Nulle n'échappa plus vite à madame de Maintenon que sa nièce

HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME SEIZIÈME

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1877

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

HISTOIRE

DE FRANCE

CHAPITRE PREMIER

CHUTE DE LOUVOIS--COUR DE SAINT-GERMAIN

1689

Au moment où Jacques II arrive à Saint-Germain, la question est

celle-ci: le ministre imprévoyant à qui ce grand désastre est imputé,

Louvois, sera-t-il encore roi de France? Le vrai roi, qui règne _par

lui-même_, dit-on, depuis 1661, ne peut-il se passer de ministre,

n'employer plus que des commis?

Louvois s'était trompé, comme on a vu. Au lieu de retenir Guillaume en

lui lançant une armée en Hollande, il l'avait laissé s'embarquer

tranquillement. La reine d'Angleterre, puis le roi Jacques, les

tristes naufragés, lords et évêques, prêtres, Jésuites, qui arrivaient

à la file, c'étaient autant d'accusations. Saint-Germain enhardit

Versailles. La cour osa parler, et c'était la voix du royaume, celle

du roi, qui détestait Louvois.

Personne, pas même le maître, ne l'accusait en face. Tout était dans

sa main. On n'eût pas affronté ce redoutable personnage, dont le

travail immense semblait la vie de l'État, dont la violence et

l'insolence, la permanente colère, faisaient l'effroi de tous. Mais

déjà on osait murmurer, parler bas.

Que ne parlait-on haut? il aurait pu répondre. Sa dernière, sa

très-grande faute, d'où venait-elle? Pourquoi avait-il eu le tort de

porter toutes nos forces sur le Rhin? Précisément parce que déjà il se

sentait haï du roi, près de sa perte. Il avait cru se raffermir en

arrangeant pour le Dauphin une belle campagne; il avait cru, en

faisant briller là le fils du coeur, le petit duc du Maine,

neutraliser le travail sourd qu'une certaine personne faisait contre

lui dans les profondeurs de Versailles.

Cette lutte intérieure avait été pour lui une fatalité. Pour qui

avait-il fait les dragonnades, lui, si peu religieux? Pour expier son

alliance avec la Montespan, trouver grâce au parti dévot. Mais, en

même temps, il en avait perdu tout le mérite, en s'opposant violemment

au mariage du roi, en l'empêchant du moins de couronner madame

Scarron. Et il continuait d'empêcher la déclaration du mariage. Le roi

ne l'osait pas, Louvois vivant. Et, Louvois mort, il ne l'osa pas

encore, recula devant sa mémoire, devant le mépris, la risée dont

Louvois l'avait menacé,--de sorte que la fée survivante, assise près

du roi dans un fauteuil égal, ne put jamais du fauteuil faire un

trône, et trouva dans Louvois, même mort, son empêchement définitif.

Rien d'étonnant si l'on cherche à le perdre. Mais, lui perdu, tout ira

à la dérive. Seul encore de sa forte main, il garde un certain ordre.

Le grand ministère de la guerre, sous un tel homme, pèse d'un si grand

poids, que les autres mêmes, on peut le dire, n'osent se désorganiser.

Qui le remplacera? le roi seul. On verra avec quel succès.

En 1689, la France, attaquée par l'Europe, se regarde, et voit qu'au

bout de dix années de paix, elle est ruinée. Qui a fait cette ruine?

Deux choses qui arrivent au déclin des empires: le découragement

général et la diminution du travail, la complication progressive de

l'administration et des dépenses. Telle la fin de l'empire romain.

Ajoutez-y l'amputation énorme que la France vient de faire sur

elle-même.

En 1661, à l'avénement de Colbert, il n'y avait qu'une cour, toute

petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut

condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace

comme surintendant des bâtiments, c'est bien pis. On bâtit partout. Au

lieu d'une cour, il y en a dix, et Versailles a fait des petits.

Sans parler de Monsieur qui réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des

Condés, tout le gracieux amphithéâtre qui couronne la Seine, se couvre

de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a

sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de la Vallière, de

Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand état.

Les Condés et les Orléans épousent ces filles de l'amour, les petites

reines _légitimées de France_. Chacune devient un centre, a sa cour et

ses courtisans. De Villers-Coterets à Chantilly ou à Anet, de

Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud, de Rueil

à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.

Ainsi de plus en plus, dans l'amaigrissement de la France, le centre

monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n'est plus un soleil,

c'est tout un système solaire, où des astres nombreux gravitent autour

de l'astre dominant.

Celui-ci pâlirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours.

Versailles que l'on croyait fini, va croissant, s'augmentant, comme

par une végétation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices

énormes, vers la campagne, l'élégant Trianon, les jardins de Clagny,

l'intéressant asile de Saint-Cyr; enfin ce qui est le plus grand dans

cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs,

l'ensemble des canaux, de tuyaux, qui les alimentent, le mystérieux

labyrinthe de la cité des eaux.

Louvois, par son système d'employer le soldat, de le faire terrassier,

maçon, put dépasser Colbert. Il gagea d'effacer le Pont du Gard et les

oeuvres de Rome, promit d'amener à Versailles toute une rivière, celle

de l'Eure. Des régiments entiers périrent à ce travail malsain. On

venait de bâtir pour eux les Invalides. Ils n'en eurent pas besoin. Un

aqueduc de deux cents pieds de haut, l'aqueduc de Maintenon, inachevé

et inutile, fut le monument funéraire des pauvres soldats immolés.

Mais rien n'exprima mieux cette terrible administration que la

merveille de Marly. Merveille en opposition violente avec le paysage,

un démenti à la nature. L'aimable caractère de la Seine autour de

Paris, c'est son indécision, son allure molle et paresseuse de libre

voyageuse qui se soucie peu d'arriver. D'autant plus dur semblait son

arrêt à Marly. Là la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le

roi, la faisait prisonnière d'État, condamnée aux travaux forcés.

