ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent
délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui
avaient pour suprême voeu de le garder à Paris, à la cour, de l'y
faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne
pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager
de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les
mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s'engagea à l'excès, se
soumettant docilement «et comme un petit écolier» à ce que Bossuet
déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu'il croyait
la vérité.
La décision définitive fut remise par le roi à trois personnes:
Bossuet, Noailles, évêque de Châlons, allié de madame de Maintenon, et
à M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, ami de Fénelon. La
soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modérés. Bossuet
avoua que l'Église n'avait jamais condamné en lui-même l'amour pur,
désintéressé. Cela donnait espoir pour l'archevêché de Paris
(qu'Harlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l'ombre veillait
l'homme que Fénelon avait déjà rencontré à Saint-Cyr sur son chemin,
Godet, l'évêque de Chartres. Il était directeur de madame de
Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fénelon, surtout craintive
et incapable de contrarier le roi, antipathique au quiétisme. En
février 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le siége de Paris,
la foudre tonne; le roi a promu Fénelon à l'archevêché de Cambrai!
Haute fortune, une principauté, mais principauté dans l'exil!
Tant d'adresse fut donc inutile! L'affaire si bien menée échoua. À
vrai dire, Godet n'eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le siége
de Paris à M. de Noailles, dont le neveu épousait une nièce de madame
de Maintenon.
Fénelon perdait à la fois et son élève, le duc de Bourgogne, et ses
amis dévoués; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurèrent, une
en fut alitée.
Fénelon signa (le 10 mars) les articles arrêtés à Issy par les
commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu'il se frappât
lui-même. On lui faisait signer avec ses juges l'instruction qui
condamnait en partie son _credo_ intérieur. Il avala cela, et, en
signe d'unité parfaite avec ses adversaires, le 10 juin, il fut sacré
(pour l'exil et pour la disgrâce) par Bossuet, assisté de l'évêque de
Chartres. Celui-ci eut victoire complète et vit Fénelon à ses pieds.
Cependant le roi était vieux et son petit-fils jeune. Fénelon devait
croire qu'il avait pour lui l'avenir. En 95 et 96, il montra une
prudence infinie, excessive. Il écrivit des choses dures sur madame
Guyon, fit très-bon marché d'elle. La pauvre femme, dans son couvent
de Meaux, quoiqu'on eût reconnu son innocence, était âprement
insultée, calomniée. On diffamait ses moeurs. Elle fit un tout petit
mensonge, obtint de son tyran la permission d'aller aux eaux, et vint
se cacher à Paris chez ses amis et défenseurs. Le roi, sur la demande
de Bossuet, lâcha contre elle la meute de police. On eut l'indignité
d'employer ce Desgrais, l'horrible agent qui prit La Brinvilliers, en
lui faisant l'amour. Le lieutenant La Reynie, habitué à interroger les
assassins et le voleur, s'ingénia à la surprendre, cette innocente,
cette sainte, en ses paroles. Il la tint trois ans sous sa main
enfermée à Paris. En 98, n'en tirant rien que l'amour pur de Dieu, il
l'envoya à la Bastille et à Vincennes. Elle y resta quatre ans,
heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont
pas sans charmes:
Mon coeur n'aurait connu Vincennes ni souffrance,
S'il n'eût connu le pur amour!
Que faisait Fénelon pour elle? Il offre d'en tirer une rétractation,
mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison: «_Je suis
content qu'elle y meure_, que nous ne la voyions jamais et que nous
n'entendions plus parler d'elle.» (Beausset, II, 328-336.) Et
ailleurs: «S'il est vrai que cette femme ait voulu établir ce système
damnable (de Molinos), _il faudrait la brûler_, au lieu de la
communier, comme l'a fait M. de Meaux.» (Maintenon, III, 248.)
Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire condamner, comme
archevêque, le livre dogmatique où il prétendait distinguer entre la
vraie et la fausse spiritualité. Fénelon gagna les devants, et
très-secrètement écrivit, imprima son _Explication des Maximes des
saints_.
