celles de ma femme; je lui dois ma belle santé; j'abandonnai tout le
monde (je dois dire que je voyais des persécuteurs partout). Depuis 30
ans que je cultive mon champ de retraite, je n'ai pas passé deux jours
sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagné de ma
femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille! Je plantais
des arbres, j'en réformais; je laissai l'allée principale un peu
étroite, mais que je ne pouvais changer à cause de ses beaux arbres. Je
fis un joli parterre et trois berceaux; je plantai des quenouilles qui
ont 25 pieds de haut; il est rare d'en voir de pareilles.
Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter; on venait voir le vieux
grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux
d'avoir un coin de terre.
J'eus le bonheur de devenir père d'un garçon qui faisait toute mon
espérance; mais je le perdis à l'âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes
joies.
En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte; je vendis
pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme
j'étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More
et à M. Labour!
Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. À la fin de septembre
1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez
bien vêtu: redingote bleue, pantalon _idem_, beaux favoris noirs. Un
coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il avait
tout à fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empêcher de le faire
entrer dans ma petite chambre: «Donnez-vous la peine de vous asseoir,
vous prendrez bien un verre de vin?» Ma femme dit: «Si vous voulez, je
vais vous donner un bouillon?--Ce n'est pas de refus», dit-il.
Après s'être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers
qui restaient en ville: «Qui vous a donné cette liste?--Je ne le connais
pas.--Avez-vous trouvé quelque chose?--Oh! oui», me dit-il.--Je dis à ma
femme: «Donne-lui 3 francs.--De suite, mon ami.»
Je lui demandai d'où il venait: «Je viens de la Grèce.» Et il tire de sa
poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui
commandaient en Grèce: «Pourquoi avez-vous été là-bas? Permettez-moi de
vous faire cette question.--C'est mon commandant qui m'a emmené avec
lui.--Et pourquoi êtes-vous revenu?--C'est que j'ai vu empaler mon
commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitté de suite le
pays.--Qu'ai lez-vous faire?--J'ai des protecteurs au ministère de la
guerre.»
Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me
dénoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos à un conscrit dans
la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: «Bonjour,
capitaine.--Où vas-tu?--En Espagne.--Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni
toi, ni tes camarades.»
Je ne tardai pas à être appelé devant le maire; à midi, l'agent de
police me prévint que j'étais attendu. J'y vais sans faire de toilette,
en casquette: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Eh bien, dit-il,
si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il
me tenait les deux mains.)--Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas
dénonciateur.--Et si vous voyiez que l'on voulût me faire du mal, me le
diriez-vous?--Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de
faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l'avais vu,
je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouvé l'individu sur le
fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration
devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donné la
correction devant vous. Voilà comme j'entends les dénonciations.--Mais
ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes dénoncé.--Je proteste; je
ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais
l'infâme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait
de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin;
il n'y a que lui qui a pu me dénoncer; si vous voulez le permettre, je
vais aller chez le général.--Il le sait.--Déjà! C'est à dix heures que
l'infâme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux
heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprès du
général?--Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura
dit.--Ça suffit.»
J'arrive rue du Champ; je trouve le général en grande robe de chambre
dans son salon, près d'un bon feu: «Mon général, je vous
salue.--Bonjour, Monsieur.--Je ne suis pas _Monsieur_, général, je suis
le capitaine Coignet qui vient d'être encore dénoncé, mais cette fois je
connais le scélérat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est présenté chez
moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien
connaître celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie
ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin,
un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer
comme un lâche. Vous devez l'avoir gardé, je pense, pour nous mettre en
présence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela
finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans
l'avoir mérité. Aujourd'hui, général, c'est ma mort ou ma liberté que je
viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas
de grâce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole
doit vous suffire. Voilà mon dernier mot: je viendrai demain à trois
heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me
faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil,
je parcours les rues, et si je trouve l'infâme, je crie aux citoyens:
Rangez-vous que je tue ce chien enragé!--Allons, capitaine,
calmez-vous.--Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité,
faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus
trompé.--Vous pouvez vous retirer.»
Il vint me conduire jusqu'à la porte; j'avais frappé juste. Le
lendemain, à trois heures moins un quart, j'étais sur le pas de ma
porte, attendant l'heure de partir chez le général; arrive M. Ribour:
«Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été
brûlées devant moi; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire
tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dénoncé.» La gaîté reparut
chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin; je perdis ma
petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin
à Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui
me sauvèrent pour l'année 1822.
Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[62]; il fut poursuivi
pour propos séditieux et un mandat d'amener lancé contre lui. Un ami le
prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le
manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha
dans un village; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester
enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne
marchant que de nuit, il se rendit à la prison d'Auxerre pour subir la
peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamné à 3 mois de
prison. Il était accusé d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix
mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On
vint me dire qu'il était en prison; je fus de suite le voir, je
l'embrassai: «Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?--Je craignais de
te faire de la peine.--Qui a pu vous dénoncer?--Trubert.--Le malheureux,
dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle
Defrance; ce n'est pas possible.--C'est lui, te dis-je.--Je vous
apporterai tous les jours à manger.--Je veux une bouteille d'eau-de-vie
pour donner à ceux de ma chambrée; je leur chante messe et vêpres le
dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.--Je ne vous laisserai manquer de
rien.»
À sa sortie de prison, il me laissa un _pouf_ de 35 francs chez
Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon; il se
faisait apporter des morceaux de rôti, et c'est moi qui payais ainsi les
messes et les vêpres qu'il chantait aux prisonniers.
En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis
d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour,
et il me resta 300 francs que j'employai de suite en épiceries, sans en
prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse: «Je suis
le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voilà pour 300
francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne.» Le Roi n'était
pas plus content.
Ma petite maison se maintenait; je renonçai tout à fait au monde. Je
partais dans l'été avec mon épouse à trois heures du matin; je revenais
du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; à
neuf je revenais déjeuner.
Voilà la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse
chérie. Que la terre qui la couvre soit légère! Elle a fait du bien aux
pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une
sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'était
imposé 12 francs par mois, je lui disais: «C'est bien lourd, ma chère
amie.--Cela nous portera bonheur.» (J'ai toujours continué, mais j'en ai
perdu deux qui m'ont allégé de 6 francs; reste à payer 6 francs par
mois.)
Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous
avons quitté le commerce. J'ai réformé tout cela depuis que je suis
seul; je me réserve seulement de porter moi-même l'obole que mon épouse
avait contracté l'habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés
sont sacrées pour moi; elle m'a prié par un écrit qui est dans mon
secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère
Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma
pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme
de 172 francs par an.
J'ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être
pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années
1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi; l'accomplissement de
mes 30 ans de service était échu; il y avait longtemps que je
l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes
services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs; pour 12 campagnes, à
240 francs; pour 6 mois, à 10 francs; Total: 1,450 francs. Je reçus ma
retraite le 23 août 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de
service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi près de son cousin,
M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre.
Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du
monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au
lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en
disant: «Tant mieux! mes pauvres en profiteront.» Je tins parole, je
doublai mes aumônes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un
militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons
en classe qui me coûtèrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma
défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de
progrès qu'il entra au petit séminaire d'Auxerre; maintenant il est curé
dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela
me suffit.
L'année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes
étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les
chasser pour la dernière fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui
donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi
souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en
mouvement; c'était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les
portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits
rassemblements à la porte du Temple, à l'Hôtel de ville, à la
Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches; ils se
donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils
escortaient la malle-poste. Ah! les bons défenseurs de la patrie! Je les
regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était
content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les
bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il était
heureux!
Quant aux autorités d'Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils
s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau
tricolore. On se dépêcha de rétablir l'ordre, on forma de suite la garde
nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me
trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission.
La loi était pour moi: j'étais libre d'être de la garde nationale ou
non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: «Mais qui vous a permis de
me nommer sans mon aveu?--Tout le monde vous a porté; vous êtes nommé à
l'unanimité; vous ne pouvez refuser.--Vous êtes donc les maîtres? Qui
est votre chef de bataillon?--C'est M. Turquet.--Vous avez fait un bon
choix, je vous rendrai réponse demain; si j'accepte votre drapeau, je
serai à l'Hôtel de ville à midi.»
Je consultai mon épouse: «Il ne faut pas refuser, dit-elle.--Mais c'est
une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi.--Ne refuse pas,
je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.--Ils m'ont pourtant
bien fait souffrir avec leurs dénonciations; ils mériteraient que je les
envoie promener.--Non, me dit-elle, ne pense plus à cela.--Mais cela va
nous gêner, il me faut 200 francs.--Ne recule pas, je t'en prie.»
À midi je leur portai ma réponse: «Voilà notre porte-drapeau!
crient-ils.--Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non
pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est là. Si vous croyez
me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez,
mais je le porterai.--Nous vous donnerons un aide.--Et cette dépense
qu'il faut que je fasse! vous êtes riches, vous autres, mais moi
pas.--Allons, mon brave, vous êtes des nôtres.--Je vous promets de me
mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le
faire rentrer à son poste; les moutards l'ont chassé; ce n'est pas à
nous à faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de
suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger; les
moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner
les dépêches.»