Nulles galères de Toulon, avec leur gindre de forçats, n'étaient si

fatigantes à voir et à entendre que l'appareil terrible où la pauvre

rivière était contrainte de monter. Barrée par une digue, dans sa

chute forcée, elle devait tourner quatorze roues immenses de

soixante-douze pieds de haut. Ces grossières roues de bois avec des

frottements étranges et des pertes de force énormes, mettaient en jeu

soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivière, la montaient et la

dégorgeaient à cent cinquante pieds de hauteur. De ce réservoir à

mi-côte, par soixante-dix-neuf autres pompes, l'eau montait encore à

cent soixante-quatorze pieds. Est-ce tout? Non, soixante-dix-huit

pompes, par un dernier effort, la poussaient au haut d'une tour, d'où

un aqueduc de trente-six arcades, haut de soixante-neuf pieds, la

menait enfin à Marly. Un appareil si compliqué, d'aspect énigmatique,

qui couvrait la montagne dans une étendue de deux mille pieds,

embarrassait l'esprit. Les grincements, les sifflements de ces rouages

difficiles et souvent mal d'accord, c'était un sabbat, un supplice.

L'ensemble, si on le saisissait, était celui d'un monstre, mais d'un

monstre asthmatique qui n'aspire et respire qu'avec le plus cruel

effort. Quel résultat? petit, un simple amusement, une cascade

médiocre.

Le roi, au moment de Fontanges, quand la paix le relança dans les

amusements, avait choisi ce lieu sans vue, obscur et dans les bois,

pour s'y faire un libre ermitage, échapper à Versailles. Mais _sa

gloire_ l'y suivit. Il remplit tout de lui, et plus qu'à Versailles

même. C'est l'avantage de ce lieu concentré. Marly n'est pas distrait;

il ne voit que Marly. Le roi n'y voyait que le roi. Le pavillon

central (ou du Soleil) présidait les petits pavillons des douze mois.

Maussadement rangés, six à droite, six à gauche, ils avaient l'air

d'une classe d'écoliers qui, sous la main du maître, lorgnent de côté

la férule et s'ennuient décemment.

Dispensé d'étiquette, on n'en était pas moins contraint. Le roi

exigeait que devant lui on fût couvert; eût-on mal à la tête, il

fallait garder son chapeau. Il ne plaisantait pas; il voulait _qu'on

fût libre_, qu'on s'amusât et qu'on jouât. Grâce à ces pavillons

divisés, chacun était chez soi. Mais on ne pouvait faire un pas sans

être remarqué.

Colbert, Louvois, dans cet étroit espace, avaient entassé, étouffé je

ne sais combien de merveilles, les beaux fleuves de marbre qu'on voit

aux Tuileries, les renommées équestres qui en décorent la grille, les

chevaux de Coustou (aujourd'hui aux Champs-Élysées). Dans le pavillon

du Soleil, les simples contemplaient dans un silence religieux un

bizarre ornement qui avait un grand air d'astrologie; je parle des

globes énormes de Coronelli (maintenant à la Bibliothèque). Le roi

avait dans l'un la terre et dans l'autre le ciel; il tournait à son

gré la machine ronde.

Ses magiciens, pour lui, avaient fait l'incroyable. Dans les viviers

de marbre, on voyait les carpes royales se promener à travers les

fresques et nager entre les peintures des grands maîtres. Des arbres

de Hollande, tout venus, gigantesques, sur l'ordre de Louvois, avaient

fait le voyage; ils mouraient, d'autres revenaient. Plusieurs qui

cependant avaient subi cette tyrannie, esclaves résignés, verdoyaient

tristement.

Avec ces terribles efforts, ces laborieux enchantements, on serait

mort d'ennui à Marly sans le jeu. On n'avait pas la ressource de la

dévotion et des longs offices. Les filles du roi, désordonnées,

rieuses, mais contenues sous l'oeil de madame de Maintenon, s'étaient

jetées sur la roulette, le grand jeu à la mode. La dame aux coiffes

noires tâchait de détourner de ce païen Marly vers les pieux

amusements de Saint-Cyr. Il fallut cependant le grand coup

d'Angleterre, la dévote cour de Saint-Germain, pour changer le roi

tout à fait, et décidément le tourner du profane au _santissimo_.

Qu'était-ce que cette cour? un martyre, un miracle. Jacques était un

peu ridicule. Mais, enfin, quel qu'il fût, il avait sacrifié son trône

à sa foi. C'était lui, et c'était sa femme qui, dès 1675, plus que la

France et plus que Rome, avaient avidement accueilli la légende du

Sacré-Coeur. Deux ans entiers dans leur hôtel, le directeur de Marie

Alacoque, le Père La Colombière, recevant ses lettres brûlantes et ses

révélations, les avait exploitées pour la conversion des lords qu'on

lui amenait en grand mystère.

Un miracle ne va guère seul. Une fois dans le surnaturel, on ne

s'arrête pas en chemin. Celui du Sacré-Coeur prépara celui de la

naissance du prince de Galles. Le roi Jacques assurait que dans ce

grave événement, il n'était rien, que la Vierge était tout, que

c'était un don de sa grâce. La mère de la reine, Laura Martinozzi,

duchesse de Modène, retirée à Rome et près de mourir, lui avait fait,

à Lorette, un voeu et des offrandes pour qu'elle sauvât par cet

événement l'Angleterre catholique. Elle avait envoyé à Londres des

reliques. Dès que la reine les eut au cou, elle conçut.

Telle avait été la naissance de Louis XIV. Elle fut due au voeu de

Louis XIII. Pourquoi la Vierge n'eût-elle pas fait pour l'Angleterre

ce qu'elle fit pour nous, la naissance d'un roi Dieu-donné? Mais les

temps étaient moins favorables. La reine d'Angleterre ne trouva pas

même croyance. Londres cria à la friponnerie; Versailles même souriait

sous cape. Elle porta la peine des moeurs de l'Italie que les Anglais

n'estimaient guère, expia la réputation de son oncle Mazarin, celle

des mazarines, ces célèbres coureuses. Hortense, la toute belle,

vivait méprisée en Angleterre; et sa jeune soeur s'en fit chasser. La

noire Olympe avait le renom d'empoisonneuse, et au moment même on

disait qu'elle empoisonnait la reine d'Espagne. Pendant que la reine

d'Angleterre faisait le miracle du prince de Galles, sa cousine,

duchesse de Bouillon, en faisait un autre à Anet dans la pudique

maison de son neveu Vendôme, celui d'accorder ses trois amants, son

propre frère, son neveu, son beau-frère, le cardinal de Bouillon.