Il triomphe à son aise quand il rappelle historiquement la longue
tradition des mystiques, acceptés, loués de l'Église; mais beaucoup
moins, quand il essaye de ramener cette ivresse du coeur à une sagesse
relative, de mettre la raison dans les folies de l'amour, de délirer
avec méthode et jusqu'à certain point. Avec quelques ménagements pour
échapper dans le détail, il prend de tout cela justement le plus
dangereux, avouant que la transformation de l'âme est justement l'état
_le plus passif_, recommandant la plus profonde mort comme l'état le
plus élevé.
Par le côté essentiel, il est bien inférieur à madame Guyon. Il
n'emprunte rien d'elle qu'en lui ôtant ce qui est tout en elle, la
liberté charmante de l'âme solitaire. Il subordonne tout _au
directeur_, et y renvoie sans cesse. Toujours le prêtre, partout le
prêtre. C'est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur
l'éducation); en toute chose _il faut consulter_. On ne peut pas
marcher. Il faut des lisières, des béquilles.
Madame Guyon a beau être absurde ou puérile, elle a des ailes, un
souffle. Même dans ses peintures terribles de la mort mystique, on
sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais à ciel
découvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scellée
sous la pierre funéraire, sous la pesante direction. C'est là
précisément ce que pourtant Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et
dangereux du quiétisme qui avait éclaté pourtant par des scandales,
c'était le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les
jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine,
pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue.
Jamais Bossuet et Fénelon ne déployèrent plus de talent. Mais, au
point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse, Bossuet montra
infiniment de violence, et nulle délicatesse sur le choix des moyens
de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres
confidentielles. D'autre part, Fénelon usa d'un stratagème, d'une ruse
qu'une femme, ou un prêtre, pouvait seul imaginer; ce fut d'adresser à
Bossuet une sorte de confession, qui, s'il l'eût acceptée, le liait,
et, comme confesseur, l'obligeait au silence.
Tous deux, dans cette affaire, s'appuyaient du pouvoir royal. Bossuet
directement dénonça l'affaire à Louis XIV, le poussa et le fit agir.
Fénelon indirectement avait l'appui du roi d'Espagne, Charles II, qui
justement sollicitait à Rome la canonisation d'une Guyon espagnole,
soeur Marie d'Agreda. Cette béate avait été correspondante et
conseillère du roi Philippe IV, et, à ce titre, vénérée par Charles
II, son fils. Fénelon, obtenant de faire juger son livre à Rome,
mettait le pape dans un grand embarras.
On comprend l'irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par
lui la veille archevêque de Cambrai (ville espagnole encore et
récemment conquise), Fénelon se trouvait marcher à peu près dans la
voie des mystiques espagnols que soutenait Charles II. Cambrai n'était
nullement une prélature ordinaire; l'archevêque était prince, et avait
gardé sa justice à côté de celle du roi. Qu'arriverait-il, si cette
importante ville frontière était assiégée, et que son prince évêque
eût affaire à ces Espagnols avec qui il était d'accord dans un point
si grave de foi?
Fénelon était soutenu par d'autres alliés encore, les ordres
monastiques. Le grand ordre populaire de saint François, les
Cordeliers, plaidaient à Rome pour leur sainte, Marie d'Agreda, et
pour le quiétisme. Les Jésuites, qui voyaient ces doctrines si
puissantes en Espagne, en Italie, dans tous les couvents catholiques,
ne leur étaient nullement ennemis en France et favorisaient Fénelon.
L'ordre était bien malade, en parfaite débâcle morale. Démenti et
déconsidéré, en sa mission, avili en Europe, au confessionnal, par ses
pénitents mêmes, il subissait à Rome une violente révolution. Un
nouveau général, l'Espagnol Gonzalès, voyant ce corps périr,
s'enfoncer dans la boue, avait imaginé l'emploi d'un remède héroïque,
de passer tout à coup de l'indulgence à la sévérité, d'interdire le
_probabilisme_. Brusque revirement, impossible en pratique. Comment
changer tous les confessionnaux, interdire aujourd'hui ce que l'on
permettait hier?
Cela rompit partout l'unité de l'ordre. Les divisions cachées
apparurent. Paris vit avec étonnement Jésuites contre Jésuites. Les
Jésuites enseignants du grand collége (rue Saint-Jacques), et la
majorité de l'ordre, en tête le P. La Chaise, étaient pour Fénelon, le
quiétisme, la doctrine espagnole. Les Jésuites prédicateurs ou
confesseurs de la rue Saint-Antoine, Bourdaloue et La Rue, etc.,
furent contre Fénelon, pour le roi et la cour, pour la doctrine
française. S'ils n'eussent suivi le roi, ils perdaient tous leurs
pénitents.
En juillet, août 97, le roi se porte à Rome accusateur de Fénelon,
défend à celui-ci d'aller se défendre, et lui ordonne de rester à
Cambrai. Le pape espère gagner du temps. Depuis cinq ans, il amusait
l'Espagne par l'examen interminable de Marie d'Agreda. Il comptait
amuser la France. Le 12 octobre 97, il nomme une commission pour
Fénelon, laquelle, toute une année, reste en suspens, ne résout rien,
et n'obtient nulle majorité: toujours six contre six.
Le P. La Chaise, par une lettre hardie, faisait entendre à Rome que le
roi ne tenait pas à la condamnation. Le roi le sut et lui lava la
tête. Les Jésuites, effrayés, firent le plongeon. Lorsqu'on doutait
encore du parti qu'ils prendraient, leur P. La Rue, en chaire devant
le roi, invectiva contre le quiétisme.
Le roi montra à Rome la même hauteur impérieuse que pour la
condamnation de Molinos. Il ne s'arrêta pas à la longue comédie qui
voulait lui donner le change. Il insista, il menaça. Le pape, poussé
au pied du mur, condamna plusieurs propositions tirées des Maximes des
saints. Coup cruel à l'Espagne, à Charles II, dont la sainte était
frappée du même coup. Un mois avant cette condamnation de Rome,
Fénelon à Cambrai avait déclaré sa soumission. Elle fut son triomphe.
Il gardait avec lui tout le grand Midi catholique, et Rome même, qui
n'avait agi que sous la pression de la France (1699).
Toute théologie était finie. Bossuet meurt peu après dans le silence
et le désert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n'écoute
plus. Le jansénisme, épouvantail du roi, dans sa faible résurrection,
ne dût son pâle éclat qu'à la persécution cruelle qui s'acharna aux os
des morts, ruina Port-Royal. Mais il l'était déjà.
Le grand mouvement désormais était hors du quiétisme, hors du
jansénisme. Tout cela était trop raffiné. Un pesant matérialisme
remplaça les disputes. C'était la tendance invincible. Bossuet même,
le meilleur de tous, dans ses lettres à la Cornuau, n'hésite pas à
user de la très-charnelle poésie du Cantique des cantiques. Son
serviteur et panégyriste, l'abbé Le Dieu, remarque que, dans ses
Sermons, dans ses Heures, dans son Catéchisme, il dit en parlant de
l'Eucharistie: «L'union _corps à corps_ et esprit à esprit.» Les
libertins, dit Le Dieu, n'y voyaient autre chose que _ipsa copula_, la
plus sensuelle union (II, 308, 17 nov. 1705).
Ces tendances matérielles trouvèrent prise dans l'équivoque du
Sacré-Coeur, du Coeur sanglant, du Précieux Sang et des Cinq plaies
sanglantes.
En 1697, la cour de Saint-Germain, dès longtemps dans cette voie, pria
la cour de Rome d'en faire l'objet d'un culte spécial, et elle obtint
d'abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu'en toute
l'affaire du Coeur il s'agissait d'un objet _symbolique_ (_V._
Tabaraud, et mon livre _le Prêtre_). Mais les Jésuites, ici et
partout, avouèrent qu'il n'y avait pas de métaphore, qu'il s'agissait
de la chair même.
Le mélange des Coeurs, agréable équivoque! le plus fécond principe des
confréries qui fut jamais. Vers le milieu du siècle, ce mouvement
avait commencé par une Marie des Vallées, adoratrice de la Vierge; ce
fut d'abord le culte d'une femme pour le coeur d'une femme. À ce coeur
de Marie, celui de Jésus fut ajouté après coup par un Anglais, Godwin,
et l'oratorien Eudes, élève des Jésuites. Ceux-ci exploitèrent les
deux formes. Mais, quoi qu'on fît, la Vierge, son coeur et son sang
dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce coeur de
femme, comme une quatrième personne de la Trinité. Un manuel de Nantes
dit expressément que Jésus, _relique de la Vierge_, et tenant d'elle
toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mère (Grég., II,
69). La race féminine du christianisme, subordonnée longtemps, mais si
vraie, si profonde, parut décidément, et pour ne plus être éclipsée.
