Fait extrêmement important, dont l'histoire n'a pas tenu compte. Pour

l'apprécier, reportons-nous plus haut, et formulons d'un mot tout le

destin de cette grande nation: _L'Espagne, née de la croisade, a été

le martyr du catholicisme._ La croisade, l'ambition de convertir la

terre, la folie de sauver le monde par la victoire et l'épée à la

main, déversa ce peuple hors de lui, le perdit au dehors. Un aveugle

désir d'épuration religieuse le perdit au dedans, lui fit supporter

la cruelle machine où s'est exprimé le plus fortement le génie

catholique, la police de l'Inquisition. De là encore, ces sacrifices

immenses où l'Espagne, se mutilant, chassa le commerce (les Juifs),

chassa l'agriculture (les Maures).

Cependant la noblesse innée du génie espagnol, un certain sens de

justice héroïque qui est dans le peuple du Cid, lui conservait une

ressource contre sa passion, sa folie religieuse. Toujours le Conseil

de Castille, toujours les légistes espagnols luttèrent et contre les

désordres cruels qui exterminèrent les Indiens, et contre la tyrannie

intérieure de l'Inquisition. Les règlements les plus humains, les plus

minutieux, furent faits, hélas! en vain, pour sauver l'Amérique.

D'autre part, à leur grand péril, les mêmes hommes, sans se

décourager, posèrent courageusement la loi nationale contre ce monstre

sacré qui pouvait, en revanche, les saisir un à un, et, sous un vain

prétexte, peut-être les enfouir dans un _in pace_ éternel.

C'est l'Inquisition elle-même, en ses archives, qui a fourni la preuve

de ces résistances de l'Espagne. Llorente, secrétaire de l'Inquisition

(chap. XXVI, XXXIX), a donné, d'après les pièces, l'authentique

histoire et des abus et de la lutte. On y voit que la tentative de

réforme qu'on fit sous Charles II, plus sérieuse que les précédentes,

était confiée à une Grande Junte, tirée des principaux corps de

l'État. Elle n'entreprit pas moins que l'affranchissement du pouvoir

civil.

La chose était fort dangereuse. L'Inquisition avait pour elle une

armée de canailles, un mystérieux empire de terreur populacière. Elle

avait, outre ses domestiques, commensaux, parasites, outre ses

officiers, geôliers, bourgeois, un monde ténébreux, en toute classe et

tout métier, ses _familiers_, espions, recors. On voulait l'être pour

se faire redouter. Malheur à celui qui ne parlait pas chapeau bas au

laquais d'un inquisiteur, ou qui, dans les marchés, ne donnait pas au

familier ses meilleures denrées à vil prix. Il risquait le cachot.

Ces cachots étaient si horribles, que beaucoup aimaient mieux la mort.

Une fois là, on pouvait languir à jamais. Nulle forme de justice.

Relâché, on restait noté, entaché, soi et les siens incapables

d'emplois.

La _Grande Junte_ osa rappeler que cette monstrueuse justice de

l'Inquisition en matière civile n'avait nulle origine que la tolérance

royale. Elle entreprit de faire rentrer ce fleuve de mort, si

épouvantablement extravasé, dans ses limites naturelles, la justice en

matière de foi. Elle demanda deux choses: que les personnes arrêtées

pour causes étrangères à la foi fussent mises dans les prisons du roi,

et que, si l'Inquisition agissait par voie de censure, on pût s'en

plaindre _comme d'abus_ aux cours royales, qui prononceraient. En

résumé, le suprême droit d'appel eût été donné au juge laïque.

Il est touchant de voir cet infortuné Charles II, malgré toute sa

dévotion, s'imposer cet effort de justice et autoriser une enquête si

hardie. On s'en prit à son confesseur. Le grand inquisiteur fit

examiner son affaire de diablerie par cinq théologiens, qui soutinrent

courageusement qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. Cependant, fort

peu rassuré, il se sauva à Rome.

Llorente dit qu'on soupçonna que Charles II, dans sa perplexité de

conscience sur le choix d'un successeur, fit lui-même passer son

confesseur à Rome pour consulter le pape. Le vieil Innocent XI

(Pignatelli), qui se sentait aussi mourir, répondit en vrai Italien

qui voulait sauver son pays des Allemands; il lui dit qu'en conscience

il devait choisir un Français.

