On dut avertir les parents, et ils crurent sottement que madame Guyon

voulait la faire tester en sa faveur. Ils envoyèrent son frère en hâte

pour la ramener. Elle se remettait, mais refusait, disait qu'elle

aimait mieux mourir. Quelle fut sa surprise quand madame Guyon

elle-même se mit du côté du frère et lui conseilla de retourner! Le

déchirement fut si cruel, qu'elle changea tout à coup, jeta là sa

dévotion, montra le fond du fond, la passion, l'attache personnelle et

la furie de la douleur. Son frère l'arracha, l'emporta, mais si

ulcérée, si haineuse qu'elle dit tout ce que lui firent dire les

ennemis de madame Guyon. Elle vomit mille calomnies contre elle,

tourna en hontes ses bontés, ses tendresses. Tout cela dit, épuisée de

fureur, elle pleura, eut horreur d'elle-même, et, de remords, perdit

l'esprit.

C'était le terrible danger avec madame Guyon. Elle semble ne pas

l'avoir compris. Elle vous prenait votre âme innocemment, sans rien

mettre à la place, sans rien communiquer de sa sérénité. Elle

supposait convertis ceux qui se donnaient à elle, elle s'en séparait

sans peine, ne leur laissant que le vide, la plus terrible aridité.

Aucune âme vivante ne lui fut nécessaire. Sa plénitude et sa puissance

ne furent jamais si grandes qu'en parfaite solitude. Elle monta alors

très-haut, écrivit son seul livre vraiment original, le livre des

_Torrents_.

J'ai dit ailleurs (_V. le Prêtre_) comment cela se fit. Dans un

couvent de Savoie, les religieuses à qui elle payait pension, lui

faisaient faire les choses les plus rudes, blanchir ou balayer

l'église. Elle était si grande, cette église, que les bras lui

tombaient de fatigue. Elle s'asseyait par terre, dans un coin, et

rêvait. Cette rêverie, ce fut son livre.

Là elle est supérieure aux vieux mystiques, supérieure au _Château de

l'âme_ de sainte Thérèse. La comparaison des eaux, des torrents, des

rivières, est bien autrement riche, vive, variée à l'infini. L'épreuve

terrible de l'amour, le tableau de la mort physique, est sans rival

dans les romans passionnés. Les Eucharis sont bien fades, à côté.

Les gens qui la menaient et voulaient s'en servir, la tentèrent en lui

promettant qu'elle trouverait ici des _croix plus cruelles_, et, en

effet, à peine revenue à Paris, elle fut arrêtée sous prétexte de

Molinosisme par l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon. Ce

prélat, noté pour ses moeurs, enferma cette sainte. Elle ne sortit

qu'en 88, à la prière de sa cousine, la Maisonfort, et de la bonne

madame de Miramion, qui était la charité même, et n'ignorait pas que

madame Guyon, en Suisse, avait créé deux hôpitaux.

C'était au printemps de 89, après _Esther_. Madame Guyon allait

souvent à la campagne chez ses amies, la duchesse de Charost et la

duchesse de Chevreuse. Elle voyait en passant sa parente à Saint-Cyr.

Ces visites étaient une fête pour les pauvres captives. Dans la triste

maison, de solennel ennui, elle arrivait, comme la vie elle-même, les

mains pleines de fruits et de fleurs.

Mais ce qu'on désirait le plus, c'était de la lier avec celui qui

était le centre du petit groupe des duchesses. La grande sainte

(madame de Charost) arrangea le rendez-vous, l'invita, et, avec elle,

Fénelon. Elle les renvoya ensemble à Paris dans le même carrosse, avec

une de ses dames en tiers. Madame Guyon dit que Fénelon s'ouvrit peu,

et la laissait dire. Il n'était pas précepteur encore; on travaillait

à cette grande chose. Il devinait très-bien qu'une spiritualité si

hardie, si naïve, pouvait le compromettre. Enfin, elle lui dit: «Mais,

monsieur, me comprenez-vous? cela vous entre-t-il?» Alors, se

réveillant, et par un mot vulgaire (chose très-inusitée chez lui), il

dit: «Comme par une porte cochère.» Dès lors il parla un peu plus.

Il fallait être quiétiste pour complaire aux duchesses qui devaient

travailler madame de Maintenon. Il ne fallait pas l'être pour garder

Saint-Sulpice, et ne pas perdre la protection de Bossuet.

