Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient,

l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à

Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en

sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire

guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à

un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon

moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à

l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal

monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des

troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou

compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit,

et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques,

terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité,

qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des

poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par

écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures.

Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut

savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux

assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui

désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les

dénoncés.

Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir

la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, _la

reconnaissance de Guillaume_. La Chambre des communes supplia

celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il

n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt

ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri

de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge

de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à

l'heure.

Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'_Hypothèque générale_,

la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume

eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de

cette longue guerre. Nous, nous étions _in extremis_. Contre l'Espagne

même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès.

Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole.

En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une

flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par

douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une

ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle.

Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager

avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les

lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre

ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et

firent subir aux femmes la plus infâme exécution.

Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut

se soumettre à avaler l'amère pilule, _reconnaître Guillaume_,

promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois

royaumes, _de n'aider plus ses ennemis_ ni les conspirateurs (1698).

Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue

(1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit

seul; on garda l'Alsace.

La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la

Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se

sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: _Rule! Britannia!_

CHAPITRE VIII

MISÈRE--DISSOLUTION--LIBERTINS--QUIÉTISTES--ESSOR DU SACRÉ-COEUR

1696-1700

La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors

des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et

son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent

cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir,

sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand

citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix

première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que

ne fit plus tard Mirabeau.

Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie

(petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de

Boisguilbert. Son admirable livre, _le Réveil de la France_, précéda

de dix ans _la Dîme royale_ de Vauban et les secrets mémoires que

Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.

Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative,

l'originalité des vues.

Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que

risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant

de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban,

bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa

_Dîme_ une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever

l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à

celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la

collection de ses mém. à la Bibliothèque.)

Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon,

vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire à elle-même _ses propres

défauts_, fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une

lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de

Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières), mais

elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. Il

faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps,

ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil

irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle

lettre anonyme à son adresse. L'auteur, trouvé bien vite par les

limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment

une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs

et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi

écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe

quiétiste put faire contre lui des mémoires.

Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d'Empire, exilé dans

son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien à faire

qu'à attendre la mort du roi et l'avénement de son élève, put être

hardi tout à son aise. Le _Télémaque_, publié en 1700 (contre sa

volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace

ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de

Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la

France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de

Bourgogne, mais auprès du roi n'en usaient (s'ils en usèrent jamais)

qu'avec d'infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon?

Soulager le peuple _en relevant la noblesse_, faire le traité des

moutons et des loups. Il voulait, dans le _Télémaque_, pacifier la

société en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune

porterait tel habit. Salente est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr.

Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands

seigneurs. Fénelon en est de naissance; c'est à la noblesse qu'il

parle.

Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu

de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.

Boisguilbert parle au peuple, à tous. C'est sa première et redoutable

originalité. Pour la réforme, il attend peu d'en haut.

Il pose cette réforme dans une grande simplicité: «_La permission pour

le peuple de labourer, de commercer_,» de vivre, d'échapper aux cent

mille liens créés, pour la plupart, par la bureaucratie, la

réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa

mort.

D'où viennent tous les maux de la France?

1º _On ne consomme plus_, on ne peut consommer. L'impôt, la rente,

absorbent tout. L'impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme

de quatre mille livres de rente paye dix écus; une de quatre cents

livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois

moins; donc, au total, le riche paye _cent fois moins_ que le pauvre.

2º _On ne circule plus._ Les aides et les douanes empêchent le

transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le

détail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis,

maîtres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur

vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit

lieues sans boire, sans trouver un abri.

À qui la faute? Là, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux

financiers, _aux traitants_, qui ruinent le pays pour leur profit, non

pour l'État. Et, derrière les traitants, il voit la main _des

princes_, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans

le passé, il voit _l'Église_. Elle s'est fait donner _le domaine_

royal, qui jadis dispensait d'impôt. Elle a enlevé _la dîme_ au roi,

qui, à la place, a mis la taille.

Ainsi «les biens du peuple ont été saisis.»--Qui dit cela? Le peuple

même. «Dans ces mémoires, _quinze millions d'hommes_ parlent _contre

trois cents personnes_ qui s'enrichissent de leur ruine.»

Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre

le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble

dévorent toute la substance publique.

Le principal remède, selon lui, c'est de rendre la _taille générale_,

de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt

uniforme _par feu_, de supprimer les aides, les douanes intérieures,

de rendre le mouvement au pays, à la France le droit de commercer avec

la France.

Remède insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec

raison, de s'exagérer le passé, d'y placer je ne sais quel paradis qui

ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas

compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l'a fait agir contre ses

idées propres.

Avec tous ces défauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus

précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d'avoir marqué le

point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la

propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la

terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la

Fronde, la taille fut doublée par l'État. Et cet État, d'ailleurs, ne

maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en

famille, à leur profit, d'inégales et d'injustes répartitions de

l'impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent

écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de

paroisse.

Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour

profiter de ces terres achetées. Ils vinrent à la cour tant qu'ils

purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le

fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d'une autre façon.

Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant.

Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu'on

laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicité

des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le

courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce

qu'ils avaient encore, et qui ne prêtait qu'à coup sûr sur ces biens

que lui-même avait dans les mains. C'est la principale origine des

_traitants_, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui

_traitèrent_ dans l'impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent

l'État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres.

«Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils

avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle

improductive?» Les nouveaux maîtres sont absents, comme l'ont été les

vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent

beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l'impôt. Les

bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fécondité. Enfin,

sur cette agriculture éreintée, comme la bête agonisante au combat de

taureaux, arrive le _matador_, le tueur; c'est l'_Enregistrement_.

Dans l'intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les

baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la

terre et perpétuer la culture!

«Et le noble, que deviendra-t-il?» C'est ce grand peuple en guenilles

élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une

place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy.

«Pour travailler?» Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le

commis-noble a le mépris, l'horreur du travail, à ce point que tout se

paralyse. À la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui

depuis trente-cinq ans y était sans savoir pourquoi. C'était une

méprise; on l'avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq

ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier.

Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables

tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la

chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: _chevalier

d'industrie_. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur élégance,

une figure de fille effrontée.

Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme

qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse

les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà le commerce que fera demain

Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maîtresse, prendra au moins

douze louis.

Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, de Mazarin, etc.,

s'appelait les moeurs italiennes; ce qu'on notait alors comme

excentricité, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du

siècle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en

femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être

choquait moins encore que l'habit d'homme efféminé qu'on porte

généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure

féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est

l'enseigne dégradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices

effrontément unis et étalés.

Même immoralité dans les modes de femmes. Les gravures très-soignées

de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien

connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits

classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement

qu'on montrait sans façon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse

plus voir de dos, d'épaules, le peu qu'on montre et que l'on semble

offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout découvert, les

cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne

ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des

visages d'enfants à traits petits et mous. Cette enfance, si peu

naïve, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de

sérail ou de fripons de pages qui auraient volé des habits de femme.

Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation.

À peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le

mari se faisait l'effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens

pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient

avec simplicité cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers

pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dépasse

tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n'étant rare

ni mystérieuse.

Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en épargnait

pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait

pas grâce. À lui de blanchir tout. Les Jésuites, en particulier, ne

gardaient leur crédit qu'à la condition de laisser faire. Leur

discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97,

les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on

allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour,

constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu'ils

étaient arrivés aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus

dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque

stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses.

Le triste art d'éluder l'amour, le plaisir égoïste, que Liguori

consacrera plus tard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis,

devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la

duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses goûts

étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conti.

Le roi ignorait-il l'état réel des moeurs? Point du tout; il fermait

les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas

faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses dérèglements, a avec lui un

compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). Il se démet, cela

suffit; le roi lui écrit même «qu'il le verra avec plaisir.»

(_Corresp. adm._, IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus

forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et

l'abbé en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire

d'y rester; c'est toute la punition. (_Ibid._, 298, note.) Plus tard,

les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi

fut forcé d'en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction.

Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les

prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul

tribunal de l'Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence.

La gravité du roi, la décence de madame de Maintenon, imposaient

cependant. Quel était leur propre intérieur? L'important médaillon de

cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne

là-dessus des idées étranges. Il porte la trace parlante des basses

sensualités du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout

une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies,

n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger

plus qu'au temps de la jeunesse.

Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule

(de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi.

Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de

table, l'avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame

de Maintenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir

les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le médecin des enfants de

France, qui l'avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon,

très-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi,

essaya clandestinement le _kinkina_ et le _cavé_ (_sic_). Il supplanta

Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de

viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait dut

prendre, malgré l'âge, les tendances bassement charnelles dont

témoigne le médaillon. Une vie plus variée l'en avait préservé. Mais

alors la concentration dans un cercle étroit d'habitudes, une vie

calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l'arrière-chambre sans

fenêtres de Fontainebleau, l'arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de

Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler

franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.

On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait

des heures à Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui

ne but jamais que de l'eau, froide de tempérament et d'âge, dans sa

sèche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute

charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par

sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame

de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du

dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour

de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus

tristes encore, ces misères de nature qu'on se cache à soi-même, un

tel homme, dis-je, était un prisonnier d'État à perpétuité. Le roi ne

le lâcha jamais, et pas même mourant. Il s'acharnait à ce cadavre. Il

était mort déjà, que le roi le forçait encore à l'écouter, et à

l'absoudre.

Quel que fût l'intérieur du roi, il est certain que sa décence

contenait quelque peu la débâcle des moeurs, à la cour, dans l'Église.

L'honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N'ayant plus rien

à demander contre les protestants, elle n'avait plus rien à faire; en

tuant, elle s'était tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande

dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se

faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire

autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils

de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac

et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants,

Croissy-Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait,

le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au

moment où le précepteur, irrité d'une escapade de Monseigneur, sans

son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l'abbé Legendre.)

Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s'écroulait.

Il n'était plus gardé que par le roi.

Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.

Les _libertins_, d'une part, mêlaient une liberté de moeurs

abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de

penser.

D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme

et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient,

mais en le dépassant, et vivant au delà.

Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu,

étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde

du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du

christianisme même.

Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de

la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices

étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des

quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.

C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en

plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le

christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En

l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa

dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.

Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation

morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus

dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que

ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active,

poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et

elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes

dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive.

Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait

très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre

les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité

amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À

part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable.

On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur

doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.

Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se

remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir

à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de

ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet

n'eussent cruellement abusé de son silence.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 7 / 24 段