crut invincible. On s'en étonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux
elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance
augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors
notre ministère et qu'il imposa à nos flottes. Il commença une guerre
de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais,
mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de
l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa
surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en
vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Dès l'année qui suit
la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche,
d'éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi
paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui
résiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue à
poursuivre, à se croire supérieur. Il croît d'audace, et le coeur lui
grandit.
Ce qui ne fut pas moins fatal, mais très-inattendu, cette affaire
navale fit un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours
qui suivent, en présence d'une armée dont on ne sut faire aucun usage,
l'ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler
nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea
étrangement les idées de l'Europe et spécialement de l'Angleterre.
La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni
un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale,
à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que
s'accroître. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour
s'expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la
première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et
elle dut à cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose
admirable que n'eût pas donnée la sagesse: l'_unité nationale_
qu'elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan,
sa générosité subite, ses grands sacrifices d'argent, obstinés et
croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle
jura de ne pas s'arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à
Ryswick, puisqu'elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi
_élu du peuple_ contre le roi _héréditaire_, autrement dit le droit
moderne.
CHAPITRE VI
STEINKERQUE--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE
1692-1696
La France, après ce coup cruel et honteux de la Hogue, entamée d'autre
part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en
Dauphiné, la France était en fête. Fête d'apparat, officielle.
Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne
pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par
un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante,
de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes
sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes,
Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels.
C'était l'aube pour eux (une heure après midi), quand vint cette
surprise. En grand négligé du matin, ils n'eurent pas le loisir de
faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la
bataille (_V._ La Feuillade dans Saint-Simon). Le débraillé de l'habit
ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs
moeurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence,
et des culottes lâches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un
instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini),
jeta un ornement de hasard, une écharpe qu'il se roula autour du cou.
Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup
d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricité
de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de
leur amour et de la nature même, se passaient l'un à l'autre leurs
bizarres infidélités. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces
héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la
cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'écharpe
de bataille.
Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais
jouait sur le sein. On l'appelait une _Steinkerque_. Masculine parure
qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre,
les hommes portent les mouches et le manchon (_Collection_ Bonnard).
Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le
procès de Grandval, l'homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans
torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il
déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à
l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignoré. Le tout imprimé,
publié, nullement démenti par la cour de Versailles.
La guerre languit. Car, on n'en pouvait plus. De longues pluies
détruisaient les récoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui
semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de
place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de
Steinkerque, le roi désirait fort la paix, mais la désirait seul. La
tentative d'assassinat était un préliminaire fâcheux aux négociations.
Un seul des alliés ouvrait l'oreille, celui dont on n'avait que faire,
le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le
fléchit. On lui fit accepter une rétractation des propositions
gallicanes, un désaveu de l'assemblée de 1682, c'est-à-dire l'abandon
des vieilles libertés de notre Église. Les évêques, nommés par le roi,
qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux
d'écrire, un à un, leur soumission, leur repentir.
Cette humiliation, les revers de la Boyne, de la Hogue, la détresse
publique, devaient changer Versailles et ne pouvaient manquer
d'influer sur Saint-Cyr.
Les contre-coups des grands événements viennent tous aboutir à la
chambre de madame de Maintenon. De cette chambre, secrète et muette,
transpire pourtant l'effet moral de tout cela, les aigreurs, les
tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein
dans ses exécutions sur la maison d'épreuves où elle manifestait son
âme. De 1690 à 1693, pendant ces trois années de guerres, de siéges
et de batailles, sa guerre qu'elle poursuit, c'est la réduction de
Saint-Cyr et de la Maisonfort à la vie religieuse.
D'accord avec Godet, elle y employait Fénelon. Elle allait jusqu'à
dire ces paroles imprudentes, peu mesurées: «Voyez l'abbé de Fénelon.
_Accoutumez-vous à vivre avec lui._» Pour faire de celui-ci un
instrument docile, elle lui présenta un leurre, l'espoir de la diriger
elle-même (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prière
flatteuse _de lui dire ses défauts_. S'il eût pris cela au sérieux, il
empiétait sur Godet et se perdait. Godet eût éclaté, dénoncé ses
doctrines. Il ne tomba pas dans le piége. Dans sa réponse prudente,
admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe _qu'il ne faut
qu'un seul directeur_.
