femme, si ce n'est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos.
Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que
notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en
saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible
soldat, désarmé, mais de force énorme, n'est nullement aplati encore;
il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d'airain qui
porte à terre et ne plie pas, fait arc-boutant, porte le cavalier. Et
bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche
justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle
craque; on l'entend. De la main gauche, il s'arrache les cheveux, et
la droite en appelle au ciel.
Dessous et dessus le soldat cuirassé, les deux jeunes gens sans
cuirasse ont l'air d'être les deux frères. C'est le peuple, ceux-ci,
le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que se défendre, qui a
péri pour sauver le foyer.
Je ne connais aucun monument d'art qui plus fortement morde au coeur.
Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n'en donne pas ce qui
en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni
ressource, se continue, comment? par la gaieté affreuse et la liberté
effrénée, qu'hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille
gueux, sans pain ni solde, jeûnent, il est vrai, mais tout au moins
s'amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d'un rire sauvage qui
partout fait pleurer. Les généraux donnent l'exemple. Luxembourg est
l'autorité des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendôme obtient
du roi un congé pour se faire soigner d'une honteuse maladie (il
revient sans nez à la cour). Villars, gai, brave, aimable, a des
gaietés si débordées qu'un beau jeune Allemand, un prince souverain,
est forcé de tirer l'épée (_V._ Madame). Tels généraux et tels
soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l'officier, font de la
guerre royale une jacquerie populacière, en toute liberté de Gomorrhe.
Peuple riche en contrastes. La même armée, à travers tout cela,
présente des choses admirables. Un de ces soldats si misérables, ayant
tué un seigneur cousu d'or, jette le vil métal et le renvoie à
l'ennemi. À Neerwinde, nos officiers, voyant le chef des réfugiés,
Ruvigny, qui s'était emporté au milieu d'eux et allait être pris, ne
voulurent pas le voir, le reconnaître, le laissèrent échapper. À la
destruction d'Heidelberg, ils faisaient l'aumône d'une main à ceux
même qu'ils ruinaient de l'autre.
La campagne de 93 s'ouvrit par cet affreux événement. On se rappelle
qu'en 74, Turenne avait brûlé dans ce pays deux villes et vingt-cinq
villages, détruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, à
l'incendie, ajoute la démolition; le pic, la poudre y travaillèrent.
Spire, Worms, Manheim, furent changés en monceaux de cendres;
Heidelberg fut atteint. Il était encore noir du feu en 93; mais hélas!
ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les
personnes mêmes. La ruine des villes détruites en 89 avait augmenté
Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chérie du Palatin
paraissait un plus sûr asile. C'est pour cela justement qu'elle fut si
odieusement insultée.
Le maréchal de Lorges avait passé le Rhin, et les gens d'Heidelberg
voulaient douter encore. On leur faisait espérer le secours des
Impériaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chênes
toutes hérissées d'épées et de mousquets. Le redouté Mélac, bourreau
connu des Allemands, l'homme des grosses exécutions, était là, et
couvait la ville. La lettre d'un bourgeois qui vit et subit
l'événement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l'agonie de terreur où on
était. Le gouverneur perd la tête, encloue ses canons, se retire au
château. Au fond, ne pouvant résister, il espérait pour la ville la
miséricorde du roi, quelque égard pour le Palatin son beau-frère. Plus
d'un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se précipitent
pour entrer au château. On s'étouffe, on s'écrase aux portes. Les
faibles, les dames et les enfants, refoulés dans la ville, s'entassent
dans les églises. Le soldat entre, sans combat et à froid; il tue
pourtant un peu, puis bat, joue et s'amuse, met de pauvres gens sans
chemise. Mais ceci n'était rien. Quand ils entrent aux églises et
voient cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se
rue, l'outrage, le caprice effréné. Ces dames, leurs enfants dans les
bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs, et exécutées
sur l'autel.
Près de ces demi-mortes laissées là, la joyeuse canaille fait sortir
les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens
Électeurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes,
traînés la tête en bas. Nul officier, nul chef n'eût osé empêcher
cela. Le père de la duchesse d'Orléans, de Madame, fut
très-spécialement distingué. On lui coupa la tête, puis on lui fit, le
traînant par les pieds, son triomphe autour de l'église.