Les tergiversations de Charles II étaient bien naturelles. Le jeune

prince de Bavière, qu'il eût préféré, et qui eût été accepté de

l'Europe, mourut à propos pour l'Autriche, et on le crut empoisonné.

Restaient le Français, l'Autrichien, l'ennemi de l'Espagne et son

perfide ami.

L'Autriche ne pouvait lui donner nul espoir de résurrection. Tyrannie

furieuse de Jésuites et de Capucins, baignée du sang de la Hongrie,

rude, grossière, roturière pour les nobles nations du Midi, elle était

la barbarie en pleine Europe. Toujours sauvée par l'étranger

(Sobieski, Eugène), elle n'en était pas moins sottement insolente. Son

ambassadeur, Harrach, avait une petite armée de garnisaires allemands

qui occupaient Madrid, devant le roi mourant. Il bravait tout le

monde, même la reine, appui de son parti. Pour comble, le grand

inquisiteur, ami de l'Autriche, arracha au mourant un ordre d'enlever

à Rome ce confesseur anti-autrichien qui s'y était réfugié. Il le

traîna militairement de prison en prison, et, malgré le conseil de

Castille, malgré l'Inquisition elle-même, le tint enfermé à Madrid.

Telle était l'insolence du parti autrichien. D'autre part, le parti

français ne devait guère donner d'espoir. La France s'affaissait

elle-même. Le roi français, Philippe V, ne reprit nullement la réforme

tentée sous Charles II. Il s'allia avec l'Inquisition, y chercha un

soutien, fut son indigne serviteur.

L'Espagne, en 1700, se serait amendée, peut-être, si elle eût pu

rentrer en soi; si, soulagée du gigantesque empire qui la tenait hors

d'elle-même, elle eût été forcée de revenir à l'exploitation de son

sol et de sa nationalité. Ces grands empires qui sont, au fond, des

crimes, sont aussi la punition des hommes qui les créent. Pourquoi la

Russie, la vraie Russie de Moscou, ne peut-elle exister, pourquoi

reste-t-elle dans un incurable néant? C'est qu'elle est un empire, la

violation de trente nationalités. Il faut savoir mourir, guérir de son

iniquité. Si l'Espagne eût alors perdu ses possessions extérieures,

elle ne fût pas demeurée une noble nation de fonctionnaires, de

parasites, et de valets. Mais les quelques familles, où l'on prenait

les vice-rois de Naples, de Milan, de Lima, une douzaine de grands

d'Espagne s'entendirent pour sauver, non pas _la nation_, mais

_l'empire_ qui leur profitait. À l'Autrichien, trop éloigné, trop

lent, ils préférèrent le plus proche voisin dont les armées arrivaient

de plain-pied. Il est vrai que c'était le très-mauvais voisin qui

avait martyrisé Charles II, le plus puissant voisin et le plus

dangereux. N'importe, ils le choisirent, en première ligne, et, s'il

refusait, l'Autrichien.

Une famine qui régnait à Madrid, et dont on accusait le parti

allemand, avait exaspéré le peuple. La reine eut peur, et surtout peur

pour une amie qui la gouvernait et qu'elle aimait uniquement. Pour la

faire échapper avec ce qu'elle avait volé, la reine obtint de

l'ambassadeur autrichien qu'il renverrait ses soldats allemands. Cela

facilita la chose. Charles II, en pleurant, céda à ce qu'on présentait

comme la voix du peuple et le devoir de la conscience. Il testa pour

un petit-fils de Louis XIV, _qui renoncerait à la couronne de France_.

S'il refusait, l'Espagne passait au frère de l'Empereur.

La chose faite, il la regrettait, mais il mourut un mois après

(novembre 1700).

