combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques;
le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs
considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille
garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des
prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la
nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes
faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la
ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de
Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur
y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu;
l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de
Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous
tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix
heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable
sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par
là?--C'est un _hourra_, Sire, lui répond son aide de camp.--Où est un
tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)--Le voilà,
Sire!» lui dit-on.
Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?--Sur la route.--Va les
faire venir.--Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne
est devant moi.--Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il
faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c-- si tu ne perces pas
les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les
fossés.»
Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu
de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers
et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces
passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant
le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route
dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le
malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes,
en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout.
Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les
redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade,
l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en
ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque
escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se
mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se
précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils
traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme
éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser
une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit
dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à
discrétion, leur _hourra_ leur coûta cher. Si l'Empereur avait été
secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient
perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la
force, il fallut succomber.
Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un
dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi
était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il
fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de
tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent
d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et
lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de
ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de
bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes
pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne
volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer:
«Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang,
il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long.
Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.--Il vous en faut encore vingt,
dit le général Drouot.--Je vais les faire sortir.»
Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il
rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde
à Louis XVIII à Paris après mon départ.»
Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il
donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces
vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il
descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta
devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le
prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut
touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis
dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour
l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la
discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre
heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris
ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire
contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai
conservé la mienne comme souvenir.
NEUVIÈME CAHIER
EN DEMI-SOLDE.--LES CENT JOURS ET WATERLOO.--RENTRÉE À AUXERRE.--DIX ANS
DE SURVEILLANCE.--MON MARIAGE.--1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA
GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements,
avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner;
je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon
domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je
partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans
cette ville toute l'année 1814.
Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais,
avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il
poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous
avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le
beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura
dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon
procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me
posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires
déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir
vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin
s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà, en me montrant, ce lion
rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à
Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.»
Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de
tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps
que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la
parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à
huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres
de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite
mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui.
À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le
bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces
papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses
juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez.
Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?--Non, Monsieur le
Président.--Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve
par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il
défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses,
il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.»
M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du
tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon
procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent
ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être
suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on.
Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès,
pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait
dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait
depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il,
mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la
porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave;
votre procès sera terminé.»
Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après
lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à
M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres
et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?--À
l'état-major de l'Empereur.--Avez-vous été en Russie?--Oui, Monsieur le
Ministre.--C'est bien, partez pour votre département.»
J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets
ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre,
faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait
tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre
cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il
faut vous mettre des sangsues.--Combien? Vous ne le savez pas, répond le
docteur,... autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il
faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce
bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la
justice pour vous.--Voyons», me dit-il.--Après lecture: «Vous connaissez
donc le ministre?--Je connais le prince de Cambacérès.--Votre affaire
sera terminée sous peu.--Il est temps: dix-sept ans, c'est long.--C'est
vrai», dit-il.
Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des
hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je
louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par
bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche
arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la
modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de
Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour
recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour
cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le
grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre
Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde
se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui
commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde
pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour
conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la
parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux
officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et
que les rations pour mon cheval me seront accordées.--Ça suffit», dit le
général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas
compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me
rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je
vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être
plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne
sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les
procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de
l'avoué.
Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de
vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me
demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.--Vous ne
voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.--Je vous jure
que je ne sais rien.--Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé
un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait
faire arrêter.--Je ne vous comprends pas.--Vous faites l'ignorant. C'est
pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la _capote
grise_.--Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous
compromettre.»
Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir
mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des
bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)... Je
vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.--De bon
coeur, c'est vrai!--Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire.
Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon
procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours.
Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est
gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte,
je n'en vis la fin qu'en 1816.
Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres.
On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à
Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde
était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous
arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal
Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est
pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et
avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait
son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait
frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se
rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la
ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte
était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et _à
bas Bonaparte! Vive le Roi!_ Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e
de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive
l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de
fléchir.
Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme
elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le
soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut
que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et
crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la
rate.
Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour
voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige
avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes
arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de
ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit
former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de
lui: «Te voilà, grognard.--Oui, Sire.--Quel grade avais-tu à mon
état-major?--Vaguemestre du grand quartier général.--Eh bien, je te
nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier
général. Es-tu monté?--Oui, Sire.--Eh bien, suis-moi, va trouver
Monthyon à Paris.»
Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une
couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit:
«Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à
craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse
d'Angoulême.»
Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans
la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà, vous
êtes content, vous nous restez.--Oui, mon général.--Vous viendrez me
voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre
gendarmerie s'est donc sauvée?--Je ne sais pas, mon général.--L'Empereur
est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je
crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà
deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer
chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est
bien sûr.»
Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant
au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près
de l'Empereur pour recevoir son _galop_. Le corps d'officiers arrive
pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de
moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?--C'est vrai,
colonel.--Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à
Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.--Vous avez
grandi; votre carrière est belle, colonel.--Je vous remercie; nous nous
reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous
ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs!» Et il me serra
la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis
pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans
une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de
troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on
marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes
notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je
descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon
général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre
vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon
brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me
regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler
au général Bertrand.--Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le
général arrive: «Déjà, mon brave! vous avez donc pris la poste?--Je suis
venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six
jours, mon général.--Accordé! partez!»
Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin.
À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les
quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir
comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué
qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.--Mais il
faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.--Eh
bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste,
j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous
voilà, mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec
votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de
l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut
vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit
comme faisant partie du _bataillon sacré_ à 300 francs, vous irez les
toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes
ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.»
Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et
présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le
frère du logeur du marché d'Aguesseau?--Oui, Monsieur.--Vous êtes
vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des
ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.--Je
vous remettrai cela, j'en prendrai note.--Vous me rendrez service,
crainte d'abus.--Vous l'aurez sous trois jours.--Depuis quand êtes-vous
à Paris?--Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me
présenter sans ordre pour avoir mon logement.--Eh bien, vous y avez
droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé
chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de
votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre
paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main
pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et
mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300
francs de gratification du _bataillon sacré_. Arrivé près du capitaine
qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers
n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être
capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine,
réclamer les 300 francs qui me sont dus.--Comment vous
nommez-vous?--Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je
n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.--Mais vous
avez mon argent.--Je vous dis que la paye est terminée.--Ça suffit,
capitaine, je vais voir cela.»
C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre
du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général
Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce
vieux chevalier ne veut pas vous payer?--Du tout, mon général.--Eh bien!
je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la
lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet,
il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit
billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries?
ce n'est pas votre place.--Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre
général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de
l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous
m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et
portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher
mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa.
J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300
francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter
et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux
près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai
2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs.
Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat
par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs,
et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai
entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse
du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu
trouveras mon testament chez ton notaire.»
Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux
chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à
cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa
ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà
monté.--Déjà! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!--Mon
cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique
900 francs.--Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave;
vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?--C'est mon frère qui m'a
prêté.»
Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à
la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille;
il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de
Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai
de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter
la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette
précaution me servit, et je fus félicité plus tard.
Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la
façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de
l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la
réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre
pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes
les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la
refouler pour arriver; et là, tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un
discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée
et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait:
«Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il.