallut encore trois ans de plus pour

qu'elle pût avoir un enfant.

Mariage sans mariage. Vrai désespoir pour le jeune prince honnête,

qui, dès ce jour, n'avait plus de maîtresse et n'avait pas d'épouse.

Philippe V tomba dans la plus noire mélancolie. Ceux qui étaient

contraires au mariage de Savoie écrivirent à Versailles qu'il était

illusoire. On consulta deux théologiens, le P. La Chaise, et

Godet-Desmarais, l'homme de madame de Maintenon. Ils étaient trop

prudents pour déplaire à la duchesse de Bourgogne, soeur de la reine

d'Espagne. Ils dirent que le temps, ce grand maître, remédiait à toute

chose, confirmèrent le mariage, condamnèrent Philippe V à perpétuité.

(Louville, II, 99.)

Victor-Amédée, toutefois, crut que l'affaire était perdue, que

Philippe aurait d'autres femmes, et que la reine enfant serait sans

influence. Dès le 5 janvier 1702, il traita avec Eugène, sans se

déclarer encore ouvertement, afin de le mieux servir contre nous. On

le soupçonna à Versailles. Louis XIV, faisant passer Philippe en

Italie, ne permit pas à la petite reine de le suivre. Par suite de la

même défiance, en payant fort le Savoyard, on le tint hors de notre

armée, pour qu'il ne vît pas de trop près nos mouvements. L'étiquette

espagnole servit à cela; devant le roi d'Espagne, il n'eut qu'un

tabouret, non le fauteuil royal (objet de son ambition).

Le roi avait pour général Vendôme, soixante mille Français, deux mille

Espagnols. Il parut ferme et brave. Avec cela, peu de succès. Si

Vendôme eut la chance, avec son jeune roi, de battre les Impériaux

dans deux affaires brillantes, il ne put, de toute l'année, déloger

Eugène de l'île entourée de rivières qu'on appelait _serraglio_ de

Mantoue. D'innombrables Français périrent dans ce pays malsain.

Cependant la présence du jeune roi était beaucoup en Italie. C'était

son vrai champ de bataille. Victor-Amédée le sentait. Cela le gênait

fort. Madame des Ursins n'avait rien négligé pour rendre sa petite

reine agréable à l'Espagne en promettant, en offrant tout à tous. Mais

elle ne pouvait régner vraiment qu'en tirant le roi d'Italie et le

séquestrant en Espagne. Quoiqu'il souffrît de n'avoir pas de femme et

même en fût parfois malade, il pensait peu à l'inutile enfant qu'il

avait à Madrid, et n'en parlait jamais. Mais elle lui écrivait des

lettres tendres, des plaintes d'Ariane délaissée. Ces plaintes furent

des cris lorsqu'on apprit que les Anglais avaient fait une descente en

Andalousie. On fit semblant de croire que quatre mille Anglais

allaient prendre la monarchie, et Philippe V dut revenir (octobre

1702).

Le faire revenir, c'était tout. L'objet unique que sa vertu, sa piété,

lui permettaient eut une prise extraordinaire. Plus mélancolique que

jamais, sombrement amoureux et acharné à l'impossible, il ne la

quittait plus. Trois longs tête-à-tête par jour ne suffisaient pas; il

fallait encore écrire, et comme il se défiait de son talent, il

faisait faire les billets doux par le jésuite Daubenton, son

confesseur, qui les mettait sur sa toilette. Mais tout cela ne faisait

rien. Elle était sèche et haute, le menait comme un nègre. À quatorze

ans, elle ne rêvait qu'affaires, argent. Elle ne pensait pas encore à

autre chose: en vain la des Ursins lui avait introduit un joli

cavalier, neveu du duc de Savoie; elle n'y vit qu'un agent politique.

Elle était vrai petit garçon, sans nulle pudeur de femme. Un jour

qu'elle était mécontente de notre ambassadeur, elle entendit, à

travers une porte, Louville qui le justifiait, et se précipita, en

court jupon de toile, pour laver la tête à Louville. Elle allait ainsi

le sein nu; madame des Ursins courait après, la cachait de la main.

Mais elle ne s'en souciait guère.--Ses propos étaient effrénés. Témoin

ce que, si jeune, elle contait à Louville de certaine duchesse qui,

pour guérir son fils, maltraité de Vénus, avait imaginé de pulvériser

des reliques et de les lui faire prendre en lavement.