Le narrateur, fort modéré, et qui recueille ce qu'il y a de plus
favorable aux Français, dit qu'un de nos officiers le sauva avec sa
famille, les mena au château. Tout y allait. Le feu étant mis vers le
soir aux quatre coins de la ville, pour n'être pas brûlées, les
victimes des églises durent en sortir, se traîner au château. Cette
grande foule désespérée, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la
nuit dans les cours. Masse compacte à ne pas remuer. Quelle fut encore
leur épouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la
place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui eût éclaté, dans
une foule si serrée, aurait emporté par centaines des membres et des
têtes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Ils étaient quinze
mille. Désordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre,
en faire ce qu'ils voudraient. Ils étaient dispersés, éperdus, ne
pouvaient même se rejoindre. On n'entendait que des cris de douleur,
du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne
s'arrêtait. On allait dans la boue, à travers les ténèbres. Nulle
nourriture. Des femmes grosses succombèrent, accouchèrent, délaissées;
les nouveau-nés mangés des chiens!
L'homme d'Heidelberg ajoute avec une douceur surprenante: «Il y eut,
dans tout cela, plus de licence que de volonté. Des officiers payèrent
de leur bourse les ravages et les incendies qu'ils ne faisaient que
par ordre.»
L'armée du Rhin ne fit plus rien après ce bel exploit. Elle
s'affaiblit en envoyant des troupes à celle de Flandre, dont le roi
venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il était tard dans la
saison, et cependant le prince d'Orange n'avait pu mettre à fin le
grand travail de négociation qui préparait chaque campagne. Il n'avait
pas encore toutes ses forces. Il devina très-bien que le roi, ayant
pris Mons et Namur, visait Liége ou Bruxelles. Il prit poste à
Louvain, d'où il était à demi-route pour secourir également les deux
villes menacées. Il ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n'était
pas bonne. Liége, français de coeur, ne voulait pas de son secours,
et, s'il en approchait, pouvait bien tourner contre lui.
L'armée du roi, au contraire, était gaie, pleine d'espoir. Les
princesses étaient à Namur avec un monde de dames, d'officiers de
chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles. On
s'amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman
satirique où sa soeur, la belle Conti (qu'elle y nommait Julie, fille
d'Auguste), avait les moeurs de Messaline. On se croyait établi là, et
on s'y était arrangé. Tout à coup ordre de départ. Le roi retourne.
Pour faire un siége, il faut une bataille, et il ne veut pas la
livrer. Même reculade qu'en 76 devant Bouchain, ici plus triste
encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sûr de vaincre, se jeta aux
genoux du roi. Un conseil que l'on tînt se garda bien d'être moins
sage, moins prudent que Sa Majesté. Le pis, c'est qu'après son départ
elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna.
Luxembourg sentait bien quel serait l'effet en Europe, si, avec une
armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d'un
détachement qu'on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il
le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liége, y jeta
vingt mille hommes. Il n'en avait que cinquante mille contre
quatre-vingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et
d'obstination. Le village de Neerwinden, où il s'était fortifié, fut
défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français
étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à
terre quatre fois, mêlé à son infanterie. Il était fort reconnaissable
par la Jarretière qu'il portait et son étoile de diamants. Trop
faible, il refusait le poids de la cuirasse que l'on portait encore.
Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois balles, dont l'une effleura
sa perruque, l'autre son habit; une autre le serra au côté de si près
qu'elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note
ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n'est
pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus
faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l'un fit les
brillantes charges et l'autre couvrit l'armée anglaise par une fière
retraite qu'on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)
Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser
la terre. On se battait des deux côtés avec une fureur inexplicable.
Il n'y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est
le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans
cause. Les Français, en 90, avaient tué et brûlé en Piémont. Les
Piémontais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93,
l'armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n'avait provoqué.
Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l'hiver,
l'habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune
était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4
octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français
catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français
protestants, s'y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par
rivalité de guerre, par cette émulation féroce qu'on vit dans la
guerre de Trente ans. Les catholiques avaient la baïonnette, récemment
adoptée chez nous. Ils ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans
cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la
bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de
Savoie, furent égorgés jusqu'au dernier.
La guerre, en mer, n'était pas moins terrible, et le commerce avait
cessé. La France avait tout l'avantage d'un pays ruiné, point de
marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de
matelots inoccupés, donc, grande facilité d'attaque. La misère
excessive, les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols (quatre francs
d'aujourd'hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La
marine de France ne songea plus qu'aux prises. Le roi se fit pirate.
