interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et
me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit
trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des
rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé
au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à
quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes
pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de
quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres
par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une
tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur
faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils
jetaient tous des regards dessus.
Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au
pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle
s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré
le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument
extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à
pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la
cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse,
le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont
inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit
sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne
fut pas incendiée et devint notre refuge.
Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis
l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier
général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever
mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des
soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et
marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?--40 francs.» Elles
étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et
cette peau d'ours?--40 francs.--Les voilà.»
Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour
moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L'Empereur fut
forcé dans la nuit de quitter son quartier général du faubourg pour
venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans
les deux parties des villes basses; il fallait un monde considérable
pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit
que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue,
et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fûmes
obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins
considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent
conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable
par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises; tout le
peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible,
les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800
pompes, mais on les avait emmenées.
À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins; c'étaient
nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs
boucles d'oreilles; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait
voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur
les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire
que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forcé de
s'éloigner le 16 au soir pour aller s'établir, à une lieue de Moscou, au
château de Pétrowskoï; l'armée sortit aussi de la ville qui resta livrée
sans défense au pillage et à l'incendie. L'Empereur séjourna quatre
jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il
y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui
fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le
petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu
de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux
camarades, auprès d'un colonel d'état-major pour l'évacuation des
hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos
chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et
il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire
évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses
affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de
bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une
plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en
argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en
faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de
banque. C'était un homme dur, à figure ingrate.
Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de
Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la
vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du
sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous
visiter; aussi sa maison fut respectée; elle parlait bon français. Un
soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était
toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles
fourrures en renard de Sibérie. J'eus l'imprudence de lui montrer la
mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie;
la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa
vengeance. Il eut la barbarie de m'en dépouiller pour la vendre au
prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'églises déshonorait le nom
français; aussi je l'ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé! Dieu
l'a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser.
Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes; Russes et Français
mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des
voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces
charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire
une idée de pareils tableaux. Après l'incendie, on fit faire un relevé
des maisons brûlées; le chiffre montait à dix mille, et les palais et
églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les
poêles qui sont très grands; c'était comme une forêt coupée; il ne reste
que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas
une pierre en fondation.
Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des
ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute
tige et des fruits en hiver; c'était le luxe de Moscou. Quant aux
pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus
tristes tableaux.
Mon pénible service terminé, j'eus quelques jours de repos. Mon général
me dit: «Je vous attache près de moi; vous ne me quitterez plus, vous
mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'évacuation
des hôpitaux. Reposez-vous!» Je fus heureux d'être sous un pareil
général; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me
mettre à table.
Mon général avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu
paresseux, je lui dis: «Ne vous tourmentez plus, je veillerai.» Aussi,
tout arrivait à la maison; nous avions des provisions pour passer
l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'étais pas non plus exempt de service
pour porter les dépêches à mon tour. L'Empereur passait des revues tous
les jours; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du
tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la
croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de
hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés
dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un
bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les
juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité
fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne
fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir.
Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murat, dans un village,
à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie; les
nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs
chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'était sauvé en chemise.
C'était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le
prince: «Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit.» Et je ne
pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de
Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l'armée en
route pour venir au secours de Murat. J'étais moitié mort, et mon cheval
ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en était procuré
deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l'Empereur assiste à la
bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les
hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il
avait donné l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison,
tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une
idée de la rapidité de l'exécution des ordres; les préparatifs furent
terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse; là nous
trouvâmes de bons chevaux qu'on avait cachés dans une cave. Nous en
fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau
carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions; d'abord
dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes,
et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions
plein le carrosse.
À trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n'était pas possible
d'avancer; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards
de l'armée en avaient en profusion. À trois lieues de Moscou, une
détonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit
un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre
sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés
sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur
sort. C'étaient tous des galériens.
Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes
atteint l'endroit de notre premier gîte, j'en avais assez du carrosse;
je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la
voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines
inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le
lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et
gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à
quatre heures de l'après-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe
commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L'Empereur faisait
de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec
un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les
officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivâmes le 9
novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux
mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières,
ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà; 17 degrés
au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l'armée;
Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes
précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace:
passant près d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les
fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite
chaudière pour faire du thé. Arrivé à l'endroit où l'Empereur
s'arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour
le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre
de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la
fumée! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du
sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son thé tous
les jours. Jusqu'à Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma
chaudière, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois
capitaines et nous ne nous sommes quittés qu'à la mort, c'est-à-dire que
je suis resté seul.
Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de
l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se
concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des
hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs,
ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour
nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur
la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les
Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient
de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le
passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les
Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous
attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de
fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26
novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement
passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec
ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et
traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village,
ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps
à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de
l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau.
Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur
fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du
pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le
maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé,
le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre
l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait
porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible
service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour
nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et
cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient
couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau
plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait
si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas.
Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ
du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts,
les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces
malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et
tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une
idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit
heures et demie.
Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de
suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te
conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il
fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on
nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route
blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux
ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté,
je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il
s'échappât. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin
j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à
terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos
chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre
de _schnapps_ et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français.
Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse
apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me
demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il
faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me
dit-il, je ferai mon possible.»
Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval
à la grange se mit à crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce
brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de
suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête
et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four
est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été
allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus
pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai.
J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence
d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56]
pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais
ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les
minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais
perdu. Que le temps est long quand la tête travaille!
J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent
devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me
crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés
de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village,
pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard
que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour
détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il,
les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre
armée. Votre route est libre.»
Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre
dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre
action.» Après avoir pris un verre de _schnapps_, il me présenta du
pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars
au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai,
car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui
resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle
joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur
mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement;
les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui
frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin
je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau
bas: «Comment te voilà? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment!
tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?--Entre les mains des
cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vérité! arrivé chez le
maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont
arrivés, et le maire m'a caché dans son four.--Dans son four!--Oui,
Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour
entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont
sauvés.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.--Le
brave maire m'a sauvé.--Je le verrai, ce Russe.»
Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit
jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je
retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir,
arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par
les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce
maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en
passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me
dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva
la vie.
Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans
les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on
couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient
sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de
porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par
la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la
garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il
fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les
soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des
grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient
du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du
cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que
les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites
journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de
la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des
prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus
d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le
sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait
pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait
baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il
fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et
les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était
éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité.
Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un
bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les
jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient
sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.
Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de
route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de
souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient
plus le supporter; les corbeaux gelaient.
Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la
conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à
droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards;
ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les
trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si
lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre
mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis
certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était
pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs
d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était
faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux
grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700
francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous
s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés
sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me
sauvèrent la vie.
À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux
des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du
soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous
restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car
c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les
dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre
cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes,
toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire
fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le
soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour
aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de
relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi
c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne
s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources;
et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000
chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais
l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête
deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de
Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur
sang-froid et leur courage.