Ce petit démon colérique, mené par celle que Fleury appelait «la plus

méchante femme d'Europe,» accomplit, sur le pauvre prince, une

séquestration telle qu'il n'y en a nul exemple que dans les procès de

cours d'assises. Il ne vit plus ni notre ambassadeur, ni Louville, son

ami d'enfance. Plus de promenades, encore moins de chasse, exercice

dont il avait apporté l'habitude, le besoin absolu. Elle le tint assis

et immobile. Même on lui défendit le jeu.

Rien hors l'église, et quelques petits divertissements puérils de la

reine avec ses femmes et les nains du palais. Madame des Ursins était

presque la seule personne qu'il vît. Elle ouvrait, le matin, les

rideaux du lit conjugal, et le soir les fermait. Elle éteignait et

emportait pêle-mêle et la _lampe_, et l'_épée du roi_, et le vase de

la reine, son _pot de chambre_ du soir. Elle écrit cela à madame de

Maintenon, s'en plaint en badinant. Elle sait bien qu'en réalité on la

comptera davantage. Elle ne laissait à personne ces honneurs de sa

charge, ces profits quotidiens de la _camereira major_. Ce que dit

Saint-Simon de la duchesse de Bourgogne montre assez que c'était la

plus haute faveur.

Le pis pour Philippe V, c'est qu'il n'était pas idiot. Il sentait son

malheur. Il avait des réveils. Une fois qu'il put voir Louville, il

pleura devant lui sur sa situation. Une autre fois, il essaya de

contredire la reine, et elle tomba sur lui à poings fermés. Le plus

fort arriva lorsque Louis XIV rappela un moment madame des Ursins. La

reine prit, la nuit, le moment le plus tendre, pour dire que si elle

la perdait, elle voulait une _Piémontaise_. Le roi voulant une

_Française_, elle lui dit: «Sortez,» et le jeta à bas du lit. Il alla

en chemise s'asseoir et grelotter dans un fauteuil.

Elle n'aimait personne, pas même la des Ursins, mais elle croyait ne

régner que par elle. Elle lui passait tout pour cela, jusqu'à laisser

coucher dans l'appartement des infantes, touchant au sien, le galant

de la vieille, un Aubigny, qui était le vrai roi d'Espagne et vendait

toutes les places. Son compère était un Orry, un fournisseur si probe

qu'on apporta pour spécimen de ce qu'il fournissait à l'armée

espagnole des bottes de carton! La honte était au comble. Cet Aubigny,

le matin, faisait sa toilette aux fenêtres de la des Ursins. Il la

traitait (justement) de coquine, la désolait de jalousie pour la

petite femme d'un maître à danser venu de Paris. Digne gouvernement

pour le pays du Cid?

Notre âge, indifférent à tout, qui déclare la peste innocente, ne

pouvait manquer de réhabiliter madame des Ursins. On a dit qu'elle eut

le mérite de se faire Espagnole, de préférer les Espagnols aux

étrangers. Il est vrai qu'elle déguisait son Aubigny en _senhor don

Luis_, et lui faisait porter la fraise nationale. Elle disait qu'il

fallait _honorer l'Espagne, laisser agir les Espagnols_. Et, en

réalité, elle faisait tout par trois personnes étrangères, Aubigny,

Orry et la reine. Elle jouait habilement de celle-ci, charmante

marionnette italienne, qui devint un moment une actrice héroïque et

ravit la nation.

_Honorer, laisser faire l'Espagne_, c'eût été la vraie politique dans

un temps de profonde paix. Mais dans l'horrible crise où la France

repoussait l'Europe, il fallait bien qu'elle se servît de l'Espagne

qu'elle défendait. Or, celle-ci, honorée dans ses vices, dans sa

paresse profonde, par cette flatteuse, ne daignait point changer. Elle

nous était lourde et funeste. Nous avions sur les bras un géant mort

qui ne faisait rien pour lui-même et empêchait de faire. On le voit en

Italie (1702). La France fournit soixante mille hommes, l'Espagne deux

mille. Et en même temps la France aux Pays-Bas, sur mer, partout,

s'épuisait à la défendre, dans cette guerre infinie, disséminée dans

les deux hémisphères, deux mille lieues de frontières, deux mille

lieues de rivages.

Le règne de cette femme fut funeste à l'Espagne tout autant qu'à la

France. Le moment d'apparent réveil que la Castille va avoir ne dure

point. Tout retombe plus bas que Charles II. Il est bien ridicule de

dire, comme on le fait légèrement, que l'Espagne se releva sous la

dynastie de Bourbon. Rien pendant cinquante ans. Il n'y eut de

changement qu'extérieur. L'Aragon et la Catalogne, n'étant plus

soustraits à l'impôt, le nouveau roi, plus riche que n'avait été

Charles II, eut une armée, et voilà tout. Cela change-t-il une

nation? Les réformes tardives, et fort superficielles, de Charles III,

résultèrent du grand mouvement général, sorti de la philosophie, qui

révolutionna tout, et jusqu'à la bigote Autriche.

