Seignelay en rugit, et dit qu'il le destituerait. Folle fureur. Quand

même Tourville eût remonté la Tamise, au risque d'échouer, d'être

pris, cela n'eût rien fait aux affaires. Il avait peu de troupes. Et

quand même il en aurait eu assez pour piller Londres, cet acte impie,

barbare, n'aurait encore rien fait. On savait à Londres que le

lendemain même de la bataille de Tourville, Guillaume avait gagné la

sienne, celle de Boyne en Irlande, c'est-à-dire tranché le grand noeud

(11 juillet 89). Il y perdit Schomberg, mais se sacra lui-même de son

sang; il y fut blessé. On savait le résultat à Londres, et une insulte

de Tourville n'eût fait qu'envenimer les choses.

La petite descente qu'il fit et la petite ville brûlée fut déjà un

coup très-funeste aux intérêts de Jacques. Les Anglais virent ce

qu'ils risquaient dans leurs sottes tergiversations, dans leur

mauvaise volonté pour Guillaume. Agréable ou désagréable, c'était leur

défenseur unique. On fit dans leurs dix mille églises des collectes

pour la ville brûlée; toute famille donna, songeant à ce qu'elle eût

souffert d'une descente, d'une dragonnade française.

Ce fut un coup mortel pour Seignelay. Il s'alita et n'en releva pas.

Son beau-frère, M. de Chevreuse, était près de lui, et lui faisait de

pieuses lectures de l'_Imitation_. Fénelon lui écrivait ses

consolations dévotes, mais si vagues et si générales! Trop profonde

était la blessure. Ce n'était pas encore l'insuffisance des succès de

Tourville. C'était surtout Fleurus, et le triomphe de Louvois. Lui

seul, l'impie Aman, avait su bien servir son maître. Et le monde des

saints, la cour de Saint-Germain, madame de Maintenon et son ministre,

avaient compromis l'avenir, en ralliant l'Angleterre et lui donnant

quelque unité. Seignelay mourut en novembre.

On avait trop compté sur les moyens humains. Il ne fallait qu'un coup

de Dieu. Guillaume avait été blessé. Il pouvait l'être encore, frappé

d'en haut. C'est cet espoir que manifesta _Athalie_, dans l'hiver de

91. Le parti des saints espérait, attendait le miracle. Et Louvois

tâchait de le faire; il organisait une campagne étonnante, qui fut son

chef-d'oeuvre, ne repoussant nullement du reste les moyens plus

directs que Saint-Germain cherchait dans quelque trahison d'Abner, ou

le couteau sacré de Samuel.

La sombre pièce d'_Athalie_ fut jouée le 5 janvier 91, à huis clos,

devant les rois tout seuls, et, on peut le dire, pour le roi

d'Angleterre. Elle répondait à merveille à l'irritation des deux cours

de Versailles et de Saint-Germain.

Elle était faite visiblement pour celle-ci. Dans l'absence de Jacques

où la reine avait tant pleuré, le roi ému la comblait de présents

dévots, chapelets ou reliques, et de fêtes données pour elle. Il

ordonna expressément (_Esther_ étant défendue) qu'on achevât

_Athalie_. Cette pièce terrible où l'on jouait la mort de Guillaume,

comme dans _Esther_ celle de Louvois, venait à point pour consoler la

triste cour du retour ridicule et trop pressé de Jacques. Humilié sous

la main de Dieu, elle voyait du moins, dans la tragédie prophétique,

que cette main vengeresse allait frapper son ennemi.

L'inspiration de la nature, la pitié d'un enfant, soutint Racine et

préparait les coeurs au dénoûment dénaturé. Un enfant au berceau

dépossédé, persécuté, voilà tout ce qu'on y sentait. Cet

attendrissement acceptait volontiers la trahison d'Abner et

l'égorgement d'Athalie.

Le noir Paris d'alors, tout prosaïque qu'on le suppose, concentrant,

refoulant en lui le grand poète, avait fortifié son infériorité, ses

tristesses dévotes, jansénistes et bibliques. Élevé au maussade désert

de Port-Royal, et transplanté sous Saint-Séverin, il écrivit

_Andromaque_, _Iphigénie_ et _Phèdre_, dans l'humide rue

Saint-André-des-Arts. On sait sa pénitence, son mariage, autre

pénitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il monta quelque peu, se

posa à mi-côte, rue des Maçons. Douze ans durant, il y languit

stérilisé dans l'ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui

revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les délicates

harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes soeurs, lui

firent la mélodie d'_Esther_. Enfin, montant plus haut, dans

l'austérité pure, il trouva le sublime: c'est la tragédie d'un enfant.