Ce fut autre chose à Saint-Cyr, Madame Guyon y eut plus qu'un

triomphe. Ce fut un enchantement. Ces jeunes coeurs s'épanouirent, et

se versaient tous à ses pieds. Les dames, pour la première fois, se

sentirent libres. Et les demoiselles mêmes se trouvaient

extraordinairement attendries d'une telle mère, toujours jeune, qui

plus que les jeunes avait gardé le don d'enfance.

Il est bien entendu que l'on n'en parlait pas. Tous avaient repris

l'étincelle. Mais cet état nouveau était si étonnant, visiblement si

dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au

roi. Seulement la température de la cour avait changé autour de lui,

et l'on sentait un souffle tiède. Il était comme un homme qui a un

foyer invisible sous le plancher. Malgré les dangers, l'embarras, la

détresse du moment, il y avait chez ses meilleurs courtisans je ne

sais quelle douceur de pieuse gaieté. D'autant moins pouvait-il

tolérer le visage haïssable, la face apoplectique de ce païen Louvois,

toujours furieux, tandis qu'autour de lui il ne voyait du reste qu'un

certain paradis, et l'aimable sourire des saints.

CHAPITRE IV

MADAME DE LA MAISONFORT--ATHALIE--MORT DE LOUVOIS

1690-1691

Jusqu'où madame de Maintenon irait-elle dans les voies mystiques où

l'entraînaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et,

pour le dire en général, la dévote cabale des ennemis de Louvois?

C'était une grande question. Son influence, timide, réservée, d'autant

plus profonde, devait, si elle se donnait à eux, agir peu à peu sur le

roi, changer la politique d'intérêts en politique pieuse de sentiments

et de passion, c'est-à-dire lancer le roi à l'aveugle dans la grande

affaire d'Angleterre.

Voilà pourquoi il faut bien s'arrêter derrière la coulisse, chez

madame de Maintenon et surtout à Saint-Cyr, où se fait (entre des

personnes innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux

esprits qui se disputent le monde.

Madame de Maintenon, malgré sa dévotion de forme et même sa bonne

intention d'être dévote, n'avait aucune tendance à l'amour du

surnaturel. Elle était trop sensée pour se prendre à la grossière

légende de Saint-Germain, au Coeur sanglant, religion matérielle, qui

fut bientôt si populaire. Et d'autre part, elle était trop froide,

trop sèche pour être bien sensible aux suaves douceurs de madame

Guyon. Notons en passant qu'en cela, elle était comme tout le monde.

Peu, très-peu de gens en France goûtèrent le quiétisme. Le grand bruit

qu'ont fait là-dessus les glorieux champions, Fénelon et Bossuet, ne

doit pas faire illusion. C'étaient de vieilles choses, surannées,

dépassées. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant génie de madame

Guyon, voulait des âmes tendres, rêveuses, comme on n'en trouvait

guère chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui dès

longtemps et avant Molinos fut un art subtil de corrompre, était trop

sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps où nous

sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente équivoque

du Coeur et le culte du sang.

Madame de Maintenon n'apportait au quiétisme nulle vocation qu'un

très-profond ennui, un grand besoin de nouveauté. Avec sa vie

renfermée, solitaire même à certaines heures, on eût dit qu'elle avait

un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui en est le

fond, une certaine _intériorité_, un calme d'innocence.

Sa solitude était fort agitée, tout occupée d'affaires d'église, de

cour, de son Saint-Cyr et surtout de sa petite police.

Madame Guyon l'amusa. C'était une fête de l'entendre. Elle était

touchante et comique; c'était sainte Thérèse, et c'était Don

Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes,

étaient un monde de velours, où l'on sentait une infinie douceur.

Elles serraient, flattaient madame de Maintenon, se trompant, la

trompant sur ce qu'elle sentait elle-même. Elle se crut attendrie,

imagina que son aridité cesserait. Elle était, si on peut dire, en

coquetterie pieuse avec Fénelon qui, devenu précepteur (août 89), de

plus en plus entra dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d'aller

le dimanche incognito chez les duchesses à de petits dîners mystérieux

où il présidait. Point d'écouteurs. On se servait soi-même, pour

n'avoir pas de domestiques.

