m'entourèrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au
galop au-devant de moi: «Je suis enchanté, dit-il, c'est affaire à vous;
vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie
de me donner votre nom.--Pourquoi faire, s'il vous plaît?--J'ai des amis
à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. À
quel corps appartenez-vous?--À l'état-major général de
l'Empereur.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.--Et vos
prénoms?--Jean-Roch.--Et votre grade?--Capitaine.» Il prit son calepin
et écrivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit à droite du coté
des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je
rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma
capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'où vient
ce cheval: «C'est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté;
je l'ai agrafé en passant.--Bonne prise», dit-il.
Arrivé à mon logement, je fis donner l'avoine à mes chevaux, et vérifiai
ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les
choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le
vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l'état-major
prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal:
les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que
conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l'ordre de nous
porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l'armée se réunit
dans de bons retranchements. Je m'y rendis après avoir été prendre les
ordres de mon général; il me fit partir avec son aide de camp et ses
chevaux: «Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre
possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir
de Paris; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l'armée qui se réunit du
côté de la barrière d'Enfer, et là vous recevrez des ordres pour passer
la Loire à Orléans.»
Arrivé à la barrière d'Enfer où l'armée était réunie, je trouvai le
maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée
qui criait: «_En avant!_» Lui, silencieux, ne disait mot; il se
promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'armée
qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur
l'ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre
sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars à
traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur
Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la
fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre;
il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au
général Drouot de montrer l'exemple à l'armée, disant qu'il ferait
suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut
ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement
commença, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orléans. Les
ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté
de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les
dépouiller, ainsi que les officiers. À notre première étape, ils nous
serraient de si près, que l'armée fit demi-tour et tomba sur leur
avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne
nous suivirent que de loin.
Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis; nous passâmes le pont
sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg
qui se trouvait presque désert; les habitants étaient rentrés en ville
et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s'occupa de
barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes
à résister contre une attaque de vive force; puis on mit la tête du pont
dans un état de défense, toute hérissée de pièces d'artillerie. Nous
restâmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux énormes portes
s'ouvraient à volonté pour aller aux vivres; nous fûmes obligés d'aller
en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l'entrée de la
grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais
cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses
batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux; personne ne lui
parlait. Ce n'était plus ce grand guerrier que j'avais vu naguère sur le
champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il
avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des
destinées de la France, il n'avait qu'à tirer son épée.
Un matin donc, comme à l'ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous
rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit:
«Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prêt à recevoir les
alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée; les autorités leur
ont porté les clefs de la ville.» Au même instant, on crie: «Aux
cosaques!» Nous sortîmes le ventre creux; à peine dans la rue, nous
vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule
immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'oeil faisait
frémir; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux
blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient
l'avant-garde en criant: «Vivent nos bons alliés!» Mais la foule fut
pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis,
l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermèrent, et chacun chez
soi, de chaque côté des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux
petits drapeaux, nos soldats s'en emparèrent, et, bras dessus bras
dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y
opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un
soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser
la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils
les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté; il leur
fallut retourner en bateaux.
Le maréchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et
plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l'ordre de porter le
quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s'y installa, mais ce
ne fut pas de longue durée. N'étant pas le favori de Louis XVIII, il fut
dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l'armée
de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le
premier licencié.
Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef
était le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp
décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le
maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les
dépêches. J'arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il
vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. «Je
ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre
l'attend à la porte.--Mais le maréchal est à table.--Je vous dis que je
ne vous connais pas.» Il va rendre compte au maréchal de ma résistance.
«Faites-le entrer.» Je vais près de lui, chapeau bas; il se lève pour
recevoir son paquet, et me dit: «Vous connaissez votre service, vous
avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie,
mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois
qu'il se présentera avec mes dépêches; il ne doit les remettre qu'à moi.
Vous avez été en Russie?--Partout, Monsieur le Maréchal! Je vous ai
porté quelquefois des dépêches de l'Empereur.» (J'appuyais sur ce mot,
et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le maréchal reprend: «Il a
fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?--De la vieille
garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes).--C'est bien, me dit-il,
je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre
service.--Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte
Hulot.--Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la
poste, et ce qui fait partie de l'état-major est sous le couvert du
maréchal.--Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal,
n'y en a-t-il pas pour moi?--Trois, Mademoiselle.--Il faudra m'en
apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.--Oui, chère amie,
le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien
tard?--À cinq heures.»
Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L'armée fut licenciée
et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département.