Si l'enfant eût rempli la pièce de son péril, l'intérêt eût été

très-vif; on n'eût pas respiré. Les femmes auraient pleuré d'un bout à

l'autre. Mais cela ne se pouvait pas. On eût taxé l'auteur d'impiété

s'il eût laissé douter longtemps que la main divine est présente.

Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne

périclite, qu'un miracle tranchera tout,--donc, que l'enfant ne risque

guère.

_Esther_ avait été lue d'avance à madame de Maintenon de scène en

scène, et il en dut être ainsi d'_Athalie_. Elle craignait. Elle ne

voulait plus y être prise. On resserra à l'excès le seul rôle qui

intéressât. On craignit de faire de la gentillesse des petites une

sensualité de cour, et, dans ce beau sujet du péril de l'enfant,

l'enfant ne parut presque pas.

Cependant, le démon Louvois, en plein janvier, forgeait déjà la

foudre. En grand secret, il arrangeait une campagne de surprise, où le

roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n'aurait

qu'à paraître pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte

apparition, on ne ferait pas la dépense d'emmener la cour. Donc, pour

la première fois, le roi se décidait à laisser madame de Maintenon.

Quel renversement d'habitudes! et quel danger! Dans un amour de

cinquante ans, l'habitude, on pouvait le croire, c'était le meilleur

de l'amour. Mortelle fut l'inquiétude de la dame, mortelle sa haine de

Louvois.

C'est la dernière campagne de Louvois, son chef-d'oeuvre, un suprême

coup de désespoir. Du fond de la détresse publique, tout s'enfonçant

sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l'homme qui

faisait face à l'Europe, l'effraya, la fit reculer. On vit cette fois

encore ce que la France était sous sa violente main.

La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume

à la Haye négocie, sollicite des forces dans son concile interminable

des princes allemands, Louvois, de toutes parts, a réuni les siennes,

avec une artillerie, des vivres, un matériel immense. Tout converge

sur Mons. La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie,

s'agite. On lui promet deux cent mille hommes et on lui en donne

trente-cinq. Louvois en a cent mille effectifs pour le siége, et pour

l'armée de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient

pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars

pour cette guerre à coup sûr. Le 26, on ouvre le feu; soixante-six

canons, vingt-quatre mortiers, écrasent la petite ville, l'incendient.

Les flammes éclatent partout. Avant le jour prévu, les bourgeois

forcent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le

roi part; il laisse Guillaume humilié, ayant perdu devant l'Europe le

prestige dont sa victoire d'Irlande l'avait entouré.

Jamais campagne plus courte. Elle dura à peine un mois. L'effet de

surprise fut grand sur le continent, plus grand au delà du détroit. On

se défia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacité connue

n'empêchait pas qu'il ne fût faible comme chef de ce corps discordant,

mal organisé, la Coalition, dragon tortue qui sifflait de mille

langues, mais n'arrivait jamais à temps. En Angleterre, la nation lui

était un peu ralliée par la peur d'une descente. Mais les habiles,

frappés du coup de Mons, commencèrent à se dire que les chances de

Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de

celui-ci, les whigs, se trouvaient mal payés de leurs votes et de la

bataille qui avait transféré le trône. Guillaume, quoi qu'il fît, ne

pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidité furieuse. Ils

recevaient, n'en trahissaient pas moins, s'adressaient à Jacques en

dessous.

La plus complète collection de coquins que j'ai rencontrée dans

l'histoire est celle que Macaulay nous donne à cette époque.

Excellente galerie de portraits, finement dessinée. Plus la peinture

est visiblement vraie, plus on se dit: Quoi! la nature a fait tant de

menteurs, d'intrigants, de faussaires, de traîtres, de faux témoins,

de délateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au

hasard, se trouvent avoir toujours raison.

