Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes:

«Mettez-vous là. Y a-t-il des caporaux?»

En voilà trois qui se font connaître: «Mettez-vous là! Il n'y en a

plus?... C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!»

Celui qui tirait un billet blanc était mis d'un côté, et celui qui

tirait noir était mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit:

Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre

officier; la loi vous condamne à la peine de mort; vous allez subir

votre peine..., je pouvais vous faire tous fusiller; j'en épargne la

moitié. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les

armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.»

On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scène! Je partis de suite le

coeur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de

lieutenant!

Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l'avance sur

moi. À Gluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et

je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où

deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'être

débarrassé de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive à Witepsk, le coeur en

joie, croyant être au bout. Pas du tout! le corps du maréchal était à

trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre,

et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: «Eh

bien! où sont-ils? Tous sauvés! disent mon tambour et mon soldat, on

leur a dit que le 3e corps n'était qu'à une lieue.»

Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues à faire.

J'arrive à quatre heures près du chef d'état-major du maréchal; les

aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un

soldat, se mirent à rire: «Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de

moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route; vous verrez ma conduite

depuis Vilna.»

Lorsque ce chef d'état-major eut jeté un coup d'oeil sur mon rapport, il

me prit à l'écart: «Où sont-ils, vos soldats?--Ils m'ont abandonné à

Witepsk avant d'entrer en ville, au moment où je partais au galop

prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous

rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus

vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des

Français.--Mais vous avez souffert avec ces traînards.--J'ai sué du

sang, général.--Je vais vous présenter au maréchal.--Je le connais et il

me connaît, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils

m'ont bien blessé.--Allons, mon brave, ne pensons plus à cela! Venez

avec moi, je vais tout concilier.»

Il arrive près de ses officiers: «Vous allez mener ce brave à ma tente;

faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du

nouveau; vous verrez cela tout à l'heure, je vous rejoins dans

l'instant.»

Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien

sots: «Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir.»

Le maréchal, voyant mon uniforme, dit: «Vous êtes un de mes vieux

grognards.--Oui, mon général. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux

de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans

les grenadiers que vous commandiez à cette époque.--C'est juste, je me

le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d'honneur de la bataille de

Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps.--Oui, général, le

premier en 1804.--C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que

demain; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps?--Adjoint au

petit quartier général de l'Empereur, sous les ordres du comte de

Monthyon.--Ah! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes

dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers

et du fourrage à son cheval.--Oui, maréchal.--Et faites-lui remettre

tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments,

s'ils sont rentrés; vous m'en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à

10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez

l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.»

En arrivant près des officiers, ce chef d'état-major leur dit: «Cet

officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite; il est

bien connu du maréchal; faites le dîner, et après, mon aide de camp le

conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentrés.»

Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de

l'eau dans leur vin; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus

conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient

demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. «Je n'ai point de

plainte à faire de vos soldats, disais-je, c'est le zèle qui les a

emportés.»

Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande

mon reçu: «Mais, me dit-il, il en manque la moitié.--Ils sont morts,

colonel. Voyez le maréchal.--Comment, morts?--La moitié a été

fusillée.--Eh bien! je vais faire fusiller les autres.--Ils ont leur

pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est à

l'Empereur à décider.--Combien de morts?--Soixante-deux, dont deux

sergents et trois caporaux.--Donnez-moi des détails.--Je ne le puis, le

maréchal attend. Mon reçu, s'il vous plaît; je pars de suite.»

L'aide de camp le prend à l'écart, et après quelques mots nous partons.

Le lendemain, à 8 heures, j'étais près du maréchal: «Voilà vos dépêches,

partez!»

À midi, j'étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis

mes dépêches et mes reçus; il savait tout ce qui s'était passé et

l'Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi

qui flattèrent mon général: «Vous ne ferez point de service, dit-il, que

nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk.»

Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes

bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs

excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des

dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l'armée.

L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août; tous les corps

composant l'armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis

le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées

sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues; l'investissement fut

achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la

ligne vers deux heures de l'après-midi, la bataille fut des plus

sanglantes. Lorsqu'elle fut engagée, je fus appelé près de lui: «Tu vas

partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle

arme qu'ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval.

Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin,

sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu monté?--Oui, Sire, j'ai deux

chevaux.--Prends-les. Lorsque tu auras crevé l'un, tu prendras l'autre;

mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain;

il est trois heures, pars.»

Je monte à cheval; le comte Monthyon me dit: «Ça presse, mon vieux,

prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la

route.--Mais ils sont sellés tous les deux.--Laissez votre meilleure

selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute.»

Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier

fléchit sous moi, je mets pied à terre, d'un tour de main je desselle et

resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route;

arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps:

«Halte-là, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je

suis pressé. Détellez et dessellez mon cheval.--Voilà quatre beaux

chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?--Celui-là!

habille, habille! ça presse, je n'ai pas une minute.»

Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette forêt une

correspondance pour protéger la route; arrivé vers le chef du poste:

«Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!»

Pas une heure de perte pour arriver à Witepsk! Je donne mes dépêches au

général commandant la place. Après avoir lu, il dit: «Faites dîner cet

officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon

cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez près des bois un

régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la

correspondance.»

Au bout d'une heure, le général arrive: «Votre paquet est prêt, partez,

mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24

heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.»

Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment

campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit: «Donnez

votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son

cheval, ça presse.»

Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du

tout, toutes s'étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans

escorte, je réfléchis; je ralentis le pas, je vois à une distance

éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre; je me

range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c'était bien des cosaques

qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup; il sort du

bois un paysan qui me dit: _Cosaques!_

Je les avais bien vus; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant

mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et

mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: _Toc! toc!_ ce qui veut

dire: «C'est bon.» Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant

mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main

gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier.

Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant: «_Nien,

nien, cosaques!_»

Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je

donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais

ses flancs! La route disparaissait derrière moi, j'eus le bonheur

d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette

dans la cour; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et

cours à l'écurie: «Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet

ordre.»

Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m'en fallait

encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus

devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je

recommence la même cérémonie: «Voyez si pouvez lire cet ordre de

l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval.» Un gros monsieur que je

pris pour un général, dit à l'un deux: «Dessellez votre cheval,

donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.»

Je fus sauvé; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant

l'Empereur, le demandant. On me répond: «Nous ne savons pas.»

Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur

ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe

près d'une batterie, on me crie: «Qui vive!--Officier

d'ordonnance.--Arrêtez! Vous allez à l'ennemi.--Où est

l'Empereur?--Venez par ici, je vais vous mener près du poste.»

Arrivé près de l'officier, il dit: «Conduisez-le à la tente de

l'Empereur.--Je vous remercie.»

J'arrive près de la tente; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort

et me dit: «C'est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l'Empereur

de suite; il vous croit pris.»

Mon général dit alors à l'Empereur: «Voilà l'officier qui arrive de

Witepsk.» Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable:

«Comment as-tu passé dans la forêt? les cosaques y étaient.--Avec de

l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un détour et m'a sauvé.--Combien

lui as-tu donné?--Trois napoléons.--Et tes chevaux?--Je n'en ai

plus.--Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les

60 francs que le paysan a bien gagnés; donne le temps à mon vieux

grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les

frais de poste! Je suis content de toi.»

Le lendemain, on fit l'entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne

pouvait pénétrer dans cette ville; toute la grande rue était encore en

feu de notre côté; les Russes, de l'autre côté sur des hauteurs,

criblaient la ville d'obus et de boulets; elle était dans un état

déplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de

l'après-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu'à la

fin du jour; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois

d'août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter

jusqu'à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de

sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée; quant à la rue,

on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins étaient

en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil

embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour

se rendre maître des hauteurs; puis nous restâmes à Smolensk quelques

jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser

un pont et tourner de suite à droite. C'est le cas de dire que Smolensk

nous coûta cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre

furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues,

toujours dans de grandes forêts. C'est le 19 août qu'eut lieu le combat

soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin

fut frappé mortellement d'un boulet. Les Français et les Russes

éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque

côté à plus de sept mille hommes; on peut dire que c'était une bataille

et non un combat. L'Empereur reçut un courrier de cette affaire, et

apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de

trois lieues; il avait franchi une forêt sans la fouiller et pouvait se

faire couper par les Russes. L'Empereur le prévut et me fit partir pour

le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes

dépêches; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne

des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà

sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route

dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui

longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division

en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce

chemin étroit. Voyant qu'elle était en déroute, je ne perds pas la

carte, je me mets à crier d'une voix de Stentor: «En avant!» Et

rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le

dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la

grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le

bois.

Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se

rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon

aventure. «As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.--Non,

Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de

Français.--Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes équipages

pour me rejoindre.»

