À neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun

son feu pour faire croire à l'ennemi que toute notre armée était passée.

Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait

tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de

trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le

dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous

nos feux bien allumés, nous eûmes l'ordre de repasser dans l'île sur

notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passâmes la nuit à nous

placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de

grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de

notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand

pont que nous avions passé la veille! Tout était parti comme nos

chapeaux que nous avions jetés dans le Danube.

Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont

sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher; on les avait

chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le

grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours

dans l'île, sans pain; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient

échappé à la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin

eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos

chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille

disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous... C'était

M. Larrey qui faisait ses amputations; c'était affreux à entendre.

L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et

de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes

délivrés; nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des

figures bien pâles. Les vivres nous attendaient à Schoenbrunn où nous

arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de

logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois

mois de trêve; puis les travaux commencèrent dans l'île Lobau: cent

mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts; on ne

peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les

Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous.

L'Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait

dans l'île Lobau et montait au haut de son sapin; de là il voyait tous

leurs travaux et faisait exécuter les siens: il revenait satisfait et

joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tous ses vieux soldats

en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa

garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la

comédie dans le château; les belles dames de Vienne furent invitées avec

cinquante sous-officiers. C'était un coup d'oeil magnifique, mais c'était

trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant

remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche; je fis

des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde

ne mit le pied dans Vienne, pas même l'Empereur, mais il faisait de

fréquentes visites à l'île Lobau pour voir les grands préparatifs, il

faisait faire la manoeuvre à toute son armée pour la tenir prête à

rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon

de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes

sur les hauteurs à gauche de la ville. Là, il fit venir notre colonel

Frédéric, et le reçut général en lui disant: «Je te ferai gagner tes

épaulettes.» Tous les corps reçurent l'ordre du départ pour se rendre le

5 juillet dans l'île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec

l'armée d'Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix

heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine.

L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux

cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui

gênaient son mouvement; il ne pouvait passer sans être vu de l'armée

autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les

grenadiers sur leur radeau, avec le général Frédéric; on les lâcha à

minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet.

Voilà la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se

mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'île sur le

sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brûler une amorce:

tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put

voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le

génie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les

arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au

jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et

des nôtres sans que l'ennemi s'en doutât. Dans un quart d'heure, trois

ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes

avaient passé dans la plaine de Wagram. À midi, toute notre armée était

en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie; les Autrichiens en

avaient autant. On ne s'entendait pas. C'était drôle de nous voir faire

face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale; on

peut dire à leur louange qu'ils se battirent en déterminés. On vint dire

à l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que

les canonniers étaient détruits: «Comment! dit-il, si je faisais relever

l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait

d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne

volonté pour servir les pièces!»

Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt; on fut obligé de faire le

compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien

que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis au pas de course

pour servir la batterie de cinquante pièces; sitôt arrivés à leur

poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise

de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal

Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant

sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur

voyant le maréchal lui faire face, n'hésita pas à faire partir tous les

cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse

s'ébranle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils

ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers.

Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que

la victoire est certaine. Il embrasse son fils.

Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la

batterie de cinquante pièces où l'Empereur avait envoyé ses grognards;

ce brave était blessé depuis onze heures. On l'avait fait porter en

arrière de sa batterie: «Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c'est ma

place.» Et sur son séant, il commandait.

La garde fut formée en carré et l'Empereur coucha au milieu; il fit

ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain,

nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit; on ne

peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes

partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des

pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur

les hauteurs d'Olmutz, où l'Empereur avait fait dresser sa belle tente.

Le feu cessa de part et d'autre. Nous partîmes pour Schoenbrunn, et là on

traita de la paix; les armées restèrent en présence pendant que

l'Empereur réglait ses affaires.

SIXIÈME CAHIER.

RENTRÉE EN FRANCE.--LES FÊTES DU MARIAGE IMPÉRIAL.--JE FAIS LES

FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE.