Dans tout cela, les idées étaient peu, les personnes étaient tout, et

c'étaient elles qui donnaient attrait aux idées. Madame de Maintenon,

pour s'y engager fortement, avait besoin d'y être intéressée par ce

qui seul l'intéressait, un gouvernement d'âme, par une amitié (non

d'égales, de grandes dames, comme étaient les duchesses), mais une

amitié protectrice pour une jeune âme dépendante qui marcherait sous

elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dévotion. Car elle

était née _directeur_ (bien plus encore qu'éducatrice). Il lui fallait

quelqu'un à diriger, aimer et tourmenter.

Sous son extérieur calculé de tenue, de convenance, son âme était

très-âpre, comme on l'est volontiers lorsqu'on a beaucoup pâti. Elle

avait eu des amants, sans aimer. Elle avait été recherchée

très-vivement (_V._ sa première lettre) de certaines dames qui

raffolaient de la créole, _la belle Indienne_, comme on l'appelait.

Mais ces dames étaient trop au-dessus, d'ailleurs, des ennuyeuses;

elle ne fit que les supporter. Cette froideur l'avait conservée. Dans

cet âge déjà avancé, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine

flamme. La Palatine, à qui rien n'échappe, note ce trait, la lueur

singulière qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la

sinistre fée et faisait quelque peur dans la personne toute-puissante.

Elle eût pu s'attacher à ses élèves. Mais pas une ne tourna bien, ni

madame la duchesse, ni sa nièce Caylus, ni (disons-le d'avance) la

duchesse de Bourgogne qu'elle eut petite, qu'elle soigna, et qui

pourtant lui échappa comme les autres. Aurait-elle plus de succès chez

les dames et demoiselles de Saint-Cyr, pauvres et dépendantes,

plusieurs même orphelines? Nouvelles catholiques qui n'avaient plus

aucune racine sur la terre, et d'autant plus auraient pu se donner?

Plusieurs ont laissé souvenir. Quelques-unes mondaines et de destin

étrange, comme mademoiselle de Marsilly, que le père de Caylus, M. de

Villette, épousa; elle fit son chemin de mari en mari, et devint lady

Bolingbroke. Moins habile fut mademoiselle Osmane, une vive

Provençale, qui se perdit dans le roman, mais qui finit par mourir

sainte. Parmi les dames, il y eut des personnes accomplies; la plus

dévouée, Glapian, aimable, toujours gaie, parfaite, et désolée de

n'être pas meilleure; elle avait pris le rôle dont on voulait le

moins, celui du vieux Mardochée, et sa touchante voix émut tout le

monde. Mademoiselle La Loubère fut la raison autant que la beauté; on

la fit à vingt ans supérieure de Saint-Cyr.

Mais la perle, entre toutes, incontestablement, fut Élise, la

Maisonfort, pour qui cette âme plus que mûre, peu aimante, s'ouvrit,

la première fois peut-être, dans une âpre amitié. Elle eut le

douloureux honneur d'occuper, de troubler pendant six années madame de

Maintenon et le roi, Fénelon et Bossuet. Tragédie palpitante, où

Versailles s'intéressa plus qu'au spectacle de l'Europe. L'intérêt fut

si vif, qu'on n'en finit qu'en exterminant la victime. Tous, amis,

ennemis, ils concoururent à la briser.

En 1686, au moment où madame de Maintenon partait pour le voyage

annuel de Fontainebleau, son confesseur, Gobelin, lui présenta une

demoiselle; on l'appelait dame, elle était chanoinesse. Elle amenait

sa petite soeur et demandait qu'on la reçut à Saint-Cyr. L'enfant

était jolie. Madame de Maintenon l'accepta; mais, en faisant causer la

grande soeur, elle lui trouva tant de raison, de douceur et de grâce,

qu'elle la pria de rester, la garda pour elle-même et l'emmena à

Fontainebleau.