L'exemple fut donné par la famille même de Guillaume, par Clarendon,

oncle de sa femme. Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas

sûr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu

Russell, qui, en 88, lui avait porté à la Haye l'offre des lords,

comblé de charges lucratives, grand amiral, gorgé d'argent, de biens,

montrait les dents toujours. Les jacobites espéraient qu'ayant fait,

il déferait, n'en resterait pas au début dans son rôle de faiseur de

roi. Plus dangereux, plus hypocrite était Marlborough, _le bel

Anglais_. Entre lui et sa femme, il possédait, gouvernait une reine

possible, Anne, fille de Jacques, soeur cadette de Marie. Il s'était

fait le plan ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des

jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne

pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne,

poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison,

l'honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme

on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de

Guillaume.

Qui donc serait Abner dans la tragédie que l'on préparait? Russell sur

mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on

avait une telle estime de Guillaume, que l'on croyait encore que, lui

vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile.

Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte

d'_Athalie_ s'accomplît, que Joas fût vengé et que l'arrêt du ciel

devînt la leçon de la terre.

Nous possédons un livre intitulé: _Récit véritable de l'horrible

conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III._

Ce livre nous apprend qu'en 1691, sous le ministère de Louvois, un

capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de

Versailles d'assassiner Guillaume, que ses offres furent agréées, que

la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec

douceur et sans torture, que l'accusé avoua tout. Publié en anglais,

traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si

modéré et si judicieux, établit solidement qu'il n'y a pas l'ombre

d'un doute.

Il faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu'était la cour de

Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne

à peine l'extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s'attriste. C'est

pitié de le voir, au prologue de sa _Zénéide_, s'efforcer d'égayer la

longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les

songes des _Mille et une Nuits_. Les nymphes qui passaient et

repassaient, c'étaient les robes noires des quarante prêtres et

jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus

tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la

ville. La reine, en pleurs pendant l'expédition, était bien plus en

deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa

cour était surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame

de Maintenon), et la soeur d'Hamilton, madame de Grammont, une beauté

déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus

entrait en dévotion, sous Fénelon d'abord. Le quiétisme, toutefois,

trop subtil, ne prit pas fort à Saint-Germain. La place y était

occupée par des choses plus grossières, la religion du Sacré Coeur et

la naissance légendaire du prince de Galles. Contre les risées de

Londres et les sourires de Versailles, l'Italienne, les jésuites

anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le

roman dévot.

Comment Macaulay s'étonne-t-il que Saint-Germain eût maltraité les

jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrifices,

qu'il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre

qu'on appelait _les composants_, qui voulaient l'amnistie, un peu de

liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d'une telle

cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait

réussir.

Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou

juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres à Saint-Germain.

Elles sourirent à l'imagination italienne de la reine. Jacques n'avait

aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement: «Si vous

me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre.» S'il eût le

moindre scrupule, ses Jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré

l'esprit.

Il fallait de l'argent, un peu d'aide. Grandval, envoyé à Versailles,

ne put s'adresser qu'à Louvois, factotum des choses secrètes, l'homme

d'exécution et qui réussissait toujours. C'était pour le ministre une

heureuse occasion de relever son crédit et de se rendre nécessaire.

Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne

manquât, il avait voulu être au siége, et là son importance, son

insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait.

L'affaire Grandval semblait être une branche où le noyé pouvait se

raccrocher.

Quelle dut être l'impression du roi et de madame de Maintenon (elle

sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie

privée où elle était restée n'endurcit pas à ces choses terribles.

Elle fut un jour si troublée, dit Phélippeaux, dans une telle angoisse

d'esprit, qu'elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon,

pour l'avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et

par sa sereine innocence.

Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C'était un homme

doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n'eût pas

osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait

fallu condamner son ordre même qui n'a guère varié là-dessus,

condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques

Clément fut un saint, un martyr.

Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois avec

Grandval suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable

contradiction, pour ce service de Louvois, il le détesta d'autant

plus. Il le voyait avec l'antipathie la plus profonde. C'est ce que

raconte Saint-Simon sans le comprendre.

Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours

plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un

officier qu'il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et

de le traiter brutalement. Il comprit que c'était la dernière goutte

qui, sur un vase comble, déborde et finit tout.

Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à

mort. L'apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut

foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu'il était mort

empoisonné.

Le roi fut allégé et respira. Il se promena dans ses jardins, et un

officier de Jacques et de la reine étant venu le complimenter, il

prononça ce mot très-significatif, «que leurs affaires n'en iraient

pas moins bien.»

Que voulait dire ce mot?

Que la descente en Angleterre, toujours refusée par Louvois, devenait

une chose possible; et sans doute aussi que l'affaire Grandval ne

serait pas abandonnée.

C'est très-probablement ce dernier point qui décida le roi à prendre

pour successeur d'un homme de tant d'expérience, un garçon de

vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grand

secret, et continua l'affaire. Il en est posé comme le chef et

l'organisateur dans l'interrogatoire de l'assassin. Mais sérieusement

Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaçait-il ici Louvois?

Pouvait-il, comme eût fait son père, prendre sur lui le crime, se

contenter d'un vague _laisser faire_, frapper seul, avertir _après_,

de sorte que le roi n'eût de la chose que le profit et non le trouble?

Nullement. Un tel choix n'épargnait rien au roi, et il fallait dès

lors qu'il eût le terrible déboire d'avaler les médecines que Louvois

avalait pour lui, je veux dire les affaires secrètes et répugnantes,

la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par

Saint-Germain, enfin l'affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La

cour le vit avec étonnement changer dès lors de vie. Avec sa goutte et

ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le travail, un travail

solitaire, où, dit Dangeau, «il écrivait quatre heures par jour, _et

de sa main_» (août 1691). Était-ce pour la guerre? Point du tout.

Elle languit cette année. Il n'y eut presque plus rien depuis avril.

La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de façon

diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin.

Qui eût dit que la mort, tant désirée, de Louvois, assombrirait la

cour? C'est pourtant ce qui arriva. Les lourds secrets d'État, la

poste violée, les bastilles, la cruelle police militaire, toutes ces

besognes royales qui, dans sa rude main avaient si peu embarrassé,

étaient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la

chambre même de madame de Maintenon. D'autant plus tâchait-elle

d'échapper, d'oublier, soit qu'à son oratoire elle mît tout cela

devant Dieu, soit qu'elle eût quelques heures pour aller à Saint-Cyr.

Elle eût voulu profiter davantage des communications de Fénelon. Mais

cet homme si fin aimait mieux être désiré. Il savait qu'au total,

l'analogie de sécheresse, de médiocrité la ramènerait toujours à

Saint-Sulpice et à Godet. Il resta à distance, la laissa solitaire. Il

en était de même des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant,

elles lui cédaient tout, et lui refusaient tout (le coeur). La seule

qui l'aimât et celle qu'elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui

montrait généreusement ses résistances et sa saignante plaie. D'autant

plus s'acharnait-elle à celle-ci, et elle tournait là l'âcreté que lui

donnait sa sombre vie d'une position non reconnue, dont elle n'avait

que les misères.

Ajoutez que la royauté veut l'infini et ne peut presque rien. Mais ce

qu'elle ne pouvait en Europe, elle eût voulu le pouvoir à Saint-Cyr,

absorber l'infini d'une âme. La passion dominatrice s'entendait ici à

merveille avec la dévotion et le besoin d'expiation. Car une âme peut

payer pour d'autres (c'est le fond du dogme chrétien, l'antique idée

du sacrifice). Dans les nécessités cruelles où l'on se trouvait engagé

pour la défense de la foi, si ce grand but ne suffisait à sanctifier

les moyens, c'était quelque chose d'offrir les larmes de ces femmes

innocentes, le virginal martyre d'une jeune âme agréable à Dieu.

CHAPITRE V

LE DÉSASTRE DE LA HOGUE

1692

Tant que Colbert et Louvois ont vécu, le gouvernement, quelle que fût

sa violence, fut un gouvernement public et conduit politiquement. Du

jour de la mort de Louvois, c'est un gouvernement privé, où

l'intérieur gouverne, l'habitude domestique, la conscience religieuse.

La fiction royale n'en est plus une; c'est la réalité. Le roi règne

vraiment; plus de ministres, mais de simples commis. Le roi les

choisit même novices et incapables, pour s'assurer seul l'action.

