Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre; mon

frère dit à M. Marais: «Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de

suite, car mon frère n'a pas le sou.» Les frais se montèrent à 1,800

francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu

la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume!

Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans

un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs.

Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu'il fallait

lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir

notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la

vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos

bonnes intentions à son égard: «C'est plutôt pour augmenter votre

fortune que pour la diminuer.--C'est bien, nous dit-il, mais je veux un

logement pour ma femme après moi.--Cela ne sera pas, lui dit mon frère.

Je me rappelle qu'elle m'a mené dans les bois avec ma soeur pour nous

perdre. D'ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune,

vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de

froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que

nous.» J'aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des

cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même

jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon

frère régla nos comptes; je me trouvai débiteur de 700 francs: «Eh bien!

me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous

serons quittes.--Choisis.» Enfin, il me restait six arpents de mauvaise

terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d'être débarrassé

d'une pareille somme envers mon frère! J'avais un cheval de reste pour

toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses

1,800 francs; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris.

Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise

de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais

fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval

lorsqu'il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais

d'autres se présentèrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: «Il

est retenu par M. Marais.» Je rendais compte de toutes ces invitations à

M. Marais qui connaissait tout le monde: «Il ne faut pas le prêter, vous

ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.--Il est à

votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me

tourmentent.--Il faut refuser--Il est venu ce matin un grand monsieur

habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse; il a l'air d'un

juge. Il m'a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses

bois.--Vous a-t-il dit son nom?--Oui, il se nomme Chopin.--Ne vous

avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des

javelles.--Et comment faire?--Il faut lui dire que je l'ai pour un

mois.--Ça suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.--Je m'en

charge», me dit-il.

Mon père se fâcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une

pension viagère; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette

affaire par-devant le maire, M. Tremot. «Allons, mon père, il faut nous

arranger.--Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment

par an et 200 francs.--Mais ça n'est pas possible, vous savez que je

n'ai rien; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?--Si

tu es venu pour cela, voilà ce que je veux: il faut que ma femme ait de

quoi vivre après moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite.» Je

fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père

possédait à l'époque de sa demande; il se trouvait être plus riche que

moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements à M. Marais,

et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal

que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas

compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240

francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqué; je revins chez

mon avoué: «Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donné un mauvais conseil;

si j'avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n'aurais

peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m'a nui.»

Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup

de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte,

et voilà de fortes sangsues qu'on applique à ma bourse: 80 francs pour

quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher;

allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles.

Aussi cela ne m'est jamais arrivé depuis, je craignais trop les

sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre

demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis

mon cheval à M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites

affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux

de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui

me remettait son reçu)!

Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf; là

ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec

un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au

café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre

une tasse de café; de là je sortais toujours avec mon ami

Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au

café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant

tout le temps que je restai garçon.

Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se

ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de

ma conduite; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c'est

lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait

de l'oeil sans jamais me parler.

On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la

célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce

pénible service, et nous reçûmes l'ordre de nous présenter chez le

général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la

cathédrale. L'église était pleine; après le service, M. l'abbé Viard

monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du choeur pour nous

mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre

général au milieu de nous. L'abbé Viard lut le testament de Louis XVI

d'une voix de Stentor; après sa lecture, le voilà qui tombe sur

l'usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les

puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les

enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers

devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne

dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux;

je croyais étouffer de colère contre l'abbé Viard; il m'a fait une si

terrible blessure que je n'ai été depuis aux cérémonies que forcément.

Voilà ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en

souviennent! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la

messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche,

aux cheveux _regrichés_, monter en chaire. Je crois que je serais sorti

de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir.

Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le

préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre

des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et

l'on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d'aller à

l'église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place,

mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous

porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous

à tue-tête: «En arrière! en arrière les officiers, en arrière!» C'était

le tribunal qui voulait passer devant nous.

Je me trouvais sur le côté gauche; le procureur du roi se trouvant à mon

côté, me dit: «Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester

derrière?--Mais je suis mon général.--Je vous dis de laisser passer le

tribunal.--C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!--Je

ne vous connais pas, dit-il.--Je vous connais moi, vous vous nommez

Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse _gâcher_ un

officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots.»

Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent

l'insolence de me dire: «Donnez-lui un soufflet.» Je me retourne et les

regardant, d'un air de mépris: «Que me dites-vous? C'est affaire à vous

de lui donner un soufflet et non à moi; vous seriez pardonnés et moi

fusillé.» Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit

grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui

rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la

cérémonie, le général me dit: «Mon brave, cela n'arrivera plus; on

connaîtra l'ordre de marche.--Il n'est plus temps, vous ne nous verrez

plus. Que M. Gachon s'en souvienne!»

La duchesse d'Angoulême vint à passer à Auxerre et l'on fit tous les

préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de

blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du

Temple. Moi, je reçus l'ordre de me porter en grand uniforme à la porte

du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre

au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut

obéir.

Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons

habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas... Moi, avec ma

figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle

m'avait connu, que je ne l'aurais pas laissé insulter; j'ai toujours

respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture

s'arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand

crucifix portés par l'abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent

à la portière de gauche. L'abbé Viard présentait son crucifix, et ce

pauvre Fortin, la tête penchée sur l'épaule de l'abbé Viard, pleurait de

bon coeur; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait

presque l'envie d'en faire autant. Comme c'était amusant pour moi!

Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent

terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit

son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut

reçue par les autorités, et monta d'un pas lent les degrés: elle était

pâle, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui

pouvait contenir 300 personnes; là un trône était préparé pour la

recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en

demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du

malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons

le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot,

elle avait l'air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se

fait annoncer pour faire présent d'un anneau ayant appartenu,

disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur

rend compte de cette visite à la duchesse qui dit: «Faites retirer cette

femme.» Force lui fut de se retirer, bien penaude.

En ce temps-là, il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce

qui voulait dire: «Vous êtes répudiés.» Tous les officiers qui ne purent

rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table

des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de

suite mon parti. J'allais à Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes

morceaux de vigne en bon état, me disant que si j'y dépensais mes

économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme

mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche;

dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l'état parfait.

Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat

pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes

ampoules, mais je me déchaînais contre l'ouvrage, disant: «J'ai passé

par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la

terre doit nourrir son maître.»

Je m'en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m'étais

dit: «Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus

rester garçon, maintenant qu'il t'est permis de former un établissement,

mais avant tout il faut la trouver.» À qui me confier? Je fus faire

visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais

depuis 1814. J'étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille

de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distinguée

à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot; le temps

m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds

de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en

devint propriétaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour,

confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: «Connaissez-vous un

capitaine décoré qui demeure à Champ?--Non, Madame.--C'est qu'il

désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M.

More depuis 11 ans, et qui vient de s'établir à son compte.--Et où

est-elle établie?--Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le

fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.--Eh bien,

Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes

cérémonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.»

Je pris congé: «Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il

ne faut pas perdre de temps.» Le même jour je vais chez Mlle Baillet;

c'était son nom de famille: «Mademoiselle, je désirerais avoir du café

et du sucre.--Volontiers, Monsieur, dit-elle.--Je voudrais avoir le café

frais moulu.--Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?--Une livre

me suffit.» Et voilà que je lui fais tourner son moulin.

Cette opération finie et mes deux paquets attachés je paye: «Je n'en ai

pas pris beaucoup?--Tant pis, Monsieur.--Ce n'est pas cela que je

désirais; c'est à vous que je veux parler.--Eh bien! parlez, je vous

écoute.--Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma

commission moi-même, sans préambule et sans détour; je ne sais pas faire

de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.--Eh bien, je

vous réponds de même, cela se peut.--Eh bien, Mademoiselle, votre heure,

s'il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire?--À six heures.»

À six heures précises, je me présente: «Vous n'avez pas la

permission?--Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et

de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte

en dot 12,000 francs.--Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison

et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.--Pour moi, je n'ai rien que

quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes

mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes; je

ne croyais pas me marier sitôt.--Eh bien, demandez votre permission, je

vous donne ma parole.--Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne.

Demain, je ferai ma demande au général.»

Je fus bien accueilli du général: «Je vais faire partir votre demande de

suite et je vais l'apostiller.--Je vous remercie, général.»

Huit jours après, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet:

«Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si

vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.--Vous

allez bien vite; il faut que j'en fasse part à mes parents.--Prenez tout

le temps nécessaire et puis nous fixerons l'époque que vous voudrez. Je

désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août.--Cela n'est pas

possible, c'est jour de fête; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris

pour inviter seulement ma soeur, car nous ne ferons pas de noce.--C'est

bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.--Et votre

famille est trop considérable.--Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de

notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voilà tout.--Cela

coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit

commerce.--Je vous approuve.» Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le

18 pour notre mariage.

Le contrat fut passé; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de

ma future; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis: «J'ai

pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bonté de faire le reste.

Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts

d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien à désirer: 40

chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs

par an de la Légion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne

dois pas un sou.--Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.»

Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter

80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future; elle

fut enchantée. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon

mariage: «Avec qui vous mariez-vous?--Avec votre cousine, Mlle

Baillet.--C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous

offre mes services.--Je pourrais en avoir besoin.--Comptez sur moi.»

Je passai aussi chez M. Labour: «C'est vous qui êtes cause de mon

mariage avec votre amie; vous m'avez donné l'éveil; sans vous, on aurait

pu me la souffler.--Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé.»

Ce n'était pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller à

confesse. Je prends des renseignements: «Il faut vous adresser à M.

Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.»

Je vais de suite chez lui: «Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour

me marier.--Mais êtes-vous confessé?--Pas du tout, c'est pour cela que

je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire? J'ai fait

mon devoir.--Eh bien, je vais faire le mien.» Il met ses deux genoux

sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa

chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec

mon billet de confession: «Vous direz à l'abbé Viard que c'est moi qui

vous marie. Qui épousez-vous?--Mlle Baillet.--Ah! me dit-il, j'ai fait

mes études avec son père; est-elle confessée?--Non,

Monsieur.--Envoyez-la-moi.--Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à

quatre heures du matin.--L'église ne s'ouvre qu'à cinq heures, mais je

prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte.--Je

vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.--Je l'attends.»

Je sautai de joie d'être débarrassé de cela. Je vais chez ma future:

«Mademoiselle, je suis confessé; M. Lelong vous attend.--Eh bien, j'y

vais.--C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre

père, il me l'a dit.--Eh bien, restez près de ces demoiselles; je ne

serai pas longtemps.» Tout fut terminé en une demi-heure, et le

lendemain nous portâmes nos 3 francs à l'abbé Viard.

J'avais tout prévu pour partir; j'avais loué une voiture à quatre places

qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'église. À six heures,

nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne

n'était levé dans le quartier; c'était comme un enlèvement. J'avais

prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu'on m'attende, moi

quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris

un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy.

Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous

attendait avec un dîner de cérémonie; sa demoiselle était fille de

boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir,

personne dans le quartier se doutait de rien.

Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les

voisins me voyant si matin diraient: «L'amoureux est bien matinal.» Le

lendemain, même répétition; ils ne se doutaient pas que je fusse marié.

Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai

dépensé 20 francs en deux jours; on ne peut pas être plus modeste.

Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne

pas les avoir invités à la célébration de notre mariage: «Ne m'en voulez

point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au

sortir de l'église, ne pouvant vous recevoir; vous êtes trop nombreux,

je ne vous demande que votre amitié.» Les dames disaient: «Si nous

avions assisté seulement à la bénédiction.--Il était trop matin pour

vous déranger.» C'était partout les mêmes reproches.

La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces

pénibles visites terminées, je pris de suite le collier; je me

multipliai: à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit

ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n'avions

pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de

ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon

café, mais comme j'étais en disponibilité, il me fut défendu de la

porter. Il fallut se résigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir

un crédit en épiceries: «Je vous donnerai tout ce dont vous aurez

besoin.--Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai

seulement un livret.--Tout ce que vous voudrez.--Eh bien, commençons

aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me

fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des

cierges.--Tout ce que vous voudrez est à votre service.»

Mes emplettes se montaient à 1,000 francs; il voulait m'en faire prendre

davantage: «Si j'en ai besoin, je reviendrai.» Je fus chez M. Labour lui

faire pareille demande: «Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez

besoin, avec un livret seulement.--C'est entendu, je partage ma pratique

entre vous et M. More.--C'est juste, c'est de droit.--Voyons,

commençons! Voilà la note que ma femme m'a donnée; mettez toutes ces

marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M.

