Cahier.)--La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la
découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des
Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut
obligée de se former en carré pour résister à l'effort des ennemis.
Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu'il
voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de
Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général
Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n'épargnèrent
qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de
cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'était passé,
cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l'ennemi. Le
lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé
capitaine, l'état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on
conçoit que Bonaparte n'avait rien oublié.
Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e.
Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d'injures,
prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de coeur, comme
s'il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été
abîmés. J'estime qu'ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne
les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.
_Description de l'uniforme de la Garde._ (Voir le Quatrième
Cahier.)--Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous
les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu à revers blancs,
échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte
et les guêtres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et à la
culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant
apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous
avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et
les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées
et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu
par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.
Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la
tenue d'été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une
idée, c'est l'extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand
nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous
inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussière sur nos
souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous
faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés.
_Au camp de Boulogne._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Étant au camp
d'Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en
compagnie duquel j'avais fait mes débuts dans la garde. J'ai déjà dit
qu'il était le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant
garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom;
je me souviens seulement qu'il était fils d'un aubergiste des environs
de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d'une aventure
singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries; il fut placé
à la porte même du premier Consul, à l'entrée de sa chambre. Quand le
Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrêta stupéfait. On
l'eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces,
surmonté d'un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet
dépassant encore le bonnet à poil d'au moins un pied. Il m'appelait son
nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous
sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi,
et je pense qu'il fut obligé de lever singulièrement la tête pour
apercevoir la figure de mon camarade.
Après l'avoir examiné un moment, il vit qu'en outre il était
parfaitement taillé: «Veux-tu être tambour-major? lui dit-il.--Oui,
Consul.--Eh bien! va chercher ton officier.»
À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s'élance, puis il s'arrête
et veut reprendre son arme, en disant qu'un bon soldat ne devait jamais
la quitter. «N'aie pas peur, répliqua le premier Consul; je vais la
garder et t'attendre.»
Une minute après, mon camarade arrive au poste. L'officier, surpris de
le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. «Parbleu! répondit-il
avec son air goguenard, j'en ai assez de monter la garde, j'ai mis
quelqu'un en faction à ma place.--Qui donc? s'écria l'officier.--Bah!...
le petit caporal.--Ah çà! pas de mauvaise plaisanterie!--Je ne plaisante
pas; il faut bien qu'il monte la garde à son tour... D'ailleurs, venez-y
voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher.»
L'officier passa de l'étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait
guère les officiers près de lui que pour leur donner une _culotte_. Le
nôtre sortit l'oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent
le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil.
«Monsieur, dit-il à l'officier, ce soldat a-t-il une bonne
conduite?--Oui, général.--Eh bien! je le nomme tambour-major dans le
régiment de mon cousin; je lui ferai trois francs par jour sur ma
cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu'on le relève de
faction, et qu'il parte dès demain.»
Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses
fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait
un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du
tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter
le camp, m'emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai
pour rejoindre Ambleteuse. J'étais seul; je rencontrai en route deux
grenadiers de la ligne qui voulurent m'arrêter. En ce moment, les
soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait
au camp de Boulogne ce que nous appelions _la compagnie de la lune_;
c'étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour
dévaliser ceux d'entre nous qu'ils surprenaient isolés, pour leur piller
leur montre et leurs boucles d'argent, et pour les jeter à la mer. On
fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être
plusieurs de compagnie.
Pour moi, je me tirai d'affaire en payant d'audace. J'avais mon sabre et
sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent
prudent de me laisser passer mon chemin; mais si j'avais faibli, j'étais
perdu, et le dîner de mon tambour-major m'eût coûté terriblement cher.
_Variante du récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième
Cahier.)--Contrairement à l'habitude, l'Empereur avait ordonné que les
musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les
nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux
troupier d'au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de
nous:
On va leur percer le flanc,
Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire;
On va leur percer le flanc,
Que nous allons rire!
Ran, tan, plan, tirelire,
Que nous allons rire!
Pendant cet air, en guise d'accompagnement, les tambours, dirigés par M.
Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les
caisses; les tambours et la musique se mêlaient. C'était à entraîner un
paralytique!
Arrivés sur le sommet du plateau, nous n'étions plus séparés des ennemis
que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le
matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe.
L'Empereur nous fit arrêter, et lança d'abord les mamelucks et les
chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers; ils
faisaient de leur cheval ce qu'ils voulaient. Avec leur sabre recourbé,
ils enlevaient une tête d'un seul coup, et avec leurs étriers tranchants
ils coupaient les reins d'un soldat. L'un d'eux revint à trois reprises
différentes apporter à l'Empereur un étendard russe; à la troisième
l'Empereur voulut le retenir, mais il s'élança de nouveau, et ne revint
plus. Il resta sur le champ de bataille.
Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils
avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était
composée d'hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre
cavalerie finit par être ramenée. Alors l'Empereur lâcha les _chevaux
noirs_, c'est-à-dire les grenadiers à cheval, commandés par le général
Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l'éclair et fondirent sur
l'ennemi. Pendant un quart d'heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce
quart d'heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer
dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades
sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et
s'ils eussent été battus, c'était notre tour.
_Récit de la bataille d'Austerlitz._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Au
milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire
comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva
droit à nous. Mon capitaine Renard l'apercevant, s'élance pour le sabrer
au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le
poursuivre, et le pauvre animal n'a que le temps de se réfugier, comme
un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions
tous à qui mieux mieux: «Le renard n'attrapera pas le lièvre! le renard
n'attrapera pas le lièvre!» Et, en effet, il ne put l'attraper; aussi on
se moqua de lui, et l'on rit d'autant plus que le capitaine était le
plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats.
_Préliminaires de la bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième
Cahier.)--Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très
rapides; elle avait été prise la veille ou l'avant-veille par nos
troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et
là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu'ils voulaient
être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir
notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et
l'on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas.
Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid,
qu'ils s'imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se
chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie,
ils succombèrent sous les décombres. L'Empereur nous fit allumer son feu
au milieu de nos bataillons; il nous demanda une bûche par chaque
ordinaire. On s'en était procuré en enlevant les palissades qui servent
l'été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement
l'Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des
bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en
avaient le plus besoin. Ils s'asseyaient sur la croupe d'un cheval mort
qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu'une pierre.
J'avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou;
j'avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu.
Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l'opération. Du
haut de ses bottes de paille, l'Empereur assistait à ce singulier
spectacle, et riait aux éclats. J'en rasai, dans ma nuit, au moins une
vingtaine.
_Bataille d'Eylau._ (Voir le Cinquième Cahier.)--M. Sénot, notre
tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint
lui dire que son fils était tué. C'était un jeune homme de seize ans; il
n'appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard
pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme
volontaire parmi les grenadiers de la garde: «Tant pis pour lui, s'écria
M. Sénot; je lui avais dit qu'il était encore trop jeune pour me
suivre.» Et il continua à donner l'exemple d'une fermeté inébranlable.
Heureusement, la nouvelle était fausse: le jeune homme avait disparu
dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n'avait aucun
mal; je l'ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde.
_L'inspection au général Dorsenne._ (Voir le Sixième Cahier.)--«J'étais
toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris.» Une
fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande: nous avions
fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l'on avait
décidé que l'on achèterait de l'eau-de-vie avec la somme économisée.
Mais pour ne pas éveiller l'attention du général Dorsenne, je portai sur
mon compte: «_Légumes coulantes_... tant.» Précisément l'infatigable
général tomba sur ce passage. «Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il,
_légumes coulantes_? Je balbutiai et je finis par avouer notre
peccadille. D'abord, il voulut se fâcher; puis en voyant ma confusion,
en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit
à rire: «Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n'entends pas
qu'on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs.»
_Une visite à Coulommiers._ (Voir le Huitième Cahier.)--À la suite de
nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était
informé, me fit garder les arrêts: «Ne sors plus, me dit-il, tu serais
arrêté.» Je le lui promis.
Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s'étaient
montrés si bons pour moi, et je grillais d'avoir de leurs nouvelles. Or,
un jour que j'étais sorti avec l'agrément de mon frère, et que je me
rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un
grand bel homme qui passait là, vêtu d'une blouse, m'arrête tout à coup
en m'abordant: «Voilà, me dit-il, un monsieur qui doit connaître
Coulommiers, ou je me trompe fort.--Vous ne vous trompez pas,
répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux; j'ai
connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier.--C'est donc bien vous,
monsieur Coignet?--Oui, c'est bien moi, monsieur Moirot, car je crois
vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme Potier, comment
vont-ils[64]?--À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a
longtemps, car nous parlons souvent de vous.--Cependant me voilà, et,
comme vous voyez, gaillard et bien portant.--Mais vous avez donc la
croix?--Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien
longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous
embrasser?--Très volontiers: je n'en reviens pas de surprise et de joie
de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet; nous vous croyons tous si
bien mort! Mais, où restez-vous donc?--Chez mon frère, marché
d'Aguesseau.--Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du
marché.--C'est mon frère qui rapprovisionne.--Vous savez maintenant mon
adresse: il faut me faire l'amitié de venir dîner avec moi dès ce soir,
nous causerons.--J'accepte avec le plus grand plaisir.»