Le roi de France, qui n'avait pas osé espérer ce grand sacrifice de

Charles II, avait fait la démarche modérée, raisonnable, de s'entendre

d'avance avec Guillaume sur l'empire espagnol. Tous deux voulaient la

paix. Le roi se sentait vieux et la France épuisée; il écoutait les

craintes, si naturelles de madame de Maintenon, du duc de

Beauvilliers. Guillaume, malade et poitrinaire, était bien plus malade

encore des aigreurs de son Parlement. Après le traité triomphant, qui

l'avait mis si haut, il n'en trouvait pas moins d'incurables

difficultés avec des partis mercenaires qu'on ne menait que par

l'argent, et qui, payés, n'en aboyaient pas moins. L'Angleterre

corrompue avait été sauvée réellement par la Hollande, par Guillaume

et par ses amis, et maintenant elle persécutait Guillaume pour chasser

ses sauveurs. Dans cette situation, on s'entendit. Louis XIV,

non-seulement renonçait à la succession générale, mais réduisait la

part qu'il avait ambitionnée en 1668. Il ne demandait plus ce qui eût

alarmé l'Angleterre, les Pays-Bas. Il voulait la Savoie et Nice,

quelques ports de Toscane, les Deux-Siciles. Possessions de grand

avenir, si l'on ressuscitait l'Italie maritime, mais alors misérables;

les Siciles n'étaient qu'une ruine.

Le testament inattendu de Charles II, tombé tout à coup à Versailles

(8 novembre 1700), fit regretter ce sage arrangement. Le traité de

partage qu'on venait de signer avantageait la France, lui donnait des

frontières, fortifiait sa marine; mais il ne faisait rien pour la

famille royale. Toute cette famille, de cupidité ignorante et de sotte

gloire, mordit à la pomme d'or. La plus hardie à parler fut la petite

princesse de Savoie, qui, en 97, avait été le gage de la paix avec son

père, et dès lors mariée, quoique enfant. Elle menait toute la cour

par sa gaieté, son charme, son apparent abandon, plein de ruse. Madame

de Maintenon, qu'elle appelait _ma tante_, croyait l'élever, et

s'imaginait la tenir parce qu'elle en était caressée. Elle restait

purement et profondément savoyarde, et ne songeait qu'à la grandeur de

sa famille. Dans cette affaire déjà, elle entrevit pour sa soeur le

plus grand mariage du monde, celui du roi d'Espagne, et dit, avec sa

feinte étourderie: «Le roi serait bien sot s'il refusait l'Espagne

pour son petit-fils.»

Ainsi la glace fut rompue. Toute la cour alla dans ce sens. Toutes les

ambitions s'éveillèrent. Pas un qui ne se crût déjà vice-roi des

Indes. On connaissait le roi père avant tout; on pensait qu'il

suivrait _sa gloire_. Louville, le confident du jeune roi d'Espagne,

qui nous donne le seul tableau vrai de ce moment, dit que, dès

l'origine, l'acceptation paraissait résolue par le roi. Les seuls qui

gardaient le bon sens, la vieille madame de Maintenon et le maladif

Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans

l'épouvantable aventure qui engloutirait tout. Il y eut plus d'une

conférence, où deux jeunes ministres, Barbezieux et Torcy, osèrent

argumenter contre celle qu'on craignait tant, hardis de lâcheté, de

flatterie pour le Dauphin et le roi même. Barbezieux la poussa de

raison en raison, et tellement, qu'elle fut obligée de lui rappeler

qu'elle était une femme, et cria: «Au secours!» Elle fit, dit

Louville, une très-belle défense; dit au roi qu'il se trompait fort

s'il croyait que la parenté dût assurer à la France une alliance

éternelle de l'Espagne. M. de Beauvilliers parla comme un sage et un

saint, en appela au coeur et à la conscience du roi, lui fit scrupule

sur l'incroyable barbarie de recommencer la guerre, et contre toute

l'Europe, avec cette pauvre France, blême, amaigrie, étique, et qui

n'avait plus que les os. Le roi eut un moment d'honnêteté, de charité,

de vraie religion. Il repoussa le démon tentateur qui venait pour

perdre son âme, mettre à ses pieds les royaumes de la terre. Il refusa

le testament (_V._ les pièces recueillies par M. Mignet, et citées par

M. Moret).

Que devenait l'ambition de la cour et de la famille? Une conspiration

universelle s'était formée d'elle-même pour l'acceptation, et elle

était dans l'air. Le Dauphin, à trente ans, déjà si près du trône,

était craint des plus raisonnables. Il eût fallu bien du courage pour

se mettre en travers et braver sa rancune. Dans un dernier conseil,

tenu chez madame de Maintenon, il n'y eut d'appelé que le chancelier

Pontchartrain, M. de Beauvilliers, et Torcy, chargé des affaires

étrangères. Torcy reproduisit tous les arguments pour l'acceptation.