Rien de plus sévère, rien de plus flatteur que cette lettre. Il lui
accorde généreusement toutes _les vertus mondaines_ (sauf de jolis
petits défauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans
une plus pure, la haute spiritualité, l'amour de Dieu. Elle est née
modeste et timide; elle se défie trop d'elle-même. Là une stratégie
merveilleuse de préceptes contradictoires: ne pas se mêler des
affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honnêtes
gens qui sont en place, faire donner du pouvoir à MM. de Beauvilliers
et de Chevreuse. Il faut ouvrir le coeur du roi par une conduite
_ingénue_, _enfantine_. Ce sont les mots qu'on aurait adressés à une
femme de vingt ans.
Il n'est pas dupe d'elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu à peu
la Maisonfort où elle veut. Sous l'ascendant de ce doux conseiller, de
douceur impérieuse, la pauvre personne éperdue et désorientée promet
de faire ce que voudront les plus honnêtes gens, Fénelon et Godet
(celui-ci assisté de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et
elle abandonne son sort. Combien il lui en coûte! «Elle m'a raconté,
dit Phélippeaux, qu'elle s'était retirée devant le Saint-Sacrement,
dans une étrange angoisse. Quand elle sût la décision de ces
messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute
la nuit un torrent de larmes.» (Phélippeaux, 38.)
La vive joie de madame de Maintenon est très-frappante dans ses
lettres: «Vous voilà donc dans le fond _de cet abîme où l'on commence
à prendre pied_. Vous savez de qui je tiens cette phrase. Je le verrai
demain. Laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse!
etc.»
Dans ce bonheur, la Maisonfort fit pourtant quelques plaintes à ce peu
fidèle défenseur qui l'avait si peu défendue. Rien de plus sec que sa
réponse, et je dirai, de plus cruel. «Quand Dieu ne donne rien au
dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide, etc.»
Pas un mot de compassion. Où est ce mouvement de Racine, qui, la
voyant pleurer, au moins lui essuyait les yeux? Il avait sa leçon
apprise, et l'intérêt de son parti l'obligeait de ménager sa fortune
incertaine. Sa petite église visait pour lui de loin à un grand siége,
à l'archevêché de Paris. Alors sans doute, il eût repris Saint-Cyr,
repris la Maisonfort, qui, travaillant sous lui, fût devenue près de
sa protectrice le grand appui du quiétisme.
Malgré cette prudence excessive, il n'inquiétait pas moins Godet.
Celui-ci, fort habile sous son sec et plat extérieur, attendait et
laissait passer le goût éphémère que madame de Maintenon avait
(croyait avoir) pour le quiétisme. Il patientait, ne disait rien et
suivait tout de l'oeil. Seulement, comme évêque de Chartres, il prit
en août 91 une position forte à Saint-Cyr. Il y fit ses lazaristes,
Tiberge et Brisacier, directeurs officiels.
Il fit mieux. Devinant qu'à ce rude contact, les coeurs se
fermeraient, et qu'on ne saurait rien, il introduisit deux dames à
Saint-Cyr, personnes sûres et intelligentes, qui jouèrent à merveille
leur personnage. Elles surent écouter. Elles obtinrent confiance.
Elles firent parler la Maisonfort, parurent charmées, touchées de ces
nouvelles dévotions. Elle ne fit nulle difficulté de livrer à ces
chères amies ses sentiments les plus secrets. Tout cela, jour par
jour, rapporté, dénoncé. Quand Godet eut de bonnes preuves écrites et
qu'il pouvait montrer, il éclata. Il déclara à madame de Maintenon
qu'une hérésie existait dans Saint-Cyr.
Saint-Simon dit qu'elle fut étonnée. Mais dès longtemps elle savait
tout, et même participait à tout. Ce qui est vrai, c'est qu'elle fut
effrayée. Qu'eût-ce été si tout droit il eût porté cela au roi? si la
sage personne, que le roi croyait la prudence même, eût été convaincue
d'avoir suivi une folle, d'avoir eu, à cet âge, une échappée de coeur?
Elle ne sut nullement gré à la Maisonfort d'avoir été si expansive
pour _ses amies_. Et pourquoi avait-elle _des amies_? Cela la
refroidit pour elle. Elle la gronde dans une lettre. Sans oser trop
se mettre encore en flagrante contradiction avec elle-même, ni tourner
brusquement contre madame Guyon, elle dit que cette haute doctrine ne
convient pas à tous, et que Saint-Cyr doit se mener par les voies
simples (par les lazaristes et Godet).
