Les hommes étaient habillés à la française; tous le même costume: habit

noir, culottes courtes, boutons d'acier découpés en diamant. La

garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se

présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce

jour-là; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords

des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au

vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la

chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante! Tout le

monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège

marchait lentement; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous

mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l'Empereur

à droite à genoux sur un coussin garni d'abeilles et son épouse à genoux

près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne

sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle

dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape.

Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là

nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle

sous ce beau diadème; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de

sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière

d'avoir de pareilles dames d'honneur à sa suite, mais on pouvait dire

que c'était une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que

sa figure était gracieuse. Ce jour-là, c'étaient des roses, mais ça ne

devait pas être la même chose à la Malmaison.

Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et

nous avions tous la fringale de besoin: nous reçûmes chacun vingt-cinq

sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l'Empereur partit avec

Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris: la ville leur offrit

une fête et un banquet des plus brillants à l'Hôtel de Ville. Je me

trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans

l'intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt

grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et

viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils; le grand était

au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortège fut annoncé;

le général vint me placer et me donner ses instructions.

Le maître des cérémonies annonce: l'_Empereur!_ Il paraît suivi de son

épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les

armes; puis je reçus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'étais

devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met à table le premier

et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées

assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les

découpeurs sont à l'oeuvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou

reine, trois valets de pied à un pas de distance; les autres

correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans

faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait

au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le

souverain secouait la tête, l'assiette disparaissait; de suite, une

autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait

l'assiette devant son maître.

Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain,

le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à

toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s'essuyer la

bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre.

Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait

un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois à la bouche.

On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et

personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain

et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait

ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain

maître adressa la parole à son voisin. Si c'est imposant, ça n'est pas

gai.

L'Empereur se lève; je fais porter et présenter les armes, et tous

passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le

général vint me prendre par le bras: «Sergent, venez avec nous, je vais

vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner à

vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là! je vais aller faire patienter

votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour.»

Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent

servis chacun d'un demi-litre; qu'ils étaient contents d'avoir bu du vin

de l'Empereur!

Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus

brillantes à l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des

manoeuvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on

nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Après avoir

fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le

carré devant le grand balcon de l'École militaire où la cour était à

nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de

file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la

garde était couronnée d'étoiles; tout le monde tapait des mains. Je puis

dire que c'était magnifique.

L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; là, il se

plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espèces:

chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat.

L'Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le

parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant

paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me

mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui

arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de

tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les

satisfaire. N'étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart,

celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du

linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me

retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes

bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du

tabac.

L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec

Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que

l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'était un vrai modèle, personne

ne pouvait l'égaler par les pieds et les mains.

Marie-Louise était la plus forte au billard; elle battait tous les

hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le

billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi

toujours l'oeil au guet pour voir; elle était souvent applaudie.

Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le

trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil

pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi

seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin.

L'officier mangeait à la table des officiers de service.

Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour

Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon,

dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service;

l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernés,

et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait

quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange

d'une autre couleur; c'était magnifique à voir.

Enfin l'ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze

sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses

et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous,

on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à

plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets

de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la

chasse.

Ce jour-là, on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque

cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de

ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait

comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus

amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se

rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des

perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir.

L'Empereur avait beaucoup d'armes chargées, il donne le signal et les

paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se

sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient

pas attendre. Il dit à ses aides de camp: «Allons, Messieurs, à votre

tour! prenez des armes et amusez-vous.» Et la terre était couverte de

victimes; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major:

«Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à

chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez

la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein

le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous

aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt.»

L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour

de chasse, et le bataillon mangea du lapin.

Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les

grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec

les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes

cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où

était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on

mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les

chiens blessés dans le terrible combat qui allait s'engager: «_Primo_,

dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus

tard.» Et voilà un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le

médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux;

sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient

chacun deux de ces grands et longs chiens.

On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal

furieux; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens

prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps,

et le tenaient tellement serrés entre eux que l'animal ne pouvait

bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette

forte bride dans le museau sans qu'il puisse se défendre; avec un noeud

coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens

et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les

conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture; on ouvrait

la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans

cette voiture profonde.

Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là, et la voiture était pleine.

Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions

besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés.

L'Empereur fut enchanté d'une pareille chasse; il avait fait préparer un

enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants.

C'était une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupée, on

reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà

notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours; il y eut

de pris cinquante sangliers et deux loups en vie.

Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des

fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente

douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires

étaient placés pour empêcher d'approcher. La cour arrive à deux heures.

Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après

les palissades. L'Empereur commença; il ne tirait pas sur les loups; ils

restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des

palissades. L'Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir

cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous

fûmes bien régalés; il s'en réserva trois des plus gros.

Il donna ensuite l'ordre à ses gardes d'aller reconnaître la quantité de

cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout

de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun

se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir

des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en

laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours

de la nuit, on découvre les traces de cet animal; le garde s'empare du

limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet

animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à

quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite

en l'air pour s'élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit; on

marque l'endroit du gîte, et le rapport se fait à l'Empereur pour le

rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les

chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize

par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans

les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le

limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le

quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés.

L'Empereur donne l'ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes

(sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés

pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se

mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les

calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé.

L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de

porte-mousquetons ayant des armes. Là, il attendait le passage du cerf,

et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un

autre point de passage.

Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouvée très

loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit: «Il

faut faire la manoeuvre et déployer votre voix... Faites former le carré

par division en marchant, par la plus prompte manoeuvre.» Je commence:

«Formez le carré sur la deuxième division, en marchant... Première

division: _Par le flanc gauche et par file à droite!..._ Troisième

division: _Par le flanc droit et par file à gauche!..._ Quatrième

division: _Par le flanc gauche, par file à gauche!... Pas accéléré!_

Deuxième division: _Pas ordinaire!_»

J'avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit: «Vous

vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre

carré! Ne vous pressez pas.»

Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit où il attendait son cerf;

il n'avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les

cors de chasse cornèrent le ralliement; toutes les calèches arrivèrent

au rendez-vous. L'Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf

près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre

major: «Qui commandait la manoeuvre dans la forêt? Fais-le venir que je

le voie!»

Le major me fait sortir du rang et me présente: «C'est donc toi, dit

l'Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t'es

trompé.--Oui, Sire, j'ai oublié _pas accéléré_.--C'est cela. Fais

attention une autre fois!»

Le major lui dit: «Il s'en est donné un coup de poing dans la

tête.--Fais-le instructeur des deux régiments. Qu'il soit secondé par

deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites,

et tu les feras manoeuvrer deux fois par jour; tu les pousseras à la

théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu'ils soient forts et

capables de faire des officiers.»

M. Belcourt arrive vers nous: «Hé bien! il nous en a taillé de

l'ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n'avons pas

besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout.

Êtes-vous content? me dit-il.--Je me rappellerai de la forêt de

Fontainebleau.»

Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur

garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C'était un coup

d'oeil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière

une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal

donné pour découdre, l'homme découvrait le cerf de sa peau; les cors

annonçaient le _pillage_, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux

cents affamés ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres.

Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à

Paris et nous à Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons;

chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service

pénible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des

rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au général

Dorsenne que l'Empereur m'avait nommé instructeur des deux régiments de

grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite.

Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main,

nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux

était de laver les lieux. Comme j'avais une carrière à sable près de la

grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du

sable et ils étaient plus contents que de faire l'exercice. Je partais

avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à

l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette,

les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout

cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche

d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je

variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux

soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le

grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers.

J'avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier;

j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers

de semaine et j'étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui

tenaient ferme pour la discipline. C'était devant le pavillon des

officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur

pension, d'où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour

me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par

les consignés. «Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une

bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.--Je veux

bien.--Très bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et

vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront

deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la

grille. Allez faire l'appel de vos consignés et prévenez-les pour

demain.»

Après l'appel, je leur dis: «Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons

planter des arbres pour nous mettre à l'ombre.--Bravo! mon sergent, cela

nous amusera.--Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par

quatre hommes et vous avez deux heures.--Nous sommes contents.--Allez

vous reposer! À six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra

le balai et les autres feront des trous.»

Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur

coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille

par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces

belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent

faites par les consignés.

Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir

la pension des sous-officiers. C'était une affaire sérieuse de faire

préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers.

J'étais payé d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr.

70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour: _primo_ le pain (8

fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du réfectoire (3

fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui

faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que

j'avais par jour à dépenser. Je pouvais faire face à tout et les

contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major.

«Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.--Pas du tout, j'ai un bénéfice

de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90

c.--Mais vous?--Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec

trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi,

soyez tranquille; la pension marchera.»

Les sergents dirent à dîner: «Il faut pousser à la consommation pour

faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les

bénéfices vous rentreront.--Soyez exacts à vous mettre à table par

quatre. Vous serez servis à l'heure, et je présiderai à tous vos repas.»

Le conseil (d'administration) mit à ma disposition un char à bancs et un

soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre

hommes de corvée, et un caporal par compagnie. À deux heures du matin,

je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de

cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais

cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient

contents. À neuf heures et à quatre heures, j'étais de retour pour

présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel

ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches,

je recevais des compliments de nos chefs, même si c'était le général

Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait.

J'ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres,

il passait son doigt sur la planche à pain. S'il rencontrait de la

poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre

jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne

fallait pas qu'il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait

pu effacer Murat.

Je n'étais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des

consignés, cinquante vélites à faire manoeuvrer, et mon réfectoire à

conduire. Toutes mes heures étaient prises; à force de m'appliquer, je

justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui

dois le morceau de pain que j'ai gagné au champ d'honneur.--Voilà la fin

de 1810.

En 1811, des réjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier

arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et

dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans

l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en

silence; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de

joie; ce n'était qu'un cri de _vive l'Empereur!_ Le roi de Rome fut

baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d'artifices. Cet

enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais

lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame

qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le

maréchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce

cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me

penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit:

«Laissez-le faire.»--L'enfant éclatait de joie, mais le plumet fut

sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit: «Donnez-le-lui, je

vous le ferai remplacer.» La dame d'honneur et la nourrice se firent une

pinte de bon sang.

Le maréchal dit à la dame: «Donnez le prince à ce sergent, qu'il le

porte sur ses bras!» Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le précieux

fardeau. Tout le monde vient autour de moi: «Eh bien! me dit M. Duroc,

est-il lourd?--Oui, mon général.--Allons! marchez avec, vous êtes assez

fort pour le porter.»

Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et

ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et

j'avais peur de tomber, mais j'étais heureux de porter un tel enfant. Je

le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit: «Vous viendrez

chez moi dans une heure.»

Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un

beau plumet chez le fabricant: «Vous n'avez que celui-là?» dit-il.--Oui,

général.--Je vais vous faire un bon pour deux.--Je vous remercie,

général.--Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.»

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 16 / 28 段