Quoi qu'il en soit, la reine réfugiée ne déplut pas. Elle avait été

mariée par le roi. Elle était très-Française, tout autant

qu'Italienne. Reçue par lui, elle parla à ravir, ne disputa pas sur

l'étiquette, lui dit qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait. Elle était

jeune encore relativement à madame de Maintenon; elle intéressait par

cet enfant à qui l'Europe faisait la guerre. Elle arrivait touchante,

comme une princesse de roman persécutée. Elle n'était que trop

romanesque. Elle avait de l'esprit, mais pas plus de bon sens que son

mari. Elle le montra par l'accueil excessif qu'elle fit à Lauzun,

galant des temps antiques. Ce fat suranné l'éblouit. Elle le prit pour

son chevalier. Jacques partagea son engouement. Bégayant,

barbouillant, il paraissait comique. Il le devint encore plus quand on

sut que sa première visite à Paris avait été pour les Jésuites de la

rue Saint-Antoine, à qui il dit: «Je suis jésuite.» Puis il alla dîner

chez _son ami_ Lauzun.

Donner à cet homme-là une armée pour retourner en Angleterre, cela

semblait un acte fou. Louvois posa la chose ainsi, et résista. C'était

bien le moment de s'affaiblir quand on allait avoir toute l'Europe sur

les bras! Le frère de Louvois, archevêque de Reims, se moquait

hardiment de Jacques: «Voilà un bon homme, dit-il, qui a sacrifié

trois royaumes pour une messe!»

Tant que Louvois serait au gouvernail, les jacobites devaient espérer

peu. La reine le sentit, et se remit entièrement à l'ennemie de

Louvois, à madame de Maintenon. Elle reçut chez elle deux personnes

qui lui appartenaient. Elle accepta pour gouverneur de Saint-Germain

un M. de Montchevreuil, le plus ancien ami de madame de Maintenon. Sa

femme, longue et sèche, lui servait de police; elle surveillait les

dames, les princesses, épiait leur conduite, l'avertissait de tout.

Elle put lui répondre de la reine d'Angleterre.

Cela créa l'alliance parfaite des dames, unies contre Louvois. Une

machine (dirai-je infernale ou céleste?) pour le faire sauter, fut

dressée... dans un lieu pacifique, d'où on l'eût attendue le moins,

dans ce doux, aimable Saint-Cyr. On fit porter le coup par la main

innocente, d'autant plus dangereuse, des demoiselles et des enfants.

CHAPITRE II

CHUTE DE LOUVOIS--SAINT-CYR

1689

Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Saint-Cyr même ne se comprendrait

pas, si l'on n'en retrouvait l'occasion, l'idée, le germe primitif,

dans la vie antérieure de madame de Maintenon.

Peu agréable au roi dans l'origine, elle réussit auprès de lui

précisément parce que ses très-réels mérites faisaient un contraste

parfait avec les défauts de la Montespan. Elle plut par ses pieux

discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu'elle avait

des enfants que la mère négligeait. Dans la retraite mystérieuse où le

roi venait les voir en bonne fortune, elle était parée des

gentillesses de l'aîné, le maladif duc du Maine, qui, sans elle,

n'aurait pas vécu. Malgré son sérieux, sa tenue un peu sèche, elle

était aimée des enfants, même de mademoiselle de Nantes (madame la

duchesse), mauvaise et malicieuse. Tous deux, d'espèce féline, jolis,

dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d'elle avec

une grâce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima.

Là fut la vraie puissance de la dame, et plus qu'en ses sermons

peut-être. Mais cette puissance lui fut retirée après le fameux jubilé

de 1676, l'édifiante pénitence dont la Montespan fut enceinte. Madame

de Maintenon n'eut pas l'éducation de l'enfant si cher du péché. On

aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce à dire qu'elle ait

refusé cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance?

Nullement; car ce fut chez elle-même, à Maintenon, que la Montespan

accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait

pour les enfants de la Vallière.

En 1681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le

refit dévot, quand la persécution reprit, avec les enlèvements

d'enfants, madame de Maintenon suivit cette méthode, et dans sa

famille même enleva, adopta une petite fille, sa nièce. Elle rentra

dans l'éducation, son élément naturel, entreprit celle d'une Nouvelle

catholique. Rien de plus agréable au roi. L'enfant fut bien choisi

pour plaire. Il n'y eut jamais rien de si joli, de si gai, de si

amusant, que la petite de Villette (plus tard, madame de Caylus).

C'était le plus parlant visage, dit Saint-Simon; l'ennui était

impossible où elle était; on souriait dès qu'elle apparaissait. Madame

de Maintenon, sa tante, prit le temps où le père, officier de marine,

était en mer; elle demanda l'enfant à madame de Villette «seulement

pour la voir,» et elle refusa de la rendre. Le père cria, puis

réfléchit, calcula, se convertit lui-même.

La petite, qui avait huit ans, légère comme un oiseau, prit son parti

fort vite. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux

choses, qu'elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu'elle

n'aurait plus jamais le fouet. Cette rude éducation durait dans les

familles de vieille roche. Le Dauphin même (élève de Montausier et de

Bossuet), dans sa première enfance, était fouetté par ses femmes et

nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des férules, et si

durement qu'une fois il crut avoir le bras cassé.

