n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en
aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire
manoeuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger
le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut
lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes
préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me
rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux
ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut
coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal
Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le
Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.»
Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un
corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous
pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il.
Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu
de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des
routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait
foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce
fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus,
l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son
état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec
un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et
regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans
une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit:
«Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un
officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me
fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.--Oui, Sire.--Va
au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela
d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au
pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers
montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr.
Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient
le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la
montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le
tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits
pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli,
je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais
pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me
couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la
montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette
plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant
mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement,
Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque
l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il
gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié
chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait
mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à
cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât
pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour
faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te
tiens.--Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui;
me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus
temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore
sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup
de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu
au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur:
«Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un
pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de
Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet
officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager
le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme
cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais dû
prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit
sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le
monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder:
«Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et
prenez-le.»
L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note;
après la campagne, je verrai.»
C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous
rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers
traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux
volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour
sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette
cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos
intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent
sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne
avec une perte considérable; la campagne était commencée.
Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on
nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une
armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le
15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le
matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi
dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand
maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à
gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées
prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées
par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à
couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent.
On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le
moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand
maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.--Faites
monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre
Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant
par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce
clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir.
Grouchy a mes ordres.»
Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas;
alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur
le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je
partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des
détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre.
Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de
boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon
général.--Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les
Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes
soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.»
Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de
tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à
l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre
lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de
retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il
y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas.
L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre
tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros
arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des
bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes
avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval,
au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis.
Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de
large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval
franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité.
Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur
le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était
entier, je le prendrais.»
Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes
renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura
jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort
tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent.
Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers
partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à
outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le
comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et
les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là
tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on
envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut
qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille,
quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi.
Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent
expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient
arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure;
l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position
sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas
fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et
fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait
aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--«Partez, Monsieur le
Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois.
Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre
d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur,
près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile
gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des
nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut
trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous
perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma
route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette
nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la
route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était
appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à
cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un
mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que
nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées;
notre artillerie ne pouvait manoeuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque
je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie
réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai,
j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu
de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je
voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne
bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands
seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu.
Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me
saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à
l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les
seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait
salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le
maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide
maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la
franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du
renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la
cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé.
Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre
faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui
tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous
attendaient.
Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos
soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy
qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer
de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu
une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos
soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres
dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près
de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le
général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté
opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion;
les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney
qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée
prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait
compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir.
L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au
centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major;
il fait former les bataillons en carrés; cette manoeuvre terminée, il
pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne,
mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils.
«Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était
de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient
épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses
côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas
décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut
entouré par nous, et contraint de se retirer.
Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se
faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis
quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un
peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les
soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre,
confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite
ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_
derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du
pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé.
Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait
se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le
parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de
lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au
maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre
dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient
personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des
fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi;
tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une
déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils.
Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur
ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes.
L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva
entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses
équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes,
partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers
furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur
Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande
discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient
qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour
Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place
est ici.»
Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive
un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître;
c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille.
Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir
pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui
avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son
état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au
colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous
les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin,
l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans
l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand
plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le
revoir.
Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette
montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim
et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant
couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que
devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux.
On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes,
car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne
suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier
général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes
l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de
Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la
nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut
pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre
pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut
pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je
trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à
l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le
général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général
d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas:
«Mettez-vous là-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais
veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À
trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils
débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous
enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre
parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider
et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général!
l'ennemi est en ville.»
C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient
arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et
monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!»
Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et
la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À
deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins
qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au
bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et
délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de
toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans
armes; c'était navrant à voir.
Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour
Claye; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient
déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde
rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes
étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur
maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage.
Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les
barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des
Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au
village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était
ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut
dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au
nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy
arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit
qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à
la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre,
j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres
et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les
députations: généraux et matadors en habit bourgeois... De grandes
conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des
Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des
cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je
voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de
l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire
arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les
Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30
juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le;
je vais voir les gardes nationaux.»
Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient
carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle
loin; ils m'avaient coûté cent francs.
Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma
droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos
derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je
leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres!
disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous
avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants,
vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous défend de
tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je
vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui
donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne
craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.--Passez, capitaine.»
Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux
vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en
amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien
monté.--Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à
droite: «Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des
Prussiens?--C'est l'officier là-bas, qui fait caracoler son cheval; je
voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.--Vous
ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon métier, je vais le
faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se
fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous
dérangeriez ma manoeuvre. Retirez-vous plutôt en arrière.--Eh bien!
voyons cela.»
Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je
marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de
sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête
et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon
pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me
poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je
fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient
sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus
fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à
moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et
fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son
sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup
de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son
menton; il tomba raide mort.