Il dit à son piqueur: «Recevez mon vieux grognard, il vous suivra.» Je

fus bien traité, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le

mien; on rejoignit l'Empereur à marches forcées. En abandonnant une

ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux

magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils

continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs

chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en

charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant à leurs

blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées,

mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient

pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à

nos regards. C'était un tableau déchirant. L'Empereur, après avoir

consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la

position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se

livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la

Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait

sortir d'un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une

grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait; il fallut des

efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevèrent, et alors

les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée

à gauche de la grande route, et l'on ne pouvait découvrir les colonnes

en bataille; ce n'étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de

bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure; au petit jour, tous

furent sur pied, et l'artillerie commença des deux côtés. L'Empereur fit

faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la

grande route, appuyée sur un profond ravin d'où il ne bougea pas de la

journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l'élite de la France, tous en

grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner

la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la

journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes

qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles étaient

toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà

le général qui m'amène à l'Empereur: «Es-tu bien monté?--Oui,

Sire.--Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à

droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui

les commande. Ne reviens qu'après la fin.»

Arrivé près du général, je lui présente l'ordre; il lit et dit à son

aide de camp: «Voilà l'ordre que j'attendais, faites sonner à cheval,

faites venir les colonels à l'ordre!» Ils arrivèrent à cheval et

formèrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les

redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer,

disant: «Je me réserve la deuxième. Vous, officier d'état-major,

suivez-moi, ne me perdez pas de vue.--Ça suffit, mon général.--Si je

succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut

que ces redoutes soient enlevées à la première charge.» Puis, il dit aux

colonels: «Vous m'entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les

grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre! Au trot à mon

commandement, et au galop dès qu'on sera à portée de fusil! Les

grenadiers enfonceront les barrières.»

Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à

l'opposé du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux

barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec

les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me

rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis

pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le

vieux colonel me dit: «Partez, dites à l'Empereur que la victoire est à

nous. Je vais lui envoyer l'état-major pris dans les redoutes.»

Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes,

mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et

traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ

de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en

arrivant près de l'Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon

chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrière: «Eh bien, me

dit-il, tu l'as échappé belle.--Je ne m'en suis pas aperçu; là-bas, les

redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort.--Quelle

perte!--On va vous amener beaucoup d'officiers.»

Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en étais

pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme

il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout.

Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d'une

compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade.

L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur

avaient pris quelque chose; ils répondirent que pas un soldat ne les

avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en

présentant son arme à l'Empereur: «C'est moi qui ai pris cet officier

supérieur.» L'Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et

fait prendre son nom.

«Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?--Il est entré le premier dans la

troisième redoute.» L'Empereur lui dit: «Je te nomme chef de bataillon,

et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par

le flanc droit, et partez au champ d'honneur.» On crie: «Vive

l'Empereur!» et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit

sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les

blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir; les

fusils russes couvraient la terre; près de leurs grandes ambulances on

voyait des piles de cadavres; les membres détachés du tronc étaient en

tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brûlèrent tous leurs

blessés; nous les trouvâmes tous en charbon; voilà le cas qu'ils font

d'un soldat. L'Empereur quitta Mojaïsk dans l'après-midi du 12, et

transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte

Monthyon me fait demander: «Vous êtes bien heureux, me dit-il,

l'Empereur vous désigne pour joindre le prince Murat qui entre demain à

Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.»

Arrivé près de Sa Majesté: «Je t'ai désigné pour aller rejoindre Murat;

tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les

caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon,

donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murat. Demain matin, tu

partiras.»

Que j'étais fier d'une pareille mission! À dix heures, j'étais près du

prince Murat; je lui remets mes dépêches: «Nous allons partir, me

dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.--Oui, mon prince.--Mais vous

n'avez que la moitié d'un chapeau?--Ce sont les Russes qui en avaient

besoin pour faire de l'amadou.» Il se mit à rire aux éclats: «Vous

sortez de la garde?--Oui, mon prince, des grenadiers à pied.--Vous êtes

un de nos vieux. Donnez l'ordre à vos gendarmes d'être à cheval à onze

heures pour nous rendre au pont.»

On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente

assez rapide et fait face à un grand pont d'une longueur démesurée,

bâti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu'à la fonte des neiges. Arrivés

près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui

présentèrent les clefs au prince; après les cérémonies d'usage, le

prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous

entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de

quatre pièces de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout

le peuple était aux croisées pour nous voir passer; des dames nous

présentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrêtait. Nous avancions

au petit pas; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du

Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un château fort qui domine

la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes

basses d'une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le

beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand

arsenal; à droite, l'église qui est adossée au palais, et en face de

cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à

droite, nous fûmes assaillis d'une grêle de balles parties des croisées

de l'Arsenal. Nous fîmes demi-tour; les portes furent enfoncées; le

rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans

ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui échappèrent furent mis dans

l'église. J'y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince

Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de

la ville et se porter sur la route de Kalouga.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 18 / 28 段