J'ai peine à concevoir que d'éminents historiens aient pris au sérieux

les calculs de population qu'ont donnés quelques Espagnols: cinq

millions sept cent mille âmes en 1702, six millions vingt-cinq mille

en 1726, etc. Et tout cela pour un pays plus inconnu que la Russie!

Rien de plus difficile, de plus hasardé que ces dénombrements. La

France, en pleine lumière de civilisation, et dans la position

spéciale du seul pays centralisé, en a eu un premier essai en 1826, et

encore approximatif (Villermé).

L'Espagne a peu changé. C'est le pays de l'immobilité. Où il y eut

désert du temps de Charles II, il y a désert aujourd'hui. C'est ce que

disent unanimement nos ingénieurs. Sous Philippe II, il y avait à

Madrid trente mille Français (Weiss), autant que de nos jours.

On eût cru, sous Philippe V, que ce gouvernement de femmes eût adouci

les moeurs. Ce fut tout le contraire. L'Inquisition fut plus féroce.

Le jeune roi avait témoigné quelque horreur des auto-da-fé, refusé d'y

siéger. Mais les dames régnantes, la des Ursins, la reine, étaient

trop bonnes Espagnoles pour rien changer. Le roi dut s'y plier. Dans

leur règne de quinze années, puis sous sa seconde femme, enfin pendant

les quarante-six ans de Philippe V, il y eut sept cent

quatre-vingt-deux auto-da-fé. Douze mille victimes piloriées,

fouettées, enterrées dans les _in pace_. Chaque année, trente-quatre

corps humains de brûlés vifs! en tout, de quinze à seize cents. Et

cela en présence de deux reines italiennes et sous les yeux d'un roi

français.

CHAPITRE XI

VENDÔME--VILLARS

1702-1704

Dans cette guerre universelle, les femmes sont au gouvernail du monde.

D'une part, Maintenon, des Ursins et les deux petites-filles, reine

d'Espagne, duchesse de Bourgogne. D'autre part, la reine Anne, une

femme timide, de coeur tout jacobite, qui, par obéissance pour sa

hautaine amante et maîtresse, Sarah Marlborough, signe en pleurant les

ordres de la guerre, et malgré elle accable sa famille.

Donc, cette horrible guerre, la plus exterminatrice qu'on ait vue

jusque-là, se meut en haut dans la sphère ondoyante du sentiment, au

hasard des amours, des amitiés de femmes, au flux et au reflux de leur

humeur, de leur santé. Politique oscillante, plus capricieuse en ses

alternatives que le caprice de la mer. Elle effraye surtout par sa

mobilité dans le choix de nos généraux. Chaque année, ils changent

d'armée. Ils courent de l'une à l'autre, d'Italie en Flandre, du Rhin

à l'Espagne. Vendôme, Villars, Berwick, Villeroi, Marsin, Tallart,

Tessé, sont sans cesse en voyage; nulle part, ils n'ont temps de poser

le pied. Dès qu'ils commencent à s'établir et à organiser, quelque

raison de cour, quelque intérêt de coeur, un soupir, un souffle de

femme, les enlève de là et les envoie à l'autre pôle. Un exemple

frappant est celui de Berwick, solide et sérieux général, que la reine

d'Espagne renvoie pour cela même en France. Il est remplacé par

l'aimable, l'amusant Tessé, beau-père d'un jeune fou, Maulévrier,

amoureux de la duchesse de Bourgogne, qui, à peine à Madrid, le

devient de sa soeur.

Voilà un élément inconnu partout mêlé à cette guerre, et qui empêche

de prévoir. Un autre, c'est l'excès des misères. Les armées ne sont

point nourries, souvent elles n'ont pas d'armes. Pourquoi les

campements sont-ils souvent si éloignés, partant les mouvements

difficiles et de peu d'ensemble? C'est que les corps d'armée

_cherchent leur vie_, et se nourrissent comme ils peuvent. Pourquoi

des victoires inutiles, sans résultat? Les généraux répondent: «On n'a

pas pu marcher, faute de pain.»

Vouons-nous _diis ignotis_. Le hasard et la faim mènent la France en

cette grande loterie. Lançons-nous-y, tête baissée. Même Eugène et

Marlborough, ces grands calculateurs, ont derrière eux des inconnus

terribles, les faiblesses de la reine Anne, l'avarice hollandaise, les

grandes révolutions d'Autriche.--Qui sait? Des hommes d'aventures et

des généraux de hasard pourraient bien, par une risée trop fréquente

de la fortune, faire gagner aux fous le gros lot?

