Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 décembre, et nous

le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville

barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs

pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien

chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres:

«Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville,

dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au

jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare

pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette

oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à

trois heures, je lui dis: «Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je

te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!»

Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me

suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à

l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la

porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des

horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements

furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les

juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide

Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe

avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups

de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la

montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de

l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se

chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent

défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne

peut voir un pareil tableau.

Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à

minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur

Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par

le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La

retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir

après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en

approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se

retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre

position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du

départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour

retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney

qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre

un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes,

la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le

commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos

débris.

À Koenigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient

nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient

fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de

suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait

approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit

passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous

fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous

regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je

tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous

donnerons 20 francs par jour.--Ça suffit, dit le maître. Je vais vous

faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la

paille et des draps.»

On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30

francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien

eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations.

Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna;

comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin!

Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude!

Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied

gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire

faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et

d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me

panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20

francs.--Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes

bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci

fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus

de peau, mais dans un état parfait.--Vous êtes sauvé, me dit le médecin.

Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un

pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils

donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis

dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous

faut-il?--Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye

pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plaît.»

Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de

vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez

pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si

vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un

plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse

autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des

fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie,

docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.--Pas du

tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.--Combien?

lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous êtes entendus tous les

deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au

rhum.--Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu,

braves Français.»

Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti;

mais cela me coûta douze francs de fraises.

Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le

prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre

de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant,

et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur.

J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles

à l'armée.»

Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28

décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me

réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques

jours à Koenigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée

réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il

fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l'armée

prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques

de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver

leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques

ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois

francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le

temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir;

toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me

disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.»

Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il

avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait.

Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à

tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour

reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois,

avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à

800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite,

marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière

lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se

maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.

Je reçus un jour la lettre suivante:

«Monsieur Coignet,

«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les

dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée.

Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard,

mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui

ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront

brûlées.

«_Signé: Le Général de division,

«Chef d'état-major du major général_,

«Cte MONTHYON.»

Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon

général.--Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour

personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui

n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces

pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre

à notre artillerie.--Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera

orageuse pour moi.--Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se

plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste,

vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.»

HUITIÈME CAHIER

JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE

FONTAINEBLEAU.

Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de

l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer

sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les

Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous

laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans

être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille.

Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même

temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le

prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en

flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen.

L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait

l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de

Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement

à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute

cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes.

Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons

et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au

champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour

retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous

silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des

couronnes.

Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre

reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs;

l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais

toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se

touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer.

Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la

rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le

conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon.

Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du

pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des

états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste

fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de

curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je

faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout

harnachés, sans compter les voitures attelées de boeufs. Je fis conduire

200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste;

les boeufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me

montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais

un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!»

Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du

ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux

grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.--Il se peut, mon

prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.--Eh bien! je

le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il

continuera ses fonctions.»

Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il

se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?--Oui, mon

général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.--Allons dîner!»

Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval

demain.--Mais, mon général, vous dites: Capitaine...--Oui, voilà la

lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai

fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination

en attendant votre lettre de service.

--Combien je suis heureux!

--Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de

suite des épaulettes de capitaine.--Mais, général, comment?--J'ai fait

donner permission à un passementier de s'installer dans la grande

rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon

brave.--Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous

dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et

leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel

pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors:

«Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action

des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé

nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des

vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous.

Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait,

mon général?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue,

mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées

au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela

sous ma responsabilité.--Vous avez bien fait.»

Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient

coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est

du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.»

Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une

bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures

sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une

plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers

six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit

en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la

cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de

cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme

nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux

coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au

maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le

maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui

était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques

heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du

quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la

route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de

la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la

tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait

le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il

a perdu ses enfants.»

Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp,

accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan;

il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp,

il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait

l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse.

Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement

pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle

campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit

connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un

effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était

en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent

douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit

7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août.

L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent

à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr

restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui

ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre

heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et

2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ

3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent

blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par

torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur

présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre

gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une

redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent

pas des palissades de l'enceinte.

Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la

ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde,

nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la

figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?--C'est mon pruneau,

Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre

cette redoute qui me gêne.--Ça suffit.--Tu marcheras le long des

palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de

suite.»

Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à

cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court

à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant

seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe

son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en

deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur,

qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant

par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena

au milieu de sa compagnie.

Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie),

je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui

avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis

content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier

lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton

sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie

tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les

épaules.

Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint

prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans

des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur

nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour

l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma

mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très

longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses

généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la

main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du

terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et

l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste.

Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier:

«Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les

empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'oeil dans

la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils

seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde:

leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite

lorgnette dit: «Moreau est tombé!»

Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena

l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait

prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre

Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que

les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il

l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes

contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous

diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en

écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de

l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de

traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut

mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au

grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On

blasphémait contre l'Empereur: «C'est un ---, disaient-ils, qui nous

fera tous périr.»

J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de

cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que

notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous

porter à marches forcées.--J'approuve votre idée, mais l'Empereur est

têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.»

L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment

d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la

fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa

santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur

comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré

dans les vallées de Toeplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite,

celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de

Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14

septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit

diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du

15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença

l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette

première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa

la victoire indécise.

Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence

sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur

m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée

de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les

cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de

bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre

de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18

octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je

voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur

le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de

bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et

marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division

d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je

donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir

prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de

cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et

tirent à toutes volées sur nous.

J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas

dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis

aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes

après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine.

Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les

boulevards et la grande chaussée.»

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 20 / 28 段