Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce

n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en

aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire

manoeuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger

le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut

lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes

préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me

rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux

ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut

coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal

Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le

Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.»

Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un

corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous

pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il.

Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu

de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des

routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait

foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce

fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus,

l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son

état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec

un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et

regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans

une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit:

«Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un

officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me

fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.--Oui, Sire.--Va

au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela

d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au

pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers

montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr.

Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient

le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la

montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le

tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits

pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli,

je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais

pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me

couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la

montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette

plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant

mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement,

Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque

l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il

gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié

chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait

mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à

cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât

pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour

faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te

tiens.--Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui;

me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus

temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore

sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup

de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu

au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur:

«Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un

pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de

Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet

officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager

le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme

cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais dû

prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit

sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le

monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder:

«Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et

prenez-le.»

L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note;

après la campagne, je verrai.»

C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous

rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers

traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux

volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour

sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette

cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos

intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent

sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne

avec une perte considérable; la campagne était commencée.

Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on

nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une

armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le

15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le

matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi

dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand

maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à

gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées

prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées

par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à

couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent.

On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le

moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand

maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.--Faites

monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre

Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant

par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce

clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir.

Grouchy a mes ordres.»

Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas;

alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur

le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je

partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des

détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre.

Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de

boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon

général.--Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les

Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes

soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.»

Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de

tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à

l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre

lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de

retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il

y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas.

L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre

tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros

arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des

bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes

avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval,

au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis.

Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de

large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval

franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité.

Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur

le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était

entier, je le prendrais.»

Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes

renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura

jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort

tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent.

Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers

partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à

outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le

comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et

les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là

tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on

envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut

qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille,

quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi.

Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent

expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient

arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure;

l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position

sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas

fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et

fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait

aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--«Partez, Monsieur le

Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois.

Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre

d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur,

près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile

gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des

nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut

trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous

perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma

route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette

nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la

route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était

appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à

cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un

mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que

nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées;

notre artillerie ne pouvait manoeuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque

je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie

réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai,

j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu

de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je

voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne

bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands

seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu.

Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me

saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à

l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les

seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait

salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le

maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide

maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la

franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du

renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la

cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé.

Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre

faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui

tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous

attendaient.

Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos

soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy

qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer

de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu

une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos

soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres

dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près

de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le

général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté

opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion;

les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney

qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée

prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait

compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir.

L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au

centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major;

il fait former les bataillons en carrés; cette manoeuvre terminée, il

pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne,

mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils.

«Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était

de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient

épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses

côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas

décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut

entouré par nous, et contraint de se retirer.

Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se

faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis

quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un

peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les

soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre,

confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite

ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_

derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du

pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé.

Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait

se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le

parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de

lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au

maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre

dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient

personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des

fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi;

tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une

déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils.

Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur

ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes.

L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva

entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses

équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes,

partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers

furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur

Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande

discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient

qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour

Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place

est ici.»

Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive

un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître;

c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille.

Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir

pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui

avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son

état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au

colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous

les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin,

l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans

l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand

plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le

revoir.

Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette

montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim

et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant

couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que

devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux.

On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes,

car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne

suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier

général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes

l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de

Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la

nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut

pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre

pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut

pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je

trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à

l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le

général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général

d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas:

«Mettez-vous là-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais

veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À

trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils

débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous

enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre

parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider

et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général!

l'ennemi est en ville.»

C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient

arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et

monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!»

Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et

la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À

deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins

qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au

bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et

délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de

toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans

armes; c'était navrant à voir.

Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour

Claye; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient

déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde

rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes

étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur

maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage.

Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les

barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des

Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au

village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était

ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut

dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au

nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy

arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit

qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à

la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre,

j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres

et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les

députations: généraux et matadors en habit bourgeois... De grandes

conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des

Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des

cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je

voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de

l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire

arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les

Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30

juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le;

je vais voir les gardes nationaux.»

Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient

carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle

loin; ils m'avaient coûté cent francs.

Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma

droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos

derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je

leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres!

disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous

avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants,

vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous défend de

tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je

vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui

donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne

craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.--Passez, capitaine.»

Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux

vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en

amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien

monté.--Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à

droite: «Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des

Prussiens?--C'est l'officier là-bas, qui fait caracoler son cheval; je

voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.--Vous

ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon métier, je vais le

faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se

fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous

dérangeriez ma manoeuvre. Retirez-vous plutôt en arrière.--Eh bien!

voyons cela.»

Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je

marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de

sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête

et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon

pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me

poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je

fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient

sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus

fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à

moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et

fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son

sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup

de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son

menton; il tomba raide mort.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 23 / 28 段