du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et
deux soldats: «Que faites-vous là?» leur criai-je.--Ils me disent en
italien: «Ils sont morts (les canonniers).--Mettez-vous à la tête des
voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me
trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche.
Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser
couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second
boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la
promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de
moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà
les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne
pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette
dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des
attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons;
le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos
pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la
tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures
de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la
mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre;
j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut
blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du
défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui
sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre,
et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand
pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit
pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait
défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez
me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les
voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre
de les conduire au delà du fleuve.--Oui, mon brave, sitôt que nous
aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous
faire traverser le pont.--Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui
était abandonnée; je vous la remets tout attelée.--Allez la chercher,
dit-il à deux canonniers, je la prendrai.»
Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux
piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont
et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le
pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je
remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve
plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je
rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de
l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon
premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder
la moitié du chemin.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Je vais
en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.--Qu'il
vienne, je l'attends!»
Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je
le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au
parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite,
et nous doublerons.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Est-ce là
votre dernier mot, colonel?--Oui.--Eh bien! au nom de l'Empereur,
appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du
poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous
dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée,
je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui
disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous
regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son
ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me
dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.--Faites votre
rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne
ma parole.»
Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un
gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est
encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de
Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me
placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit
vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement
de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de
quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles
épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il
nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus
longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À
huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la
ville et s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, où il passa la
nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain,
mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie
et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment
vous êtes-vous tiré de cette bagarre?--Bien, mon général, toute la
maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée;
rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui
ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui
conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait
son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai
l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ
de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de
l'ennemi; il va avoir un _savon_ de l'Empereur. Vous étiez à votre
poste, et lui n'y était pas.--Mais, général, je l'ai mené dur; je
voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré,
mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.--Eh bien! je me
charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez
autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content!
Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de
bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons.
C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue
touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se
dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de
Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne
faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la
ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais
les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de
l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que
l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu
à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux
troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce
dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la
nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus
heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français
échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de
l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent
au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien
fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh
bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?--Tout
est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les
promenades.--Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un
colonel.--Je le sais, dit le général.--Fais-les venir tous les deux,
qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de
l'Empereur. «Où est ton chapeau?--Sire, je l'ai jeté dans une des
voitures, je ne peux le retrouver.--Tu as eu des raisons sur la grande
chaussée?--Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a
répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au
nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie
et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé;
s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.»
L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as
échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans
mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison.
Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!»
Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la
Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un
petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi
Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première
journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi
que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent
fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta
successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une
manoeuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur
Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de
cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le
lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait:
«Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort.
Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez
pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le
chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de
grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous
serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le
monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait
dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi;
mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui
nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes.
L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les
grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant
partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval,
avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers
l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à
cheval?--Va, me dit-il, c'est un brave de plus.»
Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé;
je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette
masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui
traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables.
Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il
fallait poser les armes. Impossible de manoeuvrer, on enfonçait dans la
bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les
chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent
résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la
foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le
plus épouvantable que j'aie vu de ma vie.
Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais
suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes
pas de taille, vous gêneriez la manoeuvre.»
J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'oeil à ma
gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est
entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque
les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de
mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur
moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa
longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai
encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la
tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et
pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le
vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa
queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour?
À qui ce cheval?--À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai
coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave;
c'est lui qui m'a chargé.--Te voilà monté sur un bon cheval; fais
préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort,
sitôt le chemin libre.--Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns
sur les autres.--Je vais faire déblayer la route de suite.
Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est
complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une
journée de bonheur.
Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de
faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il
faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la
nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de
beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit
sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner,
opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna
l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit
en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée
bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle
des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille
malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à
Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9
novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud.
L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux
débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée
de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises;
ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous
pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs
parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire,
car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts
dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de
grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.
Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on
renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou,
c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures
de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent
jamais!
Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps
dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements,
et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait
d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze
cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une
nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout
cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à
toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis
contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant
partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été
battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis
auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune
et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand
homme; il était partout, il voyait tout.
Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la
Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce
n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La
ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les
fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les
arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent
pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés
perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour
prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une
position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos
troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À
force de manoeuvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait,
on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant
l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier
coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui
emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part
comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux
soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit:
«Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse.
Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.»
Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des
régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre
tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous
les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait
pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en
valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put
les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand
élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne
qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est
rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous
les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne
fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les
combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les
Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos
troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles
heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup
d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de
Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs
reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à
la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur
fit alors faire un _à-gauche_, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit
l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de
cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas
des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils
se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se
défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à
redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à
la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce
moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à
bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur
ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les
dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans
manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces
et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre.
De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive
gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er
février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une
bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube,
au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première
bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de
bataille, mais rien au delà; nous ne pûmes recommencer le lendemain.
Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11
février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait,
l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de
Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées
de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de
nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur
Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les
recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et
tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau
fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville.
L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée,
dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la
route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il
distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de
Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre:
«Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un
tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole
à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis.
Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous
arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le
pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En
arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle
pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits;
nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la
bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En
franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant
intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des
pièces de bois pour aider au passage.
Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg
étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer
qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre
fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du
maréchal, tellement il frappait.
Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une
plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais
l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser
les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours.
Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie.
Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les
avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La
terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le
faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son
artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont,
sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en
batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur
fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire
retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore
fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi
par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un
pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous
remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge,
dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.--Vos
chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal.
J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon
cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise.