l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à
Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en
sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire
guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à
un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon
moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à
l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal
monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des
troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou
compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit,
et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques,
terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité,
qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des
poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par
écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures.
Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut
savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux
assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui
désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les
dénoncés.
Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir
la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, _la
reconnaissance de Guillaume_. La Chambre des communes supplia
celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il
n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt
ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri
de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge
de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à
l'heure.
Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'_Hypothèque générale_,
la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume
eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de
cette longue guerre. Nous, nous étions _in extremis_. Contre l'Espagne
même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès.
Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole.
En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une
flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par
douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une
ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle.
Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager
avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les
lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre
ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et
firent subir aux femmes la plus infâme exécution.
Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut
se soumettre à avaler l'amère pilule, _reconnaître Guillaume_,
promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois
royaumes, _de n'aider plus ses ennemis_ ni les conspirateurs (1698).
Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue
(1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit
seul; on garda l'Alsace.
La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la
Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se
sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: _Rule! Britannia!_
CHAPITRE VIII
MISÈRE--DISSOLUTION--LIBERTINS--QUIÉTISTES--ESSOR DU SACRÉ-COEUR
1696-1700
La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors
des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et
son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent
cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir,
sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand
citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix
première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que
ne fit plus tard Mirabeau.
Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie
(petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de
Boisguilbert. Son admirable livre, _le Réveil de la France_, précéda
de dix ans _la Dîme royale_ de Vauban et les secrets mémoires que
Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.
Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative,
l'originalité des vues.
Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que
risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant
de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban,
bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa
_Dîme_ une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever
l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à
celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la
collection de ses mém. à la Bibliothèque.)
Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon,
vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire à elle-même _ses propres
défauts_, fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une
lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de
Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières), mais
elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. Il
faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps,
ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil
irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle
lettre anonyme à son adresse. L'auteur, trouvé bien vite par les
limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment
une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs
et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi
écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe
quiétiste put faire contre lui des mémoires.
Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d'Empire, exilé dans
son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien à faire
qu'à attendre la mort du roi et l'avénement de son élève, put être
hardi tout à son aise. Le _Télémaque_, publié en 1700 (contre sa
volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace
ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de
Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la
France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de
Bourgogne, mais auprès du roi n'en usaient (s'ils en usèrent jamais)
qu'avec d'infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon?
Soulager le peuple _en relevant la noblesse_, faire le traité des
moutons et des loups. Il voulait, dans le _Télémaque_, pacifier la
société en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune
porterait tel habit. Salente est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr.
Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands
seigneurs. Fénelon en est de naissance; c'est à la noblesse qu'il
parle.
Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu
de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.
Boisguilbert parle au peuple, à tous. C'est sa première et redoutable
originalité. Pour la réforme, il attend peu d'en haut.
Il pose cette réforme dans une grande simplicité: «_La permission pour
le peuple de labourer, de commercer_,» de vivre, d'échapper aux cent
mille liens créés, pour la plupart, par la bureaucratie, la
réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa
mort.
D'où viennent tous les maux de la France?
1º _On ne consomme plus_, on ne peut consommer. L'impôt, la rente,
absorbent tout. L'impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme
de quatre mille livres de rente paye dix écus; une de quatre cents
livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois
moins; donc, au total, le riche paye _cent fois moins_ que le pauvre.
2º _On ne circule plus._ Les aides et les douanes empêchent le
transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le
détail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis,
maîtres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur
vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit
lieues sans boire, sans trouver un abri.
À qui la faute? Là, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux
financiers, _aux traitants_, qui ruinent le pays pour leur profit, non
pour l'État. Et, derrière les traitants, il voit la main _des
princes_, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans
le passé, il voit _l'Église_. Elle s'est fait donner _le domaine_
royal, qui jadis dispensait d'impôt. Elle a enlevé _la dîme_ au roi,
qui, à la place, a mis la taille.
Ainsi «les biens du peuple ont été saisis.»--Qui dit cela? Le peuple
même. «Dans ces mémoires, _quinze millions d'hommes_ parlent _contre
trois cents personnes_ qui s'enrichissent de leur ruine.»
Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre
le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble
dévorent toute la substance publique.
Le principal remède, selon lui, c'est de rendre la _taille générale_,
de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt
uniforme _par feu_, de supprimer les aides, les douanes intérieures,
de rendre le mouvement au pays, à la France le droit de commercer avec
la France.
Remède insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec
raison, de s'exagérer le passé, d'y placer je ne sais quel paradis qui
ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas
compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l'a fait agir contre ses
idées propres.
Avec tous ces défauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus
précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d'avoir marqué le
point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la
propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la
terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la
Fronde, la taille fut doublée par l'État. Et cet État, d'ailleurs, ne
maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en
famille, à leur profit, d'inégales et d'injustes répartitions de
l'impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent
écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de
paroisse.
Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour
profiter de ces terres achetées. Ils vinrent à la cour tant qu'ils
purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le
fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d'une autre façon.
Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant.
Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu'on
laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicité
des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le
courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce
qu'ils avaient encore, et qui ne prêtait qu'à coup sûr sur ces biens
que lui-même avait dans les mains. C'est la principale origine des
_traitants_, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui
_traitèrent_ dans l'impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent
l'État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres.
«Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils
avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle
improductive?» Les nouveaux maîtres sont absents, comme l'ont été les
vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent
beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l'impôt. Les
bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fécondité. Enfin,
sur cette agriculture éreintée, comme la bête agonisante au combat de
taureaux, arrive le _matador_, le tueur; c'est l'_Enregistrement_.
Dans l'intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les
baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la
terre et perpétuer la culture!
«Et le noble, que deviendra-t-il?» C'est ce grand peuple en guenilles
élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une
place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy.
«Pour travailler?» Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le
commis-noble a le mépris, l'horreur du travail, à ce point que tout se
paralyse. À la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui
depuis trente-cinq ans y était sans savoir pourquoi. C'était une
méprise; on l'avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq
ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier.
Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables
tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la
chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: _chevalier
d'industrie_. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur élégance,
une figure de fille effrontée.
Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme
qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse
les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà le commerce que fera demain
Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maîtresse, prendra au moins
douze louis.
Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, de Mazarin, etc.,
s'appelait les moeurs italiennes; ce qu'on notait alors comme
excentricité, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du
siècle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en
femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être
choquait moins encore que l'habit d'homme efféminé qu'on porte
généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure
féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est
l'enseigne dégradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices
effrontément unis et étalés.
Même immoralité dans les modes de femmes. Les gravures très-soignées
de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien
connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits
classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement
qu'on montrait sans façon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse
plus voir de dos, d'épaules, le peu qu'on montre et que l'on semble
offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout découvert, les
cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne
ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des
visages d'enfants à traits petits et mous. Cette enfance, si peu
naïve, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de
sérail ou de fripons de pages qui auraient volé des habits de femme.
Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation.
À peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le
mari se faisait l'effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens
pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient
avec simplicité cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers
pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dépasse
tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n'étant rare
ni mystérieuse.
Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en épargnait
pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait
pas grâce. À lui de blanchir tout. Les Jésuites, en particulier, ne
gardaient leur crédit qu'à la condition de laisser faire. Leur
discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97,
les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on
allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour,
constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu'ils
étaient arrivés aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus
dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque
stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses.
Le triste art d'éluder l'amour, le plaisir égoïste, que Liguori
consacrera plus tard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis,
devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la
duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses goûts
étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conti.
Le roi ignorait-il l'état réel des moeurs? Point du tout; il fermait
les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas
faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses dérèglements, a avec lui un
compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). Il se démet, cela
suffit; le roi lui écrit même «qu'il le verra avec plaisir.»
(_Corresp. adm._, IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus
forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et
l'abbé en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire
d'y rester; c'est toute la punition. (_Ibid._, 298, note.) Plus tard,
les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi
fut forcé d'en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction.
Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les
prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul
tribunal de l'Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence.
La gravité du roi, la décence de madame de Maintenon, imposaient
cependant. Quel était leur propre intérieur? L'important médaillon de
cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne
là-dessus des idées étranges. Il porte la trace parlante des basses
sensualités du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout
une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies,
n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger
plus qu'au temps de la jeunesse.
Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule
(de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi.
Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de
table, l'avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame
de Maintenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir
les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le médecin des enfants de
France, qui l'avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon,
très-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi,
essaya clandestinement le _kinkina_ et le _cavé_ (_sic_). Il supplanta
Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de
viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait dut
prendre, malgré l'âge, les tendances bassement charnelles dont
témoigne le médaillon. Une vie plus variée l'en avait préservé. Mais
alors la concentration dans un cercle étroit d'habitudes, une vie
calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l'arrière-chambre sans
fenêtres de Fontainebleau, l'arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de
Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler
franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.
On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait
des heures à Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui
ne but jamais que de l'eau, froide de tempérament et d'âge, dans sa
sèche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute
charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par
sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame
de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du
dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour
de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus
tristes encore, ces misères de nature qu'on se cache à soi-même, un
tel homme, dis-je, était un prisonnier d'État à perpétuité. Le roi ne
le lâcha jamais, et pas même mourant. Il s'acharnait à ce cadavre. Il
était mort déjà, que le roi le forçait encore à l'écouter, et à
l'absoudre.
Quel que fût l'intérieur du roi, il est certain que sa décence
contenait quelque peu la débâcle des moeurs, à la cour, dans l'Église.
L'honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N'ayant plus rien
à demander contre les protestants, elle n'avait plus rien à faire; en
tuant, elle s'était tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande
dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se
faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire
autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils
de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac
et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants,
Croissy-Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait,
le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au
moment où le précepteur, irrité d'une escapade de Monseigneur, sans
son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l'abbé Legendre.)
Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s'écroulait.
Il n'était plus gardé que par le roi.
Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.
Les _libertins_, d'une part, mêlaient une liberté de moeurs
abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de
penser.
D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme
et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient,
mais en le dépassant, et vivant au delà.
Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu,
étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde
du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du
christianisme même.
Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de
la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices
étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des
quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.
C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en
plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le
christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En
l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa
dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.
Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation
morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus
dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que
ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active,
poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et
elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes
dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive.
Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait
très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre
les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité
amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À
part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable.
On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur
doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.
Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se
remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir
à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de
ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet
n'eussent cruellement abusé de son silence.