le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville
barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs
pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien
chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres:
«Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville,
dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au
jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare
pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette
oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à
trois heures, je lui dis: «Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je
te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!»
Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me
suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à
l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la
porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des
horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements
furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les
juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide
Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe
avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups
de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la
montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de
l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se
chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent
défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne
peut voir un pareil tableau.
Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à
minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur
Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par
le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La
retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir
après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en
approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se
retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre
position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du
départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour
retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney
qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre
un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes,
la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le
commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos
débris.
À Koenigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient
nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient
fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de
suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait
approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit
passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous
fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous
regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je
tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous
donnerons 20 francs par jour.--Ça suffit, dit le maître. Je vais vous
faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la
paille et des draps.»
On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30
francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien
eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations.
Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna;
comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin!
Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude!
Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied
gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire
faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et
d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me
panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20
francs.--Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes
bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci
fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus
de peau, mais dans un état parfait.--Vous êtes sauvé, me dit le médecin.
Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un
pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils
donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis
dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous
faut-il?--Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye
pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plaît.»
Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de
vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez
pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si
vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un
plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse
autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des
fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie,
docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.--Pas du
tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.--Combien?
lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous êtes entendus tous les
deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au
rhum.--Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu,
braves Français.»
Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti;
mais cela me coûta douze francs de fraises.
Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le
prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre
de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant,
et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur.
J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles
à l'armée.»
Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28
décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me
réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques
jours à Koenigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée
réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il
fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l'armée
prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques
de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver
leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques
ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois
francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le
temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir;
toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me
disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.»
Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il
avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait.
Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à
tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour
reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois,
avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à
800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite,
marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière
lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se
maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.
Je reçus un jour la lettre suivante:
«Monsieur Coignet,
«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les
dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée.
Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard,
mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui
ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront
brûlées.
«_Signé: Le Général de division,
«Chef d'état-major du major général_,
«Cte MONTHYON.»
Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon
général.--Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour
personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui
n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces
pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre
à notre artillerie.--Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera
orageuse pour moi.--Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se
plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste,
vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.»
HUITIÈME CAHIER
JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE
FONTAINEBLEAU.
Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de
l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer
sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les
Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous
laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans
être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille.
Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même
temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le
prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en
flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen.
L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait
l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de
Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement
à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute
cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes.
Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons
et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au
champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour
retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous
silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des
couronnes.
Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre
reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs;
l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais
toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se
touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer.
Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la
rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le
conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon.
Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du
pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des
états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste
fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de
curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je
faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout
harnachés, sans compter les voitures attelées de boeufs. Je fis conduire
200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste;
les boeufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me
montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais
un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!»
Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du
ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux
grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.--Il se peut, mon
prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.--Eh bien! je
le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il
continuera ses fonctions.»
Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il
se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?--Oui, mon
général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.--Allons dîner!»
Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval
demain.--Mais, mon général, vous dites: Capitaine...--Oui, voilà la
lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai
fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination
en attendant votre lettre de service.
--Combien je suis heureux!
--Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de
suite des épaulettes de capitaine.--Mais, général, comment?--J'ai fait
donner permission à un passementier de s'installer dans la grande
rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon
brave.--Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous
dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et
leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel
pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors:
«Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action
des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé
nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des
vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous.
Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait,
mon général?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue,
mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées
au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela
sous ma responsabilité.--Vous avez bien fait.»
Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient
coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est
du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.»
Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une
bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures
sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une
plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers
six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit
en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la
cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de
cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme
nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux
coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au
maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le
maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui
était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques
heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du
quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la
route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de
la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la
tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait
le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il
a perdu ses enfants.»
Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp,
accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan;
il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp,
il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait
l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse.
Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement
pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle
campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit
connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un
effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était
en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent
douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit
7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août.
L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent
à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr
restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui
ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre
heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et
2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ
3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent
blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par
torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur
présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre
gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une
redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent
pas des palissades de l'enceinte.
Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la
ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde,
nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la
figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?--C'est mon pruneau,
Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre
cette redoute qui me gêne.--Ça suffit.--Tu marcheras le long des
palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de
suite.»
Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à
cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court
à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant
seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe
son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en
deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur,
qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant
par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena
au milieu de sa compagnie.
Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie),
je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui
avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis
content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier
lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton
sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie
tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les
épaules.
Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint
prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans
des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur
nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour
l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma
mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très
longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses
généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la
main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du
terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et
l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste.
Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier:
«Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les
empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'oeil dans
la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils
seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde:
leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite
lorgnette dit: «Moreau est tombé!»
Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena
l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait
prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre
Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que
les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il
l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes
contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous
diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en
écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de
l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de
traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut
mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au
grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On
blasphémait contre l'Empereur: «C'est un ---, disaient-ils, qui nous
fera tous périr.»
J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de
cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que
notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous
porter à marches forcées.--J'approuve votre idée, mais l'Empereur est
têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.»
L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment
d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la
fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa
santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur
comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré
dans les vallées de Toeplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite,
celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de
Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14
septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit
diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du
15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença
l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette
première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa
la victoire indécise.
Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence
sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur
m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée
de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les
cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de
bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre
de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18
octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je
voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur
le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de
bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et
marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division
d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je
donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir
prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de
cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et
tirent à toutes volées sur nous.
J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas
dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis
aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes
après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine.
Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les
boulevards et la grande chaussée.»