Celui de l'Yonne était commandé par le marquis de Ganet, parfait
colonel. J'ai eu l'occasion de le connaître à Auxerre.
J'étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et
pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent
mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la
demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre.
Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu'il put, mais on
lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde; le 1er
janvier 1816, le maréchal me fit appeler: «Vous m'avez fait dire de
venir vous parler?--Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans
vos foyers, à demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir,
mais j'en ai reçu l'ordre. J'ai tardé le plus possible.--Je vous
remercie, Monsieur le Maréchal.--Si vous voulez rejoindre le dépôt de
l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de
grenadiers.--Je vous remercie; j'ai des affaires à terminer à Auxerre,
et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous
demanderai d'aller à Paris pour les vendre.--Je vous l'accorde avec
plaisir.--Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes
chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu'à Paris.--Vous pouvez
partir d'ici.--Je désirerais passer par Auxerre.--Je vous donne toute
permission.»
Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant
du palais, je me dis: «Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le
ventre avec la demi-solde.» Je dois dire que je n'eus jamais qu'à me
louer des bontés du général.
Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais à Auxerre avec
trois beaux chevaux. À l'Hôtel de ville, je pris mon billet de logement
pour cinq jours au _Faisan_, là je trouvai une table d'hôte où le
marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invité à sa table pour mes 3
francs par dîner; c'était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73
francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter
mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris
toutes les mesures d'économie. J'écrivis à mon frère à Paris, de me
faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitôt
qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite
les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une
voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruiné. En
six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60
francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon
hôtel, qui me fit ses offres de service: «Venez chez moi, me dit-il, je
vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs
par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table
d'hôte.--C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir
tous les fourrages chez vous.--Je me rappelle de vous en 1804, vous
logeâtes chez mon père.--C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien
dur; je n'ai que 73 francs par mois.--Il faut renvoyer votre domestique,
mon garçon d'écurie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en
serez quitte.--Je vous remercie, lui dis-je, je suis content.» Me voilà
donc installé chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez
le général Boudin: «Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le
maréchal Macdonald m'a donné une permission de quinze jours pour aller à
Paris vendre mes chevaux.--Je vous défends de sortir d'Auxerre.--Mais,
général, j'ai la permission.--Je vous répète que je vous défends de
sortir de la ville.--Mais, général, je n'ai point de fortune. Comment
vais-je faire pour les nourrir?--Cela ne me regarde pas.--Quel parti
prendre?--Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il
faut leur brûler la cervelle.--Non, général, je ne le ferai pas; ils
mangeront jusqu'à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal;
j'en ferais plutôt cadeau à mes amis.» Je pris congé et me retirai bien
consterné, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus
absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique,
mais ce n'était que le prélude. Je ne me doutais pas que j'étais sous
la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé
chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hôte: le
régiment de l'Yonne était caserné à l'hôpital des fous, porte de Paris;
il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangèrent pour le prix de la pension,
et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces
nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de
vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à
table. Je voyais qu'il désirait faire ma connaissance et n'avait pas
l'air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de
Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé
Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver
le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu'ils avaient joué dans
l'affaire du maréchal Ney; ils se vantèrent d'avoir été travestis en
vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus.
J'étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: «Je
vous pincerai au premier jour.»
Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes;
voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre
le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement:
«Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m'en
rapporte à lui.»
Le vieux capitaine goûte les lentilles: «Mais Messieurs, elles sont
bonnes.--Nous n'en voulons pas.--Eh bien, leur dis-je, si je vous les
faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que
diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un
fouet de poste? Ça ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par
là. Vous m'avez compris, ça suffit! je vous attends sous l'orme.»
Mais j'attendis en vain; j'avais affaire à des plats d'étain qui ne
peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main.
Je reçus l'invitation de me présenter tous les dimanches chez le
général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le
préfet; c'était l'étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme
nous étions beaucoup d'officiers, le salon du général se trouvait plein;
moi, je formais l'arrière-garde, je restais dans l'antichambre; je me
donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais été trop bien reçu.
Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui
tournait le dos à son feu; me voyant, il m'appelle: «Capitaine!
approchez, mon brave.»
J'arrive chapeau bas: «Que me voulez-vous, général?--Je fais en ce
moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du
service; j'ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de
vous faire avoir une compagnie de grenadiers.--Je vous remercie,
général; le maréchal Macdonald me l'a offert, j'ai refusé.»
Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le
capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: «Voyez ce vaguemestre, qui
est revenu couvert d'or.» Me voyant apostrophé de cette manière, je
m'avance devant le général, et relevant mon gilet: «Voyez, général,
comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à
son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras...--Allons! allons,
capitaine!--Je ne le connais pas, ce n'est pas à lui de me parler; qu'il
s'en souvienne!»
Je rentrai chez moi, suffoqué de colère; j'aurais voulu être encore en
Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont
partout dans mon pays.
Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos
séditieux. Je m'attachai à cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait
Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel; je n'eus qu'à
m'en louer.
Un soir, je rentre chez moi à onze heures; je prends ma lanterne pour
aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours;
mon écurie donnait dans la rue du Collège et j'entrais par l'intérieur
de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout
haut: «Vous voilà donc couchés, mes bons amis.» J'entends alors marcher
près de la porte de l'écurie, je défais les deux verrous, je vois une
patrouille, arme au pied, qui m'écoutait, j'ouvre la porte et leur dis:
«Voilà les personnes à qui je parle.» Un peu confus, l'officier fait
porter les armes et continue son chemin. «Mon Dieu! me dis-je, je suis
donc surveillé.»
Tous les jours j'allais au café Milon passer mes soirées et voir faire
la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M.
Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié; après avoir
pris sa demi-tasse de café, il me disait: «Allons, capitaine, faire
notre petite promenade.» Nous sortions par la porte du Temple, nous
allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais
seul avec mon ami, mais pas du tout! nous aperçûmes un homme couché à
plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La
police était alors contre moi; je ne tardai pas longtemps à en sentir
les premières étincelles. Je fus invité à passer à l'Hôtel de ville pour
me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat.
Je n'ai qu'à me louer de son accueil, toujours bienveillant. «Vous êtes
dénoncé, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des
propos contre le Gouvernement.--Je vous jure sur l'honneur que c'est
faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur; faites-moi me
justifier devant l'infâme; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous
demande ni grâce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrêter,
vous êtes le maître.--Allez, je vous crois, faites attention.»
Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot; nous
sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis: «Il ne
faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions
cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est
venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m'a renvoyé; nous
n'avons pourtant pas dit un mot de politique.--Ce sont des gens qui font
ce métier-là pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?--J'ai
demandé son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes
courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de
l'oreille.»
Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nommé
Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924
francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait coûté
1,800; il fallut passer par là. Il m'en restait encore deux. Lorsque le
60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison à
Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major: «Mon brave Capitaine,
vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous
convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous
arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de
la duchesse d'Angoulême, le major en prend un, le commandant l'autre;
vous descendrez au _Chapeau-Rouge_; c'est là qu'ils logent.»
Comment faire pour aller à Dijon? Si je le demande, on me dira: «Je vous
défends de sortir de la ville.» Diable! mon coup serait manqué; il faut
partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais
faire une mauvaise action. Le lendemain, j'étais à huit heures à l'hôtel
du Chapeau-Rouge. À onze heures, le régiment de l'Yonne rentrait de
faire la conduite à la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafraîchir
mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs; ils viennent; le
gros major me voyant, dit: «Le maître de ces chevaux n'est donc pas
venu?--Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous
trompez; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la
figure d'un domestique. Je suis décoré, et je l'ai été avant vous, ne
vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?--Le cheval
normand.--Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs
promis.--Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère,
payeur.»
Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans
la cour: «Monsieur, si vous m'aviez demandé celui-là, je ne vous
l'aurais pas donné; il vaut lui seul 1,200 francs.» Et je dis au marquis
de Ganet qui était là: «Si vous voulez, je vous le cède au premier étage
monté par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable;
je vais vous faire voir les mérites de ce cheval.»
Je monte en effet, et le fais manoeuvrer dans tous les sens; il marchait
le pas d'un homme en reculant; de même, je le fais se dresser sur
l'appui d'une croisée: «Reste là! lui dis-je (il ne bougeait pas).
Voilà, Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez
est mon cheval de portemanteau; il n'est point dressé[61].»
Le lendemain, à Auxerre, personne ne s'était aperçu de mon absence. Je
fus rendre compte de mon voyage à M. Marais: «Le prononcé de votre
procès est rendu; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de
dommages-intérêts; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien.
Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire
de Courson fera les actes de désistement à leurs frais; je vais leur
assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous
regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre
frère. Mon frère sautait de joie: «Voilà 17 ans, disait-il, qu'ils me
font donner de l'argent!» Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy,
accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui
n'en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que
sa valeur; mais nous avions gagné.