La jeune dame était du Berry, ce pays central de la France, où

certains ordres religieux prenaient leurs sujets de préférence comme

mieux équilibrés, plus complets, propres à tout. Ce fut cet équilibre,

justement, et la belle harmonie, sereine, aimable et souriante, qui

charma dans celle-ci madame de Maintenon. Elle était judicieuse, et

son bon sens, plus tard, embarrassa fort les théologiens. Sous tout

cela, se cachait un coeur tendre, capable de vive amitié. Elle n'avait

pas été gâtée. Dès l'âge de douze ans, son père, un pauvre

gentilhomme, l'avait donnée aux dames de Poussay, qui lui assuraient

une place de chanoinesse. Mais cette petite prébende ne pouvait la

faire vivre. Revenue à Paris, trouvant son père remarié, elle était

fort embarrassée et allait être obligée de se mettre en servitude,

sous titre de demoiselle, dans la sombre maison des Condés. Se voir, à

ce moment, par un accueil si imprévu, adoptée, comme enlevée, par la

plus grande dame de France, portée par enchantement en pleine cour de

Fontainebleau; trouver là l'insigne faveur de vivre au sanctuaire près

de cette haute personne, cela semblait un conte des _Mille et une

Nuits_. La Maisonfort, surprise, mais encore plus touchée, se dévoua

sans réserve.

Les amitiés de femmes étaient fortes en ce siècle. Les hommes en

étaient cause, n'étant que des poupées, comme Monsieur et autres avec

des moeurs honteuses, ou des fats insolents et très-cruellement

indiscrets. Le mari n'était point, et l'amant, c'était l'ennemi. La

méchanceté d'un Vardes ou d'un Lauzun, le plaisir qu'ils avaient à

payer par le ridicule, l'amour et l'abandon, devaient mettre les

femmes en garde. De là une grande froideur. Madame de Sévigné n'eut

d'amant que sa fille. Madame d'Aiguillon la prudente, nièce de

Richelieu, n'eut d'autre liaison forte qu'avec une dame qui laissa

tout pour elle et lui sacrifia son mari. Marie de Médicis fut comme

ensorcelée de la Galigaï, sa soeur de lait, et Marie-Thérèse d'une

soeur bâtarde qui lui rendait tous les soins d'intérieur. Pour la

même raison, les dames préféraient à tout la personne indispensable,

leur femme de chambre. Au siècle suivant, celle-ci est souvent un

homme de lettres et ne diffère presque en rien de la demoiselle de

compagnie la plus distinguée.

Madame de Maintenon avait une femme de chambre, ancienne et

très-capable, mademoiselle Balbien, fille d'un architecte de Paris,

qui l'avait servie dans sa pauvreté, et fut, dans sa grandeur, une

sorte de factotum. Elle lui fit aménager tout le matériel de

Saint-Cyr, acheter le mobilier et organiser tout. Pour le spirituel,

elle comptait sur l'excellent esprit de la Maisonfort, qui s'y dévoua.

Chaque jour madame de Maintenon y allait passer ses meilleures heures

dans cette aimable société. Quand madame Brinon partit, la Maisonfort

l'eût remplacée comme supérieure. Mais elle demanda à ne faire jamais

qu'obéir. Son coeur répugnait au manége, aux petites nécessités de

dureté, de police, qu'implique le gouvernement.

Du reste, elle donna à madame de Maintenon le gage le plus sûr d'un

abandon illimité.

Elle lui demanda un confesseur. Signe extrême de confiance. Les

religieuses faisaient tout le contraire. Rien ne les désolait plus que

d'avoir un confesseur de leur abbesse. Elles savaient que le prêtre le

plus discret, sans préciser le détail ni dire les choses par leur nom,

peut fort bien faire entendre l'essentiel, le plus délicat. Quand

elles pouvaient, elles se confessaient à un Jésuite, à un moine qui

passait et qui emportait leur secret. Madame de Maintenon lui donna

son Godet-Desmarais, cette figure malpropre et décharnée, un homme de

mérite, mais sec, dur, répulsif. Grande peine de se desserrer devant

quelqu'un qui vous contracte. La Maisonfort ne l'accepta pas moins

comme l'homme de sa protectrice, voulant se donner toute, mettre son

coeur dans la main de madame de Maintenon.

Celle-ci avait de grandes vues sur Saint-Cyr. Dans un portrait gravé

du temps, et certainement autorisé, on lui donne ce titre: La marquise

de Maintenon, _supérieure de l'abbaye_ royale de Saint-Cyr (Bonnard).

Elle fait de la main un geste de commandement, vif, dur, impérieux.