On l'a vu sur la mer. Quand les temps réguliers du calcul et de la

puissance ont cessé, aux Duquesne, aux Tourville, ont succédé Jean

Bart, Duguay-Drouin, l'aventure héroïque, et les bonheurs de

l'impossible, _frisant_ l'écueil, n'y touchant pas.

Les généraux qui viennent marcheront dans ces voies scabreuses,

suppléant aux moyens qui manquent par d'heureux coups, de brillantes

folies qui ont le très-réel effet de ravir le monde ébloui et de créer

des forces d'opinion.

Le sombre Saint-Simon, enfermé comme un lion en cage dans sa prison

royale, à Versailles, à Marly, regarde à travers ses barreaux les

vaillantes pantalonnades de Villars, de Vendôme, et il n'en voit que

le grotesque. Il les juge de mauvais acteurs, de pitoyables comédiens.

C'est par là cependant, par l'audace souvent ridicule, airs de

bravoure, vanterie, menterie, que ces héroïques bouffons relevèrent et

soutinrent le moral des armées. Au défaut de solde et de pain, ils

payèrent de chansons et firent rire la mort même. Quand nos misérables

recrues, arrachées du village, dans un hiver du Rhin, sans habits,

sans souliers, arrivaient en pleine Allemagne, qui les sauvait du

désespoir? un général immuablement gai, qui buvait avec eux quelque

peu d'eau-de-vie, et sifflait des airs d'opéra. Ils le suivaient où il

voulait. Aux plus âpres gelées, ils ne voyaient que le soleil,

disaient: «C'est le temps de Villars.»

Il en était de même pour le paysan du Midi que la milice arrachait à

sa mère et lançait au delà des Alpes. (_V._ Saint-Simon sur ces

désolations.) Le malheureux, résigné à la mort, ayant passé les

neiges, trouvait en pleine Lombardie la joyeuse armée de Vendôme; tout

était oublié. «On y mourait comme des mouches,» dit Louville. Point

d'ordre, rien de prévu; point d'hôpitaux. Mais nulle part on n'était

plus gai. Ce gros garçon, le général de la licence, un satyre, un

Bacchus, toujours à table, au lit, dans un parfait dédain de l'ennemi,

donnait à tous une merveilleuse assurance. Du désordre parfait, une

force singulière naissait, l'initiative populaire.

Je regrette de n'avoir pu donner encore mon chapitre du Canada. On

comprendrait mieux un instinct qui dort dans nos veines gauloises, et

se réveille parfois aux grandes misères, pour nous donner des forces

inattendues d'audace ou de patience. C'est l'amour de la vie sauvage.

Nos soldats de Vendôme et autres apparaissent souvent avec les allures

singulières de nos Canadiens, hardis _coureurs de bois_. C'est le

zouave de ce temps-là.

Mais ce qui est d'alors, point du tout d'aujourd'hui, c'est que le

soldat français savait gré à son général d'être un très-grand

seigneur, d'en avoir les allures, les vices, l'impertinence. Il se

réglait sur lui. Sous Vendôme chacun était _prince_. La bâtardise lui

comptait fort aussi. La plume blanche qu'il portait en bataille, et,

d'autre part, son pesant embonpoint, rappelaient la légende, les

amours d'Henri IV et de la grasse Gabrielle.

Au château d'Eu, un grand portrait équestre donne l'homme même. Il

monte un cheval de hasard, un bon gros cheval noir qu'un

maréchal-ferrant lui donna, au défaut du sien, pour charger en

bataille; lourde monture espagnole, à l'oeil ardent, toutefois, forte

et propre aux coups de collier. Lui-même est empâté, visiblement de

chairs peu saines. La figure a quelque rapport avec le masque bouffi

et polisson de Mirabeau (musée Saint-Albin). Tous deux, de leur sang

italien, eurent une heureuse pointe pour la farce et pour le sublime.

Chez Vendôme, le regard loustic rappelle aussi le côté gascon et le

grand farceur béarnais. Au total, c'est un vieux enfant, un poupart de

cinquante-six ans. On rirait; mais une chose trouble embarrasse

l'esprit: c'est l'énigme d'un nez, spongieux, écourté; triste blessure

qui ne vint pas de Mars. Les Espagnols, qui l'aimaient fort, après sa

bataille de Villaciosa, à son triomphe le caractérisèrent d'un mot

charmant. Tout Madrid cria: «Cupidon!»

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 10 / 24 段