Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon

interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et

me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit

trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des

rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé

au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à

quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes

pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de

quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres

par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une

tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur

faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils

jetaient tous des regards dessus.

Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au

pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle

s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré

le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument

extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à

pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la

cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse,

le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont

inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit

sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne

fut pas incendiée et devint notre refuge.

Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis

l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier

général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever

mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des

soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et

marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?--40 francs.» Elles

étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et

cette peau d'ours?--40 francs.--Les voilà.»

Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour

moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L'Empereur fut

forcé dans la nuit de quitter son quartier général du faubourg pour

venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans

les deux parties des villes basses; il fallait un monde considérable

pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit

que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue,

et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fûmes

obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins

considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent

conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable

par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises; tout le

peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible,

les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800

pompes, mais on les avait emmenées.

À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins; c'étaient

nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs

boucles d'oreilles; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait

voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur

les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire

que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forcé de

s'éloigner le 16 au soir pour aller s'établir, à une lieue de Moscou, au

château de Pétrowskoï; l'armée sortit aussi de la ville qui resta livrée

sans défense au pillage et à l'incendie. L'Empereur séjourna quatre

jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il

y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui

fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le

petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu

de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux

camarades, auprès d'un colonel d'état-major pour l'évacuation des

hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos

chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et

il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire

évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses

affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de

bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une

plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en

argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en

faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de

banque. C'était un homme dur, à figure ingrate.

Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de

Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la

vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du

sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous

visiter; aussi sa maison fut respectée; elle parlait bon français. Un

soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était

toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles

fourrures en renard de Sibérie. J'eus l'imprudence de lui montrer la

mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie;

la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa

vengeance. Il eut la barbarie de m'en dépouiller pour la vendre au

prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'églises déshonorait le nom

français; aussi je l'ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé! Dieu

l'a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser.

Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes; Russes et Français

mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des

voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces

charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire

une idée de pareils tableaux. Après l'incendie, on fit faire un relevé

des maisons brûlées; le chiffre montait à dix mille, et les palais et

églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les

poêles qui sont très grands; c'était comme une forêt coupée; il ne reste

que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas

une pierre en fondation.

Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des

ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute

tige et des fruits en hiver; c'était le luxe de Moscou. Quant aux

pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus

tristes tableaux.

Mon pénible service terminé, j'eus quelques jours de repos. Mon général

me dit: «Je vous attache près de moi; vous ne me quitterez plus, vous

mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'évacuation

des hôpitaux. Reposez-vous!» Je fus heureux d'être sous un pareil

général; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me

mettre à table.

Mon général avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu

paresseux, je lui dis: «Ne vous tourmentez plus, je veillerai.» Aussi,

tout arrivait à la maison; nous avions des provisions pour passer

l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'étais pas non plus exempt de service

pour porter les dépêches à mon tour. L'Empereur passait des revues tous

les jours; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du

tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la

croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de

hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés

dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un

bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les

juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité

fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne

fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir.

Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murat, dans un village,

à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie; les

nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs

chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'était sauvé en chemise.

C'était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le

prince: «Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit.» Et je ne

pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de

Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l'armée en

route pour venir au secours de Murat. J'étais moitié mort, et mon cheval

ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en était procuré

deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l'Empereur assiste à la

bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les

hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il

avait donné l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison,

tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une

idée de la rapidité de l'exécution des ordres; les préparatifs furent

terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse; là nous

trouvâmes de bons chevaux qu'on avait cachés dans une cave. Nous en

fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau

carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions; d'abord

dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes,

et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions

plein le carrosse.

À trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n'était pas possible

d'avancer; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards

de l'armée en avaient en profusion. À trois lieues de Moscou, une

détonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit

un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre

sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés

sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur

sort. C'étaient tous des galériens.

Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes

atteint l'endroit de notre premier gîte, j'en avais assez du carrosse;

je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la

voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines

inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le

lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et

gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à

quatre heures de l'après-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe

commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L'Empereur faisait

de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec

un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les

officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivâmes le 9

novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux

mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières,

ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà; 17 degrés

au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l'armée;

Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes

précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace:

passant près d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les

fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite

chaudière pour faire du thé. Arrivé à l'endroit où l'Empereur

s'arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour

le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre

de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la

fumée! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du

sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son thé tous

les jours. Jusqu'à Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma

chaudière, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois

capitaines et nous ne nous sommes quittés qu'à la mort, c'est-à-dire que

je suis resté seul.

Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de

l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se

concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des

hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs,

ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour

nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur

la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les

Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient

de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le

passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les

Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous

attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de

fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26

novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement

passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec

ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et

traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village,

ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps

à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de

l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau.

Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur

fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du

pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le

maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé,

le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre

l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait

porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible

service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour

nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et

cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient

couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau

plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait

si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas.

Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ

du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts,

les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces

malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et

tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une

idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit

heures et demie.

Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de

suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te

conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il

fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on

nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route

blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux

ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté,

je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il

s'échappât. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin

j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à

terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos

chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre

de _schnapps_ et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français.

Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse

apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me

demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il

faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me

dit-il, je ferai mon possible.»

Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval

à la grange se mit à crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce

brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de

suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête

et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four

est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été

allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus

pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai.

J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence

d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56]

pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais

ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les

minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais

perdu. Que le temps est long quand la tête travaille!

J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent

devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me

crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés

de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village,

pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard

que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour

détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il,

les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre

armée. Votre route est libre.»

Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre

dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre

action.» Après avoir pris un verre de _schnapps_, il me présenta du

pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars

au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai,

car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui

resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle

joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur

mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement;

les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui

frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin

je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau

bas: «Comment te voilà? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment!

tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?--Entre les mains des

cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vérité! arrivé chez le

maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont

arrivés, et le maire m'a caché dans son four.--Dans son four!--Oui,

Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour

entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont

sauvés.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.--Le

brave maire m'a sauvé.--Je le verrai, ce Russe.»

Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit

jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je

retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir,

arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par

les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce

maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en

passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me

dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva

la vie.

Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans

les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on

couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient

sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de

porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par

la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la

garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il

fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les

soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des

grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient

du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du

cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que

les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites

journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de

la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des

prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus

d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le

sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait

pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait

baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il

fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et

les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était

éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité.

Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un

bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les

jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient

sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.

Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de

route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de

souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient

plus le supporter; les corbeaux gelaient.

Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la

conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à

droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards;

ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les

trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si

lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre

mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis

certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était

pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs

d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était

faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux

grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700

francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous

s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés

sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me

sauvèrent la vie.

À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux

des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du

soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous

restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car

c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les

dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre

cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes,

toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire

fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le

soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour

aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de

relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi

c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne

s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources;

et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000

chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais

l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête

deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de

Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur

sang-froid et leur courage.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 19 / 28 段