Je veux dire qu'on ne dirigea guère nos flottes que vers des coups de
main lucratifs. On n'osait plus sortir de Londres ou d'Amsterdam qu'en
grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents
vaisseaux marchands, en une fois, ce qu'on appelait la flotte du
Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d'Estrées,
plus heureux qu'en 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos
cette énorme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils détruisent,
calamité immense. Quelque Français qu'on soit, comment se réjouir de
ces grandes destructions de paisibles marchands, pères de famille
étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne
profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles à nos
ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques
millions à peine. La guerre s'en irritait, s'envenimait. L'Angleterre
enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les
sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de
Ryswick.
Ce qui exaspéra l'Anglais, c'est que, depuis la Hogue, se croyant le
maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant
Dunkerque, il tenait à grand frais une escadre permanente, et Jean
Bart sortait à toute heure.
Il s'appelait Bart, et non Barth, c'est-à-dire qu'il était Français,
d'origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De
longue date, les Bart s'étaient établis à Dunkerque pour se faire
pêcheurs d'hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient
tant de cas de ces Dunkerquois, qu'ils n'en prenaient pas un sans le
faire pendre. Mais on n'en prenait guère; ils se faisaient sauter.
Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le _Renard de la
mer_.
Il y avait dans ces familles, où l'on ne savait lire, une science
étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout
cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connaissaient les
bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les
jours, les heures, les passes très-précises où l'on pouvait parfois
voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des
tempêtes où personne n'aurait su le faire. Ils faisaient des choses
insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La
mer, dans cette intimité qu'ils avaient avec elle, leur permettait de
hasarder ce qui eût fait périr tout autre. Le forçat protestant
Marteilhe vit le frère de Jean Bart (un pêcheur, toujours gris),
sauver ainsi la flotte des galères qu'on avait si imprudemment mises
dans l'Océan. Par un horrible temps, où l'on ne ramait plus, ce Bart
osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la
flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était au quai de
Dunkerque.
Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pêche, de la
contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos
flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu'ils firent à
l'Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a
quelques traits (plus nobles) de Montbars l'exterminateur.
Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à
l'école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa
férocité. Mais il avait l'ambition de servir un bien autre chef. Il
alla se donner au grand Ruyter, jusqu'à vingt et un ans. Ainsi, tout
jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup
du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à
Chatham, où il resta tant qu'il voulut. Un tel fait crée des hommes.
Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours.
C'était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus,
une physionomie heureuse. Il était très-robuste (une fois, se sauvant
d'Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande
vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant,
charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il
n'avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu'il
le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement
vraisemblable. Bart parlait peu, n'écoutait pas, ayant toujours sa
guerre en tête, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer
de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait,
profond. Il savait que c'était là les vraies mines d'or qui soldaient
la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l'idée fixe de
Jean Bart eût été d'y croiser toujours, vers le nord et vers la
Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous
Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu'on
organisât une croisière de légères frégates pour inquiéter, empêcher
le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt
réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l'Océan des points de
ralliement déterminés d'avance. Cruelle idée, mais de génie, qui
devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontchartrain opposa
d'abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit
réussir l'idée et se l'appropria. Les résultats en furent immenses. On
ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés.
Devant les grandes flottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait
comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (_V._
son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs
redoutés bâtiments. Forbin montait les _Jeux_, et Jean Bart la
_Railleuse_. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes
de l'abordage et du triple péril d'un combat à mort sans retraite
entre la mer et l'incendie. Il paraît qu'il y a là des douceurs, des
délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient
largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et
de jeu, trouvait pourtant dans l'abordage de bien autres plaisirs. Il
raconte qu'il tremblait d'abord, puis s'y délectait tellement qu'il
allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins
terrible. Mais pas un d'eux n'a emporté la gloire de l'Ours du Nord,
qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec liberté, et
qui, sans parler de ses prises sur les Anglais, à la Hollande seule
prit ou brûla sept cents vaisseaux.
Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions, en main, n'eut
pas grande faveur et ne fit pas fortune. Il avait 2,000 livres de
pension. Ce ne fut que fort tard, près de sa mort, que le roi le fit
chef d'escadre. Il laissa 24,000 francs. Il fut payé de bien autre
monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne
bonheur, en 94, de nourrir la France affamée. Il prit un grand convoi,
qui fit tomber le boisseau de blé de trente francs à trois. La
nouvelle, portée à Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout
une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n'avait que
faire. Mieux avisée, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait
du coeur, pourtant, la fille de la Vallière, princesse de Conti, pour
porter à son père, lui remit une fleur.