Godet fut très-adroit. Il avait inquiété madame de Maintenon sur les
doctrines, mais savait bien qu'elle y était peu engagée, qu'elle ne
tenait qu'aux personnes, à celle qu'elle voulait décidément
s'approprier. Sans délai, ni ménagement, courtisan sous sa forme rude,
il fit ce qu'il fallait pour sceller, murer sur la Maisonfort les
portes de cette maison. Le 2 février 92, assisté de ses lazaristes, il
lui fit déclaration qu'elle devait _sortir_ ou se faire religieuse.
Nous l'apprenons par la lettre où sa protectrice la félicite de ne pas
vouloir sortir.
Sortir? mais où aller? Elle était restée là sept années, les plus
belles de la jeunesse, sans récompense ni salaire, et, au bout de ce
temps, on la mettait nue dans la rue. Pâlie de travail et de larmes,
retournerait-elle vers le monde, qu'elle ne connaît plus, le vaste
monde froid, étranger? Plus de famille; la maison paternelle est
fermée par la belle-mère et une soeur à marier. Un couvent? et lequel
osera la recevoir? Madame Brinon, à sa sortie, n'en trouva pas un qui
s'ouvrît; elle fût restée sur le pavé sans la bonté courageuse d'une
princesse allemande. «--Mais, dira-t-on, si elle restait seule?»
Comment eût-elle vécu? Eût-elle travaillé de ses mains? Les dames de
Saint-Cyr étaient, il est vrai, grandes tapissières. Il eût paru
étrange, pourtant, qu'une demoiselle noble gagnât sa vie ainsi. On
n'eût pas voulu y croire, et on l'eût dite _entretenue_ (ce mot entre
alors dans la langue). La calomnie, dont on accable si aisément une
femme sans défense, eût mis en interdit sa pauvre petite industrie.
L'ordre cruel de sortir ou de se faire religieuse lui fut donné en
plein hiver. La dure exécution se fit entre deux fêtes, lorsqu'on
célébrait le mariage de deux bâtards du roi, celui du duc du Maine
avec la fille du prince de Condé, celui de mademoiselle de Blois avec
le duc de Chartres. Le roi se donnait le bonheur de glorifier son
vieux péché, d'égaler, de mêler aux vrais princes du sang ces enfants
du scandale. Des dots monstrueuses furent données. Tout était à
Versailles pompe et lumières, banquets, tables de jeu. Tout à
Saint-Cyr douleur et deuil.
Un petit fait que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon,
ne contribua pas peu, je crois, à la rendre cruelle, à l'éloigner des
voies d'indulgence et de liberté où madame Guyon l'avait un moment
engagée. Dans une des instructions éternelles dont elle fatiguait les
demoiselles de Saint-Cyr, une étourdie eut l'imprudence de rire. Une
autre, qui jouait très-bien dans _Athalie_, se montra orgueilleuse et
un peu indisciplinée. Ces choses durent l'aigrir et la sécher encore.
Elle s'en prit moins aux enfants qu'aux jeunes dames qui les
formaient. C'est depuis ce moment surtout qu'elle voulut les dompter,
briser les humbles et timides résistances qu'elles laissaient voir
encore, et réduire la maison à l'absolue dépendance d'un couvent.
Supérieure réelle de Saint-Cyr, et sa future abbesse (si elle avait
perdu le roi), elle pouvait exercer là le plus complet pouvoir qui
peut-être fût sur la terre.
Qu'était réellement ce pouvoir des abbesses? Plusieurs prêchaient.
Mais leur grande prétention (on le voit dans sainte Thérèse et
ailleurs) était de confesser. Dans nombre d'abbayes le confesseur
n'était qu'un valet principal, et l'abbesse était tout. Ce pouvoir
d'homme, elle l'exerçait comme femme dans un détail impitoyable, où
tout homme aurait épargné les répugnances féminines. La religieuse
devait, ou mentir devant Dieu, ou faire des aveux humiliants, parfois
irritants. Si elle éludait ou cachait, ou seulement en était
soupçonnée, on la domptait par cent moyens. _Au nom de l'obéissance_,
on pouvait lui imposer tout. Le pouvoir médical, autant que
pénitentiaire, était dans les mains de l'abbesse, qui exigeait les
saignées canoniques, faisait jeûner, ou, pis encore, mettait sa
victime au régime mortel des froids poisons. Elle pouvait sans cause
infliger de dures pénitences, flagellations, humiliations publiques,
la fatigue cruelle de rester des jours entiers à genoux. On la forçait
de dénoncer ses soeurs, de se faire haïr, éviter. Sinon, de noirs
cachots, à rendre folle une femme peureuse, comme celle (_V. plus
haut_, 1610) qu'on faisait coucher dans dans un vieil ossuaire et sur
les os des morts. Même sans employer ces rigueurs corporelles, par la
torture morale d'une incessante inquisition, une femme acharnée à
réduire une femme, pouvait bien la désespérer. Parfois, c'était la
jalousie qui la poussait. Souvent l'orgueil et l'instinct tyrannique,
cette curiosité perverse (la maladie des cloîtres) qui veut savoir et
voir de part en part. Redoutable exigence, lorsque l'abbesse était un
bel esprit, comme celle de Fontevrault, la soeur de Montespan, ou bien
un esprit de police, une femme née directeur, comme eût été à
Saint-Cyr madame de Maintenon.