Tous mes avis furent suivis; l'autorité reprit son cours et le maire
revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à
l'Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les
tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reçus l'ordre de m'y rendre
pour être reçu, car ça pressait; le canon ronflait à Paris, on faisait
la chasse aux Suisses; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour
faire les premières proclamations; tous les jours on me promenait dans
toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j'étais en
nage.
Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui
coûtait 600 francs, il était magnifique; la draperie était aussi large
que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en
pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés.
Comme c'était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son
épée! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis
arrivés à l'Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant
Turquet sur le port; si on l'avait gardé, je les aurais remerciés. Je
faisais plus que mes forces; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le
descendre, il ne put le porter à son terme.
Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale
d'Auxerre; il fut apporté par le duc d'Orléans. Toute la garde nationale
des campagnes arriva pour cette grande cérémonie; le prince descendit au
_Léopard_, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les
chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'était de rigueur). Il fallut
passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde
l'écurie; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à
grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités
d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait
été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil
état; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l'Hôtel de ville. Je
profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus
vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me
reconnaître; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes
dans la grande allée de l'Éperon à droite. Lorsque tous furent placés,
on fut prévenir le duc d'Orléans; je fus à mon poste pour recevoir le
drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même; il s'arrête
devant moi. Je lui dis: «Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains
du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des
Invalides, par les mains du premier Consul.»
Le prince répondit: «Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus
pour qu'il soit bien défendu.» Ces paroles et les miennes furent
consignées dans le journal.
Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai
souffert; tous les fourriers et caporaux m'écrasaient les pieds, étant
pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide
nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré; sans lui, je n'aurais pas pu
faire mon temps.
Le duc d'Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon
compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le
drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de
moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de
service au ministère de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les
campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s'assurer si réellement
j'avais été décoré le premier ainsi que je l'avais dit à son fils; tout
lui fut affirmé. Il vit que j'avais été nommé officier de la Légion
d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais
que j'avais intéressé le duc d'Orléans en ma faveur; je ne le sus qu'en
janvier 1847.
Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la
Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les
Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa pétition à
M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne
reniait pas notre dette, mais c'était toujours rejeté; il ne lâchait pas
prise; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis:
«Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement
obtenir les intérêts de nos sept ans? Les intérêts de 875 francs ne
feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans à notre
pension et les vieux légionnaires seraient contents.--Je vous remercie,
me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.» À force de renouveler nos
pétitions, ça finit par prévaloir. À partir du 1er janvier 1846 et en
1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des
10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils
reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J'attends
jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je réclamai, on me mit dans le
panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais
mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18
janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part: J'ai bien
fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je
ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit à
350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie,
mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31
janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur
l'adresse: _À M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d'honneur!_
Je me dis: «Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas
me donner mes 100 francs.» Je décachette la lettre ainsi conçue:
«Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je
fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le
5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831
par le Roi, officier de la Légion d'honneur. Par conséquent, vous n'avez
pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous
seront payés annuellement. _Signé_: Le Secrétaire général de la Légion
d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.»
Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire
nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tête dans mes
vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et
le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C'est peut-être
lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez à cet
officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent.
Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme!
Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intéressaient à
moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-soeur Baillet, supérieure de
la succursale des orphelines de la Légion d'honneur, rue Barbette.
Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus
grand malheur; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours
fortunés; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72
ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient
me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais
la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin
derrière moi. Si je savais écrire! je pourrais entreprendre d'écrire mes
belles campagnes, et l'enfance la plus pénible qu'un enfant de 8 ans a
pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien
prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main à
l'oeuvre.
Le plus difficile pour moi était de n'avoir point de notes ni aucun
document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis
donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma
carrière militaire! Il n'est pas possible de se faire une idée de ma
peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j'ai
atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que
je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des
autres que j'ai écrite, c'est la mienne, avec toute la sincérité d'un
soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise:
l'honneur est mon guide.
Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pères de famille qui me
liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs
enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien: c'est le plus
bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m'avaient
gratifié de ce don précieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais
il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni _A_ ni
_B_; et là ma carrière pouvait être ouverte si j'avais su lire et
écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni,
toujours présent à l'appel, infatigable dans toutes les marches et
contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre.
Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversité, obéissance
à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat,
c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850.
Fait par moi.
JEAN-ROCH COIGNET.
ADDITIONS ET VARIANTES
Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous
le manuscrit original: ils l'ont aussi abrégé davantage, ce qui
explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus
complète. Si on la compare à l'édition de 1851, elle présente cependant
certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait
encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très
probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien
aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le
manuscrit; elles renferment des détails que l'auteur seul pouvait
donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance.
* * * * *