J'arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m'apprit qu'il
n'était plus chez M. Potier; il était établi à son compte. Il avait
gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne
conduite, il avait obtenu d'épouser une cousine de M. Potier. En nous
quittant, il me serrait les mains avec émotion: «Ah! que demain je vais
faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu!»
À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés: «Qu'y
a-t-il donc d'extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite? lui dit
en l'apercevant de loin M. Potier.--Ah! Monsieur, j'ai retrouvé M.
Coignet, l'enfant perdu.--Comment? que dites-vous?--Oui, M. Coignet; il
n'est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine!--Vous vous trompez:
il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d'occuper aucun
grade. C'est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour
le nôtre.--C'est bien lui-même: j'ai reconnu tout de suite son gros nez,
sa stature et sa voix. C'est un beau militaire. Il m'a dit qu'il avait
trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu
parole, car il a gagné le fusil d'argent qu'il vous avait promis de
rapporter en partant de chez vous.--Mais c'est incroyable: tout cela
m'étonne et me surpasse; il faudrait que je le visse pour y croire.» Et
M. Potier, à son tour, s'en va faire part de cette bonne nouvelle à
madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en
apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et
que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa
disposition. «Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son
mari.»
Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un
permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec
l'intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions,
M. Potier obtint tout ce qu'il demandait, et, dès le lendemain, son
fils arrivait me chercher à Paris. J'éprouvai beaucoup de joie de revoir
ce jeune homme, qui me dit: «Papa et maman m'envoient vous chercher:
voilà la permission du préfet de police: nous partons demain pour
Coulommiers; domestique, chevaux, tout enfin. J'emmène tout, papa le
veut.» Mon frère voulut le retenir au moins jusqu'après déjeuner.
Impossible! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de
partir. «Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on
nous attend de bonne heure.»
Nous marchions bon train, et j'arrive avec ma petite livrée, car mon
domestique portait la livrée d'ordonnance (coeur haut, fortune basse;
mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du
moulin; moi, vieux grognard, j'éprouvais un saisissement de coeur à la
vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient.
Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au
lit. Je demandai la permission de la voir: «Entrez, me cria-t-elle tout
émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant! Pourquoi ne nous avoir
pas donné de vos nouvelles et demandé de l'argent?--J'ai eu grand tort;
Madame, mais vous voyez qu'en ce moment je ne manque de rien. Je suis
votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune; c'est vous et M.
Potier qui avez fait de moi un homme.--Vous avez bien souffert?--Tout
ce qu'un homme peut endurer, je l'ai enduré.--Je suis heureuse de vous
voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade?--Capitaine à
l'état-major de l'Empereur et le premier décoré de la Légion d'honneur.
Vous voyez que vous m'avez porté bonheur.--C'est vous, c'est votre bon
courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à
nos amis.» M. Potier m'accueillit, de son côté, comme un bon père. Il
voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue: «En voilà
un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher.--Il ne m'a rien
coûté du tout, qu'un coup de sabre donné à un officier bavarois à la
bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en
dînant.--C'est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants; puis
demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez
changé de rôle. Ce n'est plus notre petit Jean d'autrefois, c'est le
beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes
amis; ils ne vont pas vous reconnaître.»
En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras
ouverts: «Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et
mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir.--Soyez
tous les bienvenus», répondait-on; et comme j'étais militaire, on me
parlait le plus souvent des ravages qu'avait faits l'ennemi en
envahissant les environs de Paris. Jusqu'au dîner, M. Potier ne disait
rien de moi: ce n'est qu'après le premier service qu'il demandait à nos
hôtes s'ils ne connaissaient pas l'officier qu'il avait amené. Chacun
regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. «Vous
l'avez cependant vu chez moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C'est
l'enfant perdu que j'ai ramené de la foire d'Entrains, il y a vingt ans.
C'est lui que je vous présente aujourd'hui. Il n'a pas perdu son temps,
comme vous voyez. Il m'avait dit en partant: _Je veux un fusil
d'argent_. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première
fois qu'il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d'honneur et le
grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme... aujourd'hui
déchu. Voilà mon fidèle domestique d'il y a quinze ans, buvons à sa
santé!»
Et nous buvions, et j'étais partout comblé de prévenances et d'amitiés.
Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d'une fois nous passions
des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m'écouter,
aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c'étaient des
jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles
connaissances qui m'avaient vu jadis portant le sac de trois cent
vingt-cinq livres et maniant la charrue.
Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des
environs une promenade que je ne puis comparer qu'à celle du boeuf gras
à l'époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier.
