Arrivé près de mes chefs, ils me disent: «Mais vous n'avez plus de

plumet.--C'est le roi de Rome qui me l'a pris.--C'est plaisant ce que

vous dites là.--Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je

vais en avoir deux, et j'ai porté le roi de Rome sur mes bras près d'un

quart d'heure; il a déchiré mon plumet.--Mortel heureux, me dirent-ils,

de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.»

Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui

l'a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du

Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit

Napoléon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du

Carrousel. Les régiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et

venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'hôtel

Cambacérès. L'infanterie de la garde était sur deux lignes devant le

château des Tuileries. L'Empereur descend à midi, monte à cheval et

passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait

appeler notre adjudant-major, et lui dit: «As-tu un sous-officier qui

soit assez fort pour répéter mon commandement? Mouton ne peut

répéter.--Oui, Sire--Fais-le venir et qu'il répète mot pour mot après

moi.»

Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs

de bataillon me disaient: «Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention

que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!»

M. Belcourt me présente: «Voilà, Sire, le sergent qui commande le

mieux.--Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement.»

La tâche n'était pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. À

tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour répéter; et,

sitôt fini, je me retournais face à l'Empereur pour recevoir son

commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur

moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le

commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que

son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps

répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous

l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il

passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire

manoeuvrer et le faire défiler.

Cette manoeuvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche.

Puis, je fus renvoyé par l'Empereur, et remplacé par un général de

cavalerie. Il était temps: j'étais en nage. Je fus félicité de ma forte

voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena

au café dans le jardin pour me faire rafraîchir: «Comme je suis content

de vous, mon cher Coignet!» Le capitaine tapait des mains, disant:

«C'est moi qui l'ai forcé d'être caporal; c'est mon ouvrage. Comme il

commande bien!--Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit

près de son souverain; je l'écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui;

il m'aurait intimidé; je ne voyais que son cheval.»

Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la

compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: «Je suis content.» Je

fus comblé d'éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades

était servie; mon chef de cuisine n'avait rien négligé et la

distribution du vin était faite: un litre et 25 sous par homme; les

sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La

gaîté était sur toutes les figures.

Le lendemain, je repris mes pénibles travaux; je poussais mes cinquante

vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d'écriture le soir, sans

compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et

jamais en défaut! Je me disais: «Je tiens mon bâton de maréchal, je

serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours.» Je me trompais du

tout au tout; je n'étais pas à la moitié de ma carrière, je n'avais

encore qu'un lit de roses et il m'était réservé d'en défricher les

épines.

Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet,

et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On

formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient

heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des

hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les

adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement

que l'Empereur les reçut au bout de deux mois. C'était ravissant de les

voir manoeuvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus

sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs

régiments. L'Empereur me demanda: «Savent-ils commander?--Oui, Sire,

tous.--Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des

armes!»

Il fut ravi: «Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la

charge en douze temps!... C'est bien... Fais sortir le n° 10 du premier

rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!... Fais porter les armes!

C'est suffisant.»

J'étais content d'être sorti d'une pareille épreuve. Il dit aux

adjudants-majors: «Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des

cartouches pour la grande manoeuvre. Je vous enverrai trois tonnes de

poudre.»--Et il partit pour Saint-Cloud.

Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les

adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour

éviter tout danger; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les

pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets; aussitôt la récolte finie,

grandes manoeuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries,

avec parcs d'artillerie considérables, fourgons et ambulances.

L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout

était complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers

du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre

se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel

côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d'avril

1812, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des

inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois

chemises, et grand uniforme dans le sac.

La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus

nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du

trésor et des équipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les

malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place

Vendôme; je n'eus qu'à montrer une lettre dont j'étais porteur, mes deux

fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille

francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis

qu'à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le

boulanger. Je rentrai à deux heures du matin; la garde était partie à

minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à

Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de

route qui m'autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et

seize chevaux. À midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre

fourgons; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le

devant, je me carrais, le sabre au côté, comme un homme d'importance.

J'arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour

savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit à son logement:

«Qui est là? dit-il.--C'est moi, major.--Vous, Coignet! ça n'est pas

possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés?--Oui,

capitaine.--Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de

partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez

quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils

feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma

cheminée. Prenez-les. Bonne nuit!--Mon capitaine, dormez tranquille. Je

resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les

chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront

près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir.»

M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations

d'hommes et de chevaux avaient été fournies; il fut content de mon

activité: «Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous

suivre.--Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous

les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre

les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous

attendre pour vous remettre vos lettres.» Il va trouver le colonel et je

fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j'étais arrivé avant le

corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur;

arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues.

L'Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l'Impératrice. Dans

cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le père et

les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta

dix jours pour s'entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de

l'eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent

tristes; les beaux équipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta

avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées.

Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à Koenigsberg où il établit

son quartier général. Là, nous avons un peu de repos, parce qu'il était

allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde

qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour

Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski.

Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le

quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le

lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le

Niémen; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l'armée commença

à pénétrer sur le territoire russe.

C'était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent

arides. On était souvent sans gîte, sans pain; on arrivait dans la plus

profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son

nécessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon

soldat.

SEPTIÈME CAHIER

CAMPAGNE DE RUSSIE.--JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT ÉTAT-MAJOR

IMPÉRIAL.--LA RETRAITE DE MOSCOU.

Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murat formait

l'avant-garde avec sa cavalerie; le maréchal Davoust, avec 60,000

hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie

sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de

pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres

habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince

Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligés de se retirer

sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là, changea tout à

coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant

d'arriver à un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir

atteindre. Arrivés à l'abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos

chevaux; il fallut les débrider, leur faucher de l'herbe et faire

allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que

nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après

les roues. J'étais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de

mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant! Dans

le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux

morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit

d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes

chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après

mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient

tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus,

ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tardé d'une

heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout

notre courage pour les dompter.

Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n'avaient pas

pu soutenir ce monstrueux orage; ça démoralisa une grande quantité de

nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna

l'empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette

grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'armée. L'Empereur donna

des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de

toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville;

ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations; la

gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma

trois bataillons de sept à huit cents hommes; ils avaient tous conservé

leurs armes.

Après un peu de repos, l'armée se porta en avant dans des forêts

immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de

l'ennemi. Une armée n'y peut marcher qu'à pas comptés, pour n'être pas

coupée. Avant son départ, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa

garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de

lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne.

Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur

nous; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être

présenté à l'Empereur. À midi, je me trouvai sur la place revenant avec

mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major

Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: «Mon brave, vous

passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.--Je vous remercie, je ne

veux pas retourner dans la ligne.--Je vous dis, moi, que vous porterez

aujourd'hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si

l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la

garde. Ainsi, pas de réplique! à deux heures sur la place, sans

manquer!--Eh bien, je m'y trouverai.--J'y serai avant vous.--Ça suffit,

mon capitaine.»

À deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous étions tous

les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux

sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général

Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments.» Arrivé près

de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: «C'est

notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.--Comment! tu ne

veux pas passer dans la ligne?--Non, Sire, je désire rester dans votre

garde.--Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.»

S'adressant à son chef d'état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu

prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier

général.»--Comme je me trouvai heureux de rester près de l'Empereur! Je

ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer,

le temps me l'a bien appris.

Le brave général Monthyon vint vers moi: «Voilà mon adresse. Demain, à

huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres!» Le même soir, mes

camarades fusillèrent mon sac.

Le lendemain, à l'heure dite, j'arrive près du général qui me reçut avec

la figure gracieuse d'un homme qui aime les vieux soldats: «Eh bien, me

dit-il, vous ferez le service près de l'Empereur. Si ça ne vous faisait

pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir;

l'Empereur n'aime pas la moustache à son état-major. Eh bien, faites-en

le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez

peur d'un cosaque?--Non, général.--Il me faut deux de vos camarades qui

sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d'isolés. Vous les

connaissez, faites-les venir près de moi! Pour vous, je vous ai vu

commander; vous connaissez votre affaire. J'ai trois bataillons de

traînards à renvoyer à leurs corps d'armée. C'est vous qui demain les

commanderez devant l'Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux

camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois

bataillons.»

Arrivé dans cet enclos, le général appela les soldats du 3e corps, les

mit de côté et ainsi de suite. L'opération faite, nous rentrâmes pour

terminer nos comptes avec le quartier-maître de la garde, pour recevoir

nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du

train m'avaient pourvu d'un beau cheval avec la selle et le

portemanteau; je me trouvais en mesure de ce côté-là, mais je n'avais

pas de chapeau, pas de sabre; je n'avais que mon bonnet de police et on

m'avait retiré mes galons; je me trouvais comme un sous-officier

dégradé; cela me fit de la peine.

Je fus toucher ce qui m'était dû chez le quartier-maître ainsi que le

certificat de mes services, et faire mes adieux à mes bons chefs. Ils me

dirent de choisir un cheval dans mes attelages: «Je vous remercie, je

suis bien monté, j'avais mis de côté un joli cheval tout sellé et bridé

qui ne fait pas partie des équipages; je vous laisse tout en bon

état.--Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent.--Si j'avais un

chapeau, je serais content.--Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez

un chez le quartier-maître; je m'en charge, dit l'adjudant-major.--Je

suis sauvé.--Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m'en occuper

de suite. On vous doit bien cela.»