More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?--Tout

m'arrange avec vous.» Sa note montait à 800 francs.

Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à

son bonnet de coton en me voyant entrer: «Voilà une note.--C'est très

bien, mon brave; vous aurez cela ce soir.» J'en fis autant chez M.

Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs; c'était

effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait: «Sois sans

inquiétude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une sévère

économie; nous viendrons à bout de tout.» Que j'étais heureux d'avoir

trouvé un pareil trésor!

Lorsque toutes nos marchandises furent placées et nos factures

reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c'est M. Fleutelat.

Après les compliments, il me dit: «Capitaine, si vous voulez, je vous

prête 10,000 francs sans intérêt.--Je vous remercie; cela m'empêcherait

de dormir! M. More et M. Labour m'ont ouvert un crédit, je vous suis

bien reconnaissant.»

Lorsque nous fûmes bien organisés, les acheteurs arrivèrent de toutes

parts, et la vente allait on ne peut mieux: 1,500 francs par mois.

J'étais content de pouvoir porter 1,000 francs à M. More et 500 francs à

M. Labour; je renouvelais nos marchandises avec joie.

J'étais toujours tourmenté par l'inquiétude des dénonciations. Lorsque

je voyais un agent de police, je croyais que c'était pour moi, et

souvent je ne me trompais pas: «Que me voulez-vous, Monsieur?--Passez à

la Mairie.--Je vous suis dans une heure.--Ça suffit.»

Ma femme était tourmentée: «Mais tu n'es sorti que pour aller chez M.

More.--Ma chère amie, quand tu me mettrais dans une boîte, ils me

feraient parler par le trou de la serrure.»

Je me rendis à la Mairie, devant M. Leblanc: «Que me voulez-vous,

Monsieur le Maire?--Mon brave, vous êtes dénoncé.--Ce n'est pas

possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More; je

ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne

sors pas, je n'ai été au café qu'une fois depuis que je suis marié. Je

vous prie de garder l'infâme qui me dénonce; mais, je crois ne pas me

tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des

secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3

francs. Aux plus mal chaussés, je donne mes bottes et mes souliers, mais

je n'ai plus rien à leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon

coeur, que c'est des espions au lieu d'être des prisonniers. Vous devez

savoir cela, Monsieur le Maire, c'est la police de Paris que l'on fait

venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu

chez moi, je les recevrai à la porte.»

Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit: «Vous

pouvez vous retirer.--Je vous salue, Monsieur le maire.» Je rentrai chez

moi: «Eh bien! me dit ma femme, que te voulait-on?--Eh bien! encore une

dénonciation sans preuve.--Il ne faut plus laisser entrer personne dans

notre chambre.--Je crois avoir deviné que c'est la police de Paris qui

me poursuit. M. Leblanc m'a renvoyé sans aucune observation, c'est son

secret et non le mien; il m'a bien reçu.» Mon épouse me dit: «Mon ami,

il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te

désennuyer.--Je le veux bien, lui dis-je.

Je me mets à la recherche; j'en parle à M. Marais qui me dit: «Je vous

trouverai cela; il n'en manque pas.» Il vint me trouver: «J'ai votre

affaire près de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le père

Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin.» Je

vais trouver Chopard: «Vous voulez vendre votre jardin?--Oui,

Monsieur.--Voulez-vous me le faire voir?--De suite, Monsieur.--Allons-y!

S'il me convient et que le prix ne soit pas trop élevé, je vous

l'achèterai.»

Visite faite, je dis: «Combien en voulez-vous?--1,200 francs.--Si vous

voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu'elle le voie; si

ça lui convient, nous pourrons nous arranger.» Ma femme y va et dit: «Il

nous convient, tu peux l'acheter.» Je vais trouver ces pauvres gens et

termine le marché pour 1,200 francs.

Ah! que j'étais heureux d'avoir un jardin! C'était un désert, mais en un

an il changea de face; j'y dépensai 600 francs; j'y faisais trembler la

pioche et la bêche; j'en fis mon Champ d'asile.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 25 / 28 段