Les deux coeurs font l'accord du Dieu femme avec un Dieu féminin,
femme encore. En cela les deux n'en font qu'un. C'est le principe
féminin s'aimant lui-même.
Cette révolution était propre au XVIIe siècle, au temps où les femmes
régnèrent, et par trois longues régences, et dans les moeurs. Le
premier des rois de l'Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois,
dans la chambre à coucher. Une femme, même laide, même âgée, une femme
dont on ne voulait rien, était comptée, influait comme femme. Voyez
dans Saint-Simon comment le très-mauvais ministre Pontchartrain est
sauvé par la sienne.
Qu'était la cour de Saint-Germain, quand la reine d'Angleterre
sollicita l'affaire du Coeur et du Sang? Elle avait la douleur de voir
que le roi de France, qui lui avait montré un goût tout personnel et
une sorte de chevalerie, était cependant obligé d'abandonner sa cause.
Dans son plus intime intérieur, sa belle comtesse de Grammont la
délaissait; un moment quiétiste, elle tournait au jansénisme, antipode
des dévotions de Saint-Germain. La reine vivait alors d'une unique
amitié et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui
lui avait sacrifié l'Italie, sa famille, l'avait suivie partout. Ne
pouvant supporter de la voir debout à Versailles, quand elle était
assise, elle sollicita, obtint pour elle le titre de duchesse, qui lui
donnait le tabouret. Ces deux amies, n'ayant qu'un même coeur, durent
grouper autour d'elles dans les confréries primitives et des dames de
cour qui n'osaient se faire quiétistes, et, d'autre part, des
Carmélites, des Augustines de Chaillot, qui depuis cinquante ans,
étaient sous le patronage des reines d'Angleterre. Si celle-ci perdit
trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l'essor à cette
puissante machine religieuse qui n'avait que faire de doctrines. Adieu
les systèmes; un emblème remplace tout; que dis-je, un emblème? une
pièce de chair sanglante! la saignante réalité que l'on sent battre en
soi, et dans laquelle l'amoureuse équivoque à volonté mettra son rêve.
La grande sainte populaire de cette religion, soeur Marie Alacoque,
avait naïvement montré la commodité de l'emblème. Du premier jour où
on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombières, le Coeur
sanglant, qui jusque-là lui montrait seulement ses noces avec Jésus,
lui représente son coeur mêlé à celui du Jésuite. Un vaste champ se
trouve ouvert à la dévotion sensuelle, et combien plus facile que la
voie sinueuse et profonde du quiétisme!
Toutes les sévérités du roi sont pour l'austère jansénisme ou le
quiétisme, peu répandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un curé
quiétiste de Bourgogne (1697). Des soeurs quiétistes sont mises à la
Salpêtrière, dans l'égout des filles publiques. Grande rigueur.
Comment la concilier avec l'aveuglement complet que le roi et les
Parlements montrèrent pour les dévotions du Coeur sanglant, plus
dangereuses encore.
Des moyens tout nouveaux d'étouffer les scandales sont pratiqués alors
dans les couvents. Les religieuses commencent à saigner, médeciner les
religieuses. Madame de Maintenon en fait même un devoir aux dames ou
demoiselles de Saint-Cyr, dont un grand nombre, recrutant d'autres
ordres, y portaient cette habileté.
Du reste, l'affaire de la Cadière, qui éclatera bientôt et révélera la
brutalité des directeurs, fait comprendre pourquoi les pénitentes,
rebutées, se rejetaient souvent vers les amitiés féminines, qui, dans
leurs excès mêmes, semblaient plus délicates et leur répugnaient
moins.