Spectacle remarquable: dans ce moment critique où la France, sans

allié, isolée, épuisée, semble déjà s'affaisser sur elle-même,

quelqu'un se charge de soutenir la ruine. Qui? le roi même. Il

assistait jusqu'ici au conseil: désormais il agit. Chose nouvelle,

_il écrit de sa main_ nombre de choses où il veut le secret. Délivré

de Louvois, il prend la plume de ce roi des bureaux. «Point de

journée, dit Dangeau, où le roi ne travaille huit ou neuf heures (août

91, avril 92).»

Ce Louvois, quelle que fût sa fougue, n'étant ni dévot ni magnanime,

avait toujours gêné le roi. Il ne le laissait pas agir selon son coeur

pour ses hôtes de Saint-Germain. Toujours, il ajourna la grande idée

du règne, rêvée par les ardents du clergé dès le temps de Turenne, la

_croisade d'Angleterre_. À peine il avait consenti à la diversion

d'Irlande. Une chose, il est vrai, semblait appuyer ses avis: les deux

grandes puissances maritimes étaient unies, et, d'autre part,

l'émigration de nos officiers protestants nous avait affaiblis, et

brisait le nerf de la flotte. Si, bravant une lutte inégale, nous

faisions la folie de jouer notre va-tout dans une grande bataille

navale, si même, l'ayant gagnée, nous faisions une descente,

qu'adviendrait-il? Qu'en Angleterre les partis s'effaceraient, que

tous s'uniraient sous Guillaume, et que notre imprudence l'aurait pour

toujours affermi.

Donc Louvois poussait vers la terre, éloignait de la mer. Tout

opposées étaient les vues de madame de Maintenon. Elle ne disait rien,

et ne conseillait rien. Mais par Seignelay, par les trois gendres de

Colbert, les grands seigneurs dévots qui entouraient le roi, elle

appuyait les larmes et les prières de la reine d'Angleterre. Elle ne

disait rien, mais elle aimait bien mieux les expéditions maritimes, où

le roi n'allait pas, que ces campagnes de terre où la variété de mille

objets le sortait de ses habitudes. À Namur, soixante dames, qui

obtinrent la permission de sortir de la ville assiégée, vinrent le

payer de leurs plus doux regards. Après le siége de Mons, les jeunes

chanoinesses de cette ville firent événement par leur costume étrange,

absurdement joli, et leurs charmants bonnets pointus. (_V._ les

gravures du temps.) Tout cela n'était pas sans danger. D'autant plus

vivement, madame de Maintenon voulait la guerre navale, et tenir le

roi à Versailles. Fixée sur son ouvrage, silencieuse pendant le

conseil, la discrète personne parlait par l'attitude et ses tristes

regards.

Elle avait aux finances un homme à elle, Pontchartrain, et elle fit si

bien, que, malgré ses refus, ses protestations d'ignorance, il fut

chargé encore de la marine. C'était un homme intelligent, honnête, et

plus que Seignelay. Cet orgueilleux fils de Colbert ne dédaignait pas,

comme on a vu, _de faire des affaires_, de faire la course à son

profit. Rien de tel avec Pontchartrain. Son cruel génie de finances

n'agit jamais que pour le roi, pour les nécessités publiques. Ce

n'était pas sa faute si, sous un tel gouvernement, la première des

nécessités était le faste royal, le grand jeu de Marly, les solennels

voyages de la cour à l'armée, lorsque le roi menait les _dames_ en

Flandre. Ce qui faisait bien moins de bruit et coûtait gros pourtant,

c'était le travail souterrain des rats qui dévoraient Versailles.

J'appelle ainsi la mendicité sainte, la mendicité noble, qui, par cent

voies secrètes, arrivait à madame de Maintenon. Couvents nécessiteux,

nobles veuves et filles en péril dont une dot sauvait la vertu, enfin

les grandes maisons, ruinées par le jeu, qu'il fallait soutenir pour

l'honneur de la monarchie, tout cela grattait à la porte de cette mère

commune de la noblesse et de l'église. Pontchartrain, tant fût-il à

sec, n'avait garde de rien refuser. Il trouvait d'en haut ou d'en bas;

en bas, par des taxes nouvelles, en haut, par le retranchement de

quelque dépense publique.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 3 / 24 段