Les raisons principales furent celles-ci: Il prétendit que l'on

n'avait pas à choisir entre la guerre et la paix, mais _entre la

guerre et la guerre_. Détestable raison. Avec le traité de partage, la

France demandant peu, et n'effrayant personne, n'aurait eu qu'une

guerre partielle; mais en réclamant tout, elle jetait le défi à

l'Europe, l'obligeait pour sa sûreté de lui faire une guerre

universelle et d'extermination.

Il prétendait aussi que, quand même la France serait si modérée,

l'Angleterre et la Hollande _s'uniraient encore à l'Autriche_. En quoi

il se trompait certainement: les deux puissances maritimes regardaient

alors vers les Indes, le commerce et la contrebande d'Amérique et

d'Asie; on était sûr d'avance qu'elles seraient ennemies du maître des

Indes, quel qu'il fût, donc, _ennemies de l'Autrichien_, ennemies d'un

nouveau Charles-Quint, qui, avec l'Espagne et les Indes, aurait les

Pays-Bas, aurait Anvers contre Amsterdam et Londres. Sans doute, le

préjugé anglais était contre la France, mais l'avarice anglaise aurait

été contre l'Autriche.

Torcy parla avec l'assurance, l'éloquence et le flot d'un homme qui se

sent soutenu. M. de Beauvilliers, accablé (et fort malade des

entrailles), fit encore un effort pour la France et le pauvre peuple.

Le chancelier, prudent (entre le Dauphin et madame de Maintenon),

n'osa se décider, biaisa, s'en rapporta à la sagesse du roi. Avant le

roi, le Dauphin devait parler, et il le fit d'une manière qui saisit

tout le monde.

Personne n'en tenait grand compte jusque-là. Il n'y a pas mémoire

d'une plus lourde créature. Ses portraits sont d'un Autrichien

blondasse; c'est la graisse de Marie-Thérèse, mais fort sanguine,

apoplectique. Il mourut dignement pour s'être crevé de poisson.

Ce pesant fils d'une pesante mère dit que, par elle, l'Espagne était

son bien, qu'il consentait, pour la paix de l'Europe, à la donner à

son second fils, qu'il n'était pas disposé à en céder à nul autre un

pouce de terre. Tout cela adressé au roi avec respect, mais d'un

visage rouge, enflammé, violent; et le dernier mot colérique, à

intimider tout le monde.

«Et vous, Madame, dit le roi, que pensez-vous de tout ceci?» Elle fit

la modeste, ne voulait plus parler. Mais le roi le lui commandant,

elle divagua, se mit à louer monseigneur le Dauphin, et enfin ne

résista plus.

Le roi dit: «À demain. La nuit porte conseil.» Elle avait une nuit

encore, pour tenter un effort. C'est là le moment de l'épouse (_V._

madame de Coligny), ce moment où l'_autre nous-même_, pur, réservé,

moins troublé par la vie, peut ramener l'homme égaré, lui retrouver la

vraie lumière du ciel. Treize ans de guerre universelle, plusieurs

milliards de banqueroute, plusieurs millions de vies humaines qui vont

périr de misère et de faim, tout dépendait de cette heure (11 novembre

1700, entre dix et onze heures du soir). La responsabilité de madame

de Maintenon était immense. De même qu'elle se laissa arracher son

avis écrit pour la _Révocation_, elle céda, se soumit pour la

_Succession_. Elle envisagea l'avenir, le Dauphin demain roi. Elle

considéra le roi même qui resterait chagrin contre elle si elle

réussissait à lui sauver une faute qu'il désirait commettre. Quelle

prise elle eût donnée à la famille pour l'accuser tous les jours en

dessous, la miner! Au contraire, si, après avoir honnêtement résisté,

elle se soumettait et se lavait les mains des conséquences, les

malheurs infinis qui devaient arriver de moment en moment

témoigneraient de sa sagesse.