Vers la fin de Louis XIV, le gouffre des couvents devient plus
absorbant et l'ennui y augmente. Toute vie morale y disparaît; même
l'agitation radoteuse des disputes théologiques n'y occupe plus les
esprits. La vie matérielle (qui le croirait après tant de fondations?)
y est souvent très-misérable. En 1693, le roi permet aux couvents de
demander de grosses dots aux riches héritières qu'on y jetait, pour
concentrer les biens sur un frère, un aîné.
Que devenait la demoiselle, dans ce contraste extrême, passant du
grand hôtel à la nudité de la cellule? Que devait-elle ressentir en
voyant venir au parloir sa mère toujours mondaine, avec le cortége
brillant de la femme à la mode, avec son amant, son abbé? La triste
créature n'avait guère de refuge que quelque intimité de fille,
quelque tendre amitié, sur laquelle on fermait les yeux. C'étaient
partout l'Esther, l'Élise de Racine, souvent moins pures, moins
éthérées.
Le mélange des coeurs, la guirlande des coeurs mêlés (c'est la forme
ordinaire), l'union de ces guirlandes de coeurs sanglants, c'est, dans
les couvents, dans le monde, le fait immense et presque universel où
finit, sous Louis XIV, une religion de femmes.
Quatre cent vingt-huit confréries se trouvent créées en trente
années.
CHAPITRE IX
OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE
1700-1704
Dans les dernières années du siècle, l'Espagne et son roi moribond,
Charles II, étaient préoccupés de deux grandes affaires, auprès
desquelles la guerre comptait à peine. Tant de malheurs, tant de
ruines, étaient choses secondaires. L'affaire capitale était celle du
monde surnaturel, de l'enfer et du ciel, comme un drame de Calderon,
où les anges et les diables tiraillent une âme agonisante.
D'une part, la Reine du ciel, la vraie divinité du siècle, la Vierge,
avait-elle honoré l'Espagne entre les nations, parlé aux rois
d'Espagne par Marie d'Agreda? Celle-ci était-elle une sainte?
D'autre part, ce royaume favorisé du ciel, pourquoi finissait-il,
sinon par la malice du diable? Si le roi n'avait pas d'enfant, c'est
qu'il était ensorcelé. Mais de qui venait ce charme infernal? On avait
interrogé une possédée dont le démon disait que l'auteur de ce charme
était un de ses confrères, un démon autrichien. Cette enquête, permise
par un inquisiteur favorable à la France, fut condamnée ensuite par un
inquisiteur favorable au parti de l'Autriche.
Ainsi, depuis longues années, un combat indirect et sourd se livrait
dans cette pauvre Espagne pour savoir à qui elle allait tomber; combat
dans la cour, dans l'alcôve et le lit du malade, combat sur sa
personne même. L'Espagne, qui se voyait mourir, passer à l'étranger,
priait, suppliait Charles II d'engendrer, de laisser un roi qui lui
sauvât l'invasion, lui continuât sa vie nationale.
Ce pauvre Charles II, qu'on a trop méprisé peut-être, en proie aux
étrangers, les voyant, de son vivant même, mettre sur son Espagne une
main avide, se sentit Espagnol de coeur plus que ne l'avaient été ses
aïeux, issus du Flamand Charles-Quint. Déjà son père, Philippe IV,
avait été fort Espagnol, trop galant, mais dévot, sensible au
mouvement d'art qui se produisit sous son règne, le roi de Calderon,
le roi de Vélasquez, celui de Marie d'Agreda, la grande sainte
d'alors. Il avait avec elle une correspondance que l'on a retrouvée
depuis. Par elle, en dédommagement de tant de pertes (Portugal,
Roussillon, Flandre, Açores, etc.), par elle il recevait les
consolations de la Vierge. Elle en était la confidente, en écrivait
l'histoire; l'ordre de Saint-François en elle avait trouvé sa sainte
et conquis l'Espagne et le roi dans un féminin mysticisme qui eut des
effets analogues à ceux de notre Sacré-Coeur.
Charles II fut un vrai Espagnol, victime de la France, spolié sur la
terre, s'indemnisant au ciel. Même avant qu'il naisse, Mazarin
s'arrange pour le ruiner. On commence à ourdir dans le traité des
Pyrénées ce filet dont la trame occupe soixante ans la diplomatie.