Ce fut un rajeunissement pour la dame d'avoir, voltigeant autour

d'elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son âge, que

de choses avaient marqué sur elle! des passions? non, mais des misères

et des fatalités. La pauvreté jadis l'avait mariée, l'avait faite la

complaisante des grandes dames, même de tel ami, qui, dit-on, la fit

vivre; puis vint cette honnête servitude de gouvernante chez madame de

Montespan.

Elle eut à cinquante ans cette étrange nécessité (1683) de remplacer

la reine, Montespan et Fontanges. Celle-ci si fraîche et si jeune, à

vrai dire, un enfant. On fut d'autant plus étonné de voir le roi

prendre une personne si mûre. Il aimait beaucoup la jeunesse. Il se

prévenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se

rendit justice, et crut judicieusement qu'il trouverait plaisir à

protéger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en créa une à

Rueil, où sa propre nièce acheva son éducation.

Elle n'aimait pas, dit cette nièce, le mélange des conditions. Elle ne

prit que des demoiselles nobles, au moins du côté paternel, elles

devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela

entrait dans les idées du roi qui, alors, pour relever la pauvre

noblesse, lui ouvrait pour ses fils des écoles de cadets.

Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvreté, et de beauté

encore, si l'on peut dire. Du moins, elles devaient être bien faites.

Elles passaient pour cela la visite d'un médecin qui leur en donnait

certificat.

Cette maison, transportée chez le roi même, dans son parc (à Noisy,

puis à Saint-Cyr), richement dotée par lui des biens de Saint-Denis,

devait attirer les filles de la noblesse. Car, _le roi les mariait_.

Celles qui restaient jusqu'à vingt ans recevaient une dot, tirée de

l'excédant des revenus, sinon du trésor même.

Là on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles

Catholiques, domptées par la rigueur dans les couvents de province, ou

gagnées par Fénelon dans la maison de Paris. Elles arrivaient un peu

calmées, ayant versé leurs dernières larmes, émues et fort touchantes

encore.

Le roi voulut les voir avant même que tout fût organisé (à Noisy,

1684), et cette première impression lui fut singulièrement agréable.

Il alla seul et les surprit. Lorsqu'on annonça: _le roi!_ ce fut un

coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et très-belles,

le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur

que, toutes curieuses qu'elles étaient, pas une n'osa regarder. Ces

tremblantes colombes le touchèrent fort. Il les avait faites

orphelines, et la plupart n'avaient de père que lui. La grande

obéissance qu'elles rendaient à ses volontés, ayant soumis leur foi,

donné le coeur du coeur, immolé jusqu'aux souvenirs? quel triomphe

absolu!... Nul plaisir plus exquis n'eût pu flatter le roi et l'homme.

Tout était calculé, le costume agréable. Les dames, dans un noir

élégant, avaient la coiffure à la mode, le visage encadré d'une sorte

d'écharpe, nouée sous le menton, mais quelque peu flottante et

chiffonnée à volonté, dont on tirait les plus charmants effets.

C'était un demi-voile mondain, avant le voile de religieuse qu'elles

étaient destinées à porter. Le roi ne tint pas d'abord à exiger ce

sacrifice et dit «qu'il y avait déjà trop de couvents.» On n'exigea

que des voeux simples.

Le costume des petites, de modeste étoffe brune, se relevait et par le

linge et par la bordure de couleur, diverse selon la classe. Un peu de

dentelle au cou montrait la demoiselle. On laissait passer de jolis

cheveux. Le bonnet seul déplut; il était trop serré et il en faisait

des béguines; le roi y fit ajouter un ruban.

Il fit venir Louvois, et il l'envoya, maugréant, pour madame de

Maintenon, chercher, choisir, bâtir une maison digne d'une telle

fondation. Ce fut Saint-Cyr. Le lieu n'était pas gai. Cependant quand

les demoiselles virent ce que le roi avait fait pour elles, quand

elles entrèrent dans ces bâtiments vastes, ces jardins sérieux, mais

non sans quelques fleurs, elles furent reconnaissantes. Il relevait de

maladie (1687). Elles le reçurent, à sa première visite, par un beau

chant, qu'avait composé madame Brinon, leur supérieure, et que Lulli

avait orné de sa mélodie grave et tendre. C'était le chant célèbre:

«Dieu sauve le roi!» que les Anglais nous ont pris sans façon.

Quelle était cette éducation? bien moins sérieuse alors que ne le

feraient croire les lettres de madame de Maintenon sur ce sujet. La

véritable fondatrice, madame Brinon, une ursuline, éloquente et

brillante, née pour la cour, entrait tout à fait dans les vues

mondaines du roi. Mais madame de Maintenon qui plus tard rejeta tout

sur elle, ne fut nullement innocente. Elle leur fit très-bien

apprendre et chanter les prologues d'opéra, l'énervante poésie de

Quinault, de ridicule idolâtrie, où l'adulation a toutes les formes de

l'amour. Entraînée ou par le désir de plaire au roi, de l'amuser, ou

par ses propres engouements, le plaisir de faire des poupées, elle

mettait aux plus jolies des noeuds de ruban! des perles! à ces

demoiselles pauvres. Les innocentes ne rêvaient plus que la cour et de

grands établissements, pour retomber bientôt à la réalité amère.

Le roi croyait, beaucoup croient et répètent que madame de Maintenon

était fort judicieuse. Dans les grandes affaires, en conseil, il

s'arrêtait parfois, lui disait: «Qu'en pense _votre solidité_?» Cette

solidité ici ne paraît guère. Une éducation contradictoire de dévotion

et de cour ne pouvait porter de fruit. Elle était extérieure, n'allait

pas au coeur même; elle imposait surtout _la convenance_. L'élève

personnelle de madame de Maintenon, madame la Duchesse (de Bourbon),

fut une des personnes les plus mauvaises du siècle.

À Saint-Cyr, les grandes filles, surtout de quinze à vingt ans,

devenaient très-embarrassantes. Nobles de père, mais bourgeoises de

mère, elles avaient, ce semble, la chaleur du sang plébéien. Plusieurs

nous sont connues par leur destinée romanesque. Leur cruelle crise

d'enfance, ce violent passé de conversion et l'ébranlement qui en

restait, les faisaient passionnées d'avance. Elles n'étaient qu'orage

et langueur. On les voyait si tristes, qu'on ne savait comment les

consoler. On s'avisa de les faire déclamer, jouer la tragédie. Elles

ne l'avaient que trop au coeur.