C'était sa pensée d'avenir. Si elle fût devenue veuve de bonne heure,

elle aurait sans doute aimé à être abbesse, à satisfaire dans la

plénitude absolue son goût unique, de gouvernement et de règlement, de

surveillance minutieuse. Elle l'exerçait déjà sur les dames de

Saint-Cyr. Leur vie captive et remplie heure par heure, toute à jour,

cachait peu leurs actes. D'autant plus elle voulait atteindre leurs

pensées, pénétrer leurs petits mystères, leurs innocents secrets. Or,

elle n'y arrivait pas, tant qu'elle ne les avait pas amenées à la

soumission absolue de la religieuse, qui ne s'appartient plus, ne peut

garder une pensée à elle, et doit tout dire, jusqu'au rêve oublié.

Beaucoup mollissaient tout de suite, se rendaient sans être assiégées

et n'en valaient pas la peine. Mais une âme, riche et vivante, comme

la Maisonfort, quelque soumise qu'elle voulût être, avait toujours en

elle de libres élans de nature. Il y avait de quoi opprimer, toujours

un infini à acquérir et conquérir. Devant cette amitié si exigeante

qui toujours avançait, pénétrait, elle reculait timidement pour garder

un peu d'intérieur. Ce travail la troublait. En trois ans elle avait

perdu la belle et sereine harmonie qui avait plu en 86. Au contact des

épines, s'était dégagé d'elle ce qu'elle avait au fond, une grande

susceptibilité de douleur.

Racine en fut frappé, comme on a vu. Et elle aussi vit bien sa

sensibilité. Elle pencha un moment vers lui et vers son jansénisme, si

austère, si persécuté. Mais, à ce moment même, madame Guyon parut,

enleva tout, la Maisonfort, Saint-Cyr, jusqu'à madame de Maintenon. Le

laisser faire et le laisser aller du quiétisme, cet amoureux suicide,

convenait à merveille aux captives, si dépendantes, qui ne pouvaient

rien faire pour leur propre sort.

La Maisonfort ne voulait rien de plus que cette paix en Dieu. Elle

n'avait jamais été mondaine. Si accomplie, et dans cette haute faveur,

elle eût pu faire un bel établissement, mais n'y avait nullement

songé. Elle avait trouvé son amour, et n'en voulait nul autre. Elle ne

rêvait rien que son rêve de captivité volontaire. Ce fut madame de

Maintenon qui, poussant ses empiétements, lui imposant le voile, la

réveilla. De cette paix mystique qu'on eût crue une mort, ressuscita

la volonté.

Madame de Maintenon, arrêtée court, se montra fort habile. Elle tourna

l'obstacle. Elle sentit qu'avec une telle nature, qui n'avait jamais

résisté, mais qui était très-libre au fond, il n'y avait de prise que

le coeur. Godet-Desmarais, inspiré d'elle, se retira un peu. Il

prétextait son évêché de Chartres, qui rendait plus rares ses visites

à Saint-Cyr, conseilla à la Maisonfort de consulter Fénelon, le

nouveau précepteur du duc de Bourgogne, nouvellement établi à

Versailles. Conseil fort hasardeux, et je dirais presque

machiavélique, d'adresser une âme inflammable à cet homme jeune

encore, et de grande séduction.

Véritable énigme vivante pour les contemporains, et sur laquelle nos

modernes, Rousseau et autres, se trompent ridiculement. Il faut

l'expliquer par sa vie, qui ne fut jamais nette et simple, qui fut

impénétrable à ses intimes mêmes et les surprit toujours par des

revirements imprévus. Il avait enfin pris pied à la cour. Il le devait

à sa mission de Saintonge, où il mérita l'appui des Jésuites, du Père

La Chaise, du ministre Seignelay et de ses soeurs, les pieuses

duchesses. Il n'est pas plus tolérant que Bossuet. Dans ses lettres à

Seignelay, sans approuver les rigueurs irritantes, il demande

main-forte pour former la frontière, retenir les protestants fugitifs.

Dans le livre célèbre qu'il écrit en 89 pour instruire son élève des

principes du gouvernement, il ressasse la vieille et si fausse

assimilation de la souveraineté et de la propriété, ne voyant point de

différence entre le républicain et le voleur.