L'orphelin au berceau est volé par Louis XIV, son protecteur naturel,
le mari de sa soeur, qui, par une chicane de procureur, lui escamote
la Flandre. Il n'avait pas sept ans que les deux maris de ses soeurs,
Louis XIV et Léopold, se mettaient à peu près d'accord pour le
démembrement de son empire. Louis offrait à l'Autrichien l'Espagne et
l'Amérique, en prenant l'Italie avec les Pays-Bas. La chose fut
arrangée ainsi par un traité secret, dès 1668.
Nous avons raconté les longs malheurs de Charles II, la trahison qui
livra à Louis XIV la Franche-Comté, la violence avec laquelle il lui
prit en pleine paix des places aux Pays-Bas, la guerre de Catalogne.
Ce n'est pas tout. La France le persécute à Rome, fait la guerre aux
saints espagnols, forçant le pape d'enfermer Molinos, l'empêchant de
canoniser la bienheureuse Marie.
Cette théologie espagnole, dans son amour de la mort et son goût du
suicide, exprimait la société. L'abandon de soi-même, le salut par le
désespoir, ces doctrines sont la voix réelle d'une nation agonisante.
Plus de travail. Le peu qui restait de fabriques trouvèrent intérêt à
fermer. Les nobles ne vivaient que de la vente de leurs meubles
enlevés aux pays étrangers. Le roi mettait en gage ses joyaux, ses
tableaux. Des couvents mêmes étaient réduits à engager des ornements
d'église. Madrid offrait l'aspect d'un déménagement général, l'Espagne
d'une succession ouverte avant le décès où déjà tout est à l'encan.
La race même penchait vers la mort. La sobriété fabuleuse des
Espagnols, leurs jeûnes de dévotion ou de nécessité, la misère,
l'ascétisme, avaient exterminé la vie. Drapés de noirs manteaux, ils
n'étaient que des ombres. Charles II, vrai roi d'un tel peuple, ne
marchait à cinq ans que soutenu; toute sa vie il fut à la lisière!
Une seule chose restait à l'Espagne, sa police, son cancer sacré qui
semblait avoir absorbé toute vie nationale, l'Inquisition dominicaine.
La place de grand inquisiteur, ce vrai trône d'Espagne, donnée un
moment par la mère de Charles II au jésuite allemand Nithard, revint
aux Espagnols et aux dominicains; mais pour flotter entre les
étrangers, pour favoriser tour à tour les trois partis, France,
Autriche et Bavière.
La France l'emporta en 1679. Charles II, âgé de vingt ans, épousa la
personne qui semblait la plus propre à faire le miracle espéré, la
vive et charmante fille d'Henriette d'Orléans. Toutes les grâces du
ciel furent appelées sur ce mariage par un superbe auto-da-fé de cent
dix-huit personnes (dont dix-neuf furent brûlées). Et cependant Louise
d'Orléans ne devint pas enceinte. Son mariage avec un malade, doux et
bon, mais scrofuleux, et qui tremblait de fièvre dès que se fermaient
ses scrofules, la remplit de mélancolie. Elle se consolait avec une
Française, Olympe Mancini, la mère du prince Eugène, au service
autrichien. On crut que cette mère empoisonna Louise, et fit à Vienne,
par un si grand service, la haute fortune de son fils.
On revint à une Allemande. Charles II épousa une princesse de
Neubourg. Elle pouvait avoir deux influences. Elle était de la maison
de Bavière, ennemie de l'Autriche, mais d'autre part soeur de
l'impératrice, donc, en rapport avec l'Autriche. Pour qui se
déciderait-elle? C'était la question. Ce que la France craignait le
plus, c'était qu'elle ne fût pour l'Autriche, et qu'on ne vît renaître
par l'union de l'Espagne et de l'Allemagne l'épouvantable empire de
Charles-Quint. Le confesseur du roi Froilan et le cardinal
Porto-Carrero, partisans de la France, imaginèrent l'ensorcellement
pour tuer le parti de l'Autriche. Ils s'étaient fait autoriser à
consulter le diable par un grand inquisiteur qui était de leur parti.
Il mourut, et son successeur poursuivit Froilan sous le prétexte de la
consultation, mais en réalité pour une affaire plus sérieuse, une
audacieuse tentative de réformer l'Inquisition.