Nulle n'échappa plus vite à madame de Maintenon que sa nièce, la

petite Villette, et même avant treize ans. Elle était gaie, rieuse,

peu capable de feindre, crédule, damnablement jolie. Tout tournait

autour d'elle, des fats, ou des amies trop tendres. Madame de

Maintenon craignit quelque éclat qu'on ne pût cacher, et la maria

brusquement. M. de Boufflers, si estimé, se présentait. La tante dit

durement: «Elle n'est pas digne d'un si honnête homme.» Et elle eut la

cruauté de la donner à un Caylus, grossier, ivre toujours. Admirable

moyen de la précipiter sur la pente de l'étourderie.

Elle fit bientôt une autre exécution sur la supérieure de Saint-Cyr.

Madame Brinon avait commencé et fait cette maison. Elle y était chez

elle, on peut le dire. On venait de la nommer directrice à vie, et on

la chassa brusquement. Elle plaisait au roi; ce fut son crime réel. On

l'accusa de cette tendance mondaine et théâtrale de Saint-Cyr. Mais

madame de Maintenon avait rejeté les pièces pieuses que madame Brinon

faisait pour ses élèves, et leur avait fait jouer Racine, _Andromaque_

même! Haute imprudence qui révéla Saint-Cyr, et tout ce qu'il

contenait sous son calme apparent. Elles ne jouaient qu'entre elles,

et n'en furent pas moins surprenantes d'ardeur et de passion. Ce

n'était pas un jeu; c'était la nature même à son premier élan. Il n'en

fut guère autrement dans une pièce biblique, la molle et tendre

_Esther_.

Le vrai titre serait: le triomphe d'Esther et _la chute d'Aman_. C'est

le caractère de cette pièce que toutes ses tendresses servent à

enfoncer le plus terrible coup.

Un an durant, le génie laborieux de Racine fit et refit, polit cette

oeuvre unique. Il fallait qu'on sentît déjà Louvois perdu pour qu'on

osât cela. La violence de madame de Maintenon y parut, jusqu'à

permettre au poète d'insérer un mot de Louvois, celui qu'il avait eu

l'imprudence de prononcer et qui dut tant blesser le roi: «Il sait

qu'il me doit tout.»

La pièce fut jouée le 25 janvier 89. Le roi y était seul, on peut le

dire; car il n'avait avec lui que le peu d'officiers qui le suivaient

à la chasse. L'effet fut délicieux, mais le coup trop peu appuyé. Il

paraît que le roi s'obstinait à ne pas comprendre. Louvois était trop

nécessaire.

Le 5 février, on appela au secours les grands moyens de succès,

d'abord la cour d'Angleterre. C'est pour elle que Racine a fait le

beau chant de l'exil, le choeur tout plein de larmes (J'irai pleurer

au tombeau de mes pères). Ces hôtes de la France, martyrs de la foi

catholique, étaient là comme suppliants. Leur présence muette

sollicitait la chute de ce cruel Aman qui défendait de leur porter

secours.

Les jeunes actrices n'ignoraient pas qu'_Esther_ était un plaidoyer

pour cette sainte cause. Madame de Maintenon (_V._ ses lettres

d'éducation) les tenait au courant de la politique du temps et les

faisait prier pour les succès du roi. Plusieurs, avant de paraître en

scène, se jetèrent à genoux, et, pour obtenir la grâce de parler

dignement, elles dirent un _Veni Creator_.

Un moyen plus mondain avait été employé par Racine. Les deux rôles de

femmes et d'amies, si charmantes, d'Esther et d'Élise, furent joués

par deux personnes irrésistibles. La toute jeune mariée Caylus joua

Esther, malgré les répugnances de sa tante. Mais Racine insista,

l'obtint. Élise était représentée par l'Élise de madame de Maintenon,

son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grâce

touchante, qu'on ne voyait pas sans l'aimer. Elle était si émue que

Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain,

paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux

enfants. Cela parut en scène; le roi le dit: «La petite chanoinesse a

pleuré.»

Le succès dépassa tout ce qu'on attendait. Ce fut un entraînement

prodigieux, et d'abord des actrices, d'Esther-Caylus qui, se sentant

aimée, gâtée, se livra sans réserve. Les coeurs furent emportés. Un

vertige gagna tout le monde, les femmes même. La singularité du

costume y contribua. L'habit persan confondait tout. Assuérus et

Mardochée (deux belles grandes demoiselles) différaient peu de la

petite Esther.

J'ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-là

(Bounard, etc., 30 vol. in-folio). J'y vois que, peu après Esther,

elles changent tout à coup. Les modes de Ninon et de la Montespan

avaient duré jusqu'à l'année du fameux jubilé 1676. Dans la douteuse

aurore crépusculaire de madame de Maintenon, surtout dans les années

équivoques qui précèdent le mariage, elle avait adopté une coiffure

coquette et dévote, qui cachait et montrait, l'écharpe qu'elle donna

aux dames de St-Cyr et que toutes imitèrent. Après _Esther_, l'écharpe

est écartée. La face hardiment se révèle. La coiffure est haussée,

surexhaussée par différents moyens; elle semble imiter la mitre ou la

tiare persane qu'on avait admirée sur ces têtes angéliques. Tantôt

c'est un peigne gigantesque, une tour, une flèche de dentelles, et

plus tard un échafaudage de cheveux. Tantôt le bonnet-diadème que prit

madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crête de dragon, dont les

audacieuses (madame la Duchesse) décorèrent leur beauté hardie. Ses

portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner

la mode. La première gouvernait et menait la seconde. Elle s'était

emparée de la trop faible Esther, l'avait associée à ses jeux

satiriques et la compromit fort de son équivoque amitié.