Quelle que fût cette perspective, la Maisonfort céda et se livra.
Madame de Maintenon, qui la caressait fort, l'appelait «sa fille,» et
se disait de plus en plus «sa mère,» avait rompu pourtant avec les
douces doctrines qui, un moment, les avait tant liées, et qui seules
pouvaient la mener à accepter le sacrifice. Elle ne s'y résigne que
pour le quiétisme, pour Fénelon, qu'elle croit garder comme directeur.
Elle déclare qu'elle ne fera de voeux que dans ses mains, ne recevra
le coup que de lui.
Elle le reçoit le 1er mars. Dans quel état, grand Dieu! Elle avoua
avec désespoir, avec honte, que son esprit troublé croyait de moins en
moins, _qu'elle doutait_. Un tel mot aurait dû arrêter court ces
hommes, s'ils eussent eu le respect de Dieu, celui du sacrement.
L'homme de bois, Godet, passa outre; et Fénelon n'osa rien objecter.
Elle dit ce qu'on voulait. Elle le dit et s'évanouit.
Elle se réveilla sous le froid de la mort, et prit cela pour une paix.
Mais il y eut bientôt une terrible réaction de la vie et de la nature.
Dans tout ce mois de mars 92, elle passa par d'affreux combats, des
mouvements contraires, tantôt des efforts d'abandon religieux, tantôt
des retours de jeunesse, de douloureuse humanité.
Ses barbares médecins, par leur affreux remède, avaient fait dans
cette personne, née si raisonnable, un volcan.
Fénelon avait exécuté ce qu'on voulait de lui; il s'éloigna. Sa lettre
du 7 juin est curieuse. Il est très-occupé. Il ne renonce pas à
l'aller voir de loin en loin. Mais n'a-t-elle pas son supérieur? Bref,
il s'en va. Il l'a amenée là, et il l'y laisse. À qui? À la personne
qu'il n'ose même nommer, le vrai directeur et l'unique, madame de
Maintenon.
L'infortunée tomba dans une grande solitude. Toutes ces faibles femmes
se tenaient à l'écart. Elles se sentaient observées, épiées. Ni dames,
ni demoiselles n'osaient même penser. Une dame en fit compliment à
madame de Maintenon: «Consolez-vous, madame, nos filles n'ont plus le
sens commun.»
Elle était loin de se consoler. Elle avait cru tenir cette victime,
mais, dans l'état où on l'avait mise, on ne tenait rien du tout. La
Maisonfort flottait, battue du plus cruel orage. Une autre eût eu le
coeur percé. Madame de Maintenon n'est qu'aigrie, irritée, et c'est à
ce moment qu'elle lui écrit ce mot cruel et ironique: «Vous faites
consister la piété en mouvements, abandons, renoncements. Mais quel
est le renoncement de celle qui veut avoir _le corps à son aise_ et
l'esprit en liberté?» (31 mars 92.)
Flèche aiguë et empoisonnée. Basse insulte. _Avoir le corps à l'aise_,
cela signifie-t-il manger le pain amer qu'elle gagne à Saint-Cyr? Ou
bien voudrait-on dire que ce coeur pur, ailé, et qui vola si haut, ne
pleure que de laisser les sensuelles joies de la terre?
On voit ici la vérité de ce que dit la Palatine. Cette femme de
calcul, de décence, de convenance, en perdait le sens par moments,
dans de vrais accès de fureur.
Elle se décida à frapper le grand coup. Le 27 août 92, elle n'alla pas
à Saint-Cyr. Mais elle y envoya le roi. Jamais il n'avait désiré que
Saint-Cyr fût un monastère, et il avait quelque pitié de ces jeunes
dames. Il y alla à regret. Il les fit appeler, et leur dit _qu'il
voulait_ qu'elles fussent religieuses. Elles y étaient si tremblantes,
si interdites, qu'elles ne purent même pleurer. De vingt-sept qu'elles
étaient, une seule osa parler. C'était mademoiselle La Loubère, qui
avait vingt-quatre ans, vierge sage, s'il en fut, qu'on avait faite,
pour sa beauté, sa sagesse, supérieure (nominale). Elle pria le roi de
trouver bon qu'elle ne prît pas le voile. Elle se retira dans un
couvent d'Ursulines, où elle enseigna les enfants jusqu'à sa mort.