Ces coups d'audace et d'héroïsme, le grand succès que Jean Bart eut
encore peu après, en brûlant 55 vaisseaux, n'empêchaient pas les
grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent à leur aise
insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines
infernales qui menacèrent Saint-Malo, détruisirent Dieppe, mutilèrent
Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occupé Brest, si
Marlborough ne nous eût avertis de cette expédition. Vauban y accourut
à temps et écrasa les assaillants. Grande honte, pourtant, de n'avoir
été sauvé que par l'avis d'un traître.
Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l'ascendant
sur terre. Luxembourg était mort; le roi l'avait remplacé par son ami
d'enfance, Villeroi, le brillant, _le charmant_ (toutes les femmes
l'appelaient ainsi), irrésistible à cinquante ans. Mais tel il ne fut
pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage
embarrassant, le jeune duc du Maine, qu'il fallait faire briller et ne
pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dressée au demi-jour
dans la chambre d'une femme, ne supporta pas la lumière, défaillit
devant l'ennemi. On pouvait accabler à part Vaudemont, lieutenant de
Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succès était sûr, Villeroi
l'avait promis au roi. Au moment, le petit homme n'eut pas même la
force de déguiser sa peur. On demandait ses ordres, il demanda son
confesseur. Pendant qu'il songe à son salut, Vaudemont accomplit le
sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n'osa
l'en avertir. Il ne l'apprit que par les gorges chaudes qu'en firent
les gazettes hollandaises. Il eût étouffé de mauvaise humeur, si, pour
une occasion légère, il n'eût cassé sa canne sur le dos d'un laquais.
Il ne recula pas devant la vengeance plus directe, que promettaient
les nouveaux complots contre Guillaume.
Celui-ci, dans cette campagne, trouva son apogée. La fortune, qui si
longtemps avait chicané avec lui, vaincue par la persévérance, rendit
hommage à la sagesse. Tel fut le secret, l'admirable rapidité de ses
opérations, qu'avant qu'on se fût mis en garde, ses forces (anglaises
et alliées) convergèrent vers Namur. Boufflers n'eut que le temps de
s'y jeter. Ce très-bon général y avait avec lui toute une armée, seize
mille hommes. La grande armée de Villeroi arrivait. À Versailles, on
croyait Guillaume en danger. Mais l'art d'attaquer et de défendre les
places, désormais régularisé, permit au très-habile Cohorn de
reprendre Namur aussi bien que Vauban, naguère, avait su le lui
prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se
montrèrent dans l'attaque, à travers le fer et le feu, d'une ténacité
surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renfermé dans
le château.
Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il
écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger,
disait-il, nos ports incendiés. Six couvents, quinze cents maisons
anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brûlées. Force
femmes tuées, ou qui moururent de peur. L'électrice de Bavière en fit
une fausse couche. Cette barbare et ridicule expédition ne pouvait
faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant
ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa
citadelle, le voyait déjà, l'espérait, écoutait avec joie la promesse
du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi.
C'était l'heure attendue. À Versailles, le roi, madame de Maintenon,
avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle.
Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet,
tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de
Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant,
pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26
août 1694).
Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La
France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.
Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres
des mers, ils crurent l'être de la terre. Ils s'exagérèrent même la
valeur du succès, l'estimant très-grossièrement comme une supériorité
de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour
un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses
ridicules. Ce Cutts, assurait-on, était si fort qu'il avait passé à
travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce: _Description de
la Salamandre._
Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume.
«L'Angleterre, quoi qu'il fît, était décidée dès lors à trouver tout
bien» (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La
coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France).
Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et,
pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire.
Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre.
Elle était tout entière pour lui. La banque naissante de Londres reçut
de toutes parts des capitaux pour les prêter largement au roi. Cela
tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il
revenait, n'en payerait pas un sol; il eût plutôt fait pendre les
prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents
orangistes. L'Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au
dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la
forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Tories se réfugia surtout
dans l'Église.
Le plus flatteur, peut-être, pour Guillaume, fut l'admiration de la
cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingué,
Middleton, ayant quitté Guillaume et venant à Versailles, fut étonné
d'entendre dire au roi et aux ministres: «C'est un grand homme.» Il
n'en pouvait croire ses oreilles.
Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort.
Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fut tranchée. Le fils de
Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu'il détailla
au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune
objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'_après_ le
meurtre, lorsque l'insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les
désiraient _avant_.