À vrai dire, avec un tel roi, de telle nature, et, par sa longue vie,

mis sur une telle pente, il y avait fatalité. Il était entraîné du

torrent de la cour, des cupidités éveillées, entraîné des caresses

exigeantes de ses enfants, serf de la chair, de son instinct de

bestialité paternelle. L'aveuglement sauvage du plaisir de génération

reste non moins sauvage dans l'amour furieux des pères pour leurs

petits. Ils diraient: «Périsse le monde!» Qui luttera contre la nature

à ce moment? L'épouse âgée, bien froide désormais, de peu d'ascendant

sur les sens, pouvait-elle ce qu'à peine eût osé une jeune maîtresse?

Pouvait-elle risquer un attachement d'estime et d'habitude contre

cette passion profonde, aveugle de la paternité, plus forte encore

chez le vieillard par le déclin des autres? Elle avait vu pour les

bâtards l'infirmité du roi. Pour les doter, il eût fait la France

mendiante. Il fit plus pour les légitimes; il la joua à croix ou pile,

et l'aventura d'un seul coup.

Le plus terrible encore, dans cette folie colossale, c'est qu'elle fut

faite sottement. Les belles grandes folies héroïques ont cela que la

passion leur éclaircit la vue et les conduit si bien dans l'exécution

de la chose, que la plus hasardée a les effets de la sagesse. Mais

les folies du radotage sont plus sottes encore d'exécution qu'elles

n'étaient insensées d'idée. La première chose, ici, que fait le roi,

c'est d'outrager l'Espagne. En acceptant le testament, il le viole en

cette cause essentielle et sacrée: que la France et l'Espagne ne

pourront être réunies. Il fait publiquement enregistrer au Parlement

les lettres qui réservent au petit roi _de pouvoir succéder à la

couronne de France_. Bel avenir pour l'Espagne d'être une province

française! D'aujourd'hui même il semble la croire telle. Il obtient de

son petit-fils l'ordre aux gouverneurs espagnols d'obéir à tout ce qui

sera ordonné de Versailles! Enfin, au moment où l'on choisit Philippe

V pour éviter le démembrement de l'empire espagnol, il essaie de le

démembrer et de voler son petit-fils, stipulant, comme indemnité de

guerre, une cession future des Pays-Bas!

La profonde ignorance où Versailles était de l'Europe, laissa ce

cabinet aveugle sur ce qui aurait fait sa meilleure chance. Une grande

révolution avait lieu à cette heure, dans le commerce et dans les

habitudes. La ruine de Colbert et la Révocation avaient fait

l'Angleterre, la Hollande manufacturières. Elles vendaient par ruse ou

par force dans l'immense empire espagnol. La contrebande animait leurs

fabriques. D'autre part, leur marine gagnait tout ce qu'elle voulait à

rapporter, à vendre ici ce qui devenait le premier besoin de l'Europe,

les stimulants de l'Équateur, le sucre, le tabac, le café. Tari

d'idées, à sec, on buvait d'autant plus. On amusait le cerveau par

l'ivresse, lucide ivresse du café, rêveuse ivresse du tabac. Besoin

impérieux; toute politique y eût cédé. Si la France donnait carte

blanche là-dessus aux deux puissances maritimes, elle engourdissait

leur orgueil, les frappait de paralysie. Et la France elle-même, qui

est pour elles un pays du Midi, les fascinait encore par le besoin

croissant du vin, de l'eau-de-vie, de l'alcool, ce nouveau roi du

monde. L'Angleterre frémissait d'une guerre qui lui fermait le

Bordelais, et la condamnerait à l'empoisonnement du Porto (Hallam,

chap. XVI). Deux partis existaient à Londres. Les amis de la vie,

médecins, sages docteurs, membres considérés de l'Église anglicane,

tenaient pour le bordeaux et pour la paix. Les militaires, pour les

liqueurs, les esprits, le feu concentré. Marlborough marchait avec

cela, et il en donnait galamment à Villars, son ennemi. Villars, de

son côté, sans pain, en plein hiver, galvanisait sa misérable armée

avec de l'eau-de-vie.

Le roi ne savait rien et ne comprenait rien. Il jeta l'Angleterre, la

Hollande, dans le désespoir, en voulant leur fermer le paradis du Sud,

leur refusant l'entrée de l'empire espagnol. Notez que c'était pour

lui-même qu'il en voulait le plus lucratif. Il fit donner à une

compagnie française _la fourniture des nègres_ (assiento), que

convoitaient les puissances maritimes.