Un effet si mondain dans un tel lieu paraît avoir embarrassé madame de

Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient

assister, et murmuraient sans doute. Elle résolut de les faire taire

en faisant jouer la pièce devant le confesseur du roi, devant

Bourdaloue et quelques Jésuites. On fit même venir, pour imposer à la

bourgeoisie médisante, madame de Miramion, la sainte, la charitable.

On joua une autre fois devant Bossuet. On était bien sûr que les

saints ne verraient rien que de pieux dans une pièce qui lançait la

croisade d'Angleterre.

Qui résistait? Louvois, le bon sens, la nécessité. Le roi qui avait

mis cent mille francs aux costumes d'_Esther_, en était à envoyer sa

vaisselle à la monnaie. À grand'peine, on vendait des charges, on

pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner

une armée à Jacques, quand les nôtres affaiblies quittaient le Rhin en

brûlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et

son ministre Seignelay obtinrent qu'il aurait au moins une flotte et

quelques officiers. Le général devait être Lauzun, le favori de

Saint-Germain.

Chose curieuse, Lauzun voulait être payé d'avance de ses exploits

futurs. Il fallait que le roi le fît duc avant le départ. Refusé

sèchement. Alors, il eut l'impertinence de se fâcher, de dire qu'il ne

partirait pas.

Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretière, qu'on ne donne

guère qu'à des rois, et, pour comble, lui conféra cet ordre par le don

d'un précieux joyau de famille, la propre médaille que Charles Ier, le

martyr, à la séparation de sa famille, avait remise à Charles II.

C'était aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit

dîner en tiers entre lui et le nonce du pape. À ce moment, chose

bizarre, Saint-Germain possédait un nonce, et Versailles n'en avait

pas.

Était-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exerça

son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les écrouelles.

Cela l'acheva dans l'opinion.

Il part pour Brest. Là, rien de prêt. Seignelay, qui avait tout

promis, n'était pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais

du ministère de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul était

en règle, seul agit efficacement. _Esther_ fut inutile, il n'en resta

rien qu'un chef-d'oeuvre et une mode. Et le départ de Jacques fut un

triomphe de Louvois.

CHAPITRE III

MADAME GUYON

1689-1690

Beaucoup de gens blâmaient madame de Maintenon de ne pas se mêler

assez des affaires. Reproche injuste. Elle influait infiniment, et de

la vraie manière, seule efficace auprès du roi. Elle ne faisait rien,

mais peu à peu elle mit au conseil ceux qui faisaient tout, les

ministres. Pontchartrain, aux finances, se fit son homme, et

Seignelay, à la marine, ne se soutenait que par elle dans sa rivalité

contre Louvois. D'autre part, son concert avec un certain groupe de

grands seigneurs honnêtes et pieux que le roi estimait, devait avoir,

ce semble, un effet plus profond, celui de modifier à la longue le

caractère même du roi. «Obsédez-le de gens de bien, lui écrit Fénelon;

qu'on le gouverne, puisqu'il veut l'être.» Par ce moyen réellement on

fit le roi dévot, pour dix années surtout. Au delà, la vieillesse, le

malheur, je ne sais quel endurcissement le jetèrent dans

l'indifférence.

Regardons cette petite société, comme un couvent au milieu de la cour,

couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la

cour convertie. Les fils et filles de la génération violente qui

précéda, sont tout humanisés et régularisés, amendés; ils semblent

expier l'énergie que leurs pères déployèrent en mal ou en bien, leurs

fortunes souvent mal acquises. Les trois filles de Colbert, les soeurs

de Seignelay, duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers, de Mortemart,

semblent autant de saintes. Le duc de Chevreuse, petit-fils du favori

Luynes, n'intrigue qu'en affaires dévotes; il est l'agent, le

colporteur de la pieuse coterie. Le duc de Beauvilliers (fils de ce

Saint-Aignan qui fournit au roi la Vallière) fait ses filles

religieuses. Ce qui est beau, très-beau, dans ce parti, ce qui en fait

l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels

ennemis, les Fouquet, les Colbert. La fille de Fouquet, que Colbert

enferma vingt ans, la duchesse de Béthune-Charost, par un effort

chrétien, devient l'amie, presque la soeur des trois filles du

persécuteur de son père. Cette duchesse est la pierre de l'angle dans

la petite église, «la grande âme,» admirée et respectée de Fénelon.

Ce tableau a des ombres. Les personnages accessoires qui y entrent, ne

sont pas sans reproche. Le fils par exemple de la grande sainte,

Charost, dévot et _pratiquant_, n'en est pas moins l'intime ami des

_libertins_ de l'époque. Seignelay, qui devient dévot sous

l'influence de ses soeurs et de madame de Maintenon, entre Fénelon et

Racine, n'en reste pas moins Seignelay, je veux dire l'orgueilleux, le

cruel bombardeur de Gênes, le tyran de nos amiraux. Même sa conversion

est tristement datée par un acte d'indélicatesse. Il empêche Jean Bart

et Forbin de faire la grande guerre; il se réserve ces vaillants, ces

preneurs infaillibles, pour faire la course à son profit.

Pour ne compter dans ce parti que les hommes vraiment pieux en qui la

foi était le fond du coeur, les Beauvilliers, Chevreuse, etc., on est

frappé de voir combien cette foi sincère est timide et de peu d'effet,

pauvre de résultats. Ce sont des courtisans honnêtes et médiocres,

qui, pour influer quelque peu, sont obligés de s'observer beaucoup, de

s'amoindrir encore, de s'accommoder à la médiocrité sèche du roi et de

madame de Maintenon.

Il faut le dire, il y avait un amoindrissement général, et dans la

chose même qui faisait la couleur du temps, la dévotion.

Le jansénisme avait pâli. Il languissait avec Nicole octogénaire en

son désert du faubourg Saint-Marceau.