La sentence fut exécutée sur-le-champ en ce qu'elle avait de plus dur.
Madame de Maintenon fit venir d'un couvent de Chaillot, que protégeait
la cour de Saint-Germain, des soeurs Augustines, rudes, grossières,
pour plier à la vie monacale les dames de Saint-Cyr, des personnes
tellement affinées, lettrées, qu'elle avait tant gâtées, et qui durent
souffrir d'autant plus.
Ces Augustines avaient si peu de coeur que dans les longs offices, aux
grandes chaleurs de l'été, elles exigeaient qu'on restât toujours à
genoux. Les petites filles n'en avaient pas la force et
s'évanouissaient. Madame de Maintenon elle-même trouva que c'était
trop.
Elle trônait alors, comme mère de l'Église, absolue, mais ayant perdu
cette dernière grâce de femme qu'elle avait eue encore à ce moment de
quiétisme et d'amitié. Ce qu'elle fut alors, insipide, ennuyeuse,
regardez-le au Louvre, sous le royal brocart bleu mêlé d'or dont elle
est affublée dans le plat portrait de Mignard.
Dans cette révolution, le sage Fénelon, contre Godet, s'était mis à
couvert en se donnant un confesseur jésuite. Ayant baisé la griffe, il
se croyait en sûreté.
La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu,
elle n'a guère à ménager. Quand la mère de l'Église donne à Saint-Cyr
ses règlements, minutieux, impérieux, elle s'en moque, éclate contre
ces petitesses.
Les dames firent leurs voeux, la plupart en décembre 93. En 94, la
Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire.
Fénelon prêchait ce jour-là le bonheur de la mort religieuse. Elle ne
la subit que pour lui. L'archevêché de Paris était alors vacant.
La Maisonfort, pour reprendre crédit et soutenir Fénelon près de la
dame toute-puissante, revint à elle, fit sa volonté, et s'abandonna
sans retour.
On dit que ces exécutions étaient peu agréables au roi, et qu'il en
était triste. La succession de ces prises d'habit était comme un
convoi perpétuel. En 1698, une seule restait à voiler, mademoiselle de
Lastic, belle personne qui, pour sa taille royale et son noble
visage, avait joué Assuérus. Racine était présent à sa prise d'habit.
Il se troubla, versa des larmes, dont rit madame de Maintenon.
Triste temps, désormais stérile, et déjà loin du temps d'Esther. Le
génie fut glacé. Un grand silence commença.
CHAPITRE VII
NEERWINDE--AFFAISSEMENT--PAIX DE RYSWICK
1693-1698
La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait
reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela?
C'est que la guerre devint, de politique qu'elle était, une guerre
personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et
de l'invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l'affaire
Grandval, si honteusement démasquée. Il en voulait beaucoup aux
princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne
lui faisaient pas moins la guerre; il voulait _châtier_ le Palatin, le
Savoyard. Il les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs
châteaux de famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. À cet
ordre de destruction, Catinat répond: «Je puis assurer Votre Majesté
que l'on exécutera _avec passion et ressentiment_ ce qu'elle
ordonne.» Il était spécifié expressément que la ruine,
l'extermination, commencée sur les paysans, s'étendrait désormais à la
noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l'horrible
événement d'Heidelberg.
Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont
nullement sentis dans les très-froids mémoires du temps. Le seul
historien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne
l'aimait guère, et je ne m'en étonne pas. Son génie fier et tendre,
même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J'ai
parlé des _Atlas_ et de la petite _Andromède_, où l'on croit
reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements
d'enfants. En 1688, un voyage qu'il fit à Versailles le remplit de
mélancolie, de mépris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi
bas-relief d'Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant
bouffi, dit: «Retire-toi de mon soleil.»
Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna
un projet. Étrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être
goûtée. C'est le _petit Alexandre_ qu'on voit au Louvre. On s'y arrête
peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée par l'artiste), fait
qu'on en détourne les yeux. C'est le vulgaire _bel homme_ sur un gros
cheval fort lancé. Il galope, comme un lourd centaure, sans remarquer
ce qu'il écrase, une montagne de chair humaine.