J'embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l'ordre
de partir immédiatement pour mon département.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
GRAND ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
_RELEVÉ des services militaires de COIGNET (Jean-Roch), capitaine à
l'état-major général, né à Druyes, département de l'Yonne, le 16 mars
1776, retiré à Auxerre, chef-lieu dudit département de l'Yonne._
Entré au service comme soldat dans le 1er bataillon auxiliaire de
Seine-et-Marne, le 6 fructidor an VII (23 août 1799).
Incorporé dans la 96e demi brigade, le 21 Ans Mois Jours
fructidor an VII (8 septembre 1800) 1 » 12
Entré dans la garde, le 2 germinal an XI
(23 mars 1803) 2 6 15
Caporal, le 14 juillet 1807 4 3 21
Sergent, le 18 mai 1809 1 10 4
Lieutenant dans la ligne, le 13 juillet 1812. 3 1 25
Capitaine à l'état-major général, le 14 septembre
1813 1 2 1
Rentré dans ses foyers, en vertu de la lettre
du duc de Tarente au maréchal de camp,
chef de l'état-major général, datée de
Bourges, le 31 octobre 1815, ci 2 1 16
___________________
TOTAL effectif des années de service 16 2 4
NOTA. Le service effectif sera à ajouter à la suite du présent état, à
compter du 31 octobre 1815, date de la lettre de M. le maréchal de camp,
chef de l'état-major général, comte HULOT, qui ordonna la rentrée dans
ses foyers.
_Collationné, conforme à l'original à nous représenté et à l'instant
retiré, par nous, maire de la ville d'Auxerre, le 2 décembre 1816._
_Signé_: LEBLANC.
Ans Mois Jours
Campagnes en Italie, an VIII et an IX 2 » »
Ans X, XI, XII, XIII et XIV, à l'armée
d'observation de la Gironde, aux armées
d'Espagne et Portugal et armée d'Angleterre 5 » »
1806 et 1807, en Prusse et en Pologne 2 » »
Années 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813
et 1814, et subséquentes, en Prusse, Pologne,
Espagne, Allemagne, Russie, Saxe
et Pologne, et à l'armée du Nord 7 » »
_______________
TOTAL DES CAMPAGNES 16 » »
Légionnaire, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).
RÉCAPITULATION.
Ans Mois Jours
SERVICES EFFECTIFS 16 2 4
CAMPAGNES DE GUERRE 16 » »
_______________
TOTAL GÉNÉRAL DES SERVICES, JUSQUES ET Y COMPRIS LE
31 OCTOBRE 1815 32 2 4
---------------
Pour copie conforme:
_Le Sous-Inspecteur aux revues_,
_Signé_: LUCET.
Le 2 décembre 1816.
_TABLEAU GÉNÉRAL des affaires auxquelles COIGNET (Jean-Roch) a pris part
pendant la durée de ses services militaires, qui ont commencé le 23 août
1799._
CAMPAGNE D'ITALIE
9 juin 1800 Bataille de Montebello.
14 juin 1800 ---- de Marengo.
CAMPAGNE D'AUTRICHE
17 octobre 1805 Bataille et prise d'Ulm.
14 novembre 1805. ---- ---- de Vienne.
2 décembre 1805. ---- d'Austerlitz.
CAMPAGNE DE PRUSSE
14 octobre 1806 Bataille d'Iéna
25 octobre 1806 ---- et prise de Berlin.
8 février 1807 ---- d'Eylau.
10 juin 1807 Combat d'Heilsberg.
14 juin 1807 Bataille de Friedland.
25 juin 1807 Tilsitt, réunion des empereurs.
CAMPAGNE D'ESPAGNE
30 novembre 1808 Bataille de Somo-Sierra.
4 décembre 1808 ---- et prise de Madrid.
CAMPAGNE D'AUTRICHE
19 avril 1809 Bataille de Thann.
20 avril 1809 ---- d'Abensberg.
22 avril 1809 ---- d'Eckmühl.
13 mai 1809 Prise de Vienne.
22 mai 1809 Bataille d'Essling.
5 juillet 1809 ---- d'Enzersdorf.
6 juillet 1809 ---- de Wagram.
CAMPAGNE DE RUSSIE
27 juillet 1812 Combat de Witepsk.
15 août 1812 ---- de Krasnoë.
17 août 1812 Bataille de Smolensk.
19 août 1812 Combat de Valoutina.
7 septembre 1812 Bataille de la Moskowa.
14 octobre 1812 ---- et prise de Moscou.
24 octobre 1812 ---- de Malo-Jaroslawetz.
CAMPAGNE D'ALLEMAGNE
2 mai 1813 Bataille de Lutzen.
20 mai 1813 ---- de Bautzen.
21 mai 1813 ---- de Wurtchen.
27 août 1813 ---- de Dresde.