Le sage roi, par tous ces moyens, créait dans tous les ports du Nord,

dans les cabarets des marins, dans les comptoirs, dans les fabriques,

une furie de guerre qui n'y existait nullement. Ils crurent finie la

grasse vie à cinq repas par jour que leur faisait le commerce

interlope, s'imaginèrent n'en faire que quatre, et se sentirent

affamés.

À cette irritation, il ajouta l'outrage, la peur même de l'invasion.

Les Hollandais tenaient du roi d'Espagne l'autorisation de garder

certaines places des Pays-Bas qui les couvraient eux-mêmes. Ils

appelaient cela leur _barrière_.

Leurs garnisons dormaient là fort tranquillement n'y étant que par

Charles II, dont l'héritier ne pouvait guère, ce semble, méconnaître

la volonté. Un matin (6 février 1701), le gouverneur du pays, électeur

de Bavière, notre ami, nous ouvre ces places; les Hollandais

s'éveillent prisonniers. C'était une fort belle armée de vingt mille

hommes. La Hollande et Guillaume même, n'étant pas prêts, ont

l'humiliation de reconnaître Philippe V.

Guillaume était mourant. Épuisé et phthisique, les jambes ouvertes, il

était averti par ses médecins; il l'était par Fagon, qu'il avait fait

consulter sous un nom supposé, et qui avait répondu que le malade

n'avait pas un an à vivre. Il l'employait stoïquement, cette année, à

réveiller l'Angleterre et l'Europe par le sentiment du péril. Avec

tout cela, son Parlement avait si peu envie de faire la guerre qu'il

punit une pétition belliqueuse du comté de Kent (18 mai 1701), mit les

pétitionnaires en prison. Il fallait que Versailles, à force de

sottises, parvînt à se faire faire la guerre.

Jacques étant mort (12 septembre 1701), sa veuve et madame de

Maintenon obtinrent qu'on reconnût son fils. Démarche fatale aux

Stuarts. L'Angleterre défiée ainsi, brutalement secouée dans son

demi-sommeil, se mit enfin debout, les poings crispés. Elle refit au

prétendant papiste l'échafaud de Charles Ier. Le Parlement le condamna

à mort. Le premier acte de la reine Anne, qui succède à Guillaume,

est la déclaration de guerre (4 mai 1702).

CHAPITRE X

GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE

1702-1704

_La guerre_, c'est le nom propre du vrai roi d'Angleterre,

Marlborough, qui va, sous la reine Anne, gouverner et combattre. _La

guerre_, le nom d'Eugène, l'épée, l'âme meurtrière de l'Autriche. Deux

sinistres figures, mais d'effet redoutable. _Le bel Anglais_, dans un

tableau du temps, avec de nobles traits, a le teint trouble et faux

qui dénonce les âmes fangeuses. Eugène, à trente-huit ans (_V._ Musée

d'Amsterdam), dans son visage indéfiniment long, ses longues et pâles

joues flétries, est comme le fantôme d'un vieux prince italien. On en

ferait de mauvais rêves. Sa mère, l'empoisonneuse, sa jeunesse avilie

(_V._ la Palatine), sont rappelés dans le gris équivoque, malpropre,

de la face. Mais les yeux parlants et le front illuminé, la bouche

ardente, le souffle des narines, révèlent puissamment un esprit.

Esprit sans âme. Il était fort lettré, artiste en fait de guerre, et

poète sur le champ de bataille, un fin connaisseur italien dans ces

grands tableaux de tuerie. En plein carnage, calme comme aux musées,

il observait, et faisait voir aux siens les effets fantastiques, le

pittoresque de la mort, en goûtait la sauvage horreur.

Ni l'un, ni l'autre, n'eut le froid sublime de Turenne, son pur génie

mathématique. S'il faut le dire, ces deux hommes de guerre eurent

avant tout l'esprit de ruse; ils furent des intrigants d'abord, et non

pas des plus élevés. L'Anglais, vendu aux juifs, fut l'homme de la

bourse de Londres. Eugène organisa aux colonies frontières

l'instrument machiavélique, le poignard de l'Autriche, qui, retourné

contre les peuples, perpétua ce monstre, cette Babel impériale.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 9 / 24 段