Le jésuitisme même avait pâli. Quoique le P. La Chaise, récemment, en

87, pendant la maladie du roi, lui eût surpris la feuille des

bénéfices, très-faible était son influence morale. Les Jésuites du

Canada, riches et paresseux, avaient interrompu leurs relations

romanesques, qui pendant cinquante ans avaient été le vrai journal du

temps, le pieux amusement du monde catholique.

L'insipide juste milieu de Saint-Sulpice, la simplicité fausse des

Lazaristes, pauvres, sales d'extérieur (et très-riches en dessous),

c'est ce qui réussissait en cour. Ennui profond, nullité, platitude.

Ce qui peint madame de Maintenon, c'est qu'en 89, et la veille

d'_Esther_, elle a pour idéal dans la haute spiritualité un

Godet-Desmarais, de la plus sèche étoffe qu'ait fournie Saint-Sulpice.

Elle estimait en lui sa littéralité serrée de prêtre exact, une

certaine médiocrité judicieuse, qui n'est nullement la solidité forte.

Il lui plut par sa figure basse, qui disait vrai sur le dedans; il

détestait le grand et haïssait le génie. Sa dévotion pauvre,

décharnée, sans substance, pour aliment à la vieille âme, ne pouvait

donner que des os.

Le jeune homme, dans ce monde de vieillards, est un abbé de qualité

qui n'a pas quarante ans, l'aimable Fénelon. Il était déjà mystique et

quiétiste en 1686 (lettre du 10 mars), mais avec des ménagements

extrêmes et des contradictions (_d'activité passive_) qui tombent dans

le galimatias. Son _Éducation des filles_, livre admirable de prudence

et d'esprit positif, est visiblement fait pour être, de madame de

Beauvilliers, transmis à madame de Maintenon. Ses amis conspiraient

pour le faire précepteur de l'enfant royal, et il devait ménager le

tout. Élevé tour à tour par Saint-Sulpice et les Jésuites, il

conservait un pied ici, et un pied là. Il rendait des respects infinis

à Bossuet; il l'avait enlacé, et par lui avait prise dans un troisième

parti, celui des gallicans. Seulement, il est bien entendu qu'un

homme, si agréable à trois partis, n'y parvenait qu'en restant pâle,

effacé, un peu faible. De sa longue direction de filles (les Nouvelles

Catholiques), il lui restait, ce semble, une certaine douceur

féminine, qu'on appellerait énervation, si on la comparait au génie

mâle, robuste de Bossuet.

Je le répète, avant 89, par où que je regarde, je ne vois que

faiblesse dans cette cour. La molle Esther n'y mit pas l'étincelle;

l'effet fut, on l'a vu, mondain, sensuel, et plus propre à augmenter

l'énervation.

Tranchons le mot. Ils attendaient leur âme. Une âme jeune devait venir

qui réchauffât un moment cette vieillesse commune. Que cette âme fût

romanesque, aventureuse et quasi folle, un Don Quichotte religieux, on

aurait cru que c'était un obstacle dans un monde de sèche convenance.

Oui, mais ce fut son charme. Elle eût fait sourire la mort même. Elle

donna un moment l'oubli à tous ces coeurs fanés; ils se crurent jeunes

encore. Ce moment dura trois années (1689-1692).

Dans mon livre _du Prêtre, de la Femme et de la Famille_, j'ai parlé

des idées de madame Guyon, pas assez de sa vie, qui en est

l'explication nécessaire. Cent choses, très-peu neuves, qu'on voit

dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant

sorties de sa situation.

Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de

sa mère qui n'aimait que son frère, battue par une de ses soeurs, elle

passe au couvent. Mal soignée, laissée seule, dans ses fréquentes

maladies, elle se met à lire la Bible et des romans. On la donne à

quinze ans à un ancien entrepreneur, anobli, un M. Guyon, malade,

maussade et brutal. Une aigre belle-mère la garde à vue, et si

durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa

propre mère aggrave, encourage ces duretés. Une servante maîtresse,

ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte

impunément, jusqu'à lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses

enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre elle, dressés à

l'espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa

propre maison, nul que la prière et le rêve.

Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère faillit la faire

mourir. Une cruelle petite vérole la marqua, menaça sa vue. Elle eut

souvent mal à un oeil. Et avec tout cela très-jolie, mais de bonté

surtout. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, mais d'amoureux

aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse.

Sa douceur d'ange était sur son visage, et le coeur fondait à la

regarder. Dans un petit séjour qu'elle fit aux Carmélites de Paris,

madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle

qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme,

elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler

cette personne attendrissante, n'en pouvait détacher les yeux.

Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une

enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte

d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils

lucides; elle montra une grande capacité d'affaires, dans un moment

où l'intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus tard une

vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours

enfant.

Un jour qu'elle alla consulter un vieux Franciscain très-austère, qui

vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues

années, il lui dit ce mot seul: «Vous cherchez au dehors ce que vous

avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est.» Puis lui tourna le

dos. «Ce fut un coup de flèche, dit-elle; je me sentis une plaie

d'amour délicieuse, avec le voeu de n'en jamais guérir.»

Elle prit sur elle d'y retourner encore, et il lui apprit une étrange

nouvelle: «Qu'une voix d'en haut lui avait dit: _C'est mon épouse._»

Sur quoi, elle s'écrie dans une adorable innocence: «Moi! si indigne,

votre épouse!... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n'y pensiez pas!»

Bientôt d'autres ont eu cette révélation. La Visitandine Marie

Alacoque, dont j'ai parlé, dans sa vision du Sacré Coeur qui est à peu

près du même temps, sut aussi qu'elle était l'épouse de Jésus. Son

abbesse dressa le contrat, célébra les noces. Et néanmoins la

différence est grande. La forte Visitandine de Bourgogne que l'on

saignait sans cesse, ivre de vie, eut le délire physique et voyait le

sang par torrent. Madame Guyon n'était qu'une âme; dans le mariage

même, elle ne sut pas ce que c'était, mère n'en fut pas moins

demoiselle.

Délicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, éthérée

d'imagination. Elle aima vraiment un Esprit, n'eut besoin de donner

nulle figure à Celui qu'elle cherchait, n'eut de l'amour que la

souffrance, l'aspiration et le soupir, puis une étonnante paix.

À travers sa crédulité, souvent puérile, elle a deux choses

très-hautes pour l'émancipation de l'âme. Elle se défie des visions,

croit que Dieu ne s'y montre point (_V._ sa vie, I, 81, 83). Elle se

défie des directeurs (_Ibid._, II, 68), et croit qu'on est bien fou de

croire l'homme infaillible. Elle s'exposa souvent pour sauver de

belles filles de leur confesseur.

N'était-elle pas dangereuse elle-même à son insu? Si faible et

maladive, elle n'en avait pas moins, on le voit, une singulière

plénitude magnétique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou

femmes, en sentaient les effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de

Chevreuse le disait à Bossuet: «N'avez-vous pas senti qu'on ne peut

être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements?»

Bien loin d'abuser de cette puissance pour s'asservir des volontés,

elle s'était imposé le supplice de vivre avec une âme réfractaire à la

sienne, une femme de chambre de rude dévotion, dont la parole et le

contact lui étaient un martyre. Cette femme la crucifiait tout le

jour. Cependant, si elle était malade, elle subissait l'ascendant de

sa douce maîtresse; il suffisait que madame Guyon lui défendît de

l'être; elle guérissait à l'instant.

Nombre de gens la suivaient malgré eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui

elle se crut dirigée et qu'elle dirigeait elle-même. Tant qu'il était

près d'elle, c'était un saint. Loin d'elle, il s'évanouissait, pour

ainsi dire, n'était plus rien. La prison qu'elle supporta très-bien

pendant de longues années, fut mortelle à Lacombe. Il se mourait de

mélancolie. Sa tête faiblissant, il finit par écrire (ce qui avait

peut-être été le vrai secret de sa vie) qu'il était éperdu, désespéré

d'amour. Elle sourit, et dit: «Il est devenu fou.» C'était vrai, et il

mourut tel.

Cette attraction était universelle. Ses ennemis et ses persécuteurs y

cédaient à la fin. Même sa belle-mère y céda, et se mit à l'aimer.

Même la vieille fille insolente qui l'avait tant persécutée. Elle

l'aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut,

dit-on, de regret.

Une pieuse ligue de dévots l'envoyait à Genève, comptant sur sa

séduction. Elle donna en partant son bien à sa famille, se réservant

une petite pension, n'emportant rien que son dernier enfant, sa toute

petite fille, et quelques livres, entre autres _Griselidis_ et _Don

Quichotte_. Elle avait été bien longtemps elle-même l'infortunée

Griselidis, martyre du mariage, et elle continuait de l'être en

savourant «l'amère douceur des rigueurs du céleste Époux.» Pendant six

ans, elle courut la France, la Suisse et l'Italie, les nuages surtout

et le pays de l'imagination, comme le chevalier de Cervantès ou ses

touchantes Dorothées, réchauffant tous les coeurs, les amusant, les

consolant, jetant partout son âme.

Ce qui est curieux, c'est qu'elle se croît très-soumise au clergé;

elle veut l'être. Mais les libertés de l'amour divin l'émancipent

malgré elle. Elle fait créer deux hôpitaux, pas un couvent, pas une

église. L'église et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspiré

ses _Torrents_. Elle aime étonnamment le peuple et les petits, les

paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition.

Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon,

marchande, serrurière, lavandière, humbles personnes unies en Dieu

d'une sainte et suave amitié.

Ce qu'on tolérait le moins en elle, c'est qu'avec sa douce innocence,

elle voyait tout cependant, voyait les moeurs du clergé, et les hontes

intérieures du cloître. Sans critiquer ni censurer, elle encourage les

pauvres religieuses à s'affranchir, à ne plus être le jouet du vice, à

rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De là des

ennemis terribles, dont la rage la suit partout. Elle ne peut rester

ni à Gex, ni à Annecy, ni à Grenoble, ni en Italie.

On la disait sorcière. On éprouvait pour elle les sentiments les plus

contradictoires. Une fille de Grenoble la détestait absente, présente

l'adorait. Une autre, de la même ville, de bourgeoisie aisée, pleine

d'esprit et d'une âme orageuse, tourna le dos aux amoureux, s'éprit de

virginité et de madame Guyon, et ne voulut plus la quitter. Elle

partait pour l'Italie où on l'avait souvent priée de venir. C'était

alors un grand et dangereux voyage. Elle était chargée déjà d'un

enfant, sa petite fille, et n'avait de suite que sa femme de chambre

et un ecclésiastique inférieur (un quasi-domestique). Cette fille à

garder n'était pas un petit embarras, étant de plus fort belle. Il n'y

eut pas moyen de l'empêcher de suivre. Madame Guyon en prit la

charge, comme imposée de Dieu; elle la tenait au plus près d'elle, ne

la couchant que dans sa chambre et avec elle. Elles faillirent périr

ensemble sur le Rhône, souffrirent beaucoup en mer. Nul moyen d'aller

que par Gênes. Mais Gênes, nouvellement bombardée par les Français,

pouvait leur faire un très-mauvais parti. À grand'peine trouva-t-elle

un muletier pour passer l'Apennin. Elle avait envoyé en avant son

ecclésiastique pour préparer l'établissement en Italie. Le muletier,

un Génois très-suspect, avait en main cette pauvre caravane de femmes;

il les mène droit dans un bois de voleurs. Madame Guyon ne s'étonne

pas, reste calme et sourit. Voilà des gens interdits, en déroute, qui

ne savent que dire. Ces incidents la troublaient si peu, que, le long

du chemin, elle versait son coeur, ses rêveries, épanchait son livre

sublime, et fort dangereux, des _Torrents_. Tout cela plus passionné

dans l'âpreté de l'Apennin. La pauvre fille en fut enivrée, et comme

anéantie. À l'arrivée, elle tomba malade; âme et corps, tout lui

échappait.

Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19) · 第 1 / 24 段