Nous partîmes pour la deuxième fois de Schoenbrunn. Arrivés dans la

Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En

France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous étions

reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous

trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c'est à peine si nous pouvions

passer par section, tant nous étions pressés par la foule. On nous mena

de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de

Paris. Le temps gêna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis

partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second

repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte

Saint-Martin; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris

était ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait

beaucoup à l'appel, il en était resté un quart sur les champs de

bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'était plus content que

moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l'épée, la

canne et les bas de soie l'été. J'étais pourtant bien en peine pour une

chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux

mollets; ça me taquinait.

Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie,

habillés à neuf, nous passâmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On

faisait des préparatifs pour l'enterrement du maréchal Lannes, cent

mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du

Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des

sous-officiers qui le portèrent; nous étions seize pour le descendre de

huit ou dix degrés sur le côté gauche de l'aile du Panthéon, là nous le

déposâmes sur des tréteaux. Toute l'armée avait défilé devant les restes

de ce bon guerrier; cela dura jusqu'à minuit.

Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je

m'appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis

un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le

portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon

rapport: «Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé.» Que je me donnais de

peine pour apprendre ma théorie! Je surpassais mes camarades pour le ton

du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix; je me

trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant

des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il

me fallut des bas de soie pour porter l'épée. J'ai dit déjà que j'avais

passé à Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir

recours à des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je

trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe

passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de

soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de

politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf

heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon

capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans

faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle

voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine

dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz.

Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de

distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'étais

gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des

plumes! Que j'étais petit dans ce beau talon en attendant le dîner! Mon

capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à

ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j'étais bien timide,

j'aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à

manger où je fus placé entre deux belles dames qui n'étaient pas fâchées

d'être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en

s'occupant de moi. Au second service, la gaîté se fit sur tous les

visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut

que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur

disaient: «Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n'en

parlez pas?--Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire,

je suis garçon.»

Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en

ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société); il

fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi

pour conter mon histoire: «Je vous supplie de me faire grâce; mes chefs

la connaissent.--Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour

lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a été décoré le premier

aux Invalides; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en

dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais

mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé

d'amitiés par tout le monde. Le feu m'avait monté à la figure; j'avais

un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans

cesse dans ma poche. Ma serviette était fine; par distraction, je m'en

essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. À l'heure de rentrer à

la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit: «Vous partez?--Oui,

capitaine, je suis de garde demain.--Mais vous viendrez demain.--Ce

n'est pas possible, je suis de garde.--Mais vous emportez votre

serviette.»

Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir.

Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis: «Je croyais être

encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir

oublié quelque chose.--Eh bien, me dit-il, restez là! Je vais envoyer

mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous.» Me

montrant sa demoiselle: «Voilà votre dénonciateur, qui m'a dit: Papa, il

emporte sa serviette, mais laisse-le faire.--Que j'ai eu du bonheur

d'être vu par votre demoiselle!»

Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme; le lendemain

matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle

à onze heures du matin, ça me fit monter l'imagination au cerveau, je

pétillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au

quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me

conduire à l'adresse indiquée. Je puis dire que j'avais des transports

d'amour (mon âge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme

de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je

fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon

capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me

possédais pas. «Allez! dit-elle à sa femme de chambre.»

Me voyant seul avec cette belle dame, j'étais confus et muet; elle me

prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là

tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les

réconfortants possibles; c'est par là qu'elle débuta avec moi. La

conversation s'engagea sur ses intentions à mon égard; elle me dit

qu'elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me

recevoir chez elle: «Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse

où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l'Opéra, et sur

cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture,

j'irai vous rejoindre pour passer la soirée.--Je n'y manquerai

pas.--Faites monter votre garde à tout prix, c'est moi qui paie.» Elle

me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manières agaçantes

qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains:

«Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi.» Me menant vers sa bergère,

il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son

beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je

n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai

une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller

à l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que

j'avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le

jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre

qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me

mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid: «Et vous,

Mademoiselle, vous ne dînez pas?--Si, Monsieur, après vous, s'il vous

plaît. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure

prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de

bons coups, c'est du bordeaux; voilà du sucre, il sera meilleur.--Je

vous remercie.--Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour

qu'elle soit à son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour

rentrer à l'hôtel.--Ça suffit.»

Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et

reçues: «Allez chercher le café.» Nous restâmes seuls, je vais près

d'elle: «Eh bien! dit-elle, nous passons la soirée ensemble.--Je le

sais, Madame.--Restez à votre place!» Le café est servi de suite; sitôt

pris, elle dit: «Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.»

Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer

dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour

moi! elle était au lit: «Allons! me dis-je, je suis pris.--Venez vous

asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-vous la permission de

vingt-quatre heures?--Oui, Madame.»

Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu'au

lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa

maîtresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me déshabiller, il me

fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que

j'étais mal à mon aise! J'aurais voulu éteindre la bougie pour m'en

débarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement

possible, mais cela m'avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les

remettre, quel supplice!

Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir

d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire

sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour

rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre

de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en

aperçut pas.

Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête; on me fit demander

si j'étais levé: «Dites à madame que je puis me présenter près d'elle;

je suis à ses ordres.»

Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en

tête-à-tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de

chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre; un de mes

camarades me dit: «Vous avez un bas de travers, on dirait un faux

mollet.--C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en défaire de

suite.»

Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j'ôte les maudits mollets

qui m'avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai

jamais portés depuis.

Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués,

mais la tâche était plus forte que mes forces et j'avais trouvé mon

maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en

retraite: je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon

style. Il fallait que je lui réponde à l'adresse indiquée. Je me trouvai

dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire; enfin je me

décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les

désirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités

sur mon manque d'éducation: «Je n'ai pas trouvé dans votre lettre ce que

je désirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.»

Je lui répondis de suite: «Madame, je mérite le reproche que vous me

faites, je m'y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous

écrirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et

virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les où il en

manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens.»

Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles.

Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures

et théories sans relâche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que

pour monter ma garde (et toujours mon _École de bataillon_ dans ma poche

pour apprendre les manoeuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai

toutes les difficultés dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de

faire manoeuvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l'aide de

perches représentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de

section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal

reprenait le bout de sa perche. On nommait cela _manoeuvre à la perche_;

elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait

et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne

de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manoeuvres comme

un régiment complet.

L'Empereur nous fit former le carré; après une manoeuvre d'une heure, il

fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par

semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent.

Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes

supérieurs les progrès que j'avais faits; ils me suivaient de l'oeil pour

voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes

camarades, et mes supérieurs me firent voir qu'ils étaient contents.

Mais si l'Empereur était content de nous, nous n'étions pas contents de

lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorçait avec son épouse

pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la

seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un

successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie,

prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L'Empereur

passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit

que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre

Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier

avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec

elle avant de la présenter à son souverain. N'en sachant pas plus long,

je me disais: «Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais

être à sa place[54].» Je fis rire mon capitaine.

Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15,

toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne; elle

témoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent

donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de

trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa

maîtresse, et sa perruche qui la nommait.

Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud

l'arrivée de l'Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous

les armes; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et

l'Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l'air heureux! Ils

montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer

tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud; le

lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous

eûmes l'ordre d'assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui

fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se

faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du

Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu'à la chapelle qui se trouve au

bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est

immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les

dames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante

sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds en

fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous

commandait; lorsqu'il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames

que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des

rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions

vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier),

et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l'épaisseur du gros mur,

on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines

pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants

firent bonne recette.

Voilà le costume des dames: des robes décolletées par derrière jusqu'au

milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moitié de leurs poitrines,

leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des

bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'étaient que rubis, perles et

diamants. C'est là qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des

peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux

de satin; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs

provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si près

les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n'est pas beau.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 15 / 28 段