Je les quittai confus; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire

part que j'étais libéré: «Je vous ferai payer votre entrée en campagne

comme lieutenant pour vous monter. Dépêchez-vous de finir vos affaires;

nous ne tarderons pas à partir.--Demain, mon général, tous mes comptes

seront terminés.»

Le soir, je fus chez le quartier-maître, je trouvai un chapeau, un vieux

sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me

présente avec le grand sabre au côté et le chapeau à cornes: «Ah! c'est

bien, dit-il, je vous trouverai des épaulettes. Nous partons le 16

juillet; venez deux fois par jour prendre mes ordres.»

Le 15 au matin, je me présente chez le comte Monthyon qui dit: «Nous

partons demain, vous aurez 700 hommes à conduire au 3e corps. À midi, au

château, devant l'Empereur. Je viens de faire prévenir vos deux

camarades de se trouver à onze heures pour prendre le commandement de

leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue; les

contrôles sont faits par régiment; mon aide de camp est parti pour

faire l'appel; nous trouverons tout prêt.»

Nous arrivâmes dans l'enclos, tous étaient sous les armes, formant trois

bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnaître pour

leurs chefs; il nous donna nos feuilles de route et le contrôle par

régiment.--À six heures, le 15, j'étais dans l'enclos pour faire l'appel

par régiment. Je trouvai d'abord 133 Espagnols de Joseph Napoléon, et

ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m'avait

pas adjoint un sergent! Un tambour et un petit musicien, voilà quel

était tout mon état-major pour maintenir 700 hommes! Je fais porter les

armes et former les faisceaux. À neuf heures, la soupe, et à dix heures,

tout le monde prêt. Mes deux camarades mirent le même zèle. À onze

heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons...

Heureusement, j'avais un tambour; sans cela, je marchais à la muette.

Mon petit musicien était à la droite du bataillon avec sa petite épée à

la main. Nous arrivons au palais; je fais mettre mon bataillon sur la

droite en bataille et en première ligne, les deux autres derrière moi;

je plaçai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me

fallait les prendre par le bras, et l'Empereur me voyait de son balcon.

Je fais porter les armes, et commande: «Sur le centre, alignement!

Guides, à vos places!» Je rectifie l'alignement, et vais me placer à la

droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l'Empereur; ils

descendent et l'on me fit signe d'approcher. L'Empereur me demande:

«Combien te manque-t-il de cartouches?--373 paquets, Sire.--Fais un bon

pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande.

Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place;

je vais les faire garder. Et de suite au pain, à la viande et aux

cartouches!»

Toutes les issues de la place étaient gardées; mes faisceaux formés. Je

prends mes hommes de corvée, je vais aux cartouches et les distribue.

Puis, je vais au pain et à la viande. À sept heures, toutes les

distributions étaient terminées; j'étais mort de besoin; j'allai me

restaurer et préparer mon beau cheval; je choisis un soldat à cheval

démonté pour me servir de domestique. Je reçois l'ordre de partir à huit

heures.

Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je

quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre

tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour

marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans

le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallait

mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais:

«Ils vont tous déserter!»

Ils marchèrent pendant deux heures; la tête de mon bataillon trouvant à

gauche de la route un rond-point où il n'y avait pas de bois, ils s'y

établissent de leur chef; la queue arrivait que les feux étaient déjà

allumés. Jugez de ma surprise: «Que faites-vous là? Pourquoi ne

marchez-vous pas?--C'est assez marché, nous avons besoin de repos et de

manger.»

Les feux s'établissent et les marmites aussi; à minuit, voici l'Empereur

qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait

arrêter et me fait venir près de sa portière: «Que fais-tu là?--Mais,

Majesté, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais

l'arrière-garde, et j'ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux

allumés. J'ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna

avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards?--Fais comme

tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter.»

Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles,

regrettant mes galons de sergent. Je n'étais pas au bout de mes peines.

Le matin, je fais battre l'assemblée, et au jour le rappel, et de suite

en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrêter les

déserteurs. Je marche jusqu'à midi, et, sortant du bois, je trouve un

parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui

prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il

fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et,

toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrêter.

Comme c'était amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois très

éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites

par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je

m'aperçois qu'une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois

brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est

ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je

suis contraint de lâcher prise. C'était un complot des soldats de Joseph

Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133; pas un seul Français ne

s'était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur

fais former le cercle, et leur dis: «Je suis forcé de faire mon rapport;

soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrière-garde, cela

vous regarde. Par le flanc droit!»

Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j'arrive près d'un

village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait

l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui,

je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les

indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète;

il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu

tomber; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les

conduire. À moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui

venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le

village où ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les

désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent

attachés dans de petites charrettes bien escortées.

Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de

leurs entraves. Le colonel les fît mettre sur un rang et leur dit: «Vous

vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il

parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?»

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 17 / 28 段