En pleine cour, il vécut très-caché. Ni Bossuet, ni les Sulpiciens,

n'avaient prévu son quiétisme. Les Jésuites, madame de Maintenon, qui

le protégèrent ensuite, étaient loin de prévoir le _Télémaque_. Même

le petit troupeau mystique des ducs et des duchesses aurait-il deviné

que, entre l'éducation et la direction, entre son élève et Saint-Cyr,

il écrivait Calypso, Eucharis, ces pages romanesques, moins propres à

contenir qu'à troubler un jeune coeur?

Fénelon était-il un prêtre dur et sans pitié? Était-il spécialement

sans intérêt pour la victime qu'on lui demandait d'immoler? N'avait-il

du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En réalité, il

n'était pas libre, il n'était pas un homme, mais l'homme d'un parti.

La lutte était très-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frère

des trois duchesses, le ministre du parti dévot. Que fût-il arrivé si

madame de Maintenon leur eût retiré son appui? Seignelay faisait alors

le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la

situation.

Le roi, en mars 90, avait, malgré Louvois, donné à Jacques une petite

armée de sept mille hommes. Elle lui eût donné l'avantage, si

Seignelay fût parvenu à être si fort en mer, que l'Angleterre craignît

une descente, retînt Guillaume et l'empêchât de passer en Irlande. Le

fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux,

mais les arsenaux étaient vides, et cette flotte fort mal équipée.

Pour la fortifier, il avait eu recours à un expédient inouï, cruel,

autant que chimérique. Il fit passer nos galères de la Méditerranée

dans l'Océan. La rame les rendait plus indépendantes du vent; tirant

peu d'eau, elles pouvaient, comme nos bateaux à vapeur, approcher

mieux la côte. D'autre part, leur construction légère les exposait

extrêmement; les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement

fatiguer; ces hommes nus, le pont étant très-bas, étaient constamment

inondés, ne séchaient pas, devaient rester des mois dans l'eau froide

et au vent glacé. Barbarie inutile: l'Océan fit risée de ces maigres

galères qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort

mouvement. On avait beau éreinter les forçats; les échines écorchées,

les bras sanglants n'y pouvaient rien; la galère ne pouvait presque

jamais suivre la flotte; elle traînait derrière et se faisait

attendre.

Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas à la descente. Il

était entouré de traîtres. Mais telles furent sa fermeté d'esprit et

sa divination, qu'il vit que ces traîtres mêmes ne pouvaient pas

encore trahir. Ils n'avaient pas mûri, assuré leur traité. Donc,

Guillaume étonna la France, il hasarda ce coup d'emmener tout, son

armée et son grand général Schomberg, de confier l'Angleterre à

elle-même (4 juin 1690).

Rien de plus violent que les ordres donnés coup sur coup à Tourville,

notre amiral. Seignelay lui écrit qu'il faut livrer bataille _quoi

qu'il puisse arriver_.--Puis, ce n'est pas assez: «Combattez sous les

dunes, _jusque dans la Tamise_.» Puis: «N'ayez pas à craindre de

_risquer des vaisseaux_.»

Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il apprenait que Luxembourg

(poussé, précipité par Louvois) avait, en divisant ses troupes et

risquant tout, gagné à Fleurus une sanglante bataille (1er juillet

90).--Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l'ennemi.

N'importe; c'était une victoire, et Seignelay, s'arrachant les

cheveux, écrivait à Tourville ces paroles pressantes: «Heureux Louvois

qu'on obéit si bien!» Il va jusqu'à l'injure, dit à ce grand marin:

«Vous êtes brave de coeur, je le sais, mais _poltron d'esprit_.»

Tourville, au moment même (10 juillet 89), gagnait une bataille en

vue de l'Angleterre. Par faiblesse, par hésitation, prudence

politique, l'amiral anglais Torrington se fit scrupule de combattre

l'allié du roi Jacques; cependant, ayant ordre exprès de livrer la

bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles,

et laissa écraser ce qu'il avait de vaisseaux hollandais.

La grande question était de savoir si Tourville poursuivrait

Torrington réfugié dans la Tamise. On se rappelle l'audace de Ruyter

qui remonta ce fleuve. Torrington ôta les balises, et Tourville hésita

à se lancer dans l'inconnu. Il avait eu un grand succès, douze

vaisseaux détruits en bataille et treize encore après. Il s'en tint à

une descente dans le midi de l'Angleterre, brûla une petite ville,

crut que c'était assez, rentra couvert de gloire.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 2 / 24 段